EDITH AZAM


EDITH AZAM, CLAUDIE STASSART
CORPS TEXTE

"devant ça tourne
ne rien comprendre
exister
on voudrait tous
se débosser
se traverser dans l'autre
et tout noter tout ..."



EDITH AZAM
Oiseau-moi

"...Et dans le lieu
où je m'invente
Il n'y a rien à fuir
je suis totalement:
hors sujet."

 


EDITH AZAM
Le temps si long

Gravures d'Odile Liger

"Prendre le temps
des petits riens.
Assembler un à un
tous les grains de lumière
reprendre peau
inventer l'autre
où qu'il soit
quoiqu'il ait fait
et quoiqu'il fasse
mettre des mots
refaire des gestes
des petits signes
insoupçonnés
pour à nouveau
prendre l'espace
à charge
et pleinement saisir
sa démesure."


EDITH AZAM
Caméra

"Caméra lit, autrement dit, elle participe. Elle vit la syntaxe d'un souffle qui ne lui appartient pas, n'appartiendra jamais à personne. Un souffle cabré, insoumis. Et c'est cele, Caméra, qu'elle veut aller chercher, ce coup bref, ce souffle, et s'y conjuguer jusqu'au verbe, le bon verbe écrivant la puissance d'exister. Lorsqu'elle découvre les parles, Caméra, la douleur dévore son torse. Patiemment, avec les forces qui lui restent, elle copie les mots dans un coin de poumon, et puis les recopie sur un bout de tissu. Ensuite, exténuée, elle pose la tête contre le béton froid. Essaie, par captation, d'entendre les mouvements à l'intérieur de la muraille, et ce sont des bruits de machettes, de coupe-coupe, des enfants cachés sous les tables, des femmes armées de haches, des buchées. Caméra lève ses grands yeux vers le ciel où la paroi vertigineuse se boursoufle de tous côtés. Puis, à nouveau, diaphragme ouvert : plongée."


"Il est encore question de mise à mort dans le texte d'Edith Azam, On sait l'autre, mais, cette fois, sans retour possible. On ne sait rien du narrateur sinon qu'il est chez lui lorsqu'il entend des pas sur le gravier. Ce qui pourrait, au départ, être vécu comme le simple désagrément d'une visite inopportune va petit à petit se muer en un malaise profond. Ici, l'autre n'est jamais vécu que comme une menace, un danger. Et pour cause : il vole, viole, tue.

Il nous dépossède de nous-mêmes, cherche à nous infiltrer pour se substituer à nous et nous manipuler, et finalement nous tuer. Ainsi, la maison dans laquelle s'est réfugié le narrateur, et que l'autre cherche à forcer, semble n'être qu'une métaphore de son intimité, de sa propre « intériorité ». Ici, non seulement l'autre ne nous révèle pas à nous-même, il n'est pas condition de notre existence, mais il est au contraire négation de celle-ci, puisque sa présence induit nécessairement notre disparition. Il veut nous faire la peau, l'autre, mais pas seulement. Il veut faire la peau du langage. Parce que c'est bien là que se retranche la vie pour Edith Azam, dans les mots, qui ne sont jamais, chez elle, une abstraction - ils sont solides en bouche, les mots, ils sont faits de chair, ils saignent, même, pour nous, quand l'autre essaye de nous atteindre, ils s'offrent en sacrifice. Porté par une langue intense mais toujours maîtrisée (on notera en particulier un usage très judicieux du double point), le long poème en prose d'Edith Azam se mue ainsi en un hymne puissant à la littérature.

Si, dans les romans d'Hélène Gaudy et d'Olivier Steiner, la limite entre moi et l'autre demeure indépassable, elle n'a jamais été aussi proche d'être abolie que dans le texte d'Edith Azam : sans doute cet ennemi intime qui cherche à prendre possession de nous n'est-il que cette part obscure et redoutée de nous-même qui n'est pas du côté du langage, et qui risque de nous perdre. Une autre façon de dire ce qui perce dans les deux autres textes : si l'autre nous fascine autant, si son regard provoque le vertige, ce n'est sans doute pas tant par ce qu'il semble nous dire de lui, que par ce qu'il nous renvoie de nous-même, et qui nous est étranger. "
Avril Ventura
. Le Monde. 13 juin 2014


"On sait mieux à présent que l'autre, où qu'il soit, est déjà là : trop près. Trop prêt pour qu'à présent on puisse être tranquille, il rogne notre espace, le défigure, nous force à porter le regard vers : la vigilance. Il nous oblige déjà le corps. A présent on sait oui, on sait : l'autre. Qu'il a des pouvoirs invisibles, qu'il manipule de très loin, s'adresse à toutes nos cellules, et que tous les moyens sont bons. On le croit même capable de se tordre l'échiné., d'apprendre à parler chien, de faire toutes les chienneries possibles pour atteindre son but. Oui c'est ça, du chien., l'autre, il en a les crocs, il est prêt à mordre, à déchirer la chair. Parfait, on sait maintenant. Dehors dans le jardin, les trois chevaux, les chevalos, salivent : devant des combats de coqs. Lorsque le vaincu est à terre, il lui coupe les pattes afin d'être certain qu'il ne se relèvera jamais. On sait : à qui on a affaire."



