CHRISTIAN PRIGENT
Accueil

CHRISTIAN PRIGENT
Chino au jardin

"Voilà pourquoi, quelque vert qu’il soit, sa couleur est pour Chino le rouge. Non le rouge du sang des poulets qu’on y a décapités pour manger leurs cuisses cuites dedans. Ni de celui des lapins sur place énucléés pour qu’après la vidange ils soient à la moutarde exsangues et que leurs pattes blanches clouées au chambranle nous montrent de près ou de loin blêmir ou rougir nos destins. Le rouge de ce jardin ne colorie pas le détail des choses ou des plantations. Ce n’est ni le pourpre des pivoines, ni le carmin saoulant des pavots, ni le vermillon démoniaque des dahlias, ni même le rose de sexe replié au plus secret des fleurs du pommier. C’est le rutilement en soi des chaleurs de la chair dans ses fureurs révolutionnaires parfaites en drapeau : tout ce dont est capable un jardin timide quand y pleuvent en gouttes les cerises, s’y irritent d’orties des peaux, s’y exaspèrent des envies de tout asticoter de tout pour l’exciter, y rubiconde sans pudeur au soleil la gourmandise de lui-même qui fait que le monde salive. "


CHRISTIAN PRIGENT
La peinture me regarde

"Alors ce que la peinture, paradoxalement, nous montre et ce qui peut nous retenir devant ses œuvres, c'est l'effondrement de la vue ; c'est le refus que le monde soit, par la vue, perpétuellement tenu à distance; c'est le refus d'être assigné à la saisie optique ; c'est refuser que la vue soit cette saisie qui permet sans doute de s'approprier le monde — mais sans s'y risquer et sans s'y perdre, c'est-à-dire sans le connaître.

Me voici devant des peintures. Bien sûr, je les regarde. Mais je suis au moins autant sous la menace de leur regard à elles. La peinture me regarde. C'est elle qui me voit et me tient à l'oeil. Elle me somme de voir ce qu'autrement je ne veux voir (ce dont je ne veux rien savoir). Elle me désigne moi, défait, inquiet — mais moi aussi délicieusement déplacé, délié, allégé de mon propre poids d'assentiment à l'ordre obtus des choses. Elle me fait jouir d'une sorte particulière de peur, avouée, mais vaincue, provisoirement vaincue."


CHRISTIAN PRIGENT
Berlin sera peut-être un jour

"Berlin est un nid d'âmes mortes. Plus qu'aucune autre ville, par le fait d'une histoire passée plus violemment que nulle part ailleurs, Berlin est un feuilleté de temps résolument perdus.
A la limite : rien à voir avec Berlin. Rien que des restes de choses."

"Car, sous la douceur de Berlin, quelle réserve de violences aussi ! Qu'il y ait dans cette ville, dans la splendeur ravagée de cette ville, l'imminence toujours là, d'une terrible puissance d'affrontement et de destruction, c'est évidence."

"Des flots d'images ne font pas une langue, n'articulent pas une pensée. Juste des flots d'images ne constituent pas des images justes. Le flot vient à la place du réel plus qu'il ne le fait voir. Pour le faire voir en vrai, pour en concentrer la violence internée il faudrait l'énormité réinventée des langues d'art. Il faudrait un Céline. Ou, côté cinéma, un Eisenstein ou un Coppola. Ça viendra. Berlin, au temps de Georges Grosz, a déjà su faire ça."

 


"La vérité de Berlin derrière la mise en scène idéologiquéroïque bandée, pas mal bricolée et déjà essoufflée - mais avec encore des restes assez beaux en ces années-là. L'image de Berlin, tapi là-bas derrière ce bois plat, cette ligne de sapins noirs. Berlin, un temps, fut ça: juste une image. Désir, rumeur, odeur, drapé serré des exaltations politiques et des leurres idéologique. Fut ça et l'est. Berlin sera, toujours, pour moi, contaminé par ça. À cause de l'histoire, forcément - des grandes affaires historiques sanglantes qui sont le xxe siècle. Berlin (le nom, l'image, la réalité de Berlin) concentre ça: la matière déchirée du siècle ; la trace en vraies pierres de ses effondrements; la mise en scène médiatisée du spectacle qu'avec tout ça le monde moderne se donne à lui-même; et l'ombre, déjà enluminée d'angoisse, d'autres affrontements, crises, dérives -pour bientôt sans doute."


Colloque Cerisy, juillet 2014


"Ces vacillations du sens, cette imperfection assumée, ce malaise accepté, cette résistance à la floculation des fables radieuses, cette indétermination de principe qu'on peut attribuer au "travail de poésie", en politique ça s'appelle démocratie." Christian Prigent



























Visite de l' IMEC à Caen
(Institut Mémoires de l'édition contemporaine.)







