ECLATS DE LIRE 2012

ECLATS DE LIRE 2011



De 2001 à 2011
Littérature, Poésie...
A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z
De 2001 à 2011
Philosophie...

A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z

"Si j'ai l'âme mélicanloque"
Georges Perros

EUGENE SAVITZKAYA
En vie

Il se fait que, progressivement, il n'y eut plus d'heure dans la maison, chez nous, plus de montre, ni au poignet de ma fiancée ni au mien, plus d'horloge, la dernière, à pile, s'éteignant tout à l'heure, dans l'après-midi de ce jeudi fumeux d'octobre quand l'air avait brusquement suri dans le grand vide du temps. On nous l'avait prédit, compte tenu de la manière dont nous nous étions mis à vivre, ici, dans la maison située rue Chevau-fosse, l'ancien chemin à flanc de colline. Nous nous mîmes à nous fier aux bruits de la ville et à notre propre température.


EUGENE SAVITZKAYA
Exquise Louise

Voilà qu'on apprend le goût des petites robes de tissu léger qu'il faudra reconnaître comme les différents stades de la métamorphose des insectes ailés ou les trois cents figures du vol de l'hirondelle.


JACQUES JOSSE
Retour à Nantes

L'après-midi s'étire et s'apprête à glisser ses heures ternes dans la pénombre d'un soir de bruine. C'est un jour lent, presque ordinaire, un jour sans relief apparent qui s'achève. Le ciel s'affaisse simplement un peu plus que d'habitude, roulant sa grisaille lourde au-dessus des champs, des rivières et des hameaux traversés, comme s'il voulait signaler à ceux qui s'activent à ras de terre l'arrivée d'un novembre fidèle à ses principes de deuil pour tous.


Nantes, je m'y pose à peine, bouge en dedans en ne donnant pas si facilement sa mémoire en pâture à ceux qui aimeraient tant la sonder en profondeur pour susciter l'émoi des écrivains, des peintres, passants, passeurs capables de relier deux ou trois siècles en un clin d'œil. C'est avec ce secret espoir en tête que je déambule ici, glissant de bar en bar et de rue en rue dans l'intention de croiser quelques ombres fragiles. Non pas celle de Julien Gracq que j'essaie, au contraire, d'éviter tant sa force d'attraction agit telle une lumière blanche et aveuglante, prompte à attirer puis à griller les ailes du promeneur attardé devenu insecte aimanté qui sait qu'il ne pourra dévier le cours de sa trajectoire s'il approche de trop près ce feu brûlant. Gracq, pour qui « le cœur de Nantes battra toujours (...) avec les coups de timbre métalliques des vieux tramways jaunes virant devant l'aubette de la place du Commerce, dans le soleil du dimanche matin (...) — jaunet et jeune, et râpeux comme le muscadet », je l'évite donc à regret et par nécessité, conscient que je ne manquerais pas de le fréquenter à nouveau, avec assiduité, dès mon retour.


EUGENE SAVITZKAYA
Marin mon coeur

Quand a-t-il goûté la terre pour la première fois ? Quelqu'un pourrait-il me le dire ? Sans la moindre grimace, il mit de la terre crue sur sa langue et la mastiqua longuement, toute salée et noire qu'elle était, la réduisit en boue, en fit fondre les cristaux sans que rien ne crisse ni ne crie, car en ce temps-là de dents n'avait point, pas plus que de rancune ni le moindre écœurement. Le jour était blanc, le ciel avait sa blancheur coutumière et la terre, la terre avait la noirceur voulue. Et il reçut son nom. Son nom lui fut donné. Il fut nommé Marin.


ALBERT COSSERY
Les fainéants dans la vallée fertile

L'enfant chargea sa fronde et, l'haleine suspendue, visa longuement. Puis il tira, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, tout le visage rayonnant d' une excitation étrange. La pierre partit d' un trait en sifflant, se perdit dans les branches du sycomore. Alors tous les oiseaux s envolèrent en même temps, avec de petits cris d'effroi. C'était un coup raté.


ALAIN JEGOU
Totems d'ailleurs

"nostalgie bleue
l'inaccessible de soi
qui craque après la grève
la mouille encore
fictive de jusant
charrie ton corps-galet"

"Une aube qui nous doit tout
pour un regard embué
tendre matin frileux dans la carence des mots
le silence colorié par rafales
passionne d'un autre exil"

"mémoriser l'instant
qui nous grenaille le coeur
et ne plus dire qu'ailleurs
ses espaces fortuits."



