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JACQUES JOSSE
"Seul à bord, dans une salle jaune, au cinquième étage
d'un immeuble qui longe, sur cent mètres, une rue déserte
et trouée, il garde - de quart sous l'ampoule, en cette
nuit de tempête - un peu de naïveté en réserve
dans ses soutes mentales..."
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JACQUES JOSSE
Des étoiles dans le coeur
Dessin de Eileen
personne
ne s'est douté
de rien, et même pas lui,
j'en suis sûr,
il est tombé, comme ça
comme un oiseau qui perd
l'équilibre à cause des ailes
qui n'en peuvent plus de battre
l'air pour se maintenir
entre ciel et terre.
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JACQUES JOSSE
Près du pilier
Peu avant d'atteindre le resto, il s'arrête à nouveau, me serre le bras et me dit qu'un jour, un jour, Fildefer, si ça te tente, mais il faudra bien sûr qu'il y ait du fracas dans l'air pour que les armatures et toute la ferraille bétonnée du pont sifflent et gémissent ensemble, un jour de tempête force dix ou onze, un jour où ça bastonnera dans les mâts, un jour d'ardoises arrachées et jetées à terre par centaines, un jour je t'emmènerai au pilier.
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JACQUES JOSSE
La mort de Grégory Corso
DIX-HUIT HEURES. La nuit tombe sur Minneapolis et Saint-Paul sombre peu à peu dans les brumes du Mississippi. La mort se penche sur le fleuve. Elle le toise à travers la vitre. Pour l'instant, elle se détend. Elle traîne au centre de l'atelier. Chaque soir, elle s'accorde ainsi quelques minutes de répit. Elle invite ses pensées à vaquer d'une berge à l'autre, au fil de l'eau, des lumières, des vapeurs...
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JACQUES JOSSE
Les Lisières
En lisière de nuit
À Marcel Dupertuis
J'aborde la ville aux premières lueurs de l'aube.C'est à cet instant que je la retrouve. Avec ses silences, ses gestes retenus, ses voiles flous qui glissent autour d'elle sans pour autant toucher terre. Je la frôle, de biais, en buvant un café face à la fenêtre... La séquence reste infiniment marquée du sceau des habitudes... .
Ce que j'esquisse (et vois) n'est que simple contact à travers les carreaux pour vérifier la présence du vent et des nuages ... La bruine est ordinaire, grise, striée, coupante. Comme chaque jour, je distingue, dans la pénombre du ciel qui tire son interminable rideau de flotte sous le halo des réverbères, les éléments d'un décor qui m'est peu à peu devenu familier. Celui-ci court du quartier Italie aux toits des maisons basses - celles des « Castors» - de la Binquenais pour finir au ras du boulevard Oscar Leroux où je me retrouve, hébété et à moitié essoufflé, vingt minutes plus tard, après avoir dévalé les marches blanches de l'escalier qui mène au dehors, à une heure où rien ne bouge alentour.
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JACQUES JOSSE
Sur les quais
Accoudé au zinc, près des pompes, avale un verre de blanc, s'essuie les lèvres, renoue avec un fait-divers resté à l'étroit sous sa langue. Suce et resuce. Détecte un clapot d'espoir dans la fange. Sous les galets, près des couteaux, cela dure. Même ce soir, de fête, tangos, relâche jusque tard sur les quais, la mort, banale, d'un homme (son frère) pris en grippe par un noroît rageur revient en force. Le bateau en miette a déjà été récupéré dix mille fois dans la rade. Il le confie à nouveau aux soins du bois, de la terre. Dit les vagues, oh putain les vagues, leurs gueules d'écume, virant du jaune au noir sous la lune, balançant sans cesse des tas de planches contre la digue ...
Dessins de Georges Le Bayon
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JACQUES JOSSE
Des voyageurs égarés
l'herbe
lie la herse
du pendu à l'arbre
qui n'oublie ni les râles
ni les mouches à l'heure
de la sieste il dort dehors
un suaire de mousse sur le torse
& des envies de cendres sous l'écorce.
Merci à Jacques pour ce beau cadeau
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JACQUES JOSSE
Ombres classées sans suite
La nuit traîne dans nos mémoires. Elle attend huit, neuf heures. Elle a déjà enroulé les jambes immobiles de Ghérasim Luca dans les beaux draps de la Seine. Elle a ôté le rose aux pommettes fatiguées de Anne Hébert à Montréal et fait basculer le corps de Bohumil Hrabal par dessus la rambarde de sa chambre, au quatrième étage de l'hôpital Bulovka à Prague. Elle se prépare. Vérifie sa tenue, ses charmes. Se met en route, s'éloigne. Lentement laisse s'effilocher derrière elle des résidus de brume qui dansent à hauteur d'ardoise ou de tôle.
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JACQUES JOSSE
Un habitué des courants d'air
Un homme sort de l'ombre. Il se lève. Reluque ses godasses.
Marmonne des paroles inaudibles. C'est le dernier d'une longue lignée. Une espèce de relique. Un lent croqueur d'hosties, un habitué des ors de tabernacles ... On peut le suivre dans la pénombre. Il joint les mains. Colle ses yeux à la vitre. Détourne la tête.
