ECLATS DE LIRE 2020

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La page de Camille

 


De 2001 à 2020 Littérature, Poésie...

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De 2001 à 2020 Philosophie...

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RENÉ PONS
Dédale

" Les couloirs s’ouvrent, se ferment, tournent, repartent apparemment sans fin dans de nouvelles directions, et puis ils se recroisent, l’on reconnait, dans la pénombre, la trace de nos pas, puis le paysage obscur continue à défiler et soudain la voix de l’angoisse se dresse sous le ciel enfin apparu, se dresse, s’enfle, gémit et menace puis s’éteint et la tristesse se pose sur le paysage comme un animal de brume qui peu à peu digère les rumeurs du jour. "

"Savoir finir, oui, savoir écouter le temps qu'il faut mais pas plus, puis, toutes affaires cessantes, marcher vers la conversation des arbres en attendant l'orage qui ne saurait tarder. Autrement dit, fuir, en restant dans l'ordinaire, en y suivant les sentiers invisibles qui s'ouvrent sans cesse dans sa géométrie vers des territoires que les autres ignorent: ces grottes humides de l'inquiétude au fond desquelles on espère trouver les restes d'une sagesse absolue. " 


lignes
La pensée sous séquestre

Jacob Rogozinski, Mathilde Girard, Frédéric Neyrat, Pierre-Damien Huyghe, Michel Surya, Boyan Manchev, André Hirt, Alain Hobé, Serge Margel, Christian Prigent, Sophie Wahnich, Bernard Noël, Didier Leschi, Alain Jugnon.

Jacob Rogozinski : "Au moins est-il possible d'espérer que l'expérience de la réversibilité à laquelle nous expose l'épidémie permettrait de défaire - autant que possible - l'identification originaire de l'étranger et de la menace mortifère. D'assumer que le pire danger ne me vient pas de l'autre, mais de moi-même : que je suis pour l'autre et aussi pour moi-même l'un des visages possibles de ma mort."

Mathilde Girard : "Des groupes résistants aménagent volontairement des rencontres avec des personnes extérieures à leur communauté initiale: on ouvre une fenêtre de contamination par groupe par souci de garder un rapport à l'étranger. C'est une décision politique de désobéissance dans un moment où l'obéissance est incontestable et valorisée - dans un moment où l'on voit chacun prendre de plus en plus de plaisir à l'interruption du monde, qui devient elle-même (bénéfice secondaire) la solution temporaire au désastre écologique."

 


Frédéric Neyrat : " Or ce qu'on appelle aujourd'hui l'Anthropocène est cette machine intrusive à l'origine même du Covid-19: la déforestation barbare des sociétés de l'économie chasse les animaux sauvages de leur habitat naturel, les met en contact avec des élevages domestiques proches des zones périurbaines, une aubaine pour les virus qui peuvent dès lors se propager des animaux sauvages vers les humains, via cette « chaîne de transmission », cette continuité ontologique artificielle où la nature (se) fond - comme du plastique - dans la machine cosmophage (la machine qui détruit tout cosmos, c'est-à-dire tout arrangement, espace de relations et de non-relations, entre des êtres distincts). Plus la biodiversité disparaît, plus le globe devient viral. Comme le note l'écologue Philippe Grandcolas :

Il s'agit surtout d'un problème de simplification des écosystèmes, de morcellement des habitats naturels où la diversité baisse. La capacité des agents infectieux à se transmettre de proche en proche en est renforcée, leur prévalence augmente, leurs ennemis peuvent disparaître [...] En France, nous tuons des centaines de milliers de renards par an. Or ce sont des prédateurs de rongeurs porteurs d'acariens qui peuvent transmettre la maladie de Lyme par leurs piqûres. Il n'y a pas d'ange ni de démon dans la nature, les espèces peuvent être les deux à la fois. La chauve-souris n'est pas qu'un réservoir de virus, elle est aussi un prédateur d'insectes en même temps qu'une pollinisatrice de certaines plantes."

André Hirt : "La fermeture des Écoles, donc, la décision du 12 mars. Je comprends une fermeture de ce que je ne sais pas, encore, nommer, je comprends une blessure très profonde et douloureuse (mais pourquoi donc à ce point?), «quelque chose» en tout cas qui se défait et qui vient de se décomposer en un instant, quelque chose qui paraissait rigoureusement impossible, quelque chose d'inimaginable."

Serge Margel : "Sur un ton d'apocalypse, je dirai que, dans ce confinement, se révèle ce qui nous arrive. On pourrait dire aussi que s'y révèle ce qui nous attend, un autre confinement, d'autres mesures d'enfermement, d'autres formes d'internement, neurologique, chimique ou numérique, de vaccinations forcées, d'autres systèmes de contrôle par anticipation, d'autres principes de précaution par la peur, d'autres organisations des paniques, programmations des burn-out et légitimations des effets secondaires, qu'on appelle aussi « bénéfices ». "

Bernard Noël : "Le mot « captation » désigne un acte d'une grande violence et d autant plus pervers qu'il peut vous violer en douceur - cet acte s'attaque à la partie la plus précieuse de votre intimité votre vie mentale. Dénoncer la « captation mentale », c'est mettre en garde contre une agression d'autant plus dangereuse qu elle se pare toujours de séduction afin d'agir à l'insu de sa victime. Conséquence, il faut pour lui résister une prise de conscience que sa manière d'agir a pour premier effet d'écarter."


JEAN BAUDRILLARD
La Transparence du Mal

Essai sur les phénomènes extrêmes

"La viralité est la pathologie des circuits fermés, des circuits intégrés, de la promiscuité et de la réaction en chaîne. C'est une pathologie de l'inceste, pris dans un sens large et métaphorique. Celui qui vit par le même périra par le même. L'absence d'altérité sécrète cette autre altérité insaisissable, cette altérité absolue qu 'est le virus."

"Toute structure qui traque, qui expulse, qui exorcise ses éléments négatifs court le risque d'une catastrophe par réversibilité totale, comme tout corps biologique qui traque et élimine ses germes, ses bacilles, ses parasites, ses ennemis biologiques, court le risque de la métastase et du cancer ."


Ségolène Darly, Véronique Fourault-Cauët, Richard Raymond
Les figures de l'écart dans les paysages des franges périurbaines

Marginalisation, résistances et innovations

"Porteuses de moins d'enjeux, moins visibles par le pouvoir, souvent négligées dans le dessein urbain, les franges urbaines offrent peut-être l'avantage d'une réaffirmation des valeurs d'usage de l'espace. En effet, comme les pieds des remparts de la citadelle sont dans l'angle mort de ceux qui veillent et défendent le pouvoir en place, les franges périurbaines ne sont pas sous le regard du pouvoir, davantage préoccupé à surveiller l'horizon où se positionnent les concurrents ou les espaces à organiser autour de la recherche de gains de performances. Marges des centres, intermédiaires entre deux espaces aux fonctions clairement identifiées, les franges périurbaines peuvent s'envisager comme des espaces de relative liberté."



"A la façon des marges d'un cahier, ces espaces peuvent alors être des lieux où s'essaient différentes initiatives. Moins structurées que les cœurs de ville, elles pourraient être le lieu de pratiques habitantes originales exploitant à la fois les différentes ressources disponibles mais aussi les degrés de liberté offerts par cette position de bordure. L'originalité des configurations et des dynamiques spatiales et sociales de ces franges périurbaines n'a pourtant que peu été étudiée. C'est pourtant peut-être dans ces espaces de marge que des initiatives sont possibles, que des nouvelles territorialités se construisent, que s'esquissent des formes de résistance aux dynamiques d'urbanisation et d'assujettissement. C'est peut-être dans ces lieux que l'on peut observer de nouvelles urbanités."


LAUREN ELKIN
Flâneuse

"Paradoxalement, la marche offre la possibilité d’instants tranquilles, de parenthèses immobiles.
Marcher, c’est cartographier l’espace avec les pieds. La marche contribue à donner son unité à la ville, elle permet de faire le lien entre des quartiers qui, sans elle, resteraient autant d’entités discrètes, de planètes différentes vaguement accolées, comme des prolongements très éloignés. J’aime voir comment ces unités se fondent les unes dans les autres, mais aussi repérer leurs démarcations.
Marcher m’aide à me sentir chez moi. C’est un petit bonheur de remarquer à quel point mes errances pédestres m’ont familiarisée avec la ville – mes expéditions à travers ses quartiers, certains déjà bien connus, d’autres laissés de côté depuis un certain temps et avec lesquels je renoue comme avec une connaissance rencontrée un soir à une fête."

" Par-dessus tout, je marche parce que cette activité confère un sentiment de matérialité aux lieux – ou le restaure. Le géographe Yi-Fu Tuan dit qu’un espace devient un lieu lorsqu’on y investit du sens par le mouvement, lorsqu’on le voit comme un élément pouvant être sujet à perception, appréhension, expérimentation."

 


"C’est dans le cadre du plan du préfet Haussmann pour moderniser Paris que certains de ces immeubles ont vu le jour. En effet, à cette occasion, on a rasé des quartiers entiers avec détermination et déplacé des milliers d’habitants pour faire place aux boulevards aujourd’hui si emblématiquement parisiens. Ces axes de circulation représentent tout à la fois une stupéfiante prouesse en matière d’aménagement urbain et un dédain sidérant pour la vie des gens ordinaires. La beauté des grands boulevards suscite en moi une incontestable admiration, mais aussi une certaine circonspection devant leur ampleur. En effet, cette dernière a été stratégiquement déterminée pour faciliter le déplacement de troupes ou de marchandises à travers la ville, à la fois pour écraser plus efficacement toute rébellion éventuelle (le souvenir de 1848 et de ses barricades était vivace) et accroître les volumes vendus dans les grands magasins nouvellement édifiés, à l’image du Bon Marché, mis en scène par Zola dans son roman de 1883 Au Bonheur des dames... Une amie américaine qui vit à Londres envie la beauté de Paris, préservée – raille-t-elle, sur le ton de la facétie – au prix de la collaboration avec les nazis. Je préfère l’honnête laideur du Londres de l’après-guerre, dit-elle. Et elle n’a pas tort."


DON WINSLOW
Le prix de la vengeance

nouvelles

"Une de ces nuits typiques de La Nouvelle-Orléans, chaude, moite, étouffante – une atmosphère de cocotte-minute, quand le couvercle contient encore la pression, mais tout juste.
Il pourrait exploser à n’importe quel moment.
S’envoler dans un riff de trompette.
Pour un regard de travers ou un mot de trop.
Une lame qui jaillit, un flingue qu’on dégaine.
Par une nuit pareille, il vaut mieux garder les yeux baissés, les oreilles grandes ouvertes et les lèvres scellées.
Et encore, elle peut quand même se retourner contre vous.
Jimmy et son équipe prennent St Philip’s vers Decatur.
De Decatur, ils roulent vers Canal.
De Canal, vers Tchoupitoulas.
Puis ils s’engagent sur le pont pour traverser le fleuve. "


CALLAN WINK
Courir au clair de lune avec un chien volé
Nouvelles

"Au retour, il passa devant la maison au chien et, comme d’habitude, il ne vit aucun signe de vie alentour. Le pick-up généralement garé devant n’était pas là. Sid longea le grillage au ralenti puis rebroussa chemin. Après avoir réfléchi un instant, il s’arrêta et, sans couper le moteur, descendit pour contourner la maison. Enchaîné à une table de pique-nique bancale, le chien était couché sur un lit de paille sale. Il n’aboya pas, n’esquissa même pas un mouvement, se contentant de regarder l’inconnu, le museau posé sur ses pattes de devant. Sid détacha la chaîne accrochée au collier du chien, qui le suivit alors jusqu’au pick-up, sauta dedans et s’installa sur la banquette, la truffe collée au pare-brise sur lequel elle laissa une trace humide. Sid roula en direction du banc rocheux exposé à tous les vents qui surplombait la ville et y lâcha l’animal.
Dans l’heure qui précéda la tombée de la nuit, ils levèrent trois compagnies de perdrix et deux tétras à queue fine. Le chien filait contre la brise au milieu des buissons d’armoise et de brome des toits, pareil à un superbe mécanisme conçu pour accomplir la seule et unique tâche à laquelle il est destiné. "


EDGAR MORIN
La Voie

pour l'avenir de l'humanité

"Si j’essaie de remonter aux sources subjectives de ce livre, La Voie, je trouve, dans mes années d’enfance, à partir de la lecture de La Case de l’oncle Tom, des romans de Gustave Aimard et de Fenimore Cooper, un irrépressible sentiment de compassion pour les Noirs esclavagisés et les peuples subjugués, asservis, méprisés des Amériques. Adolescent, j’ai ressenti une compassion semblable pour la misère humaine, pas seulement la détresse matérielle que me donnait à voir par exemple le film de Pabst L’Opéra de quat’ sous, mais aussi la misère intérieure qui vient de l’humiliation et de la solitude, que m’a révélée quand j’avais quinze ans Dostoïevski. "

" Ainsi, la perte d’un futur assuré, jointe à la précarité et aux angoisses du présent, engendrent des reflux vers le passé, c’est-à-dire vers les racines culturelles, ethniques, religieuses et nationales. "

"Or la pensée politique en est au degré zéro. Elle ignore les travaux sur le devenir des sociétés et sur le devenir du monde. « La marche du monde a cessé d’être pensée par la classe politique », dit l’économiste Jean-Luc Gréau. La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. Elle n’a plus de pensée. Elle n’a plus de culture. "

"Notre mode de connaissance a sous-développé l’aptitude à contextualiser l’information et à l’intégrer dans un ensemble qui lui donne sens. Submergés par la surabondance des informations, nous pouvons de plus en plus difficilement les contextualiser, les organiser, les comprendre. Le morcellement et la compartimentation de la connaissance en disciplines non communicantes rendent inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux. L’hyper-spécialisation brise le tissu complexe du réel, le primat du quantifiable occulte les réalités affectives des êtres humains. "


 

ALEXANDRIA MARZANO-LESNEVICH
L'Empreinte

"Jeremy a fait une sortie scolaire avec sa classe de maternelle, aujourd’hui. Ils sont allés au muséum d’histoire naturelle de Lake Charles. Elle a fait la même excursion à son âge, et peut-être le chaud reflet moiré de l’alcool lui rappelle-t-il les résines fossiles qu’elle y a vues à l’époque. C’est une nuit étrange : Jeremy disparu, tous les voisins dehors, à sa recherche, une nuit hors du temps. Une nuit qui pourrait durer une éternité, suspendue tel un insecte pris dans l’ambre, Jeremy pour toujours caché quelque part, dans l’immensité, elle pour toujours sous ce porche, à l’attendre. Il faut simplement qu’elle survive à cette nuit. Elle prend la bouteille. Il reste sept centimètres d’alcool."


 

 

HERVE LE TELLIER
L'Anomalie

"— Monsieur Miesel, Jean Rigal, Le Monde. Il ne s’est écoulé pour vous qu’une semaine depuis votre départ de Paris en mars. Sur ces quatre mois, beaucoup de choses se sont produites, et pour vous en particulier, l’écriture d’un livre, et ce qu’il faut bien appeler votre mort. Comment vivez-vous cette incroyable situation ?
— Je m’adapte comme je peux. J’ai lu « mon » livre, et aussi mes nécrologies dans différents journaux. Ça donne envie de mourir, juste pour voir ça. "  


"En avril 2020, alors que le mot "confinement" venait d'entrer dans notre vocabulaire quotidien, un éditeur un peu facétieux proposait à qui le souhaitait la réalisation d'une façon de cadavre exquis.
Ils furent 33, auteurs et artistes à répondre présents et 2 mois après, alors que l'on apprenait également le mot "déconfinement", naissait cet objet insolite."

Ce n'est pas moi
qui ai
écrit
cette histoire.
Moi,
je suis le cadavre


PASCAL QUIGNARD
l'Homme aux trois lettres

"J’aime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’aime à en poursuivre la lecture. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. C’est une rive bouleversante, à l’écart du monde, qui donne sur le monde, mais qui n’y intervient en aucune façon. C’est un chant solitaire que seul celui qui lit entend. L’absence de son externe, l’absence totale de tapage, de gémissement, de huée, l’éloignement maximum de la vocalisation et de la foule."