"Alain Jégou aime tracer sa route à l'écart, seul et libre de dire (faire) ce qu'il veut comme il l'entend. Ses Totems d'ailleurs en constituent bien sûr une (é)preuve de plus. Autre chapitre à verser au livre ouvert d'un poète qui poinçonne l'horizon avec son âme en vadrouille. Il n'a pas peur, lui qui alpague l'écume pour blanchir les ténèbres. Il tire la langue au destin. Il ébrèche sa bière en allumant un feu de lande sur le zinc. Il vide, cul sec, une Gold à la renverse avant de se lever pour aller tirer le bois de L'Ikaria (c'est ainsi que se nomme son chalutier) entre les pierres rétives qui marquent la sortie des ports de Lorient ou de Doëlan. Il gagne ensuite la haute mer. Voit la nuit qui musarde du côté du phare de Pen Men. Cisèle juste l'image. Un morceau de poème, une syntaxe de flotte." Jacques Josse


STIG DAGERMAN
L'île des condamnés

Supposons du genièvre dans un peu d eau glacée puisée à un ruisseau de montagne, quelques jeunes feuilles d'yeuse légèrement mastiquées, une pointe de cardamome grillée imbibée d'acide gallique, le tout avalé d'un trait au petit matin, quand la porte de la voiture se referme en claquant sur le dernier rire — pourquoi pas.
La main de Lucas Egmont glissa dans son sommeil et ses doigts s'attardèrent sur la surface rugueuse du sable brillant de sel. Caressait-elle une joue ? Soudain un long ver blanc, strié d une multitude d'anneaux noirs filiformes, sembla se détacher de la houle indolente et se faufila avec une vivacité stupéfiante jusqu'au haut du rivage en pente douce. Existait- il vraiment ou n'était-il qu'une vision de son angoisse ?
Lucas Egmont était étendu à plat ventre, sa jambe indemne plaquée au sol dans une position d'abandon — mais l'abandon n'était qu'apparent, car peu après le coucher du soleil, le sable dégageait un froid agressif, qui lentement enserrait les membres dans une sorte d' étau de plus en plus impitoyable et immuable, à mesure que l'île tombait dans la nuit.


NICOLAS BOUVIER
Chronique japonaise

"Le voyageur est une source continuelle de perplexités. Sa place est partout et nulle part. Il vit d'instants volés, de reflets, de menus présents, d'aubaines et de miettes. Voici ces miettes."


ALAIN JEGOU
Numa Naha

mémoriser l'empreinte
du courage sur le visage
de la mort pâle
retrouver l'instinctive fluidité
de l'âme réconciliée
avec son univers primaire
libre de toute contrainte
des craintes inoculées
et de pensées cupides
laisser chanter l'Indien
et pénétrer les vents
en nos dévergonderies
et décryptages d'esprit



En guise d'épilogue

le coeur un jour
sanglé
comme les nuages rouges
emprisonnés
dand les paumes
de la mort au visage pâle


ALAIN JEGOU
Passe Ouest

suivi de
IKARIA LO 686070

Marée haute. Marée basse. Courant de flot. Courant de jusant. Les filets taillent la route dans la folie fugueuse du flux exaspérant. Descendent roides, se tendent à s'en péter la toile et les torons. Dérivent au gré du fil furieux avant de sombrer, boules par-dessus plombs, ou de rouler comme des tortillons, dans le profond hostile, ingrat et turbulent.


ALAIN JEGOU
Ne laisse pas la mer t'avaler

Yann Le Flanchec avait signé son premier embarquement en octobre 1976, le 7 octobre précisément, son fascicule l'attestait. En quête d'un embarquement à la pêche et après avoir traîné vainement ses guêtres dans le port de Lorient- Keroman, il avait décidé de poursuivre ses recherches dans le Finistère sud.
Passé la rivière Laïta, il fit halte dans le petit port de Doëlan où il rencontra, par un heureux hasard, le patron du Skrilh- Mor, un caseyeur de 13 mètres de long, qui avait débarqué un de ses matelots la semaine précédente. L'homme, lassé par le métier de casiers avait préféré retourner au chalut sur une pinasse de Concarneau. Yann tombait au bon moment et regagna son quartier de Lorient avec une promesse d'embarquement dûment remplie et signée par son nouveau patron.


ALAIN BADIOU
Sarkosy pire que prévu

Ce mélange de peur, de goût de l'ordre, de désir éperdu de garder ce qu'on a et de confiance aveugle en la coalition des aventuriers de passage et des vieux chevaux de retour de la droite extrême, c'est cela que j'ai nommé le « pétainisme transcendantal », et c'est bien ce qui a assuré l'élection de Sarkozy.
Ceux qui prennent le pouvoir dans ces conditions subjectives doivent, qu'ils le veuillent ou non, suivre un chemin de radicalisation réactionnaire. Ils ne peuvent en effet tenir aucune des promesses que leur désir ardent de s'installer dans l'État et de le monopoliser au profit de leur clique les a contraints à prodiguer. En fait d'ordre, de retour aux vieilles valeurs, de travail acharné, de fin des gaspillages, de sécurité renforcée, d'autorité des vieux sur les jeunes, d'écoles sages comme des images, de corps constitués protégés, honorés et bien payés, bref de tout ce qui plaît aux consciences infectées par le pétainisme transcendantal, on va avoir le constant désordre des actions incohérentes et vaines, le bling-bling des vies privées tapageuses et de la corruption omniprésente, l'anarchie des dépenses et des déficits, le développement du chômage comme d'un cancer inguérissable, la violence partout, et d'abord la policière, des insurrections nihilistes de la jeunesse, un désastre scolaire généralisé, les corps de l'État décimés et méprisés, même la magistrature, même les gendarmes, et tout le reste à l'avenant.