EDITH AZAM
On sait l'autre

"On meurt : on meurt, on est à terre. On écoute les poètes, on écoute leur voix, le temps qui passe par leur souffle, venus de tous pays, marchant vers nulle part, on entend le murmure du monde, la mémoire de l'oubli, un long chant lancinant, et qui s'élève : et nous rehausse. Ils sont tous là, assis par terre, le dos au mur, à faire un feu avec la vie. Ils sont là, tous, à faire des flammes avec leurs mains, mettre des braises avec leur bouche, et nous réchauffer le coeur.

on est à terre
et c'est la fin
on meurt des vertiges des oiseaux
on meurt enfin
tout en rêvant
qu'une armée en furie
baisse la tête devant :
une poignée de fous."


EDITH AZAM
JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX

Bel échec

Images: Elice Meng

pas
voix
des mots chantants chantournés
pas
voix
de moi non plus j'aurais voulu
de minuscules écorchures d'écritures


EDITH AZAM
Vous l'appellerez : Rivière

Peintures d'Elice Meng

Elle : se dégringole les dictionnaires, dans sa tête il pleut tous les mots. Lui, d'une voix blanche : vous êtes...tellement nue...Mais sa voix, sa voix lui a fait peur : il s'enfuit

Il ajoutera
en dessous :
poème
premier éclat de vie.

 


EDITH AZAM
Décembre m'a ciguë

"Le ciel se multiplie et me dépose au mieux lointain de ce que je crois être. L'étrange sensation d'une perte admise, recueillie. Une forme de légère bruine intérieure dont pas un seul mot ne parvient à en exprimer : la douceur. La douceur parce que, quelque chose, interminablement se poursuit. Il s'agit de la perte, sans doute oui, et d'une errance dans l'espace, en son creux. Exister, ne plus être, commencer ou finir : tout me paraît égal, dans une énergie souple et confiante. Une totale disparition qui m'apprend comment m'apparaître. Seule la vibration existe. Alors : que je me taise, qu'il y ait ce long silence du corps. Et, écrivant cela, il est bien évident que ce vers quoi j'aspire est au-delà du mort. Une fois encore je voudrais inventer un autre vocabulaire. Au fond comment penser réellement dans la langue si elle n'est pas, dès le départ, orpheline, c'est-à-dire sacrifiée : plus haute. Je reste longtemps dans la nuit, à m'agrandir du ciel qui repose sur mon front. Plus tard., je me reprends dans la parole, il est décembre, il est infernalement ce mois-là, ai-je vraiment notion des choses qui glaçonnent?"

"Tracer un cercle sur le sol, la terre à l'intérieur, y mettre la mémoire et la laisser trembler: dans la lenteur, qu'elle me traverse."

la note de lecture de Jacques Josse





Atelier de l'agneau

EDITH AZAM
qui journal fait voyage


Je ne veux pas exister
Je ne peux pas exister
Je n'existe :
absolument pas

Je n'existe pas
c'est l'espace
Je n'existe pas
c'est la voix
Votre regard m'invente un corps
c'est votre regard qui m'existe

Je n'existe pas sauf :
dans la rencontre
Elle ne dépend pas que de moi
et ce n'est pas moi alors
mais la rencontre

C'est l'espace qui vibre à ma place
Les yeux créent le mouvement :
Mais je n'existe pas
ne peux et ne veux pas
J'admets ma révolte
ma désespérance
mais ne veux exister :
que ma disparition -



Salle de spectacle du silo d'Arenc

Architecte
Roland Carta

Texte
Edith Azam

Il faudrait bien admettre enfin
qu'écrire n'est rien d'autre
que notre chair

hurlante


EDITH AZAM
L'anneau
MAGALI LATIL

Ce qui arrive tout simplement
et que je vis en certitude
il m'aimera celui que j'aime
d'abord de dos:
dans mon dos nu...

 

Editions Approches




atelier de l'agneau
novembre 2010

EDITH AZAM
Du pop corn dans la tête

" Me pomponne au popcorn

depuis plus de trois jours

ça fait un jus d'maïs dans mes os

Kopan-Bretan il dit

il dit que je f'rai bien

de fair' de l'XXXZZZRRRcice

Moi trouv' le mot trop compliqué

des mots pareils c'est la torture

c'est bon pour se défigurer

Pffff....