Ce qui caractérise la société secrète de ceux qui lisent, c’est la solitude de chacun. C’est leur extrême singularité qui ne cesse de se faire plus singulière. C’est l’ascèse, le sacrifice, la modestie, la concentration, l’étude. C’est le silence, la dissimulation, l’anomie, l’ombre, la passion, l’insomnie. C’est une furtivité qui est en vérité, sans doute, féline. Ou du moins presque féline, peut-être un peu aviaire. La lecture est un vol sans bruit. Comme le vol magique des chouettes, dont les ailes ne se déploient que pour s’appuyer, sans le moindre bruit, sur l’air qui passe au-dessus de la terre et qui y rebondit. Prédation invisible.

La page Pascal Quignard


HEINE BAKKEID
Tu me manqueras demain

"Dehors, de grandes plaques d’écume sont projetées sur le quai. Je monte en voiture et quitte la ville, en direction du nord, dans l’obscurité, sous de lourds à-pics, des sècheries de poissons décaties et des toits de fermes détruits que le vent a balancés par terre.
Sur le rivage, je vois du bois flotté, des poteaux, des déblais qui dépassent de monceaux d’algues, alors que le vent rapporte du large des nuages de tempête déchiquetés. "

 


 

SAMIR MACHADO DE MACHADO
Tupinilândia

"– Vous savez ce que j’ai du mal à comprendre ? reprit Tiago. Cette nostalgie des années 80. Personnellement, ça ne me manque pas de devoir courir au supermarché parce que les prix changeaient tous les jours, ça ne me manque pas que la télévision soit le centre de tout. Ça ne me manque pas d’avoir dû, vers la fin de la décennie, rayer de mon carnet d’adresses les noms de tous les amis que j’avais perdus à cause d’une maladie dont tout le monde se foutait parce que, dans le fond, les gens rêvaient d’une extermination. Ceux qui ont vécu de facto cette époque essaient de l’oublier, il n’y a que ceux qui ne l’ont pas vécue qui en ont la nostalgie.
– Ce dont nous avons la nostalgie, c’est de notre jeunesse, et nous la confondons avec l’époque, acquiesça Artur. Ce que nous regrettons, c’est ce temps où nous n’avions pas à travailler pour payer nos factures, où nos parents étaient encore en vie. Il ne sert à rien de chercher à revivre ce qui n’existe plus, pas vrai ? Ça finit toujours par nous ronger. "


LUCY ELLMANN
Les lionnes

" Quand on n’est que vigueur, lutte et solitude, vos petits – parce qu’ils sont doux, potelés, vulnérables – peuvent vous sembler des proies.
Être  réveillée  par  le  coup  de  patte  au  visage  d’un  lionceau  endormi.  Dans  la  tanière  étroite,  la  promiscuité  moite  et  dense  des corps lui donnait parfois des montées de chaleur proches de la nausée ou de l’ennui. Étirant ses longs membres aussi loin que le  permettait  l’espace,  elle  avait  hâte  de  s’engager  sur  sa  sente  sinueuse, vers les lointains, en quête d’un cerf. Dans ses rêves, elle en massacrait des hardes entières. Elle recherchait la prise ferme sur  la  nuque  du  cerf,  la  rapide  déchirure  de  la  peau,  sa  gueule  s’emplissant enfin de cette chose humide, chaude et nécessaire.
Car la vie n’est en réalité que cela, se détendre et bondir, bondir et se détendre."


SUZANNE DOPPELT
Vak spectra

"Souvenez-vous que les murs des villes ne se forment que du débris des maisons des champs, ils bougent et poussent à l’égal des plantes variant devant les fenêtres passantes en feuille de trèfle ou en talus et s’ouvrent et se ferment telle une orange. Elles font entrer le jour, des rayons opaques ou lumineux en même temps qu’une collection de particules, un chaos de points, les sons et les odeurs, dessinent ​le tableau et ses perspectives, une promenade plaisante. "

"Ses motifs extérieurs, de si beaux tableaux vus par les fenêtres qui en sont, ouvertes sur une partie du monde puis la suivante, percées au milieu d’un mur et mises au carré, c’est un damier bien dessiné à travers lequel les histoires se regardent entre une ​ligne d’horizon et une autre de fuite, la nature à coup d’œil, les scènes de genre et de rue, sans volets et sans rideaux elles remplacent la promenade, le théâtre et tout le reste. "


ELMER MENDOZA
L'amant de Janis Joplin

"Il faisait froid ? Et alors ? Le temps n’allait pas empêcher les couples de danser sous la magie de la lune, dans les hauteurs de la sierra, à l’entrée d’un hangar sombre où il n’y avait qu’un lecteur de cassettes. Qui avait besoin de plus ? pensait Carlota Amalia Bazaine en observant les garçons qui faisaient bruyamment les malins à l’écart du bal, exclus par le manque de filles. Elle fut tentée de se joindre à eux pour rigoler un peu, mais elle se ravisa : ce soir-là elle avait envie d’autre chose. Elle ne pouvait pas danser, tout le monde le savait, parce qu’elle était une femme à part : chasse gardée de Rogelio Castro, personne n’aurait osé l’approcher, encore moins ces jeunes qui préféraient s’en prendre à David Valenzuela avec des tapes sur la tête et des bourrades dans le dos, en criant : Ferme ton bec, ducon, les mouches vont entrer. "


LAURENT MAUVIGNIER
Histoires de la nuit

"Comme tous les lieux-dits, le hameau a son nom indiqué quand on arrive : un écriteau tout en longueur, des lettres blanches en italique sur un fond noir, comme un bandeau portant le deuil d’une histoire sinistre ou comme, peut-être, le générique d’un film qui n’a pas été tourné, avec son titre plus ou moins prometteur – un programme, une histoire, sauf que personne ne se souvient de l’avoir lu ou écrit ni d’avoir jamais rien su de son origine, comme si ça n’avait pas eu de début et que c’était là depuis toujours, L’écart des Trois Filles Seules, surnageant au-dessus du temps grâce à un panneau légèrement incliné au bord du fossé, le pied figé dans un bloc de ciment couvert de moisissure et retenu par une pierre que quelqu’un aura posée là un jour, pour retenir le panneau à cet endroit où la route goudronnée laisse la place au chemin caillouteux. "


ROLAND VILELLA
La sentinelle de fer
. Mémoires du bagne de Nosy Lava. MADAGASCAR.

"Le voile se déchire dans mon esprit. Offrir une mémoire à ces hommes, c'est nommer des ombres vêtues de haillons, chargées de crimes, épuisées par les tortures, la faim et la longueur effroyable de leur peine. Offrir une mémoire à ces hommes, c'est simplement les reconnaître et leur donner le droit d'être entendus. Tous autant qu'ils sont ! Tueurs ou escrocs, repentants ou non, abêtis de coups ou rusés, vicieux ou pas, mais tous brûlés au feu barbare de la torture, ce feu avilissant qui, sans les absoudre de leurs crimes, range la pitié dans leur camp. À ces hommes brisés, errants comme des animaux sournois dans le camp, il faut redonner le titre d'homme et le respect qui va avec. "

" Lorsqu'au crépuscule, dans la solitude de la baie où le voilier est ancré, je lève les yeux sur la sinistre sentinelle de fer, je ne peux m'empêcher de frissonner. Le soir se fait alors plus sombre et dans l'obscurité tendue comme un drap noir, j'entends l'âme des assassins que l'on torture gémir du malheur de vivre. Sur la plage encore chaude, une dernière lueur enflamme une pirogue abandonnée pour la nuit, son balancier lancé vers le ciel comme une supplique. La solitude se fait lourde. Un oiseau de mer attardé lance un cri d'alarme. La beauté m'étreint alors comme une peur et je devine que c'est la mort que je contemple."

"Albert Abolaza était porteur d'un message et n'a survécu que dans le but de le transmettre. En même temps qu'il assume son tragique destin, il dit les bas-fonds d'une société malgache profondément inégalitaire et corrompue où, en ce début de XXIe siècle, les hommes continuent à mourir de faim. Fresque brutale de criminels et de voleurs, tous misérables, livrés à d'impitoyables bourreaux appointés par l'État. Deux faces d'une société. Deux miroirs inversés. Une seule et même image. "


Nosy Lava est une petite île située au nord-ouest de Madagascar, à l'entrée de la Baie de Narinda.
Cette île qui comporte aujourd'hui trois petits villages était, autrefois, de 1911 à 2010, le bagne de Madagascar.

Suite aux différents changements politiques, les derniers prisonniers ont été libérés, et certains continuent à peupler l'île.


DAVID JOY
Le Poids du monde

"Aiden McCall avait douze ans la seule fois où il entendit les mots « Je t’aime ». Mais même alors, il les entendit moins qu’il ne les lut sur les lèvres de son père. Sa mère était en train de plier du linge sur l’accoudoir du canapé. Lui était assis face à elle dans un fauteuil inclinable qui était en permanence en position allongée et regardait un épisode confus de Ren et Stimpy qu’il avait déjà vu mille fois. La carte satellite était morte, et même avant que son père cesse de payer les factures, les montagnes empêchaient la plupart des chaînes d’atteindre Little Canada. Tous les après-midi, quand il rentrait de l’école, Aiden regardait encore et encore cette cassette VHS avec les cinq mêmes épisodes. Il les connaissait par cœur. "


DAVID JOY
Ce lien entre nous

"À travers le pare-brise, des brocantes vides et des stations-service faiblement éclairées défilaient floues à sa périphérie. Il passa devant des champs simplement séparés de l’autoroute par une mince rangée d’arbres, des champs jaunis d’avoine et de joncs dans lesquels de vieilles granges s’écroulaient sur elles-mêmes comme de la cendre grise. La route était déserte après Bryson City, l’ombre noire des montagnes se refermant autour de lui, la nuit désormais totale."


EDUARDO GALEANO
Les veines ouvertes de l'Amérique latine

"L'Amérique latine est le continent des veines ouvertes. Depuis la découverte jusqu'à nos jours, tout s'y est toujours transformé en capital européen ou, plus tard, nord-américain, et comme tel s'est accumulé et s'accumule dans ces lointains centres de pouvoir. Tout : la terre, ses fruits et ses profondeurs riches en minerais, les hommes et leur capacité de travail et de consommation, toutes les ressources naturelles et humaines. Les modes de production et les structures sociales de chaque pays ont été successivement déterminés de l'extérieur en vue de leur incorporation à l'engrenage universel du capitalisme. A chacun a été assignée une fonction, toujours au bénéfice du développement de la métropole étrangère prépondérante, et la chaîne des dépendances successives est devenue infinie, elle comporte beaucoup plus de deux maillons : en particulier, à l'intérieur de l'Amérique latine, l'oppression des petits pays par leurs voisins plus puissants, et, dans le cadre de chaque frontière, l'exploitation que les grandes villes et les ports exercent sur les sources locales d'approvisionnement et de main-d'œuvre. (Il y a quatre siècles, seize des vingt villes les plus peuplées de l'Amérique latine étaient déjà fondées.)


JACOB ROSS
Lire les morts

"J’ai marché jusqu’à la pension nommée Pension, située à un croisement nommé Croisement. Des yeux dans l’embrasure des portes de restaurants et de minuscules gargotes où on servait du poisson grillé ont suivi ma progression le long de la route en courbe. L’un des établissements s’appelait La Boîte d’Allumettes, et j’ai alors compris que sur Kara on donnait aux choses le nom de ce qu’elles étaient. Pas étonnant que Mlle Stanislaus n’ait pas su mentir. "


 

COLUM MCCANN
Transatlantic


"Promenade à Sheep Meadow29. Des pas dans l’herbe douce. Ces immenses gratte-ciel gris derrière les arbres. Le bonheur de redevenir minuscule, d’embrasser l’insignifiant. Le couchant sur Manhattan, la nuit repoussée de quelques heures."


LARRY BROWN
L'usine à lapins

"C’était un chaton maigre et sauvage, avec une queue qui semblait cassée et pendait de travers. Il rôdait dans les parages depuis plusieurs jours, bondissant comme un éclair ici et là, esquivant parfois la circulation, et Arthur essayait de l’attraper. Il avait installé une cage Havahart dans le jardin avec des anchois à l’intérieur en guise d’appâts, mais le chaton, même s’il avait l’air de mourir de faim, s’en tenait à l’écart. Il restait là à regarder d’abord l’appât, puis Arthur et Helen. Mais rien ne pressait. Arthur avait beaucoup d’argent et de temps à gaspiller dans des trucs de ce genre quand il n’était pas assis devant sa télé grand écran à se passer des westerns. Ou parfois à dormir. "


LARRY BROWN
Affronter l'orage

" Le silence revient dans la maison.
Le jardin est silencieux, lui aussi.
Si ce bon vieux Frank était ici, il voudrait sortir. Ce bon vieux Frank. Brave petit chien. Jamais on n’a vu de petite bête plus gaie. Il sautait carrément en l’air pour happer un biscuit entre vos doigts. Il sautait jusqu’à un mètre de haut. Et il agitait de toutes ses forces son petit bout de queue.
Bon vieux Frank.
M. P. se dit à présent que c’est sa femme qu’il aurait dû flinguer, plutôt que ce bon vieux Frank, quand elle a commencé à parler d’abattre le chien. Trop tard, maintenant. "


 

ROBIN ROBERTSON
Walker

"Il regardait le fleuve tout le jour guettant l’instant

Où l’eau est étale

Et les bouteilles à la surface tout à fait immobiles.

La gifle des vagues sur les vagues

Comme au loin crépiteraient

Des petits calibres ou des mortiers, comme claquerait une bâche mouillée.

A un bloc de là, au crépuscule de perle, on ne sait quelle pute

Massacrée pour un dollar ; elle danse à présent

Dans l’Hudson, à plat ventre."


"Ils reparlent de la guerre, ça les met de bonne humeur

Les cibles atteintes de justesse, les virées de permission, 

les endroits qu’ils ont vus, les choses qu’ils ont vues – si jeunes 

« Je n’ai eu peur que beaucoup plus tard » dit Walker,

et les deux autres confirment avec force – heureusement 

parce qu’il a été choqué de se l’entendre avouer tout à trac.

« Je vais vous dire ce qui me manque, encore maintenant. »

Al regardait ses mains.

« Cette proximité, cette entraide, voyez ?

Tous dans le même bateau, à veiller les uns sur les autres –

Ils appelaient ça comment les Français ? – la camaraderie.

– Ouais j’ai pas pu dormir pendant des années.

Y avait pas de gars à côté avec leurs fusils dans les lits d’à côté. "


PHILIPPE AIGRAIN
soeur(s)

"Deux étages plus haut, elle le dit enfin, venez, on va boire un petit porto. L’appartement a cet air de renfermé qui n’est pas une odeur, juste un sentiment que chaque objet est là où il est posé depuis trop longtemps. Elle ouvre la fenêtre, devinant mes pensées. Asseyez-vous, ma jeune dame."

"Est-il possible que quelqu’un à qui rien n’arrive et qui fait si peu semble avoir un destin enviable ? Ou est-ce la certitude que ce rien doive se briser dans une révélation soudaine, voire que justement parce que je ne suis porteuse d’aucune signification, chacun puisse projeter sur moi celles dont il est porteur, pour m’aimer ou me haïr, me protéger ou me détruire ? "


TOM BOUMAN
Dans les brumes du matin

"À l’est, le soleil gagnait le ciel pendant que je traversais un pré au volant de mon pick-up, direction le lac de Maiden’s Grove. Sur les collines, le feuillage des trembles se déployait en nuages vert pâle au-dessus des violettes, qui poussaient un peu partout dans l’herbe et essayaient de tenir tête à la fraîcheur et l’humidité du printemps. L’été s’annonçait de partout. "


JON KALMAN STEFANSSON
Lumière d'été, puis vient la nuit

"Une nuit, il avait rêvé en latin. Tu igitur nihil vidis ? Il lui avait fallu longtemps pour découvrir de quelle langue il s’agissait, il avait d’abord pensé que c’était un idiome imaginaire, se disant que tant de choses habitent les rêves, et caetera, et caetera. À cette époque, le village était sensiblement différent de ce qu’il est devenu aujourd’hui, nos gestes étaient légèrement plus lents et la Coopérative était le centre de notre monde. Lui, il dirigeait l’Atelier de tricot et venait d’avoir trente ans. "

 


JULIEN BOSC
Le coucou chante contre mon coeur

" Je ne sais ce qui m’arrive
Fors ce silence
Cette traversée
Dans le passé de la forêt ou la mer
Tantôt un fou de Bassan
Tantôt une chevêche
Il et elle très âgés
Qui les ailes faibles
Qui borgne
Un cri un baiser. 

Laisser faire
Ne pas s'en mêler
Être immobile
Le souffle retenu
Ecouter
Tout oublier du dedans
Être au dehors
Prêt
Nu de peau de tout
Pour l'aventure la dérive l'amour la mort."