 

le blog "Autour de Christian Prigent"

La Belle inutile

 

CHRISTIAN PRIGENT
Les Enfances Chino

Ces bruits : pépies, la jacasse. Celles qui jacassent sont en blouses noires. De même celles qui rient à cause des jacasses. Elles sont descendues à matin au douet du val bien nommé car c'est bon disent-elles d'y être arrivées : ru de Doux-Venant. Ou elles ont monté des caves de bicoques avec les baquets lourds de frusques aux hanches jusqu'à la cuvelle à bords de ciment posée en lisière des joncs et des menthes juste avant le sable qui s'en va à plat métissé de vase plus loin faire la grève sur son tas de maërl. Après (au-dessus) c'est la mer livide qui lave tout toute seule avec ses rouleaux dont s'essore du sel d'algue comme un sou neuf.
Aucun œil sur elle. Si Vénus en sort en tenue à poil, nulle lui tendra la serviette éponge. Elles ont mieux à faire. Elles tapent du battoir comme dans la chanson. Elles sont joyeuses, c'est obligatoire. Elles dormiront bien ce soir après le labeur, la soupe, chapelet, torgnole aux mouflets et l'assaut mâle réglementaire : ronron.
Ça cause, on dirait. Vazy, Chino, tout ouïe, le sens en éveil : ça t'informera. L'entour est bavard, la vie c'est complexe. Où ça volubile est le lieu des formes apparues comme choses. Là où ça parle, le monde advient. Et le monde ici, ça y est, c'est les gens.


Chino s'amène. Chaloupe, décontrac', le cambré membru du rognon. Penché étudié oblique sur l'œil du béret. C'est crâne, grande allure. La tige d'avoine pour le bucolique et le style bouffarde. Bonjour, les filles. Salut, gamin. Ça va, la buée? Ça va, ça mijote. Tu fais quoi ici à traîner les guêtres à mollo l'allure ? (demande la Marie, complétée Dondaine à cause des volumes). Rien bien net, on vaque. J'observe où xa pousse. Je fais la causette aux sapins. Autant dire tu glandes, voyez la feignasse (dixit Nez-de-Fouine, la garce à Cul-d'Rat). Et question sapin, m'est avis xa peint surtout la girafe (dixit Augustine, alias la Titine). Ça peigne, dit loustic, pas peint. Papin, non : moi c'est Titine. Vexe pas, Titine, la langue a fourché. Girafe ou bourricot, je peins pas, tintin : j'ai pas le pinceau. Même dans la culotte ? finasse Herculine, la fille à Poirot. Rien, juré, je montre : visez les poches. Il le fait, lui poussent momentanément oreillons d'ourson aux cuisseaux du short. Et le peigne, tu l'as ? On dirait pas. Dixit la mutine à fossette coquine, la finaude, l'Ablette, la fille à Poisson, et les allusions s'en vont sinuer plus loin sur le ru dans du gominé lissé Vitapointe.
Un blanc. Le coup d'œil vexé aux sabots. Petit pet comme zef de protestation. Tap tap les battoirs. Le linge ? Il expire. L'eau du ru? Elle mousse, c'est l'effet Persil. La mousse? Ça file aux herbus. La tanche, elle aura l'écaillé qui rutile. La perche : les ouïes nettes. Perdons pas le fil.


CHRISTIAN PRIGENT
Une erreur de la nature

A chacun, de toute façon, son débat avec le mur des langues mortes, à chacun sa façon d'y faire trou, s'il peut, pour les faire (re)vivre. On peut polyglotter, camavaliser, caviarder, mécrire, cut-uper, scanner, sampler, etc. : tout est bon et rien ne fait loi en soi, parce que l'écrit ne tire pas sa vie d'un programme donné, mais d'une résistance active, à la fois emportée et méticuleusement technique, à tous les pro-, à toutes les gammes, à tous les programmes.


CHRISTIAN PRIGENT
Demain je meurs

Mais si je me penche, quoique pas trop près pour toucher à rien qui ressemble à chair, j'entends quelque chose, encore, qui lui sort en forme de parole comme le phylactère de la bouche de l'ange ou la bulle BD. J'entends ce qu'il dit, mon père pour encore très fort peu de temps, comme révélation dernière au bas monde cy représenté en personne par moi. Il souffle ceci, à peine si j'entends : « Hier j'étais né, demain je meurs. » Puis regarde ses ongles, referme ses paupières : adieu. Rien d'autre qu'écho, mais écho c'est moi, répète le mot. Il dort. Tu sors en glissé sur la pointe des pieds. Fin de la visite, bientôt fin de tout. Après, tourne talon, descente des étages, traversée du hall, porte en verre, grand air, odeurs du faubourg, le dehors banal. Renfourche le biclou, avale le bitume, pédale machinal. Et va voir ailleurs à cuver ta honte d'avoir rien su dire et bol de remords d'avoir pas su faire, bassine de regrets d'avoir rien osé et kil de chagrin sur tout mis ensemble en même chopine et bien mélangé. Puis la suite sans pause dans la nuit dehors qui salope tout et oint ta casquette de sa suie de deuil car soir est tombé sur tout le parage et rideau pareil sur le dernier acte ou l'avant-dernier. Tu pédales à fond dans les encablures, tu re-remoulines plein pot le cerveau ce qu'il t'a glissé comme dernier mot dans le tuyau et tu te répètes: viens jamais, demain, viens jamais.


CHRISTIAN PRIGENT
A quoi bon encore des poètes?

"Parce qu'elle embrasse passionnément le présent, la poésie affronte une in-signifiance : le sens du présent est dans cette in-signifiance, dans ce cadrage impossible des perspectives, dans ce flottement des savoirs, dans cette fuite des significations devant nos discours et nos croyances."



L'entretien des Polyphonies

Christian Prigent et Addallah Zrika

Avec Univers.fm

Maison de la Poésie, Rennes, 2014