Pour dissimuler cette sorte de pillage politique de l'État, Sarkozy et sa clique ne peuvent que puiser leur rhétorique dans l'arsenal disponible du pétainisme proprement dit : mettre tout ça sur le dos des « étrangers » ou présumés tels, des gens d'une civilisation « inférieure », des intellectuels « coupés des réalités », des malades mentaux, des récidivistes, des enfants génétiquement délinquants, des nomades et du laxisme des parents dans les familles pauvres. D'où une succession inimaginable de lois scélérates concernant toutes les catégories exposées et appauvries, des ouvriers étrangers aux psychotiques à l'abandon, des prisonniers aux chômeurs de longue durée, des enfants mineurs dont la famille est sans ossature aux vieux des hospices. On aura aussi droit au développement infâme des thèmes identitaires (les « vrais » Français, l'identité chrétienne de l'Europe, les gens « normaux »...), aux traditionnelles invectives contre les intellectuels qui répandent des savoirs inutiles. On aura bien entendu une surveillance assidue des journaux et de la télévision, progressivement muselés et corrompus, de façon à ce qu'aucun des méfaits du pouvoir ne puisse jamais être mis sur la place publique et jugé pour ce qu'il est. On aura à l'extérieur, pour dissimuler la vassalité atlantique restaurée - ainsi de notre absurde présence dans la guerre américaine en Afghanistan -, quelques coups de menton, parfois ridicules, comme la « médiation » de Sarkozy entre les Russes et les Géorgiens, parfois scandaleux, comme l'installation en Libye, à coups de bombardements, du règne des bandes armées sous le couvert de quoi les puissances se redistribuent la manne pétrolière.
Tout cela dessine une configuration qui, très clairement, déporte la droite classique française, libérée par l'élection de Sarkozy des ultimes résidus du gaullisme, vers une sorte de mélange extrémiste entre l'appropriation de l'Etat par une camarilla politique directement liée aux puissances d'argent et au gotha planétaire et une propagande archi-réactionnaire dont le centre de gravité est une xénophobie racialiste.


EDGAR HILSENRATH
Nuit

L'homme était entré sans bruit... comme s'il avait eu peur de réveiller les morts. La pièce était plongée dans la pénombre. Peu à peu ses yeux s'accoutumèrent et les contours de la longue estrade faisant office de couchette devinrent plus nets.
Ils étaient couchés là. La plupart étaient morts du typhus pendant la semaine ; quelques-uns respiraient encore, mais ils n'avaient plus la force de bouger. Dans un coin tout au fond, juste sous la fenêtre sans vitre, une seule place était vide : la sienne.
Il tritura nerveusement sa veste un long moment, là où était fixée l'étoile jaune. Jaune crasseux. L'étoile s'était un peu défaite, il la raccrocha solidement.


ALFREDO PITA
Le Chasseur absent

Au-delà du ronflement des réacteurs, une silencieuse obscurité enveloppait cette partie de la planète, contaminant tout avec le vent paisible de la grande nuit universelle. Et le Pérou, l'énorme, le sombre, le misérable, le joyeux et violent Pérou qu'il avait quitté depuis déjà si longtemps était là, dessous, endormi et, en même temps, crépitant encore comme un immense bûcher qui s'éteint. Il se sentait solitaire et à son aise, assis là, aux limites de l'espace et du monde. Il était dans les airs, en suspens, non seulement par rapport à sa patrie, à sa terre, mais aussi par rapport à sa vie. Une grande paix enveloppait tout, mais il savait que ce n'était qu'une sensation fugace, aussi la savoura-t-il un instant.


ABDELLATIF LAÂBI
Le soleil se meurt

Mais il faudra
une immense écoute
des yeux, de la langue
de la matrice
des sexes incandescents
Que les enfants se réveillent
de leur naïve hibernation
Que les femmes reviennent
de leur double exil
Que les mâles se mettent enfin
en quête de leur identité
Il faudra qu'une soif inconnue
nous tenaille
Il nous faudra une nudité
que même la peau ne pourrait travestir


Quelquefois
le vide s'imagine
dans une couleur sans musique...


ABDELLATIF LAÂBI
Le fond de la jarre

J'étais à Fès quand la chute du mur de Berlin fut annoncée. Ce matin, la famille était réunie chez mon père, et la télévision déjà allumée. Pourtant, personne autour de moi ne s'intéressait aux images historiques qui défilaient sur l'écran.
Si les Européens ont la manie de la musique de fond, les Marocains ont inventé, eux, l'image de fond, sans lésiner pour autant sur les décibels d'accompagnement. La cacophonie semble être chez nous un des éléments constitutifs de la joie des retrouvailles.