Extrait de la postface de Jean-Claude Leroy :

« Rongé par le doute, et déterminé comme pas un, Julien Bosc n’a cessé de se vouloir poète. Il a payé le prix fort et il s’est fait poète. Et non pas comme d’innombrables semblants, mais poète très rare. André Bernold avait su déceler à la lecture d’un dialogue écrit sur le fil d’une tragédie sans nom, De la poussière sur vos cils, un texte unique. On peut en dire autant de cette geste murmurée par des gorges inactuelles : Le coucou chante contre mon cœur. Loin des discours engagés, des proclamations stériles, c’est à un exercice d’intériorisation que s’est livré un homme de ce monde, un homme désemparé, savant et sensible. Hanté par une sienne mémoire des vagues d’exil dans une Europe déchirée par la haine, né juif et redevenu juif par obligation morale dans une époque marchandant si volontiers toute dignité, redevenu errant, étranger démuni dans un pays de possédants marqués par le racisme toujours là et instrumentalisé à outrance, Julien Bosc a repris sans plaisir un rôle délaissé, celui du veilleur dans la nuit. Pour que l’humanité ne s’oublie pas tout à fait. »


COLUM MCCANN
Et que le vaste monde poursuive sa course folle

"Il aimait les endroits qui manquent de lumière. Les docks. Les asiles de nuit. Les coins de rue aux pavés brisés. Il traînait souvent avec les ivrognes de Frenchman’s Lane et de Spencer Row. Il apportait une bouteille, faisait passer. Lorsqu’elle revenait à lui, il buvait une rasade d’un geste exagéré et s’essuyait la bouche du revers de la main, comme un vrai pochetron. Ils voyaient bien qu’il n’y tenait pas vraiment, qu’il attendait sagement son tour."


COLUM MCCANN
Les saisons de la nuit

" Le soir qui précéda la première chute de neige, il vit un grand oiseau gelé dans les eaux de l’Hudson. Il savait bien que ce devait être une oie sauvage ou un héron, mais il décida que c’était une grue. Le cou était replié sous l’aile et la tête plongeait dans le fleuve. Il scruta la surface de l’eau, et se représenta la forme antique et décorative du bec. L’oiseau avait les pattes écartées et une aile déployée comme s’il avait essayé de prendre son vol à travers la glace."


COLUM MCCANN
Le chant du coyote

"Juste avant de rentrer chez moi en Irlande, j’ai vu mes premiers coyotes. Ils pendaient à une palissade près de Jackson Hole dans le Wyoming. Un jaillissement de fourrure brune sur un champ de neige molle, leurs corps suspendus la tête en bas, attachés au pilier par une ficelle orange. Ils avaient deux traces de balle bien nettes dans le flanc à l’endroit où le brun se mêlait au blanc. Ils étaient complètement desséchés et puaient la décomposition. Leurs museaux et leurs pattes touchaient l’herbe et leurs gueules étaient grandes ouvertes, comme sur le point de pousser des hurlements."


Revue EUROPE septembre-octobre 2020

JACQUES RANCIERE

Karim Haouadeg : " Le titre de Julien Gracq En lisant en écrivant, Rancière pourrait le faire sien, qui sait comme personne donner à son lecteur l'impression qu'il lit, dans un même mouvement, dans un même moment, l'ouvrage commenté et son commentaire. Chaque écrivain, qu'il en ait conscience ou pas, présuppose un lecteur pour lequel il écrit Qu'il analyse les souvenirs d'un ouvrier du XIXe siècle, d'un compagnon saint-simonien, qu'il pense à partir d'un western d'Anthony Mann ou d'un poème de Mallarmé, Rancière le fait comme s'il se tenait avec son lecteur sur un pied d'égalité, jamais en maître omniscient, mais comme s'il était à côté de lui. "

 


Jacques Rancière : "Dés-expliquer, c'est défaire les liens que l'opinion de l'inégalité a partout serrés entre le perceptible et le pensable. C'est donc une double opération : d'un côté, elle défait les mailles du voile que le système explicateur a étendu sur tout phénomène donné à la perception. Elle rend ainsi à leur singularité les choses que ce système avait prises dans ses filets et les rend disponibles pour la perception et l'intelligence de n'importe qui. De l'autre, elle restitue leur opacité, leur absence d'évidence aux modes de présentation et d'argumentation qui étaient censés les éclairer. Elle substitue ainsi une communauté d'êtres parlants égaux à la distribution des positions qui reproduit indéfiniment la distance des savants aux ignorants."

Eric Vuillard : "  Au fond, la puissance d'interprétation de Jacques Rancière, ce qu'on pourrait appeler son art, le nouage de l'idée et de la pratique, est liée au fait que son écriture établit une relation où son lecteur n'est plus seulement face au livre, mais où il navigue entre son commentaire, ses conjectures, et le texte des  autres, ceux que le savoir évince, excepte, les ouvriers de La Nuit des prolétaires, Gauny, Le philosophe plébéien, et le fantasque Jacotot.[...] Et par tout un jeu oblique, serré, d'amplifications, de développements, Jacques Rancière établit avec l'autre le rapport dont il traite. C'est la beauté d'une écriture que de rendre au lecteur son pouvoir de penser et d'espérer."

Bernard Aspe : " Il s'agit de trouver le détour qui va permettre à la vie de ne pas demeurer rivée à son cours, de ne pas s'affaisser sous le poids de sa propre inertie. C'est par là que la vie ordinaire elle-même peut se relancer, « se porter au-delà d'elle-même pour prendre soin d'elle-même »."

Anders Fjeld : " Brèches, écarts, interruptions, intervalles, désidentifications : au cœur de la pensée de Rancière se trouve la fascination pour les horizons ouverts, les possibilités redistribuées et les effets produits par des détournements et des pas de côté. "

Patrick Cingolani : " À la parole qui fait taire, celle de l'expert ou du rhétoricien, à celle qui cimente, Rancière oppose les multiples manifestations d'une parole qui ne conclut pas mais ouvre l'espace d une poétique de la traduction mutuelle comme autant de points de départ d'un éveil intellectuel, d'un éveil à l'émancipation."

ANDREÏ PLATONOV

Jean-Baptiste Para :  "La slaviste Angela Livingstone a écrit des pages remarquables sur l'effet que le style de Platonov produit chez le lecteur. Lire Platonov nous expose à plus de risques que d'autres écrivains : « Être séduit par le choix et l'agencement des mots de Platonov, c'est être affecté par leur subtile incorporation d'insécurités. Ce style décourage la pensée tout en provoquant l'anxiété et l'irritation : nous sommes amenés à accepter des juxtapositions intenables [...]. En même temps, nous sommes (ou beaucoup de lecteurs sont) inexplicablement envoûtés. [...] Platonov n'endommage pas seulement ses lecteurs, il les restaure. Il nous met en danger mais nous délivre aussi—par des moyens détournés, des dispositifs curieusement cachés. »

"Appuie, pour que les plantes sortent des pierres », murmura Pioussia avec une excitation sourde. Il manquait de mots pour crier - il ne faisait pas confiance à ses connaissances. [...] Le soleil n'avait pas besoin dePioussia s'appuyer sur la terre avec sécheresse et fermeté-et la terre première, dans la faiblesse de son épuisement, laissa couler le suc des herbes, l' humidité de ses argiles et laissa frémir toute la steppe élargie et velue, tandis que le soleil devenait incandescent et se pétrifiait dans un effort sec et patient."( A. Platonov. Tchevengour)


STEPHEN MARKLEY
Ohio

"Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. "


CHRISTIAN PRIGENT
La peinture me regarde

"Alors ce que la peinture, paradoxalement, nous montre et ce qui peut nous retenir devant ses œuvres, c'est l'effondrement de la vue ; c'est le refus que le monde soit, par la vue, perpétuellement tenu à distance; c'est le refus d'être assigné à la saisie optique ; c'est refuser que la vue soit cette saisie qui permet sans doute de s'approprier le monde — mais sans s'y risquer et sans s'y perdre, c'est-à-dire sans le connaître.

Me voici devant des peintures. Bien sûr, je les regarde. Mais je suis au moins autant sous la menace de leur regard à elles. La peinture me regarde. C'est elle qui me voit et me tient à l'oeil. Elle me somme de voir ce qu'autrement je ne veux voir (ce dont je ne veux rien savoir). Elle me désigne moi, défait, inquiet — mais moi aussi délicieusement déplacé, délié, allégé de mon propre poids d'assentiment à l'ordre obtus des choses. Elle me fait jouir d'une sorte particulière de peur, avouée, mais vaincue, provisoirement vaincue."

La page Christian Prigent sur Lieux-dits

COLUM MCCANN
Apeirogon

"Figurez-vous les choses ainsi : vous êtes à Anata, à l’arrière d’un taxi, avec une jeune fille dans vos bras. Elle vient de prendre une balle en caoutchouc à l’arrière de la tête. Vous vous rendez à l’hôpital. Le taxi est bloqué au milieu de la circulation. La route qui passe par le checkpoint de Jérusalem est fermée. Au mieux, vous serez arrêté si vous tentez de traverser illégalement. Au pire, le chauffeur et vous serez abattus pendant que vous transporterez l’enfant abattue. Vous baissez les yeux. L’enfant respire encore. "

"Pour lui, tout tournait encore autour de l’Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement. Il n’y aurait aucune sécurité tant que l’Occupation ne cesserait pas.
Essayez un checkpoint ne serait-ce qu’une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d’école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l’occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez."


BERNARD NOËL
MICHEL SURYA
Sur le peu de révolution

[MS, le 20 mai 1999]

"Tout est fait pour respirer mal, et on respire cependant. Même les catégories morales ne suffisent plus à dire comment l'histoire nous échappe après que la politique nous a échappé. J'ai besoin de savoir que tu es là, même loin, pour ne pas oublier pourquoi il faut tenir."

[BN, le 3 septembre 2003]

"Ce « bonheur politique » me bouleverse parce qu'il m'éclaire ce que je n'ai jamais osé nommer dans mon désir du politique. Mettre le bonheur sur cet horizon-là est impensable - rendu impensable - aujourd'hui : c'est pourtant le seul sens possible d'une action laïque. Tes pages me touchent d'autant plus. Le bonheur est la grâce de l'activité, de la pensée politique. Avant-hier, j'avais été arrêté par cette phrase de D. H. Lawrence : « II ne faut pas faire la révolution pour donner le pouvoir à une classe, mais pour donner une chance à la vie. »"

[BN, le 31 mai 2019]

"Le mot « Révolution » : pourquoi est-il si vivace pour nous ? Me frappe de plus en plus la ressemblance entre la colère du peuple parisien d'où naquit la Commune et la colère actuelle du peuple français... Colère que Macron va exciter encore avec la montée des prix de l'électricité, de l'essence, et ses prochaines réformes des retraites, du chômage, de la Sécu.
La répression est mieux armée qu'en 71 et empêchera peut-être l'explosion. Sans parler de tous ces appareils qui mangent la tête des gens et intensifient la soumission. L'oraison funèbre sera peut-être excitante à défaut d'être libératrice ?"

La page Bernard Noël sur Lieux-dits


Ancienne, abondante, la correspondance entre les deux auteurs de ce livre porte sur beaucoup de sujets. Sur la littérature le plus souvent. Mais sur la politique aussi, ou, on le verra, plutôt que sur la politique, sur la révolution, la première étant d’un bout à l’autre mesurée par eux à l’aune de l’espérance et de l’attente de la seconde. Aussi bien, est-ce la partie que ceux-ci ont choisi d’isoler, prélever et reproduire ici, sans égard pour tout ce que chacune de leurs lettres pouvait contenir d’autre, recomposant quelque chose comme un échange, un dialogue, un entretien politique-révolutionnaire au long des années.


ERRI DE LUCA
Impossible

"Le magistrat qui m’interroge a la moitié de mon âge, il ignore tout de la montagne et des histoires des années révolutionnaires. C’est moi qui devrais l’interroger.
Il n’est jamais allé en montagne et il essaie de comprendre ce que je vais y faire.
Je lui ai répondu qu’on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l’inutile est beau. Je sais que ce n’est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c’est de voler, si je n’ai jamais pris l’avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l’univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu’au point où il n’y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu’à l’endroit où elle s’est élevée et continue encore à s’élever. Car les montagnes grandissent.
J’y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j’ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. "


HUBERT MINGARELLI
La Dernière neige

"C’est l’année où il a tant neigé que j’ai voulu acheter le milan. J’ai désiré le posséder depuis le premier jour où Di Gasso l’a mis en vente, sur le trottoir de la rue de Brescia, parmi les postes de radio, les pièces d’automobiles d’occasion et les tables de chevet. Jamais encore je n’avais autant désiré posséder quelque chose.
Le soir même, en rentrant de l’hospice de vieillards où je travaillais, j’ai demandé à Di Gasso s’il accepterait que je lui verse de petites sommes d’argent en acompte sur le milan. J’avais peur que quelqu’un d’autre l’achète avant moi. Il m’a dit non, que ça ne l’intéressait pas."


CHRISTIAN PRIGENT
Berlin sera peut-être un jour

"Berlin est un nid d'âmes mortes. Plus qu'aucune autre ville, par le fait d'une histoire passée plus violemment que nulle part ailleurs, Berlin est un feuilleté de temps résolument perdus.
A la limite : rien à voir avec Berlin. Rien que des restes de choses."

"Car, sous la douceur de Berlin, quelle réserve de violences aussi ! Qu'il y ait dans cette ville, dans la splendeur ravagée de cette ville, l'imminence toujours là, d'une terrible puissance d'affrontement et de destruction, c'est évidence."

"Des flots d'images ne font pas une langue, n'articulent pas une pensée. Juste des flots d'images ne constituent pas des images justes. Le flot vient à la place du réel plus qu'il ne le fait voir. Pour le faire voir en vrai, pour en concentrer la violence internée il faudrait l'énormité réinventée des langues d'art. Il faudrait un Céline. Ou, côté cinéma, un Eisenstein ou un Coppola. Ça viendra. Berlin, au temps de Georges Grosz, a déjà su faire ça."

 


"La vérité de Berlin derrière la mise en scène idéologiquéroïque bandée, pas mal bricolée et déjà essoufflée - mais avec encore des restes assez beaux en ces années-là. L'image de Berlin, tapi là-bas derrière ce bois plat, cette ligne de sapins noirs. Berlin, un temps, fut ça: juste une image. Désir, rumeur, odeur, drapé serré des exaltations politiques et des leurres idéologique. Fut ça et l'est. Berlin sera, toujours, pour moi, contaminé par ça. À cause de l'histoire, forcément - des grandes affaires historiques sanglantes qui sont le xxe siècle. Berlin (le nom, l'image, la réalité de Berlin) concentre ça: la matière déchirée du siècle ; la trace en vraies pierres de ses effondrements; la mise en scène médiatisée du spectacle qu'avec tout ça le monde moderne se donne à lui-même; et l'ombre, déjà enluminée d'angoisse, d'autres affrontements, crises, dérives -pour bientôt sans doute."

La page Christian Prigent sur Lieux-dits


SHANNON BURKE
Dernière saison dans les Rocheuses

"Henry Layton arpentait le quai, menaçant de son pistolet de duel un batelier génois effondré à terre. Il pointa l’arme en direction des quelques arrimeurs qui voulaient l’aider à se relever.
— Laissez ce chien galeux là où il est ! brailla-t-il.
Nous étions une demi-douzaine de dépeceurs et d’écharneurs à traîner devant l’entrepôt de la Compagnie des fourrures de Saint Louis. Nous connaissions tous Henry Layton, un gredin plein aux as et arrogant, dont le père possédait la moitié des propriétés immobilières de Market Street."


BAUDUIN
L'arpenteur du temps
. Françoise Livinec

La nature, création première nous sidère par son insaisissable beauté.
Au Huelgoat, d'immenses formes granitiques dégagées au cours du temps par l'érosion s'entremêlent : allées à la fois chaotiques et harmonieuses. Ce n'est plus du paysage, c'est un spectacle. Désordre naturel que les hommes ont essayé d'organiser en inventant des légendes de géants.
L'artiste Bauduin choisit d'entrer en résonance avec ce chaos sculptural, il y intervient et dépose un mètre carré de verre à l'image des phasmes qui s'effacent dans la nature, préservant le mystère des origines.
De l'empreinte à la trace se joue le passage de l'intervention dans la nature, à l'élaboration d'une œuvre singulière où la mesure du temps s'inscrit dans des sculptures, des dessins, des peintures et des livres.