Ca m'stresse le langage

ça m'stresse..."


Ed Al Dante
Aout 2010

EDITH AZAM
Le mot il est sorti

« La phrase, je me la répète, je la dis comme
Un tout seul mot: “jevoudrévoirmassèche-
èssvoirmézohanmieublanlireccekilraconte-
emavitrobrisé” (...)
Alors m’acharne à redescendre, redescen-
dre plus bas dans les os. Bazaz bastringue:
les côtelettes. Fiché plein dans le mille, sternum:
déboîte. Je m’ouvre toute, me découronne,
vois la blancheur de mon squelette et vous
vois toi, ma belle entaille, et toute remplie de
lumière »




Erwann Rougé, Bernard Noël, Edith Azam
Maison de la Poésie Rennes 2010







Dernier Télégramme
2009

EDITH AZAM
Rupture

Explosion, et le rouge, et le cri:
Percent jusqu'à l'os-
Extrémité de la pensée:
La compression immobilise-
Aux éraflures du regard:
Les contenus sont manifestes-

Les nerfs-
Les nerfs se brisent: Foudroyant-
Les nerfs, Jusqu'au néant, se fracassent-

Un cormoran-
Un cormoran-
Lève la gueule-
Coutèle à vif-

Et les intensités: Bouleversent-

 


EDITH AZAM
amor barricade amor

Nul n'en fait la remarque
mais elle,
dans elle, dans l'intime d'elle,
s'entendrait dire:

YYYAAAHH! YYYAAAHH! FAIS LOOPING! FAIS LOOPING!
FAUT FAIRE LOOPING! YYYAAAHH!

Le Tabac. La brasserie.La fontaine.L'horloge.La foule. Les pigeons
Peu de vent.Le ciel. Elle. Lui. La barricade. Julien, Julien il se demande
si tout le monde pense autour de lui. Si tout le monde, en même temps pense,
peut avoir quelque chose à penser. ça fait des tonnes de pensées
perdues, toutes ces choses qu'on se dit dans sa tête sans le dire
à personne. Pause...

atelier de l'agneau
février 2008


Inventaire/Invention
octobre 2007

EDITH AZAM
Tiphasme est phasme

Le phasme l'est sauvage,
Le phasme l'est : Dégénéré.
Non on sait pas pourquoi les phasmes,
Pourkoi les phasmes c'est Komça.
Dégénéré c'est pas méchant,
Dégénéré c'est l'impuissance :
Et que ça fait le cerveau blanc
Avec l'audace et la brûlance.
Dégénéré c'est bêtement
Qu'il ne kontrôl' rien,
Le phasme,
Et qu'il ne veut rien contrôler.
Alors aussi, ça le sauvage,
La perte de la kontrôlance
Ça lui fait tout qui se dézingue
Et puis la zinkapacité
L'affreuse zinkapacité
De quand c'est :
Qu'on sait plus rien faire,
De quand c'est qu'on reste figé
Dans la zémotion trop violente
Et que ça foudroie tout dedans.
Et dans la peur : Phasme sauvage.
Alors pas facile le phasme :
Mais c'est facile pour personne.
Savoir aimer c'est pas facile.

 



Les mots qui couvent
mars 2007

EDITH AZAM
Tellement belle
garçon-belle

Jérôme dans la nuit appelle, Jérôme hurle
qu'il ne tient plus qu'il a besoin de mes
caresses que ma peau mon visage: ça tue.
Jérôme hurle me préviens, m'écrit qu'il ira
jusqu'au bout et de ma chambre je
l'imagine très bien comment c'est
métallique le souffle de Jérôme, comment
lorsqu'il respire : respiration-couteau. Et me
fait peur Jérôme, Jérôme me fait peur d'avoir
si mal de moi. Je le vois fatigué les yeux
hôpital-cire, les mains clouées papier à
lettres...Jérôme avec ses lettres, ses mains,
les cloue dans ma peau.


EDITH AZAM
Létika Klinik

A l'atelier thérapeutique
Celui où je fais la sculpture,
La première fois que j'y ai été
J'ai fait le bonhomme tout mou.
Il est tout long et tout en boule.
Il est assis-recroquevrille,
Il voudrait qu'on lui fiche la paix.
Il est gentil bonhomme tout mou,
L'a aussi besoin de silence.
Comme je l'ai fait assis par terre
Je m'ai dit dans ma tête,
Les bulles de Perrier,
Que la prochaine fois,
Je l'mettrai sur un chaise.
Mais avec toutes mes mains dans leur difficulté
Je sais pas-trop-très-bien si j'y arriverai -


Dernier Télégramme
janvier 2007


Le site d'Edith AZAM