JEAN-PAUL DOLLE
La joie des barricades

"La démocratie, qui revendique la liberté comme le droit fondamental, peut aboutir paradoxalement au refus de la politique, si les pratiques et les institutions que cette politique met en œuvre bafouent la volonté du peuple d'exister d'abord comme sujet digne à ses yeux et aux yeux des autres. Si le jeu politique détruit ce sentiment de dignité que l'on se doit à soi-même et que les autres vous doivent, la politique, c'est-à-dire selon Hannah Arendt ce que les hommes donnent à voir quand ils décident d'agir en commun, se transforme au mieux en simulacre grotesque, au pire en tyrannie. Il n'est alors nullement « irrationnel » que des citoyens libres décident de se retirer de ce jeu dégradant et de confier pour un certain temps, à quelqu'un digne de respect, la tâche de refonder la Loi fondamentale, celle-là même qui permet l'existence du politique dans sa fonction symbolique de producteur de lien entre les hommes."


"La démocratie n'est pas une procédure mais une pratique, un exercice effectif de liberté, un arrachement à la servitude. Prendre la parole c'est prendre la rue, occuper son lieu, reprendre possession de soi-même, après avoir expulsé, exproprié les accapareurs de discours et de lieux. La fête démocratique se célèbre une fois la victoire assurée."

"C'est bien ce que craignent au plus haut point les vainqueurs de Juin (68) : que vienne de nouveau à exister un espace public, c'est-à-dire une circulation et un partage de paroles qui incitent à des actions communes en vue de promouvoir un bien commun, autrement dit un espace politique.
En effet la politique, depuis que la langue grecque en a inventé le mot et la chose, est indissociablement invention d'un langage et construction d'un lieu qui rendent possible que des hommes vivent ensemble. Ce lieu et ce langage - ce lieu-langage - ne furent jamais plus présents qu'en Mai.

 


ABDELLATIF LAÂBI
Poèmes périssables

J'ai cru par l'esprit
me libérer de mes prisons
Mais l'esprit lui-même
est une prison
J'ai essayé d'en repousser les parois
J'essaie toujours


ABDELLATIF LAÂBI
Un continent humain

Entretiens avec Lionel Bourg, Monique Fischer

-Lionel Bourg : Quelle est cette beauté qui, chez vous, n'apparaît simple et limpide qu'en assumant un trouble parfois insoupçonné ?

Ce n'est pas au poète que vous êtes que j'apprendrai que toute lisibilité n'est qu'en apparence et que le lecteur qui en « redemande » se fait piéger au bout du compte. Il passe à côté de l'essentiel s'il soumet ce qui s'énonce dans la poésie aux schémas de l'hermétisme et de la transparence. Et quand il se met à juger à partir de ces schémas, le mieux à faire c'est de lui conseiller d'autres lectures. N'importe quel art exige de son « amoureux » une véracité des dispositions et des sentiments. L'amour de la poésie n'est pas de tout repos. Sans décourager la « simple lecture » qui exprime une forme louable de curiosité, le respect qu'on doit au lecteur impose de ne pas lui cacher la difficulté de l'entreprise et de l'inviter au partage d'une aventure qui sans lui, d'ailleurs, n'aurait pas beaucoup de sens. Mais de cette aventure, sachons lui parler à cœur ouvert, sans prétention : nous ne maîtrisons pas tout, certaines de nos paroles nous « échappent », d'autres que nous croyions « préméditées » offrent après coup un mystère qui ne nous était pas apparu au départ. Plus que cela, il nous arrive de nous « contredire » et nos propos, le plus souvent, « dépassent notre pensée » ... [...] Chaque lecture deviendra un acte unique relié au désir, aux besoins, aux questionnements, à la créativité de chacun.


Pour moi, l'oralité ne se limite pas à un mode de transmission. Elle est aussi un mode de fonctionnement de la poésie. Elle est ce souffle qui agite et traverse le corps tout entier avant d'emprunter la bouche pour devenir parole. Je crois que c'est la restitution de ce cheminement intérieur, mettant à contribution nos organes, conjuguant nos facultés, qui fait de la trans­mission orale (la lecture publique) un événement-avènement irremplaçable, un moment de partage dont la magie n'est plus à démontrer. La lecture en présence charnelle du poète rend bien compte des phénomènes d'ordre vital qui se passent au cours de l'écriture. En forçant un peu l'image, je dirai que c'est de l'écriture en direct.


MOHAMED LEFTAH
Le dernier combat du Captain Ni'Mat

"Le captain Ni'mat, réserviste de l'armée égyptienne vaincue par les Israéliens en 1967, se retrouve vieillissant et désœuvré à passer ses journées dans un luxueux club privé du Caire avec d'anciens compagnons.
Une nuit, le captain Ni'mat fait un rêve magnifique et glaçant : il voit la beauté à l'état pur sous la forme de son jeune domestique nubien. Éveillé par ces images fulgurantes, il se glisse jusqu'à la cabane où dort celui-ci. La vision de son corps nu trouble si profondément le captain Ni'mat que son existence monotone en est brusquement bouleversée. Il découvre, en cachette de son épouse, l'amour physique avec le jeune homme ; cette passion interdite dans un pays où sévit chaque jour davantage l'intégrisme religieux va le conduire au sommet du bonheur et à la déchéance."