OLGA TOKARCZUK
Les Pérégrins

"Se tenir à l’écart. On ne peut voir que des fragments du monde, il n’y a pas autre chose. Il y a juste des instants, des bribes, des configurations fugaces qui, à peine surgis dans l’existence, se désagrègent en mille morceaux. Et la vie ? Cela n’existe pas. Je vois des lignes, des surfaces et des volumes qui se transforment dans le temps. Le temps, quant à lui, semble être un simple outil pour mesurer les tout petits changements – un double décimètre d’écolier gradué juste de trois repères : ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. "


EDITH AZAM
Bestiole-moi Pupille

"Les petits ronds d’espace
où Bestiole s’endort
l’amour bredouille :
— Deuxième Homme —
chuchote-moi…
Et lui suspendu à ses lèvres
la fera à nouveau trembler…"

La page Edith Azam sur Lieux-dits


ISABELLE FLATEN
Adelphe

"Une semaine plus tard, Adelphe se désagrège. L’espace devient sourd, englouti dans l’effondrement des pierres, un monde fracassé, échoué sur la caillasse. Seule résonne la profondeur des ténèbres, un abîme vorace et sans rivage où l’errance est ravageuse. Lambeaux de l’âme, charpie de chair, partout des fragments de lui-même éparpillés. "


JÉRÔME LAFARGUE
Le temps est à l'orage

"Il avait saisi ce que l’on attendait de lui, sans jamais pouvoir se résoudre à y croire vraiment."

"Il existe bien un courant de la recherche qui, empruntant autant à l’anthropologie, l’éthologie, aux neurosciences, s’efforce de donner une tribune au non-humain qui ne passe pas par le filtre de l’humain. Autrement dit, de tenter une science des signes et du langage trans-espèces, qui ne soit pas déterminée par nos propres perspectives anthropocentrées. Le monde est un gigantesque gisement d’êtres, de qualités, de capacités, qui interagissent. Les humains ne sont pas les seuls acteurs autonomes. Végétaux, animaux le sont aussi. Et au-delà des seuls phénomènes physiques, les artefacts, représentations, esprits, divinités, morts ont leur place, parfois déterminante. "


FRANÇOIS-H CHARVET
Miroirs en échos

"...On aura repoussé l'infime d'une paupière
et comme sur un banc de sable
laissé le flux se saisir de nous.
Nous modeler d'écueils et de ravines,
de joies souterraines et de fourmillements,
avec dans nos poches nos poings serrés
ne pas se laisser trop entrevoir,
comme s'arme de pierres et d'armures
la première nuit que la rose perlée fissurera."


SEICHÔ MATSUMOTO
Un endroit discret


"Le quartier de Yoyogi avait changé depuis que de nouvelles rues y avaient été aménagées en prévision des Jeux olympiques, pourtant dès que l’on quittait les axes principaux, il était resté dans le même état qu’autrefois. Surtout là où le relief était accidenté, son aspect était le même que dans l’Esquisse de la trouée, le tableau de Ryûsei Kishida. Bien sûr, le chemin de terre rouge escarpé qui partait à l’assaut de la colline était maintenant revêtu de pavés blancs, l’on n’y voyait pas une seule herbe folle, seuls les murets de pierres de chaque côté avaient été réparés. Les terrains vagues soutenus par des murets de pierres sur le tableau étaient maintenant occupés par d’immenses propriétés ou des immeubles résidentiels."


Esquisse de la trouée, Ryûsei Kishida


ANDRE LEROI-GOURHAN
la civilisation du renne

"Chacun pour son domaine, amasse, dans l’ignorance presque complète de l’activité des autres, les matériaux subsistants de telle culture ou de tel point de l’activité du Globe. Entre le géographe et l’ethnographe, les liens sont assez serrés, mais entre l’ethnographe, le géologue, le zoologue ou le botaniste, il n’existe à peu près aucune espèce de relations.
 Lorsque le spécialiste des questions agraires étudie la charrue, l’existence de pierres dans le sol, l’absence de bois de grandes dimensions dans le pays, la nécessité de tracer un sillon étroit pour le riz et la possibilité d’un sillon large pour le blé, la force et les aptitudes relatives du buffle, de l’âne, de la vache, du cheval ou du tracteur automobile lui importent rarement. Et, pourtant, entre le sol et la tempête, il y a les plantes et les animaux qui permettent à l’homme de vivre sur l’un et de résister à l’autre, il y a les qualités mécaniques du fer et du silex qui modèlent l’instrument, il y a les phosphates du sol qui consolident le squelette des occupants, il y a les rats, les moustiques, les chardons.
Tout geste de l’homme est une réaction contre le milieu : c’est la couverture qu’on tire pour se protéger du froid de la nuit, le fleuve qu’on détourne pour se protéger de la sécheresse, l’esprit qu’on invoque pour que les oiseaux viennent dans le piège et pour se protéger ainsi de la faim.
L’ethnographe étudie la couverture, le barrage du fleuve, le piège des oiseaux ; l’historien des religions s’empare de leur contenu spirituel, du dieu des vents, du génie des étangs ou du maître des canards sauvages ; chacun, géologue, zoologue ou botaniste prend à son compte, qui les alluvions, qui la laine ou les plumes, qui l’herbe des pâturages. Ce livre est un essai de coordination dont le caractère encore trop sommaire ne saurait échapper à la critique. On est parti du froid, du fleuve, de l’oiseau pour tenter l’explication des gestes humains. On aurait dû, pour traiter un tel thème, faire largement appel à la philosophie, à la psychologie et conclure ; mais on s’est borné, volontairement, à ne considérer que le côté purement matériel des réactions humaines pour ne pas risquer l’établissement prématuré d’un système."


HARUKI MURAKAMI
Le Meurtre du Commandeur

Une Idée apparaît
La Métaphore se déplace


MIKEL SANTIAGO
Le mauvais chemin
La dernière nuit à Tremore Beach
L'étrange été de Tom Harvey


EMMANUEL ALLOA
Partages de la perspective

Leibniz : " la place d’autrui est le vrai point de perspective en politique aussi bien qu’en morale."

"Percevoir c’est alors effectivement toujours percevoir quelque chose, mais aussi percevoir ce quelque chose d’une certaine façon, ce qui veut dire également que toute perception s’ouvre toujours déjà sur de l’autre, sur une alternative : si ma perception implique que c’est toujours d’une certaine façon que je perçois, je dois faire place d’emblée à la possibilité de voir autrement."

"Pluralité : une perspective qui s’arrogerait le droit d’être le seul accès légitime cesserait d’être perspectiviste, car elle nie la possibilité des positions alternatives. Là où il n’y a pas d’alternatives, il n’y a pas de perspective. Concéder que les choses sont une affaire de perspective, c’est déjà concéder qu’il y a toujours (du moins potentiellement) d’autres points de vue possibles."

"Par le passé, insister sur les alternatives vous situait dans le camp des progressistes, parmi ceux qui étaient d’avis que d’autres façons de faire et de penser étaient possibles, face à ceux qui insistaient sur le fait que de toute manière, il n’y a pas d’alternative ...
Depuis, les cartes ont été rebattues et ce sont les forces régressives qui ont fait main basse sur l’alternative. Vérités alternatives, faits alternatifs, science alternative, tout y passe, jusqu’à une partie de la droite américaine qui préfère désormais se reconnaître dans une droite dite alternative (alt-right). Une régression obscurantiste a lieu, en ce moment même, au nom de la tolérance et de l’accueil des opinions diverses. Contrairement à cette compagnie extatique des « esprits libres » que Nietzsche appelait de ses vœux, la pluralité des points de vue semble actuellement plutôt frayer la voie à des politiques régressives. "

Hannah Arendt : "  Le monde commun prend fin lorsqu’on ne le voit que sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que dans une seule perspective."

4ème de couverture:""C’est une question de point de vue…" On associe aujourd’hui la perspective à l’individualisme, à l’affirmation d’une vérité privée et indépassable. C’est oublier la tradition de la perspectiva communis, celle qui fait de la perspective le vecteur d’un horizon commun. Au croisement de la science, de l’art et de la philosophie, le livre exhume une tradition que l’on se doit de redécouvrir  : le point de vue, ce n’est pas seulement ce qui divise, c’est aussi ce qui se partage. Au lieu d’incriminer le perspectivisme d’avoir fait le lit de la post-vérité, et de la perte d’une référence à un monde réel, il est temps de retrouver en quoi la perspective n’est pas qu’une affaire de relativisation, mais de réalisation. C’est à la perspective que nous devons notre perspicacité  : «  à travers  » – voilà le mot-clé pour comprendre son opération. Une mise en regard d’enjeux anciens et contemporains, où s’entrecroisent les arts visuels, l’architecture, la phénoménologie et l’anthropologie sociale. Autant de manières de faire l’éloge d’une perspective qui se décline invariablement au pluriel."


DOUG PEACOCK
Mes années grizzly

"Le grizzly irradiait la puissance. Il était pourvu d’une grande force physique et d’un tempérament irritable qui l’autorisaient à attaquer et à tuer chaque fois qu’il en avait envie. Mais, presque toujours, il choisissait de ne pas le faire et cachait son pouvoir derrière des fanfaronnades de dur. C’était le genre de maîtrise de soi qui commandait le respect – un acte de grâce musculaire. "

"Lorsque j'arrivai dans la région des sources chaudes, la neige épaisse recouvrant la prairie fondait et s’écoulait vers des scories volcaniques de couleur grise. J’enlevai mes raquettes et traversai un petit ruisseau marécageux sur un rondin que le carbonate de la nappe phréatique avait taché de blanc. Des corbeaux tournaient non loin de là, au-dessus de la pente d’un monticule boisé des fissures duquel s’échappait de la vapeur. Marchant sous le vent, je le contournai, essayant de détecter une odeur."


KEIGO HIGASHINO
La lumière de la nuit
La fleur de l'illusion


SEBASTIEN JUNGER
La Tempête

"Spillane ne se rappelle pas le moment où il a heurté la mer, et il ne se rappelle pas non plus le moment où il s’est rendu compte qu’il était dans l’eau. Il se souvient être tombé et s’être retrouvé en train de nager, mais il n’y a rien entre les deux. Lorsqu’il se rend compte qu’il est en train de nager, c’est tout ce dont il se rend compte – il ne sait pas qui il est, pourquoi il est là ou comment il est arrivé là. Il n’a pas de passé et pas d’avenir ; il n’est qu’un petit morceau de présent, la nuit, au milieu de l’océan. "


LOIS LOWRY
Le Passeur

"Jonas sentit qu’il était sur le point de perdre conscience ; agrippant Gabriel pour le protéger, il fit un suprême effort de tout son être pour se maintenir sur la luge. Les patins fendaient la neige et le vent le fouettait au visage tandis qu’ils accéléraient en ligne droite, et l’entaille qu’ils dessinaient dans la neige semblait les conduire à la destination finale, l’endroit dont il avait toujours su qu’il l’attendait, l’Ailleurs qui détenait leur avenir et leur passé. "


SLAVOJ ZIZEK
dans la tempête virale

"la forme de solidarité des temps présents consiste précisément – et paradoxalement – à ne pas serrer la main d’autrui et à s’isoler des autres lorsque nécessaire."

"Ce que je crains, bien plus qu’une barbarie manifeste, c’est une barbarie à visage humain – d’impitoyables mesures survivalistes mises en vigueur avec regret et même avec sympathie, et légitimées par des experts."

"Cette focalisation sur la responsabilité individuelle, indispensable à certains égards, fonctionne comme une idéologie dès lors qu’elle sert à obscurcir les enjeux essentiels : déterminer comment changer notre économie entière et notre système social. La lutte contre le coronavirus ne peut être menée que de conserve avec la lutte contre la mystification idéologique, et en tant que partie prenante d’un combat écologique global. "

Illustration de couverture: Francisco Goya, Les Ensachés . 1864



BENOÎT MARTIN
Minuit écartelé


"Des sacrilèges inondent la cathédrale où j'avance. Filles et garçons avec la langue s'embrassent, les couples s'ignorent, les enfants tonitruent. Les prêtres saluent, langoureux, les notables aux écharpes vives sur les manteaux sombres. Leurs cheveux gris ont connu le peigne, et, pour certains, encore un peu de gomina. Des chignons stériles se penchent vers des enfants qui continuent de pleurer face aux grimaces des corps abîmés par le temps. Des enfants asservis promènent leurs aubes au milieu de la nef, comme des putes ou des vestales déflorées."

 

 


RENÉ GUITTON
Arthur et Paul, la déchirure

" On avait l’impression qu’ils voulaient donner à cette joute une forme de grand final et qu’ils cherchaient à mourir ensemble. Rimbaud est rentré chez nous surgissant de la foudre. Verlaine serait mort cent fois s’il n’avait été recueilli par mes amis brasseurs. Il gisait livide et glacé, la peau marbrée d’ecchymoses, le regard au vague, dans un chemin envahi de ronciers. Des liasses manuscrites débordaient de sa besace tels les restes d’un pauvre destin."


JACKIE PLAETEVOET
La brièveté d'être

"Parole maigre

comme
un psaume de l'once
une désolation
qui ripe
sur la page. "


ARNO CAMENISCH
Ustrinkata

"Comment ça de l’eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l’Helvezia, elle fixe l’Alexi, mais t’es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j’irai pas te chercher de l’eau, vas-y toi-même si vraiment t’y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L’Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l’eau, on est pas tombé si bas, t’en veux une sur la tronche ou quoi, peut-être bien que ça veut te remettre les idées en place."


ARNO CAMENISCH
Derrière la gare

"On monte au premier étage. Le Gion Bi est debout sur le seuil. Il porte le manteau de fourrure de sa mère morte. Sur la table du salon, le Gion Bi a un sacancuir à rabat. Il appartenait aussi à sa mère. Quand il vient à l’Helvezia, il a son manteau de fourrure et son sacancuir à rabat avec lui. Dedans il met ses poesias, qu’il sort en s’asseyant avec les habitués. Dans sa poche, il prend ses lunettes décaïe, les pose sur son nez et lit sa poesia à haute voix jusqu’à ce que la table soit vide et que la Tata dise bon basta. Entrez là, dit le Gion Bi en montrant la cuisine. On s’assoit sur le banc. Le Gion Bi a la même maschinacaffè que la Nona. Il prend trois petits verres et une bouteille. De la liqueur d’œufs, il dit, ça veut pas vous tuer, vualà, faut boire cul sec."


BRUNO DUBORGEL
Pierre Soulages
Présence d'outrenoir

"La calcination cirée d'une plaque de bois striée, où vibre un rayon de ténèbre."

"Filetés d'une lumière d'huile claire, le froncé et le dépli d'une épaisse écorce de nuit."

"Un espace et un temps qu'on dirait géologique, et des plissures rythmées, venues d'une nuit minérale."

 


W.R. BURNETT
Terreur apache
Lune pâle

" Le jeune Mexicain haussa les épaules et partit d’un pas égal, quoique pressant l’allure plus qu’à l’ordinaire. C’était une chaude journée de printemps. Au loin, à l’horizon de la ville aux maisons en adobe écrasées sous le soleil, les montagnes couleur cuivre, trouées d’ombres bleues, semblaient bouger et reculer dans le chatoiement de l’air brûlant qui montait de la plaine hérissée de cactus. Le garçon au teint basané fredonnait tristement en cheminant pieds nus dans la poussière blanche de la rue. Les Américains ! Toujours muy pronto ! L’ombre était fraîche dans le vestibule de l’hôtel, derrière les lourds stores en bois et les épais murs d’argile sèche, et le contact du carrelage lui parut délicieux. Il aurait aimé s’attarder, à l’abri de la fournaise."