- «C'est un trou perdu sur la côte. J'y serai dans deux, trois jours », dit-il en décrivant un demi-cercle avec son doigt.
Il chuchote. Personne ne lui répond. Il touche le mur, le papier, la carte. La croix noire qu'il désigne du bout de l'index est située à l'extrême ouest, entre l'île et le ciel, dernière escale à Brest... Puis l'Iroise, le Trégor, le Goélo: ces noms-là lui permettent déjà de toucher la terre, les landes, l'écume.
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JACQUES JOSSE
Les Buveurs de Bière
Lui, le capitaine, et les désoiffés,
les goûteurs,
les taiseux, les piliers réunis aux ex-Dunes,
ont des dizaines de caisses de rêves en réserve.
Cela leur permet de cavaler longuement sous les lumières
tamisées
... De boire. De s'évader. De frôler, sans bouger,
le vent du large et les lames de fond qui rasent, d'un trait,
les joues creuses des types
couchés dans les crevasses ... Et de se préparer
(mais cela, pas besoin de le crier fort) à larguer les
amarres, eux aussi, pour rejoindre tous les anonymes, tous les
Raymond,
tous les Popeye, tous les péris de Mauritanie ou d'ailleurs,
tous les Hrabal, tous les Blavier, tous les Bukowski, tous ceux
qui, par le
passé, ont dû décamper sèchement, sans
même
pouvoir dire au revoir, et à la santé desquels il
est bon de lever son verre et de raboter, du bout des lèvres,
des morceaux d'écume ...
Jusqu'à ce que s'éteigne, vers deux heures du mat', l'enseigne
rouge et or (Météor) qui éclaire, toutes les
nuits, le versant nord de la falaise.
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JACQUES JOSSE
Le veilleur de brumes
"Ce n'est pas un journal mais le monologue
d'un tocsin de nuit sur l'eau pâle où s'abîme
la carlingue d'une vie banale. La boîte noire (déglinguée)
dévale
les falaises de Gwin-Zégal avant de disparaître dans
les remous chétifs
de la marée montante, entre les îlots de La Mauve
et du Pommier. Ici débute le dérisoire."
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MAYA MEMIN
Linges rendus à la lumière fertile
plus loin
vers l'Orient,
les cendres d'une mère
flottent sur la rivière.
Jacques Josse
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Jacques Josse
Lettre à Hrabal
"Cher professeur,
J'aurai dû vous écrire plus tôt, quand il était encore temps, afin
d'éviter de parler à une ombre, vous dire, au détour d'une gorgée
de bière, en cognant timidement mon demi d'écume contre le vôtre,
vous dire combien votre présence à l'autre bout du monde m'est certains
soirs étrange, délicate et rassurante..."
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JACQUES JOSSE
De passage à Brest
« Tu me demandes souvent comment est le ciel de Brest,
ne t'en souviens-tu pas? C'est le ciel le plus mal cicatrisé au
monde. Parfois en plein hiver il s'épanche dans une
plaie lumineuse et se referme avec le temps, il se coagule
dans le
brouillard. Il ne s'est passé que l'heure nécessaire
pour attraper un rhume. C'est ce qui explique l'état
d'esprit général
de cet extrême ouest qui est ton extrême est . »
"Frantz
Kerléroux habitait ici, jusqu'à ce qu'il quitte
la ville - et la vie - (d'un simple coup de feu) vers 13 heures,
le 5 juin 1988. Ce fut sa façon, définitive, de s'abstenir
en ce jour (second tour) d'élection présidentielle
... Celui à qui il écrivit la lettre qui précède
m'apprit sa mort, quelques jours plus tard, à la terrasse
du Surcouf à Rennes. Depuis, il m'est difficile de lire
cette fin de terre et ses lignes mobiles sans évoquer les
siennes. Le remords et ses tenailles tardives resserrent en moi
les écrous
d'une paranoïa de bas étage. "
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JACQUES JOSSE
Bavard au cheval mort et compagnie
Bleu de traîne
"Seul à bord, dans une salle jaune, au
cinquième étage
d'un immeuble qui longe, sur cent mètres, une rue déserte
et trouée, il garde - de quart sous l'ampoule, en cette
nuit de tempête - un peu de naïveté en réserve
dans ses soutes mentales. C'est du bleu de traîne, une
utopie à talon
d'argile, rien de plus, mais dotée d'une légèreté qui
l'aide à danser sur la passerelle sans se prendre le
vent des douleurs en pleine poire ... "
dessins de Georges Le Bayon
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JACQUES JOSSE
Café Rousseau
"Quelque part une horloge sonne dix heures du soir. Une autre puis
une autre encore répètent alentour la même
litanie. C'est à Lanloup, à Bréhec, à Plouézec
...
Dans la chambre, Rousseau traîne toujours dans des méandres
d'aventures. Il flâne, il rôde. Il continue de hacher
ses phrases. A ses côtés,
Inizan malaxe les os des défunts de son village natal. Tous deux rendent
visite à leurs morts."
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JACQUES JOSSE
Vision claire d'un semblant d'absence au monde
"de l'autre côté
de la vitre
le soleil
mange l'ombre
et les angles morts
du jour".
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