LANSYER
Le maître du Luminisme


MIQUEL BARCELO

Il faut peindre le dos au vent sinon on a les yeux pleins de sable


ROBERTO BOLANO

Un petit roman lumpen

trois

À présent je suis une mère et aussi une femme mariée, mais il n'y a pas longtemps j'ai été une délinquante. Mon frère et moi on s'était retrouvés orphelins. D'une certaine manière, ça justifiait tout. On n'avait personne. Et tout était arrivé du jour au lendemain.
Nos parents sont morts dans un accident de voiture, au cours des premières vacances qu'ils ont prises seuls, sur une route pas loin de Naples, je crois, ou sur une autre horrible route du Sud. Notre voiture était une Fiat jaune, d'occasion, mais qui avait l'air neuve. Il n'en était resté qu'un tas de ferraille grise. Lorsque je l'ai vue, dans la casse de la police où il y avait d'autres voitures accidentées, j'ai demandé à mon frère de quelle couleur elle était.
— Elle n'était pas jaune ?
Mon frère m'a dit que oui, bien sûr qu'elle était jaune, mais c'était avant. Avant l'accident.


ABDELLATIF LAÂBI
Zone de turbulences

La matière :
la même quantité de sang
moins fougueux mais plus dense
Ce qui peut être tranché de la chair
sans affecter l'élocution
et la marche
Le noyau dur des rêves
trempés dans l'acide
par l'ennemi héréditaire de l'espèce
Le cri des enterrés vivants
de la prochaine sale guerre
L'exquis des brûlures
qu'échangeront toujours les amants
Le message codé des étoiles
des pierres vives
des animaux savants
Les bras qui se joignent
pour soulever le fardeau des peines
grandes ou petites
Le rire païen des enfants
et la langue universelle
pour rendre compte honnêtement
de ce qui précède


JORGE LUIS BORGES
histoire universelle de l'infâmie
histoire de l'éternité

Le Mississipi est un fleuve aux larges épaules. C'est le frère sombre et immense du Parana, de l'Uruguay, de l'Amazone et de l'Orénoque. C'est un fleuve aux eaux mulâtres. Plus de 400 millions de tonnes de boue insultent annuellement le golfe du Mexique où il les déverse. Une telle masse de résidus anciens et vénérables a formé un delta où les gigantesques cyprès des marais vivent des dépouilles d'un continent en perpétuelle dissolution, où les labyrintes de boue, de poissons morts et de joncs reculent les frontières et assurent la paix de ce fétide empire.

 


ORHAN PAMUK
Le château blanc

Nous allions de Venise à Naples quand les navires turcs nous barrèrent la route. Notre convoi ne comprenait que trois bateaux en tout et pour tout, alors que les galères qui surgissaient de la brume se succédaient sans fin. La peur et l'affolement s'emparèrent aussitôt de notre bateau ; nos galériens, turcs ou maghrébins pour la plupart, poussaient des clameurs de joie, ce qui ébranla encore plus notre moral. Comme les deux autres, notre voilier mit le cap vers l'ouest, vers la côte, mais il ne put faire preuve d'autant de célérité que les autres. Craignant des représailles au cas où il se ferait capturer, notre capitaine ne se décidait pas à ordonner de fouetter violemment les galériens. Par la suite, il m'arriva souvent de me dire que la couardise de cet homme avait changé toute ma vie.


GUILLERMO ARRIAGA
L'Escadron Guillotine

Des nombreuses batailles que livra la Division du Nord, celle de Torreon fut l'une des plus furieuses et meurtrières. Après la chute de la ville, le général Francisco Villa décida d'établir son campement dans la plaine avoisinante, à l'abri d'un massif de saules dont les ombres protégeraient les guérilleros d'un soleil impitoyable. Tous les jours, une foule de marchands venaient y proposer leurs produits. Les camelots pullulaient parmi la troupe, si bien que le spectacle donnait moins l'impression d'un camp militaire que d'un marché dominical.

 


BERNARD NOËL
Un livre de fables

tant d'organes et chez tous
ce commencement intérieur
où déjà s'est perdue l'origine
mais au bout de chacun
le sens la peau le monde
un sens particulier pareil
à la couleur qui fait
vibrer la surface des choses
et s'y nuance à chaque fois
pas d'autre langue ici
que la sensation immédiate
sa diffusion dehors dedans
vers quelque laboratoire central
un lieu qui n'est pas organique
mais organisateur d'actions
celles que le vieux philosophe
décrivait comme un vent très subtil
soufflant le long des nerfs
tant d'organes et en chacun
est-ce une mémoire ou bien
cet esprit machinal qu'émeut
le moindre frôlement de ses rouages...


ISMAIL KADARE
Le Palais des rêves

C'était une matinée humide. Il tombait une petite pluie mêlée de neige. Les immeubles massifs qui considéraient de haut l'animation de la rue avec leurs lourds portails et leurs vantaux encore clos, semblaient ajouter à la grisaille de ce début de journée.
Mark-Alem endossa son manteau, attachant jusqu'au dernier bouton qui le serrait au cou ; il porta son regard vers les réverbères en fer forgé autour desquels voltigeaient, clairsemés, les fins flocons, et sentit un frisson lui parcourir l'échine.