W.R. BURNETT
Mi amigo

"Natty Bugworth, avec sa barbe brune et sa veste en daim dont les longues franges voletaient derrière lui, fit irruption dans la cour comme un taureau en furie et dispersa les chèvres, les poulets et les métis sur son passage. “Où il est ? beugla-t-il. Le Soldat… Où ce qu’il est ?” C’était le soir. Un ciel bleu profond, voilé de brume, étendait sa voûte sur la grosse bourgade d’Agua Prieta, en plein désert ; et chez Salzedo, la fumée des feux allumés pour le dîner s’élevait par les trois cheminées légendaires, les hommes chantaient, debout au bar, les lampes brûlaient dans les maisons basses en adobe rassemblées ici au petit bonheur et formant un ensemble hétéroclite, à la fois hôtel, salle de bal, saloon et Dieu sait quoi encore. Ah, chez Salzedo ! L’oasis, le paradis pour les éclaireurs de l’armée en permission, les éleveurs et les fonctionnaires de l’administration, les prospecteurs enrichis, et même la poignée de touristes intrépides qui arrivaient par le train et la diligence depuis la grande ville de San Gorgonio, au nord, destination prisée des vacanciers. Braillant toujours, Natty attrapa un jeune métis et le secoua sans ménagement. “Occupe-toi de mon cheval et de mes mulets, p’tit gars. "


 

AUDUR AVA OLAFSDOTTIR
Miss Islande

"L’autocar de Reykjavík laisse dans son sillage un nuage de poussière. La route en terre, tout en creux et en bosses, serpente de virage en virage et on ne voit déjà presque plus rien par les vitres sales. Le cadre de la Saga des Gens du Val-au-Saumon aura bientôt disparu derrière un écran de boue.
La boîte de vitesses grince à chaque fois qu’on descend ou qu’on gravit une colline, et j’ai comme l’impression que l’autocar n’a pas de freins. L’énorme fissure qui traverse le pare-brise de part en part ne semble pas gêner le chauffeur. Il n’y a pas grand-monde sur la route."


ALBANE GELLÉ
Eau

"Eau ne dort pas, ne s’éteint pas, eau
se repose parfois un peu, eau alanguie,
étale d’huile, eau allongée, temps
suspendu, eau sait bien ça : ôter le
temps."


ALAIN BADIOU, PHILIPPE LACOUE-LABARTHE, JACQUES RANCIÈRE, JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
Mallarmé, le théâtre, la tribu

J. Rancière: "Le théâtre est ce lieu où , doit être avéré qu'on est bien là où on doit être. Ce qui repose comme on sait sur l'idée d'une complémentarité chez Mallarmé entre deux dimensions : la dimension horizontale du contrat, de la communication, la dimension langagière, électorale aussi, la communauté des signes qu'on échange et qu'on fait circuler, le circuit de l'équivalence qui repose en dernière instance sur cette opération primitive qui est l'opération du terrassier qui prend de la terre à droite pour la porter à gauche et ainsi creuser son propre trou ; à côté il y a cette dimension verticale d'une humanité présentée à sa propre grandeur, dimension donc d'une élévation, d'une consécration propre à fonder la communion humaine ou, dit-il, « part d'un à tous et de tous à un»."

""Est théâtre au fond tout ce qui permet l'exposition de l'humanité à sa propre grandeur d'illusion. Et d'une certaine façon on peut dire que, à ce moment-là, le théâtre est nulle part mais, aussi bien, il est partout."

A. Badiou: " Un poème de Mallarmé, c'est un soleil couchant ou un tombeau."

"Finalement, je crois que ce que Mallarmé dirait, c'est que le silence de la foule n'est pas le silence essentiel d'une enfance, c'est ce qui est toujours colmaté par la circulation financière des mots, c'est-à-dire leur usage commercial."


STÉPHANE MALLARMÉ
Pages

 "La scène est le foyer évident des plaisirs pris en commun, aussi et tout bien réfléchi, la majestueuse ouverture sur le mystère dont on est au monde pour envisager la grandeur, cela même que le citoyen, qui en aurait une idée, se trouve en droit de réclamer à un État, comme compensation de l'avilissement social. "


STÉPHANE MALLARMÉ
Oeuvres

Brise Marine
"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô Nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilôts…
Mais, o mon cœur, entends le chant des matelots ! "


JIRI WEIL
Mendelssohn est sur le toit

"Heydrich poursuivit son examen de la balustrade. Soudain ses traits se tordirent dans une expression de haine et de rage féroce. Comment était-ce possible ? Qu’est-ce que c’était que cette saloperie ? Comment avait-il pu prononcer un discours dans un bâtiment dont le toit s’ornait d’une statue immonde ? Quelle honte ! Quelle humiliation ! Pourquoi personne n’avait-il eu l’idée d’inspecter l’édifice avant de le consacrer à l’art allemand ? « Giesse, hurla-t-il en levant le bras vers la balustrade, faites enlever cette statue, sur-le-champ ! Téléphonez à la mairie, tout de suite, quelqu’un doit bien y être de service. C’est une négligence inadmissible, inouïe, pire que la trahison. Mendelssohn est sur le toit ! "

"La ville fortifiée était engourdie de froid, voilée de brouillard. Ils étaient sortis dans la nuit escorter ceux qui partaient pour ne plus revenir. Dans la nuit, ils regagnèrent leurs baraquements et attendirent l’aube amère."

 


ALDO LEOPOLD
Almanach d'un comté des sables

"C'est une ironie de l'Histoire qui veut que les grandes puissances aient découvert l'unité des nations au Caire en 1943. Les oies du monde entretenaient cette idée depuis longtemps, et chaque année, au mois de mars, elles conti­nuent de miser leur vie sur la vérité de cette proposition.
Au commencement était l'unité du Linceul de glace - autrement dit pas grand-chose. Ensuite vint l'unité du dégel de mars, et l'hégire des oies internationales. Chaque année au mois de mars depuis le pléistocène, les oies proclament l'unité des nations depuis la mer de Chine jusqu'aux steppes sibériennes, de l'Euphrate à la Volga, du Nil à Mourmansk, du Lincolnshire au Spitzbergen. Chaque année au mois de mars depuis le pléistocène, les oies proclament l'unité des nations de Currituck au Labra­dor, de Matamuskeet à Ungava, du lac de Horseshoe à la baie de l'Hudson, d'Avery Island à Baffin Land, de Panhandle à Mackenzie, de Sacramento au Yukon.
Grâce au commerce international des oies, le maïs abandonné de l'Illinois traverse les nuages jusqu'à la toundra arctique, où il se combine au soleil abandonné d'un mois de juin sans nuit afin de fabriquer des oisons pour tous les pays intermédiaires. Et dans ce troc annuel, nourriture contre lumière, chaleur d'hiver contre solitude d'été, le continent entier retire le bénéfice net d'un poème sauvage balancé du haut d'un ciel noir sur les boues de mars. "


ALDO LEOPOLD
L'éthique de la terre
Penser comme une montagne
(1949)

"Il n’existe pas encore d’éthique de la relation de l’homme à la terre, aux plantes et aux animaux. La terre, comme les esclaves d’Ulysse, reste considérée comme une propriété. La relation à la terre est toujours strictement économique : elle comporte des privilèges, mais n’impose pas de devoirs."

" Un hurlement résonne de corniche en corniche, dévale la montagne, et s’éteint au loin dans la nuit. C’est une plainte triste et sauvage, une provocation au mépris de toutes les adversités."


"Il y eut trois pionniers américains de la pensée écologique : l’ermite Henry David Thoreau, le voyageur John Muir et le forestier Aldo Leopold. On doit à ce dernier, que certains tiennent pour un géant littéraire et un prophète, les premières politiques de protection des espaces naturels, une réflexion inégalée sur la nature sauvage, et la conviction qu’il est possible à l’homme de développer une intelligence écologique. Car l’« éthique de la terre » est possible. Elle repose sur l’idée lumineuse de communauté et d’équilibre. Grâce à elle, nous pouvons tous apprendre à être heureux dans la nature. À la fois narrative et philosophique, l’écologie d’Aldo Leopold possède une force surprenante : elle pulvérise notre arrogance tout en nous chuchotant « l’opinion secrète » de la montagne à l’égard des loups. "


Olivier Roellinger, Emmanuel Tessier, Pascal Tessier
Carnet n°2 Epices-Roellinger.com

 

Poudre du Voyage, poudre Névis, poudre Curry Corsaire, poudre Défendue, poudre Sérinissima, Fleur de Brume, Kuile et poivrons Niora.

"Soupe froide de betteraves, noix, mâche et Poudre du voyage, Lasagnes sur la route de Névis, Poires et curry corsaire, Guimauve au pamplemousse et Poudre défendue, Tatin de navets façon Sérenissima, Sauté de volaille aux Brumes d'Indonésie, Haddock aux lentilles et vinaigrette Niora tiède."


 

 

Olivier Roellinger, Emmanuel Tessier, Pascal Tessier
Carnet n°1 Epices-Roellinger.com


Grande Caravane, Retour des Indes, Poudre Gallo, Poudre équinoxiale, Poudre des alizés, Vinaigre celtique, Huile et cumbavas, Fleur de sel de Guérande, Poivre des Mondes.

"Marinade pour agneau rôti au four ou Feta de brebis et soupe de tomates avec la poudre Grande caravane, Velouté de châtaignes et céleri, Blanc de barbue à l’andouille et la poudre Gallo, Rillettes de maquereau vodka ou Beignets de crevettes avec la poudre des Alizés…"


MARIE-CLAIRE BANCQUART
De l'improbable

"Terre
grande respiration collective,
fleurs et moineaux, planches et livres.

Le convalescent du pauvre dimanche sort de l'hôpital et se plaît aux formes des voitures, aux herbes qui bordent les arbres.

Terre, oui, notre terre ronde et sans lumière constante, il va rêver d'elle et se croire heureux de vivre ."


SEREINE BERLOTTIER
Ciels, visage

"...et soudain un silence
net et frais comme une eau de rivière

où la langue traverse
ne nage pas

apprends la rature
la petite solitude du poème

même si je note la date
cette tige de glace très froide
qui goutte et fond dans mes mains

je tremble et je ne bouge pas..."


MICHAEL ONDAATJE
Ombres sur la Tamise

"En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels. Nous habitions dans une rue de Londres appelée Ruvigny Gardens, et un matin, notre père ou notre mère, je ne sais plus, proposa que nous ayons une discussion en famille après le petit déjeuner. C’est alors qu’ils nous annoncèrent qu’ils allaient nous quitter et s’établir à Singapour pendant un an. Pas très longtemps, dirent-ils, mais ce ne serait pas non plus un court séjour. "


MARIE HERMANSON
Zone B
Le pays du crépuscule


JULIETTE MEZENC
journal du brise-lames

"Décision ferme et provisoire : se rétracter comme crustacé dans mes anfractuosités, derrière les grilles, derrière les portes. Lieux clos et qui sentent. Parties privées. "

"11 septembre

C’est une lumière franche mais douce qui irradie du ciel, de la mer et des pins qui sont comme allumés, là-bas, de l’autre côté de la rade intérieure. Je passe mes journées à flotter dans cette lumière qui, le soir, avant de disparaître, fait apparaître en haute mer une coque de bateau, rouge. Puis la mer se fait blanche sous la barre de l’horizon qui passe doucement du rose au mauve, quelques vagues sombres s’y lèvent avant que la mer à son tour vire doucement au mauve."


FREDERIC NEYRAT
La part inconstructible de la terre

 

"Avec l’hypermodernité géo-constructiviste, c’est l’idée même de nature qui disparaît au fur et à mesure que s’y substituent des entités artificielles dont l’objectif est d’intégrer, digérer et reprogrammer toute altérité naturelle. La nature se fait « biodiversité », « prestations de service » (l’apport en eau, la pollinisation, etc.), « ressources » – marchandises. L’anaturalisme apparaît dès lors clairement comme la condition de possibilité ontologique de technologies dont le but est de remplacer la nature."

"À l’heure où l’écosphère se dégrade réellement, et pas seulement conceptuellement, il devient littéralement vital d’affirmer que la nature n’est pas seulement un champ de bataille : elle est d’abord et avant tout un champ relationnel, intensif, de vie et de non-vie, qui ne peut pas se réduire aux espaces mesurés et appareillés par les puissances humaines, qui échappe inévitablement aux définitions stratégiques qu’en proposent les combattants, qu’ils soient militaires ou compagnies d’assurances transformant les catastrophes naturelles et les épidémies en marché financier."

 


EMILY FRIDLUND
Une histoire de loups

" Le soleil décline, le puzzle s’assemble en hibou avant d’être désassemblé à nouveau, je demande à Paul de se lever. C’est l’heure d’y aller. C’est l’heure. Mais avant que nous nous levions, avant qu’il se mette à protester en geignant pour rester encore un peu, il se laisse aller contre ma poitrine et bâille. Et ma gorge se serre au point de se fermer. Parce que c’est étrange, vous comprenez ? C’est merveilleux, et triste aussi, combien il est bon parfois de sentir quelqu’un d’autre s’approprier votre corps."


MICHEL BOURÇON
Visages vivant
au fond de nous

"Chacun sur son îlot de solitude
captif de lui-même
porte son fardeau de questions
espère au soir
l’amour en futaille
et pour aller dormir
des mots assemblés en bouquet."

"les cheminées dénoncent le ciel
sous lequel fuient dès le lever
les mêmes gens oubliant de vivre
qui s'éloignent dans la lumière cotonneuse
puis s'effacent comme des empreintes."


PETER FARRIS
Le diable en personne

"Au crépuscule, le coyote traversa le pré de fauche en s’arrêtant régulièrement pour flairer l’air. Alerté par le sifflement d’un train, il poussa un hurlement et entendit les aboiements et les glapissements du chef de la meute et du reste de la famille lui répondre depuis les bois à l’est, suivis par un chant collectif qui ondulait à la manière du son distordu d’une sirène. Le pré lui réussissait ces derniers temps."


JEAN ZIEGLER
Lesbos, la honte de l'Europe

"Dans l’idéologie « humanitaire » des têtes de mule de Bruxelles, Frontex tient un rôle central. Rescue and Secure… Quelle hypocrisie ! Le principal agent de la chasse aux requérants d’asile n’a rien – mais strictement rien – d’un « sauveteur ».». Les bateaux de Frontex sont des bâtiments militaires équipés militairement. À leur bord ne se trouvent ni médecins, ni infirmières, ni nageurs de secours, mais des policiers et des gendarmes recrutés dans les différents États membres de l’UE."

 


"À la demande de l’UE, les industriels de l’armement ont développé une technologie ultraperformante pour assurer l’efficacité de la chasse à l’homme le long des frontières de la forteresse Europe. Eurosur (European Border Surveillance System, Système européen pour la surveillance des frontières), une autre instance de l’UE, recourt notamment à des satellites géostationnaires, positionnés au-dessus de la mer Égée, du détroit de Gibraltar, du Sahara et de la Méditerranée centrale. Par ailleurs, des drones ultraperformants surveillent jour et nuit les mouvements des réfugiés et des migrants sur mer comme sur terre. Personne ne leur échappe. De même, les radars au sol permettent une observation permanente des colonnes de persécutés évoluant sur la terre ferme. Des systèmes de sensors secrets sont également installés le long des côtes et des frontières terrestres. L’un des cauchemars de Frontex est suscité par ces poids lourds qui transportent enfants, femmes et hommes clandestins sur les routes du nord de la Grèce ou de la Bosnie-Herzégovine. Une nouvelle technologie permet de les détecter : il s’agit de scanners aux rayons X et d’autres appareils hautement sophistiqués permettant de capter et de décompter les battements de cœur et la quantité d’air respiré. Ces appareils sont extrêmement onéreux : un scanner de camion, par exemple, coûte environ 1,5 million d’euros. Pour les bureaucrates de l’UE, il ne fait pas de doute que le contribuable européen est heureux d’assumer les montants astronomiques qu’il paie pour l’acquisition de tous ces gadgets… puisque ceux-ci le protègent des réfugiés. L’inventivité des fabricants d’appareils de surveillance financés par l’UE ne connaît pas de limites. Le long du mur qui sépare le nord-ouest de la Syrie de la Turquie, les Turcs – encouragés par Bruxelles – ont ainsi installé des appareils à déclenchement automatique de tirs de mitrailleuses. L’être humain qui approche à 300 mètres du mur entend d’abord en trois langues, et à plusieurs reprises, un avertissement lui ordonnant de faire demi-tour. S’il continue d’avancer, il est tué par la mitrailleuse dont le tir se déclenche automatiquement. Ces mitrailleuses à tir autodéclenché se révèlent particulièrement efficaces contre les familles de réfugiés. Elles sont l’un « des produits phares défendus et vendus à Bruxelles par Dirk Niebel et ses semblables.
L’événement commercial de loin le plus important pour la promotion de la technologie de surveillance et de répression des réfugiés est la foire annuelle de Milipol, à Paris. Les ministres s’y pressent. Pour l’heure, ce sont encore les industriels israéliens et américains qui dominent ce marché. Jakob cite les calculs qu’a effectués la société de conseil Frost and Sullivan : les dépenses totales investies dans le développement de ce que les eurocrates appellent la « technologie des frontières » s’élèvent aujourd’hui à 15 milliards d’euros. Elles atteindront 29 milliards d’euros en 2022. Tout cela au profit des marchands de canons – et aux frais du contribuable européen."

"Alors que j’exerçais comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, j’ai parcouru la Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro, les slums des Smokey Mountains de Manille et les puantes shantytowns de Dacca, au Bangladesh. Mais jamais je n’ai été confronté à des habitations aussi sordides, à des familles aussi désespérées que dans les Oliveraies de Moria. "

(Et le Covid-19 a bon dos: EHESS: crime contre l'humanité )


Milipol, le salon mondial de la sécurité intérieure des états

Stéphane Beauverger,Karim Berrouka, David Calvo, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, L.L. Kloetzer, Li-Cam, luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan
Au bal des actifs: Demain le travail

" Dans l’avenue Trump, le ballet des bus autonomes et des voitures sans chauffeur chorégraphiait une forme de silence. Le ciel était couleur de mood board gothique sous un filtre Rothko mal codé. S’y décalquaient mal la nuée triste des drones s’autoévitant, lesquels erraient dans le vide, aussi frénétiques et tracés, aussi paumés que moi dans ce brouillard brownien d’insectes en plastique qui volaient de boîtes en balcons comme je volais de boîtes en missions. Pour qui au juste, pour quoi ? L’atmosphère grésillait désagréablement. Où étaient les oiseaux ?" (Alain Damasio)

"..., retrouver un espace aux lenteurs habitables. " (Alain Damasio)


GREG ILES
Brasier noir
L'Arbre aux morts
Le sang du Mississipi


ALAIN DAMASIO
Le Dehors de toute chose

"Une telle société de contrôle, aussi splendidement démocratique soit-elle, je la vomis.
Et je la vomis pour des valeurs qui sont autrement vitales que ce triomphe à la régulière du conformisme, de la docilité et de la peur, qui est cautionné parce qu’issu d’une majorité.
Je la vomis pour la liberté.
Pour que la vie siffle dans nos viscères, comme un ruisseau ardent.
Je la vomis pour un espoir  : que l’homme vaut mieux que ce qu’il est aujourd’hui. "

"Libertouille et cyberté
En occident, voter est consentir à la dépossession politique. Rien d’autre désormais. Le technocapitalisme seul nous dirige. L’État n’est plus qu’un cabinet d’ingénierie sociale auquel on sous-traite la variable humaine des équations du profit."

"Écrire, c’est tenter de desceller la plaque de la phrase, de sorte qu’un peu d’espace, subitement, y pénètre et l’évaste  : pied-de-biche plutôt que plume. Écrire, c’est libérer dans le dos de la syntaxe le dehors de toute chose. "


FRANÇOIS JULLIEN
De la vraie vie

"Cette pensée paresseuse, de repli, de repli de la pensée et conjointement de la vie, se satisfaisant des banalités d’une sous-pensée qui ne donne pas plus à penser qu’à vivre, est bien ce contre quoi, désormais, il faut se dresser. Ce dont il faut s’alarmer, contre quoi il faudrait s’armer, pour ne pas laisser nos vies dépérir sous l’ineptie."

 

 


"Quand Nicolas de Staël dit qu’il n’y a que deux façons de vivre, celle, ordinaire, balisée, qui peut-être est la plus « vraie », et l’autre s’aventurant hors de la conformité, il fait paraître combien cette « vérité » par conformité, celle à laquelle on voudrait se fier, répondant à la définition traditionnelle de la vérité, est paresseuse et stérile. Ou quand Einstein écrit : « Il n’y a que deux façons de vivre sa vie ; penser que rien n’est un miracle ou penser que tout est miracle », il range d’un même côté le « sans miracle », la conformité, la rationalité déclarée, quand la raison se confine dans sa légalité, que tout s’emboîte et trouve son adéquation qui n’est toujours, en fait, qu’une adaptation ; de l’autre, la percée héroïque hors de la conformité rassurante, de la normalité qui sécurise, où tout dès lors – mais sans qu’il s’y mêle un tant soit peu d’irrationalité paresseuse – devient inouï."

"Entre cette vie conforme et son autre, un dialogue n’est-il pas devenu impossible, quelle que soit la bonne volonté qu’on y met ? Car cette vie ne dé-coïncidant pas, ne « décollant » pas, demeurant rivée à ce qui lui paraît son intérêt, reste attachée à ce qui la rassure, comme l’animal, dans le pré du possible, à son piquet : la corde a une certaine longueur qui ne se laisse pas excéder. Il n’ira pas brouter plus loin, la longe n’étant pas élastique. Quand on aborde quelqu’un, c’est là certainement la première question qu’on en vient, à part soi, à se poser : quelle est la longueur de la longe qui le tient attaché, l’empêchant de s’écarter davantage ? Car, d’un autre côté, il y a des vies dont on ne voit plus quelle longueur de longe les retient. Et même s’il y a encore une longe qui les retient – n’est-ce pas là la définition du philosophe (ou du peintre, ou du poète) : celui qui en est venu à couper la longe ? Ou du moins cherche-t-il désespérément à le faire, même s’il en a peur aussi. "


CHRIS OFFUTT
Kentucky Straight

"Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison.
Quand j’étais petit, on avait un coonhound qui s’était fait arroser par une moufette et qui avait eu le culot de venir se coucher sous la terrasse après ça. Il pleurnichait dans le noir et voulait pas sortir. Papa lui a collé une balle. Il puait quand même toujours, mais papa se sentait mieux. Il a dit à maman qu’un chien qui sait pas faire la différence entre un raton laveur et une moufette, il faut le tuer.
— Bon, mais il est toujours sous la terrasse, a dit maman. "

"Je n’arrivais pas à penser, ni à ressentir quoi que ce soit. C’était une bonne idée de marcher."


LA BOETIE
Discours de la servitude volontaire

"Les rois d’Assyrie, et après eux les rois mèdes, paraissaient en public le plus rarement possible, pour faire supposer au peuple qu’il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser rêver ceux qui se montent l’imagination sur les chises qu’ils ne peuvent voir de leurs propres yeux. Ainsi tant de nations qui furent longtemps sous l’empire de ces rois mystérieux s’habituèrent à les servir, et les servirent d’autant plus volontiers qu’ils ignoraient qui était leur maître, ou même s’ils en avaient un ; de telle sorte qu’ils vivaient dans la crainte d’un être que personne n’avait jamais vu. "

" D’où tire-t-il [le pouvoir] tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? "


YVES CITTON
JACOPO RASMI
Générations collapsonautes

Naviguer par temps d'effondrements

"Comment reconnaître que nous allons subir des effondrements en chaîne, sans pour autant nous résoudre au pire ? Comment échapper à la paralysie et à l’inertie, tandis que nous occupons simultanément, ou alternativement, les places du lapin ébloui par les phares et du conducteur grisé par la vitesse ? Comment regarder en face ce qui est sur le point de nous écraser, alors que ce sont nos espoirs et nos rêves de prospérité qui s’effondrent sur nous ? Davantage qu’à répondre à de telles questions, notre effort visera à les défléchir. En croisant nos regards, nous espérons faire émerger d’autres façons de voir et de penser les effondrements qui nous menacent. Non tant pour les conjurer que pour en esquiver les pires effets – voire pour y trouver des occasions de rebonds salutaires. La sensibilité effondriste, telle qu’elle s’affirme dans le débat contemporain, constituera pour nous un prisme – observé par de multiples perspectives – à travers lequel repérer et discuter les nœuds, les trajectoires et les possibles de notre époque hantée par la question écologique."


" La collapsologie est donc le discours ainsi que le savoir prenant pour objet un avenir voué à faire l’expérience douloureuse d’un effondrement 1° généralisé, 2° simultané et 3° dû à des réseaux d’inter- et d’intra-dépendances constitutifs des entités considérées. "

"Tout fait tellement système, réseau d’interdépendances enchevêtrées, château de cartes et ville de dominos, que nous allons fatalement heurter un imprévu, dont l’impact se répandra de proche en proche dans toutes les régions et dans tous les aspects de nos coexistences mondialisées. Avec toutefois cette particularité que « l’imprévu » en question ne sera probablement pas un choc extérieur, comme la bombe atomique a pu l’être pour deux villes japonaises en 1945, mais une hémorragie ou un grippage internes – qu’il s’agisse du dysfonctionnement d’un parc nucléaire, d’une panique bancaire ou des effets, encore imprévisibles mais annoncés avec de plus en plus d’insistance par les études scientifiques, de dérèglements climatiques ou biologiques. Plus nos existences s’isolent de leurs environnements potentiellement hostiles pour se protéger au sein de ce que le romancier Alain Damasio a baptisé « techno-cocons », plus ces protections reposent sur des réseaux d’interconnexion dont le pouvoir tient à leur étendue et à leur intensité, et plus les risques se déplacent du niveau de l’individu à celui du système."

" Qu’est-ce que la globalisation, de ce point de vue, sinon l’écoulement des capitaux vers les bassins d’emploi dont les taux de rémunération et les niveaux de protection socio-environnementale sont les plus bas – avec pour effet, sous condition de compétition généralisée, d’entraîner l’affaissement des planchers d’existence et de revendication pour toutes celles et ceux qui se trouv(ai)ent au-dessus des minima ? Tout l’édifice, vu de l’extérieur, peut bien paraître tenir debout. On peut même passer régulièrement sur l’ensemble une couche de peinture fraîche, au nom de l’innovation managériale ou de la révolution numérique. Mais des fuites souterraines, par voie de vases communicants, vident de l’intérieur les forces qui assuraient le fonctionnement du système. "

"Être terrestre, c’est se méfier d’une certaine arrogance inhérente aux vues en surplomb fournies par les GPS, les avions, les gratte-ciel et les miradors. C’est raisonner à partir de ses attachements au sol (bien davantage qu’aux racines), en envisageant l’horizontalité des possibles avant de se projeter dans les rêves de décollage, ou de s’abîmer dans les vertiges d’effondrement."

...d’autres habitudes d’engagement." Ces nouvelles attitudes devront être 1° dé-coloniales, pour neutraliser en nous et hors de nous les traditions et les réflexes de domination monoculturelle qui poussent certains humains, éduqués dans certains environnements, à considérer comme normale la subordination d’autres êtres vivants à leurs intérêts et à leurs finalités particulières. Les nouvelles habitudes gagneront à être 2° dé-polémiques, pour neutraliser en nous et hors de nous les appels à constituer des ennemis auxquels faire la guerre (autant rhétorique que physique), alors que le plus important est de localiser les causes des conflits dans les structures relationnelles qui rendent nos visées et nos besoins antagonistes, ainsi que de cultiver les solutions alternatives déjà émergentes, mais en mal de soutien. Enfin, ces attitudes devront apprendre à être 3° dé-compétivistes, pour neutraliser en nous et hors de nous les raisonnements qui exacerbent la compétitivité (individualiste, identitariste, nationale), là où la reconnaissance de notre incomplétude doit nourrir des relations de complémentarité et d’entraide contribuant bien plus réellement à notre survie et à notre bien-être."

La page Yves Citton sur Lieux-dits

sur Radio Univers


ELENA JONCKEERE
Le Faune Barbe-bleue

" Il faisait froid. J’avais dû patienter plusieurs heures devant les arches massives du MET, au numéro 1000 de la Cinquième Avenue, avant de m’engouffrer dans la gueule du mastodonte de pierre. Après toutes ces galeries suburbaines au sol sonore, j’étais soulagée de retrouver un espace à la lumière captive, parqueté, blanc et blond, moins hostile, somme toute. Au deuxième étage, dans la galerie d’art moderne et contemporain, tout semble plus épuré. On est presque à l’abri. Dans la clarté. Au centre, dans l’aquarium, la mariée flottait. C’était une VRAIE mariée. Blanche-Neige en suspension. "


S. CRAIG ZAHLER
Une assemblée de chacals

"1888
Otis Boulder possédait ce que certains dans la région de San Fortunado appelaient un estomac gargouillant, un frémissement de ses sucs gastriques qui l’avertissait d’un danger imminent, pareil aux nerfs au bout du museau d’un chien capables de le prévenir du mauvais temps. C’était un sens utile dans ce Sud-Ouest en perpétuelle expansion. "

S. CRAIG ZAHLER
Exécutions à Victory

S. CRAIG ZAHLER
Les spectres de la terre brisée


FABRIZIA RAMONDINO
Retours


"Ikebana
 Un amico muore.
Io sorveglio lo schiudersi dei fiori."

"Ikebana
 Un ami meurt.
Je surveille l’éclore des fleurs."


CHRISTOPHE GROSSI
va-t'en,
va-t'en,
c'est mieux pour tout le monde

" Je l’attends au dernier étage du magasin, là où le client ne vient jamais, dans la salle de pause et, comme chez ces médecins qui systématiquement vous reçoivent avec une heure de retard, j’attends qu’on daigne me recevoir. J’attends, oui j’attends gentiment dans cette salle d’attente alors que je devrais tout envoyer valdinguer. Mais je sais aussi que je n’aurai peut-être plus l’occasion d’écrire dans la salle de pause fumeurs d’un supermarché culturel. Pour un peu j’éteindrais la lumière et je ferais des blagues. On pourrait jouer au loup ou à chat perché ? Ou bien on pourrait brûler tous les disques de Pascal Obispo ou les livres de Michel Houellebecq, non ? "


HUBERT MINGARELLI
Un repas en hiver


"La nuit était tombée derrière son unique fenêtre. Si on n’avait pas eu le feu dans la cuisinière, il aurait fait nuit ici aussi. Alors je ressentis avec plus d’intensité que d’habitude, que là où nous étions chaque fois Emmerich, Bauer et moi, c’était là, chez moi. Il faisait bon, et la lumière aussi était bonne. Dommage alors, pensai-je avec un peu d’amertume, qu’Emmerich ait choisi ce moment-là pour se tourmenter."


AGUSTIN MARTINEZ
Monteperdito

La mauvaise herbe

"Des terres mortes, la rumeur lointaine des voitures sur la voie rapide qui se confondait avec le vent et les cigales, des pierres blanches comme des crânes et, tout autour de la maison, des figuiers de Barbarie qui avaient l’air malades. Leurs raquettes décolorées exhibaient un blanc calcaire. Quelques jours plus tard, Ginés lui dirait que c’était à cause des cochenilles. Le parasite s’était répandu dans toute la région d’Almería, il s’alimentait de la sève des figuiers jusqu’à les faire crever. Il n’y avait rien à faire à part les brûler. Un chat tigré famélique s’enfuit d’un coin de la maison quand Irene réussit à ouvrir la porte, dans un grincement aigu, le gémissement des charnières oxydées. "


HUBERT MINGARELLI
La terre invisible

"La femme avec les bottes de soldat était en bas de la rue, assise sur la charrette dans l’obscurité. Elle se parlait et ne me vit pas passer. Tout le long des rues obscures, je pensai à elle et, à un moment, la bière agissant encore sur moi, j’eus envie d’y retourner pour photographier ce qu’elle se disait."


JACK LONDON
La Peste écarlate

"Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient.

L’homme qui, de New York, expédiait ces nouvelles à travers l’Amérique, l’opérateur du télégraphe sans fil, était seul, avec son instrument au faite d’une tour élevée. Il annonçait que les quelques habitants demeurés dans la ville, une centaine de mille environ, étaient comme fous, de terreur et d’ivresse, et que, tout autour de lui, s’élevaient de grands feux dévastateurs. Cet homme, resté par devoir à son poste - quelque obscur journaliste, sans doute - fut, comme les savants penchés sur leurs éprouvettes, un héros. " Depuis vingt-quatre heures, annonçait-il pas un aéroplane, pas un transatlantique n’était plus arrivé d’Europe; plus même un message."

Le dernier qui lui fût parvenu venait de Berlin, une ville d’un pays nommé l’Allemagne. Il disait qu’un illustre bactériologiste, nommé Hoffmeyer, avait découvert enfin le sérum de la peste écarlate. Ce fut la dernière nouvelle qui nous parvint d’Europe. "


GEORGES HENEIN
Oeuvres

" Si le suicide était affaire de conviction, toute logique aurait pour fin d'y conduire irrésistiblement. Or c'est précisément pour avoir vécu à portée trop intime de cet acte que l'homme dont je parle ici s'était adressé, s'était rendu à la logique comme à un dernier recours dont on sait par ailleurs qu'il est le plus fallacieux de tous. Oubliant bientôt ce qu'il s'enorgueillissait de considérer comme son cas, il se prit d'affection pour les mots. Non pour tous — il s'en fallait — mais pour ceux qui, disait-il, faisaient "miroirs réfléchissants" et l'aidaient à déjouer la solitude avec ses enfoncements suspects et ses faux jours où l'on a du mal à se croire perdu" (La Force de l'inertie).