ROBERT RAPILLY
El Ferrocarril de Santa Fives

"Fermer le livre en se promettant d'en acheter des exemplaires pour offrir" (Préface: Jacques Jouet)

"L'environnement des gares cristallise par fragments le monde entier. L'atmosphère s'y incurve comme au foyer d'une lunette, déformante mais exhaustive. La rumeur planétaire s'insinue parmi la vapeur et l'acier furieux. Chaque gare est unique, et Santa Fe ne fait exception. Son périmètre enveloppe, un salon de thé, le local des manœuvres, des hangars et bureaux, un commissariat de police, les logements de toutes sortes de gens, des comptoirs, une école, une poste, une ferme consacrée à l'élevage extensif, une tannerie, un verger. Manuel a toujours goûté aux transitions sensibles."

"Avec le deuil et l'effroi et la bise sournoise et le gel volontaire et, plein milieu du morne cœur, la vie qui cesse de bondir au-delà de la vie ; avec ses lèvres frôlant terre puis sable puis onde puis souvenirs d'une main abandonnée qui s'adosse et s'abandonne sur la paume d'une autre main : tout invite à mémorisation grise."


GILLES CLEMENT
Thomas et le Voyageur

Je vous écris d'un pays très ancien, c'est une île, un fragment de continent en dérive, il porte en lui l'avantage du temps et ses impertinences : la douceur et l'invention de l'érosion ; le vent du Sud le brosse sans arrêt, il entretient à grande vitesse les vagues de lumière et de pluie, les forêts, les herbes et tous leurs habitants ; c'est un travail millénaire, un étonnement, un commencement du monde.

La page Gilles Clément sur Lieux-dits


JEAN DAIVE
Les Axes de la terre

"Soudain l'orage
indique musicalement
l'idée de la mémoire dans l'aorte.

Le ciel frappé de stupeur
prend des sonorités verticales.

C'est la trajectoire de l'éclair
qui donne au soleil
plus de vitesse que de clarté.

Je mesure ce qui meurt là-bas.
Nous sommes visibles."


"...Il faut marcher
dans la lumière
et attendre
que nos rêves de voies lactées
effacent nos névroses."


P.O.L (réédition 2010)

 

BERNARD NOEL
Les Plumes d'Eros

"Pourquoi ce texte - mais il s'agit moins d'un texte que d'une confidence - , pourquoi lui en ouverture de ce livre? C'est que, libéré de la foi par l'excès dans lequel un jour elle me projeta, il m'est resté de cette expérience l'appétit de situations excessives. l'erreur serait de mettre du tapage dans ce qualificatif alors qu'il n'atteint pour moi son plein effet que dans la discrétion et l'intimité. Pas d'alcool, pas de drogue, rien qu'un élan entretenu avec assez d'obstination pour qu'il exténue sa propre fatigue et se développe jusqu'au bout. Quel bout? Cette limite ne se mesure pas : elle s'observe à force de répétitions bien qu'aucune ne puisse donner l'assurance d'être le point ultime." (Un jour de grâce)

"Je ne veux pas savoir quelle ombre gèle au pied des chênes quand la lune est pensive." (Une messe blanche)


"la voix bâtit de l'air
un tissu de coups d'aile
tissant les choses dites

la bouche a devant elle
un vide si profond
l'infini sur les lèvres

et je cherche l'inverse
peau et sang veine et glande
un contre-ciel de viande

le cerveau fait l'amour
à la réalité
cette viande est leur lit

mais la grandeur du monde
a créé notre tête
par désir d'un miroi"

(La moitié du geste)


"Les mots s'en vont dans ton souffle et ton souffle dans le courant venu par l'ouverture. Est-ce bien le bruit d'une main qui glisse sur de la peau ou le seul frottement des mots sur l'air? Rien n'a besoin d'être su. La certitude est immobile est mointaine. La vie est son jouet cassé. " (Les choses faites)

"La domination du monde et le pouvoir durable sont promis au bourgeois parcequ'il a compris que vider les choses de leur sens vaut mieux que d'en imposer le respect par la force, d'autant que les choses vides sont les plus vendables." (Les Plumes d'Eros)

"Pourquoi la facilité plutôt que l'effort d'attention qui décuplera le plaisir, celui de l'amour, celui aussi bien de la pensée. Il y a d'ailleurs entre ces deux plaisirs un croisement dont l'expression est l'érotisme. Et n est-il pas significatif que le développement de cette expérience intérieure-là augmente notre résistance aux divers détournements, falsifications et occupations de notre espace mental? L'érotisme comme entraînement à la résistance politique : cela remonte aux Libertins, qui n'en furent sans doute pas les inventeurs..." (Les Plumes d'Eros)