WALLACE STEGNER
L'envers du temps

"La grand-route qui rejoint Salt Lake City par l’ouest contourne l’extrémité méridionale du Grand Lac Salé à hauteur de Black Rock et de ses grèves miteuses, oblique vers le nord en laissant derrière elle les fumées des hauts-fourneaux, pique vers le lit asséché du lac, où, il y a longtemps, les dômes du Saltair Pavilion se dressaient comme une exhalaison d’Arabie, puis elle s’oriente de nouveau vers l’est. Là-bas droit devant, par-delà l’étendue blanche, la ville est un mirage ou une peinture murale : des tours d’affaires, puis des maisons et des rues encaissées, et enfin la paroi montagneuse."

 


RAYMOND PENBLANC
Les trois jours du chat

"Je ne peux pas bouger, pas parler, je répète toujours les mêmes mots, je radote, je dégoise, j’extravague, on m’a tranché un bras, coupé une jambe, crevé un œil et les tympans, je ne suis qu’une moitié d’homme, fichez-moi la paix."

" La tête me tourne. L’air est vif, le ciel parcouru de nuages, la route déserte. Tout cela me saoule et m’attire. Je sens que j’ai besoin de marcher, là, tout de suite, pas loin. "


RAYMOND PENBLANC
Bref séjour chez les morts

" Il se trouvait lent. Cloué au sol, il sentait qu’il aurait du mal à décoller et regretta de ne pas avoir la légèreté de ces barbes de pissenlit qu’un souffle suffisait à disperser dans le vent. Eux riaient entre eux, quand ils ne s’entretenaient pas à voix basse pour éviter de le déranger. Il ferma les yeux et les laissa à leur petite cuisine. On allait vers le printemps, dit quelqu’une, et ce propos le fit sourire. Entre-temps la neige qui menaçait depuis le début de l’après-midi s’était enfin décidée à tomber. Il les pria d’éteindre en partant pour pouvoir contempler les flocons qui se pressaient par milliers contre la vitre. "


PATRICK CORNEAU
Un souvenir qui s'ignore

" Le temps mort, c’est la mesure pour rien dans le tempo de l’existence, l’‘intervalle mort’ en musique ou la césure en poésie, temps de halte après la syllabe accentuée. Le moment de l’alternance entre deux polarisations ; cette latence entre temps excité et temps réfractaire, entre faim et satiété, entre désir et frustration, entre crise et rémission. Entre On et Off. C’est le temps de la maturation, le temps de l’incertitude. Le temps de la disponibilité, le temps des options divergentes qui doivent être confrontées l’une à l’autre. Pour certains, cet entre-deux constitue ‘la ouate de la vie quotidienne’ (Virginia Woolf) où s’accomplissent les gestes machinaux tandis que nous flottons ; pour d’autres, c’est un lieu géométrique et temporel secret, ils y sont ‘présents ailleurs’, dans l’angle mort, au ‘point-repos’ (still point) du monde :
Au point-repos du monde qui tourne. Ni chair ni privation de chair ;
Ni venant de, ni allant vers ; au point-repos, là est la danse ;
Mais ni arrêt ni mouvement. (T.S. Eliot)
Chez certains la paresse se pare du nom d’ennui ; cela évite de reconnaître qu’elle est une peur. Celle d’avoir à affronter « tout l’effrayant de ce qui est », comme disait Montherlant."


ALAIN DAMASIO
aucun souvenir assez solide

 " Loréal lance un regard à un quadra avachi, cheveux en vrac, qui se redresse :

— Sony, tu es là dans une des centaines d’îles de l’Archipel. Une île, chez nous, ça peut être un café, un parc, une route, une rame de tram qui roule, ou un loft d’entreprise, comme ici. C’est une unité tactique, toujours logée dans l’angle mort du contrôle. Elle émerge selon nos besoins et disparaît dès qu’elle est repérée. —"

" Le ciel est d’un noir savoureux, les nuages qui y filent sont comme vernis. La nappe au-dessus de moi a tellement fondu que les ombres des immeubles portent sur l’eau ! La lumière est d’une sobriété crépusculaire, un simple nuage de lait, elle effleure les façades, elle n’éblouit rien : elle rend visible. "


ANTONIO LOBO ANTUNES
Le cul de Judas

" Si j’étais une girafe, je vous aimerais en silence, en vous regardant fixement du haut du grillage avec une mélancolie de grue mécanique, je vous aimerais de cet amour gauche de ceux qui sont exagérément grands, en mâchant d’un air pensif le chewing-gum des feuilles, jaloux des ours, des tamanoirs, des ornithorynques, des cacatoès et des crocodiles et je ferais descendre lentement mon cou par les poulies de ses tendons pour aller cacher ma tête dans votre poitrine en donnant des petits coups tremblants de tendresse."


 

NORMAN MACLEAN
Et au milieu coule une rivière

"Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement la distinction entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l’ouest du Montana, au confluent des grandes rivières à truites, et notre père, qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche qui montait lui-même ses mouches et apprenait aux autres à monter les leurs. "

"À la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière. La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge, elle recouvre les rochers d’un élan surgi de l’origine des temps. Sur certains des rochers, il y a la trace laissée par les gouttes d’une pluie immémoriale. Sous les rochers, il y a les paroles, parfois les paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes.
Je suis hanté par les eaux. "


NORMAN MACLEAN
Montana 1919

"J’étais loin de me douter du fait qu’une fois de temps en temps la vie devient littérature – jamais longtemps, naturellement, mais suffisamment pour être ce dont nous garderons le souvenir le plus vif, et assez souvent pour faire que, finalement, nous appelions « vie » précisément ces moments où, au lieu d’aller à droite à gauche, en arrière, en avant, ou même nulle part, la vie trace sa voie avec rectitude, élan, et inévitabilité, avec une intrigue qui se noue, un point culminant, et, avec un peu de chance, une résolution, comme si la vie était un objet fabriqué et pas un événement. "


MICHAEL KATZ KREFELD
La peau des anges
Disparu

HAKAN NESSER
Homme sans chien

JAMES CRUMLEY
Le dernier baiser


 

JON BASSOFF
Les incurables

"Il avait déjà sauvé dans les trois mille deux cents vies, et ce n’était pas terminé. Visage gris et buriné, agrippant une canne en bois d’une main et une mallette en cuir de l’autre, le célèbre Dr Walter Freeman, son portrait trônant fièrement sur le mur de l’hôpital, clopina lentement le long du couloir vide, des cris d’angoisse et des rires terribles résonnant sur le sol en linoléum et les murs en béton. Tant de choses affreuses dans ces cellules. Dépression et catatonie, délire et psychose. Mais le Dr Freeman ne prêtait pas l’oreille aux bruits, ne changeait pas du tout d’expression. Et pourquoi l’aurait-il fait ? Il arpentait ces mêmes couloirs déments depuis près de trente ans, avait vu tout type d’affection mentale, contemplé toutes les nuances de l’aliénation. Presque au bout du couloir se tenaient deux aides-soignants, l’un plus vieux que l’autre, mais sinon identiquement génériques avec leurs blouses blanches, leurs cheveux ras et leurs visages impassibles. Ils attendaient en silence, bras croisés, que Freeman arrive. Lorsque le docteur finit par rejoindre la porte devant laquelle les hommes étaient postés, ils n’échangèrent aucune civilité. Freeman se contenta de désigner la salle, demanda : “Edgar Ruiz ?” et les aides-soignants acquiescèrent à l’unisson."


RICK BASS
Le livre de Yaak

"S’il est impossible de mobiliser les volontés au nom de la poignée de loups qui hantent la vallée du Yaak ou des quelques grizzlys et des caribous solitaires, des quelques douzaines d’ombles à tête plate, des orchidées et de la lune-fougère, de la laîche et des cygnes, peut-être se mobiliseront-elles au nom des hommes, car à nous aussi on fait du tort. C’est l’histoire peu glorieuse des États-Unis qui se raconte ici, avec pour héros les exploitants miniers et leurs hommes de main, pour décor les villes d’entreprise, une histoire de l’intolérance et du fric facile qui décourage d’envisager sereinement l’avenir. "


JAKE HINKSON
L'enfer de Church Street
L'homme posthume
Sans lendemain
Au nom du bien

JEAN HEGLAND
Dans la forêt

". Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d’être saisies d’une étrange exaltation à l’idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l’inexorabilité de notre routine. En même temps que l’inquiétude et la confusion est apparu un sentiment d’énergie, de libération. Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues, et c’était excitant d’imaginer les changements qui naîtraient inévitablement de ce bouleversement, de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris – et corrigé – quand les choses repartiraient. Alors même que la vie de tout le monde devenait plus instable, la plupart des gens semblaient portés par un nouvel optimisme, partager la sensation que nous étions en train de connaître le pire, et que bientôt – quand les choses se seraient arrangées –, les problèmes à l’origine de cette pagaille seraient éliminés du système, et l’Amérique et l’avenir se trouveraient en bien meilleure forme qu’ils ne l’avaient jamais été. "

(!!!)


STEPHANE MANCUSO
L'intelligence des plantes

Phytobiologiste, Stefano Mancuso compte aujourd’hui parmi les scientifiques les plus remarquables dans le domaine des recherches assez récentes, et encore quelque peu controversées, sur l’« intelligence végétale ». De nombreux spécialistes du monde végétal ont beau qualifier cette expression de tendancieuse ou d’excessive, dès que l’on définit l’intelligence, en termes très simples, comme la faculté de résoudre les problèmes posés par la vie, il devient impossible de la dénier aux plantes.

"Chaque année, des milliers d’espèces dont nous ne savons rien disparaissent et, avec elles, on ne sait quelles ressources. Si nous prenons davantage conscience que les plantes sont dotées de sens, de capacités de communication, de mémorisation, d’apprentissage et de résolution de problèmes, nous en viendrons peut-être un jour à les juger plus proches de nous, et nous aurons ainsi l’occasion de les étudier et de les protéger avec une efficacité accrue. "


MIGUEL BENASAYAG
La tyrannie des algorythmes

 Nous sommes entrés, nous dit Benasayag, dans l’ère de la gouvernementalité algorithmique, où les dirigeants ont sciemment délégué leur prise de décision à l’intelligence artificielle (IA)  : une usine, un hôpital ou une ligne de chemin de fer se doivent d’être fermés puisque l’algorithme a analysé sa non-rentabilité.

"La violence de la digitalisation ne réside donc pas dans un quelconque projet de domination, mais plutôt dans la négation de toutes formes d’altérités et d’identités singulières qui laisse place à une dimension de la pure abstraction. Ce qui, dans le territoire (la réalité des corps, des écosystèmes…), résistait aux tentatives de modélisation, devient ainsi, dans le monde des modèles digitaux, du « bruit dans le système."

"Pour moi, les excès délirants et même fascisants de la sociobiologie mettent en lumière l’erreur de voir le vivant comme un ensemble d’unités d’information, ce qui est aussi la grande erreur des théoriciens du monde digital. Le monde informatique, avec ses algorithmes de nouvelle génération, capables d’« apprendre », par apprentissage statistique, à se programmer eux-mêmes, est fondé sur une autonomie de la combinatoire algorithmique : il n’est ni pour, ni contre quoi que ce soit, il existe en dehors de toute signification. C’est pour cela qu’un projet de gestion macro-économique par l’IA ne tient pas compte de telle ou telle région, ni de telle ou telle tranche de citoyens…"

 

 


EDITH AZAM
LILIANE GIRAUDON
Pour tenir debout on invente

" je ne connais pas l'étymologie du mot brouhaha
 d'ailleurs c'est la première fois que je prononce ce mot

c'est toujours difficile mais nous persistons

nous n'en avons jamais parlé

la terre n'est soumise à aucune force elle avance en
ligne droite dans l'espace courbé par la présence du
soleil

bordel c'est plutôt ça que je dirais bordel et pas
 brouhaha"

La page Edith Azam sur Lieux-dits


JACQUES JOSSE
Vision claire d'un semblant d'absence au monde

"Le soir il marche lentement sur le sentier qui mène de Bréhec à la Pointe de la Tour. Passé le mur de pierre et les herbes folles, au fin fond du hameau des « Rochers rouges », il bifurque pour remonter vers la chapelle Sainte-Eugénie. À peine un quart d’heure plus tard, parvenu là-haut, debout sur le dos de la colline qui surplombe la baie, il se laisse submerger par le côté « hors du temps » qui se dégage des lieux. Il pousse la porte, foule une grande dalle froide avant de s’engouffrer dans ce réduit sombre et humide… La simplicité de l’édifice, son intérieur austère, les traits reproduits sur les visages en bois – pour la plupart ceux de marins péris en mer – qui semblent souffrir paisiblement, immobiles et un peu poussiéreux dans leur coin d’ombre, tout cela le plonge dans un silence et un état d’hébétude où il retrouve tous les arpenteurs de solitudes qui se sont, un jour ou l’autre, absentés du monde pour ne plus jamais y revenir. "

"Ailleurs
Venues de l'Est, du loin des vagues où ça ondule, venues comme un vol vert sous la lune, rue du barrage de l'éternité, deux ombres, deux jeunes femmes se figent et devinent, derrière l'unique fenêtre éclairée de la nuit, sous le claquement régulier d'une vieille machine à écrire, la présence de Bohumil Hrabal en tricot sale, du tabac dans les poils, au travail près d'un seau de bière ramené en autocar du « Tigre d'or » jusqu'à Kersko."

La page Jacques Josse sur Lieux-dits

Editions Le Réalgar, 2020
(Réédition, Apogée, 2003)
Couverture: Jean-Luc Brignola


ALEX TAYLOR
Le verger de marbre

" La Gasping River défilait, vive et écumeuse, le tumulte de ses eaux pourpres déversant vers l’aval des morceaux de bois flotté et autres décombres, traverses de chemin de fer et planches de pont, barges disloquées, portières de voitures, bidons de lait et pots de peinture. On trouvait de drôles de prises dans les robiniers, pneus et tapis de selle et autres épaves, ainsi qu’un négligé en dentelle suspendu à une branche épineuse tel un spectre lubrique, et, déterré par le déluge de quelque tombe des bas-fonds, un cercueil en bois de rose dérivait et tourbillonnait dans le remous avant d’être emporté par le courant, et dans l’obscurité des bois, loin du rugissement de la rivière, résonnait le plic ploc de la pluie, de sorte que ce monde paraissait froid et caverneux, plongé dans un abîme sans fin."


JANE HARPER
Lost man

"La pierre tombale projetait une ombre étroite, la seule en vue, dont la noirceur mouvante enflait et rétrécissait au gré de son mouvement circulaire, telle l’aiguille d’un cadran solaire. L’homme avait rampé, puis s’était traîné dans la poussière pour en suivre le déplacement. Il s’était tassé dans cette ombre, contorsionnant son corps dans des positions impossibles, donnant des coups de pied et raclant le sol de ses ongles, tandis que la peur et la soif s’emparaient de lui."


SOFIA QUEIROS
Sommes nous

"et la cafetière qui soufflait le matin et que le père saisissait avec force versait fil dans le bol de quoi s'éveiller même mort et enterré

et les objets entassés comme butin de vie à la mort d'un qu'on chérissait se perdaient dans les mains fragiles d'un autre qu'on ignorait"

 

 


JACQUES RANCIERE
Le temps du paysage.
Aux origines de la révolution esthétique

" Il n'y a pas, d'un côté, la nature comme manière d'être à imiter et, de l'autre, l'art comme puissance de créer des objets qui en présentent l'image. Il y a un mouvement qui commence dans le jeu des éléments naturels, se poursuit dans le jeu des formes et met en branle les facultés de l'esprit pour les faire s'accorder librement entre elles comme l'ombre et la lumière le font pour composer un décor d'air, d'eau et de terre. "

"Un paysage est le reflet d'un ordre social et politique. Un ordre social et politique peutr se décrire comme un paysage."


HJORTH & ROSENFELD
Recalé

ANDREA MARIA SCHENKEL
Tromperie


 

SOFIA QUEIROS
normale saisonnière


"Showers largely dying out through the evening and becoming
mostly dry overnight.

Toutes les nuits elle allume une bougie blanche. Elle respire l'odeur de la cire qui fond. Elle suit du regard les tremblements du halo de la petite flamme sur le mur blanc.
Ce soir la radio joue un air allegro.
Derrière la grille en fer forgé de sa porte les lampadaires rendent visible l'air.
Une silhouette aussi dansante que le feu flotte sur la chaussée. Ses cheveux caressent le bitume.
Elle ne se souvient pas quand, a-t-elle vu d'aussi léger.
Une nuit d'ailleurs grise."