JACQUES JOSSE
Terminus Rennes

Parfois des sirènes hurlent et ébrèchent le roulis lancinant du dehors. Je les entends à peine. Elles marquent le passage des ambulances. Celles des pompiers ou du SAMU 35. Qui glissent en douceur en faisant clignoter leur gyrophare dans la bruine avec à l'arrière les inanimés des terres noires. J'imagine, allongés sur les civières, des braconniers surpris, les mains serrées dans des pinces de ferraille, des pendus tombés de branches mortes ou des colosses victimes d'un cheval fou... Elles filent vers l'hôpital en frôlant les pylônes du carrefour Alma et les bordures de trottoirs d'une avenue trop large où les derniers piétons tanguent, entre la station de métro et les arbres d'en face.
Tous espèrent, à cette heure avancée de la nuit, rejoindre leur domicile sans heurt. Je les croise de temps à autre. Revenant de rendez-vous tardifs au centre-ville ou aux abords du stade, ou près de quelque entrepôt désaffecté gardé par des chiens qui hurlent, bavent et sautent contre de hauts grillages, j'évite de capter leurs yeux trop allumés, préférant laisser les reflets colorés de leurs brusques embardées disparaître dans la torpeur nocturne.


MARCO ERCOLANI
LUCETTA FRISA
j'entends des voix

Traduction Sylvie Durbec

Je n'existe pas quand je suis en proie au délire. Je n'existe pas non plus quand je ne suis pas en proie au délire : je reste au lit, je regarde la télé, et c'est tout. Je viens vous voir, docteur, parce que ça stagne. Tout se répète, le temps s'est arrêté. Oui, bien sûr, j'ai conservé mes rituels comme par exemple laisser la cigarette s'éteindre toute seule, en suivant le rythme de la nature, et ne pas l'écraser cruellement dans le cendrier. Petites cérémonies innocentes. Je dois faire attention. Très attention. Vous voyez, docteur, quand je vais bien, vous me faites interner, quand je vais mal, vous me dites de poursuivre le traitement, parce que selon vous je suis sur la bonne voie. Ça ne vous semble pas contradictoire ?


MARCO ERCOLANI
LUCETTA FRISA
âmes inquiètes

Traduction Sylvie Durbec


— La peau des choses a une écorce légère, elle s'ouvre sous la pression infime d'un doigt, presque sans bruit ; ou alors exhale un son bref, si bref qu'on l'entend à peine. Pourtant chaque chose a sa note exacte : du nylon déchiré j'ai entendu, une fois, un fa aigu, de la pierre en éclats, un do mineur superbe. Les choses parlent, toujours, il suffit de les écouter.


ODYSSEUS ELYTIS
Temps enchaîné et temps délié

1917

Enveloppé dans des couvertures, je sens qu'on me soulève et qu'on me descend par un vieil escalier en bois. Il y a beaucoup de femmes qui tiennent des bougies allumées, et ma mère est là qui avance en premier, une lampe à pétrole à la main. Les marches sont rongées, de temps en temps la grosse femme qui me tient trébuche, je suis le mouvement de nos ombres sur le mur. J'ai peur, mais en même temps je sens quelque chose qui m'attire.


ALEJO CARPENTIER
Le partage des eaux

De l'asphalte des rues s'élevait une chaleur bleutée d'essence, traversée par des relents chimiques, qui stagnait dans des cours sentant le détritus, où un chien haletant s'étirait comme un lapin écorché, pour trouver des filons de fraîcheur dans la tiédeur du pavé.


WILLIAM CLIFF
Autobiographie

un jour j'eus la révélation de la littérature
dans le récit que fait Chateaubriand de son enfance
de la terreur qu'il eut devant son père et de sa dure
condition d'enfant à Combourg dont la sinistre ambiance

le soir avec ce père qui n'arrêtait pas de faire
armé d'un bonnet dressé sur sa tête les cent pas
me rappelait celle qui aussi me terrorisa
dans mon enfance avec un père aussi autoritaire

j'appris par ce récit n'être plus tout seul à souffrir
ce fut comme un voile levé sur mon âme sauvage
écrire alors devint pour moi le geste qui relie

tous ceux qui ont senti au fond d'eux-mêmes ces messages
graves que le monde méprise et tourne en dérision
mais dont par la littérature on a révélation

 


EDITH AZAM
qui journal fait voyage


Je ne veux pas exister
Je ne peux pas exister
Je n'existe :
absolument pas

Je n'existe pas
c'est l'espace
Je n'existe pas
c'est la voix
Votre regard m'invente un corps
c'est votre regard qui m'existe

Je n'existe pas sauf :
dans la rencontre
Elle ne dépend pas que de moi
et ce n'est pas moi alors
mais la rencontre

C'est l'espace qui vibre à ma place
Les yeux créent le mouvement :
Mais je n'existe pas
ne peux et ne veux pas
J'admets ma révolte
ma désespérance
mais ne veux exister :
que ma disparition -


JACQUES RANCIERE
La leçon d'Althusser
1974, 2012

Les extravagances d'un temps ne sont jamais que des variations sur ce que ce temps rend pensable, sur le sens du possible que ses énergies produisent. Et le jugement de nos sages sur les folies d'hier montre surtout dans quelles étroites limites ils ont su, pour leur part, borner le champ du pensable. Ce qui vaut aujourd'hui comme raison n'est guère plus que la servilité à l'égard de ce que l'ordre des dominants impose comme réalité et exige comme croyance.