EMMANUEL KANT
Théorie et pratique

"Un gouvernement qui serait institué sur le principe du bon vouloir à l’égard du peuple, comme celui d’un père avec ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel dans lequel donc les sujets sont contraints, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui est pour eux utile ou pernicieux, de se comporter de façon simplement passive, pour attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté que celui-ci aussi le veuille ; un tel gouvernement constitue le plus grand despotisme concevable."


ARNALDUR INDRIDASON
Les fantômes de Reykjavik

"Accoudé à la rambarde, le jeune homme contemplait le lac, la Maison de l’Industrie en arrière-plan, les bâtiments du centre et, à l’horizon, le mont Esja, rassurant et immuable dans le crépuscule. La lune flottait en surplomb, comme un conte de fées issu d’un monde lointain. C’est en baissant les yeux qu’il vit la poupée dans l’eau. "


VICTOR DEL ARBOL
Le poids des morts

"Pendant que les gardes le revêtaient du droguet noir et de la cagoule des condamnés au garrot, celui des assassins de la pire espèce, il rêva qu’il s’en sortait : un cataclysme, un ouragan, un tremblement de terre qui détruisait la prison, semait le chaos et lui permettait de s’enfuir à la faveur de la confusion. Ou bien, comme dans les films qu’il voyait dans son enfance au cinéma d’été de Munxidos, il imagina une mutinerie de ses camarades prisonniers, une révolte pour le sauver, une flèche en plein dans le mille – le cou de son bourreau –, à l’ultime et fatidique seconde. "

 


EDGAR HILSENRATH
Terminus Berlin

"A l'aéroport de Tegel, Lesche prix un taxi. D'une certaine manière, il était content d'être de retour à Berlin, de retrouver son appartement, ses livres, son ordinateur d'occasion et ses manuscrits, mais il sentit son cœur battre quand le taxi s'arrêta devant chez lui. Il avait le vague pressentiment qu'il était arrivé quelque chose à son appartement. En arrivant sur le palier, il s'arrêta, effrayé. Sa porte était barbouillée de grandes croix gammées grassement tracées à la peinture rouge, et d'une étoile de David avec le mot « Juif » en noir. Le seuil était brûlé, comme si quelqu'un avait essayé de mettre le feu et avait été dérangé. Un chiffon carbonisé traînait devant la porte."



COLIN NIEL
Seules les bêtes

"Ce n’est pas encore l’heure. Il faut que je sois patient.
Comme ce lézard collé au mur de ma chambre. Ça fait plus d’une heure qu’il est là à ne rien faire.
À travers la vitre que je n’arrive pas à ouvrir et qui vibre à cause du climatiseur, on voit le marché. Enfin, le marché, c’est plutôt un genre de souk. Un sacré bordel. Il y a des gars qui courent dans tous les sens entre les parasols multicolores, d’autres qui se gueulent dessus. C’est un autre monde ici. "


James Graham BALLARD
La forêt de cristal

"Plus que tout, ce fut l'obscurité du fleuve qui impressionna le Dr Sanders lorsqu'il contempla pour la première fois le béant estuaire du Matarre. Après nombre de délais, le petit vapeur et ses passagers approchaient enfin d'un alignement de jetées. Bien qu'il fût dix heures du matin, la surface des eaux paresseuses demeurait grise, reflétant les sombres nuances de la végétation aux branches tombantes le long des berges.
Par intermittence, quand le ciel était couvert, elle semblait presque noire, telle de la teinture putréfiée. Les entrepôts et petits hôtels éparpillés qui constituaient Port Matarre luisaient par contraste d'une clarté spectrale au bord de ces flots obscurs, comme si les avait illuminés quelque lanterne intérieure plutôt que le soleil, les rendant semblables au pavillon d'une nécropole abandonnée, bâtie sur une série de débarcadères à la lisière de la jungle."

 


ORSON SCOTT CARD
La stratégie Ender
La Voix des morts
Xénocide


EMMANUEL TODD
Les Luttes de classes en France au XXIe siècle

"Je remercie sincèrement Emmanuel Macron et Alexandre Benalla de m’avoir ouvert les yeux par leur violence : ils ont exprimé du mieux qu’ils pouvaient la rage d’un groupe social qui entend désormais faire payer au Français son échec total. Nous serions ici confrontés à une forme perverse mais réelle de plaisir politique, comme il y en a eu tant dans l’histoire."

" Il y aura désormais, d’un côté, ceux qui pensent qu’il est plus grave de vandaliser le Fouquet’s que d’éborgner un homme et, de l’autre, ceux qui estiment, à l’ancienne, que la protection des biens ne saurait justifier la mutilation des personnes. "


DAVID VANN
L'Obscure Clarté de l'air

"Un navire en sommeil poussé en silence par une brise tranquille, le roulement de la coque et ses grincements, la traction de la voile. De petits oiseaux se posent sur les cordes. Impossible d’envisager ce qui s’est produit plus tôt. Le passé toujours ainsi, rétréci et défait et improbable."


CHRISTOFFER CARLSSON
Le syndrome du pire
Nuit blanche à Stockholm


SEYHMUS DAGTEKIN
Sortir de l'abîme

"Mais pour moi, la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l'injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu'une autre manière de vivre doit être possible, qu'une autre façon d'exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au centre des choses, au cœur des êtres."

"Des oiseaux, des animaux, des éléments aux.humains, la distance est moins importante qu'on ne le croit. Très peu nous sépare de l'autre, et si nous nous penchons un peu, nous pouvons le voir tel qu'il se refuse à se révéler y compris à lui-même..
" Nous sommes d'une même étoffe de rêves ", n'est-ce pas ? Tenter d'être à la hauteur de l'étoffe et des rêves, et sortir de la peur qui nous éloigne les uns des autres. C'est un pari, jamais gagné, mais qui vaut le coup d'être tenté, indéfiniment."



SEBASTIEN MENARD
Notre Est lointain

"Alors on fermerait les livres. On fermerait tout. La porte de nos cabanes. Les lieux qu’on n’a pas. La caravane de nos songeries. Les cartons — les microphones et les portes. Alors ce serait le début de la quête du héros moderne. Le début des routes. Le début des soleils qui tombent sur les herbes jaune jaune. Les pluies sur nos peaux. Les matins dans les bois. Et les nuits dehors. "

"C’était à cette époque où déjà les étés ne ressemblaient plus à ceux qu’on nous avait décrits lorsque nous étions jeunes. Le monde se vautrait à une vitesse ahurissante. Dans une sorte de ralenti ocre et poussière nous observions cette chute sans plus savoir comment parler. Il nous restait la vague idée d’un récit — des désirs de cabane — et du jus pour tenir."

"Nous autres nous avons un couteau pliable dans la poche et nous le nettoyons chaque soir en regardant le soleil plonger vers l’ouest  — puis nous prenons note des jours et des vents — des pistes et de nos désirs. La vie voilà la vie encore la route et les chemins. Nous donc à la poursuite de quoi heureux les monstres qui savent encore hurler à la lune — s’endormir sur une colline — attendre les premiers instants du jour. Parfois — dans la nuit — sur la route ou entre les pluies — à travers les chemins les collines et les jours qui filent — il nous arrive de répéter les mots du poème :

notre désir de tendresse est infini
désordre et caresse notre désir de tendresse
est inconsolable
et chaud."


JEAN BAUDRILLARD
Entretiens

"Un jour, tout sera culturisé, tout objet sera soi-disant un objet esthétique, et plus rien ne sera objet esthétique...Au fur et à mesure que le système se perfectionne, il intègre et il exclut. Dans le domaine informatique, par exemple, plus le système se perfectionne, plus nombreux sont les laissés-pour-compte. L’Europe se fait, elle se fera, et au fur et à mesure qu’elle se réalise, tout entre en dissidence par rapport à ce volontarisme européen. L’Europe existera, mais l’Angleterre n’y sera pas, les régions n’y seront pas, etc. L’écart ne cesse de grandir entre la réalisation formelle des choses, sous la conduite d’une caste de techniciens, et son implantation réelle. La réalité ne s’aligne plus du tout sur cette réalisation volontariste au sommet. La distorsion est considérable. Le discours triomphaliste survit dans l’utopie totale. Il continue à se croire universel, alors qu’il ne s’accomplit plus, depuis longtemps, que de manière autoréfentielle. Et comme la société dispose de tous les moyens pour entretenir un événement fictif, cela peut durer indéfiniment… "


"Je pense qu'il reste dans chaque homme une forme de vitalité, quelque chose d'irréductible qui résiste, une singularité d'ordre métaphysique qui va même au-delà de l'engagement politique, lequel n'est pas totalement liquidé d'ailleurs. C'est donc du côté du singulier qu'il faut rechercher l'antidote au mondial. Je dois d'ailleurs vous dire que si je n'avais pas la conviction qu'il y avait en l'homme quelque chose qui se bat, qui résiste, j'aurais tout simplement cessé d'écrire. Car ce serait alors se battre contre des moulins à vent. J'ai la conviction que cette chose-là, cette part d'irréductible ne peut pas s'universaliser, se globaliser ou faire l'objet d'un quelconque échange standard. Est-ce que l'homme en fera quelque chose de positif un jour ? Là, on ne peut rien dire. Les jeux ne sont pas faits. Voilà d'ailleurs où réside mon optimisme..."

Jean Baudrillard sur Lieux-dits


JOHARY RAVALOSON
Antananarivo, ainsi les jours

Chroniques ordinaires de Madagascar, nuit, jours, pluie... insurrection...

" À la sortie du tunnel d’Ambanidia, le torrent qui se déversait du ciel nous surprit carrément. Tout était bouché. J’avançais au pas, presque à l’aveugle. Mes maigres phares n’éclairaient que de l’eau. Je fendais on dirait une rivière dans la rue descendant vers Antsakaviro. J’avais de l’eau jusqu’à la garde. Elle ruisselait sur le pare-brise, sur les vitres, et donnait une impression d’intimité précaire à l’intérieur de mon tacot déglingué."


SEBASTIEN MENARD
Notre désir de tendresse est infini

"J’ai un texte là tout près.

(et se répètent comme gimmick dans le break rythmique d’un blues les mots)

Il y aurait des pluies.

Ça commencerait comme ça :

« C’était un soir — et les pluies l’automne s’écroulaient ocres et lents ».

Un blues.

Un blues de l’automne.

Le jazz des pluies d’octobre — le jazz de la fin d’une saison — des routes dessinées à la main — des cartes ouvertes. Le jazz des soirées sombres — le jazz de la mer Égée — le poème du mot bouzouki — le souffle des vents du Caucase.

Un blues des flottes — des bruits de pas dans les flaques — des voix chaudes dans les eaux fraîches. Un jazz des flammes humides — et les doigts pincent des cordes en suant. Un jazz des feux qui dansent et des corps sous les abris.

Un jazz des gouttes de novembre — un blues des ombres ivres — un jazz des hivers attendus — un blues des feux qu’on regarde tenir dans la nuit.

Le jazz dingue de nos corps chancelants — nos tremblés nos virées nos nuits douces et sauvages.

Le saxophone des herbes humides.

Des pas dans le noir.

Une trompette
dans la nuit.

J’ai un texte là
tout près.

Ça finirait comme ça :

« Et sur nos peaux s’écroulaient les pluies qui gouttaient des arbres et des abris. »

Après
c’était faire un feu pour tenir la nuit."

 


JACQUES RANCIERE-AXEL HONNETH
Reconnaissance ou mésentente?

" La méthode de l'inégalité suppose que vous devez partir de tel point pour arriver à tel autre point en faisant tel pas après tel autre. La méthode de l'égalité suppose que vous pouvez partir de n'importe où et qu'il y a une multiplicité de chemins possibles et imprévisibles qui conduisent à un autre point et encore un autre. Il y a une multiplicité de moyens de construire sa propre aventure intellectuelle, mais il y a une décision préalable : la décision préalable qu'on peut le faire parce qu'on a part à une intelligence qui est celle de n'importe qui. L'émancipation implique cette décision première de mettre en acte et de vérifier cette capacité de n'importe qui."

 "Une révolution esthétique, ce n'est pas une révolution dans les arts. C'est une révolution dans la distribution des formes et des capacités d'expérience que les êtres appartenant à tel ou tel groupe social peuvent partager. Elle n'agit pas en forgeant un corps collectif. Elle produit bien plutôt dans le tissu de l'expérience sensible commune une multitude de plis et de failles qui changent la cartographie du perceptible, du pensable et du faisable. Elle permet ainsi de nouveaux modes de construction politique d'objets communs et de nouvelles possibilités d'énonciation collective."


SEBASTIEN MENARD
Soleil gasoil

"Dans cette plaine — les saisons changent la terre c’est la poussière la boue la glace — quand les pluies viennent alors le froid avec les boues — et les chiens sont là tous à longer les murs en béton — et quand les neiges et le froid alors c’est la glace et les chiens — les chiens sont tous à nicher en boule et puis c’est le printemps alors il faut peu de temps pour que tout redevienne poussière et que ça soit tout autour pareil comme un grand nuage jaune brun — alors les chiens — les chiens sont là tous à chercher l’ombre. "

Les routes: "Celle en plein désert — au loin il y a le sable qui se soulève en tornade et le ciel est un mélange de bleu de brun poussière et il fait chaud — ça dépasse les quarante degrés et ça sent le gasoil — ça sent le gasoil et l’huile chaude — ça sent la pisse et les chiens crevés — un camion passe et vacarme — un bruit de ferraille de gomme chaude et de bielles — tu es assis sur les marches et les sacs plastiques et tu ne penses pas."


MAURIZIO DE GIOVANNI
La méthode du crocodile
La collectionneuse de boules à neige
Et l'obscurité fut


KUNDERA
L'identité

“Voilà la vraie et seule raison d'être de l'amitié : procurer un miroir dans lequel l'autre peut contempler son image d'autrefois qui, sans l'éternel bla-bla de souvenirs entre copains, se serait effacée depuis longtemps.”


KUNDERA
La lenteur

"Dans notre monde, l'oisiveté s'est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque."


KOSTAS AXELOS
L'exil est la patrie de la pensée

"L'art n'est pas l'affaire du beau, et le beau non plus n'est pas ce qui exprime l'art. Il est désormais temps de surmonter la puissance trilogique du vrai (logique), du bien (éthique), du beau (esthétique) et d'affronter une autre ouverture. L'art porte au langage, nous fait voir et entendre l'éclat, souvent trouble, du monde tumultueux. Ce monde est omnitemporel, il connaît des époques, des lieux et des moments privilégiés, mais il connaît aussi des époques plates et insignifiantes. L'art est poétique dans toute son étendue. La poéticité, beaucoup plus que la poésie, anime, traverse et dévoile autant l'art dans son ensemble que tout art particulier. "

"Chaque couple, quel qu'il soit, comporte un troisième personnage, continuellement présent. Le troisième angle du triangle fondamental, c'est la mort. Avec ou sans ami de la femme, avec ou sans amie de l'homme, avec ou sans souvenirs écrasants, paternels ou maternels, avec ou sans enfant, avec ou sans nette perspective d'ouverture, les deux partenaires de chaque couple affrontent constamment une troisième puissance : la puissance de l'absence, le devenir de la négativité, la mort."


 KEITH McCAFFERTY
Meurtres sur la Madison

Les morts de Bear Creek

"Le leurre préféré de Sean était un Crazy Crawler, un bidule à trois hameçons avec des ailes en métal articulées qui s’ouvraient et se refermaient comme celles d’un oiseau blessé quand on le traînait à la surface de l’eau. Il n’oublierait jamais la première fois qu’un black-bass avait avalé le leurre, faisant éclater la surface pierre de lune de l’étang. La secousse provoquée par la prise avait totalement fait dévier Sean du cours normal de sa vie et l’avait projeté dans une dimension faite de sensations et d’urgence, où le temps se comptait en battements de cœur et où les minutes passées ne pourraient jamais être retrouvées en imagination – des minutes qui ne pourraient être revécues que si vous étiez assez chanceux pour en attraper un autre."


MARIA HESSE
Frida Kahlo


"Emmurer sa propre souffrance, c'est courir le risque qu'elle vous dévore de l'intérieur." Frida kahlo

"Je m'appelle Magdalena Carmen Frida Kahlo Calderon. Je suis née le 6 juillet 1907 à Coyoacan, mais je me suis toujours plu à donner 1910 comme année de naissance, non par coquetterie, pour me rajeunir, mais parce que c'était l'année du début de la révolution mexicaine et que je suis la révolution."