[...]

Mais je n'ai pas varié sur le principe qui guidait mes solidarités et mes hostilités d'alors, à savoir l'idée que la présupposition d'une capacité commune à tous peut seule fonder à la fois la puissance de la pensée et la dynamique de l'émancipation. Aussi n'ai-je pas trop d'inquiétude à voir mes pensées et paroles combattantes d'il y a quarante ans rencontrer le présent. Dans leur lexique d'hier, elles me semblent plus contemporaines des aspirations et des combats de ceux qui aujourd'hui occupent les rues pour contester le règne mondial de l'injustice que ne l'est l'honnête réalisme d'une pensée de gauche qui a assurément renoncé à demander l'impossible et semble même effrayée à la seule idée de demander le possible.


MICHEL DEGUY
N'était le coeur

N'était le cœur nous serions sourds
En vie sans doute mais comme les méduses
ou les vipères dérivées
N'était le cœur nous serions sans monde

Le cœur chronique qui nous scande
le cœur constant qui nous suspend
nous arrachant à l'autisme animal lové
Le cœur qui revire nos yeux à l'extase
et nous alerte vers le dehors

N'était le cœur nous serions sourds
Entends mon cœur entends la douce vie qui marche


JEAN-CLAUDE LEROY
Procès de carence

on vient tester la qualité des courants d'air
sans jamais prévenir le quinconce des
regards


PAOL YANN KERMARC'HEG
La Galerne

La Galerne sent la mer
La Galerne sent le sel

La Galerne sent le sang qui bat

Aux veines des charrues
Aux veines bleues des algues

Et dans les plis des peaux qu'on sèche


KRISTIAN KEGINER
Un dépaysement

Plus que silence et rien, la nuit vient, c'est pareil.
Ces arbres d'êtres verts ne sont que transparence


EDITH LE GRUIEC
Fry melen

"Il n'y aurait que l'eau du bief qui puisse aider Adélaide à retrouver l'odeur du mimosa."


Editions Approches

JACQUES JOSSE
Gwin Zegal

le lieu, nommé gwin-zégal, qui s'étire des premiers lacets du sentier abrupt descendant droit vers la mer jusqu'à la brève avancée de sable ouvrant sur les vasières et les rangées de pieux noirs ou verts, doit sans doute son étrange appellation à ce qui poussait jadis là-haut, entre Beg Hastel et l'anse Cochat, sur les dernières terres arables, protégées d'un trop plein de vent par une série de murets et de talus, à ce froment - gwinizh - et à ce seigle - zégal - le premier destiné aux hommes et le second aux chevaux, les uns et les autres survivant côte à côte, tous accrochés au sol, mêlant leurs sabots, leurs souffles rauques, leur sang, leur sueur, leur force, leur fatigue pour tenter de racler, à flanc de roche, ces minuscules parcelles arrachées à 1a lande, retournées, fumées, ensemencées, choyées, colorées puis peu à peu abandonnées, les tracteurs au cul trop lourd ne pouvant pas s'y risquer, offertes en un éclair aux bras tordus des vieux buis, des arbustes et des quelques pins parasols qui veillent, sans savoir, sur des reliques couvertes de rouille, restes de herses, rouleaux, faucheuses et faneuses visibles en saison creuse,

Livre peint par Claude Arnaud



EDITH AZAM
L'anneau
MAGALI LATIL

Ce qui arrive tout simplement
et que je vis en certitude
il m'aimera celui que j'aime
d'abord de dos:
dans mon dos nu...

 

Editions Approches



ALAIN BADIOU
La République de Platon

Cela a duré six ans.
Mais pourquoi ? Pourquoi ce travail presque maniaque à partir de Platon ? C'est que c'est de lui que nous avons prioritairement besoin aujourd'hui, pour une raison précise : il a donné l'envoi à la conviction que nous gouverner dans le monde suppose que quelque accès à l'absolu nous soit ouvert. Non parce qu'un Dieu vérace nous surplombe (Descartes), ni parce que nous sommes nous-mêmes des figures historiales du devenir-sujet de cet Absolu (Hegel comme Heidegger), mais parce que le sensible qui nous tisse participe, au-delà de la corporéité individuelle et de la rhétorique collective, de la construction des vérités éternelles.
Ce motif de la participation, dont on sait qu'il fait énigme, nous permet d'aller au-delà des contraintes de ce que j'ai nommé le « matérialisme démocratique ». Soit l'affirmation qu'il n'existe que des individus et des communautés, avec, entre elles, la négociation de quelques contrats dont tout ce que les « philosophes » d'aujourd'hui prétendent nous faire espérer est qu'ils puissent être équitables. Cette « équité » n'offrant en réalité au philosophe que l'intérêt de constater qu'elle se réalise dans le monde, et, de plus en plus, sous la forme d'une intolérable injustice, il faut bien en venir à affirmer qu'outre les corps et les langages il y a des vérités éternelles. Il faut parvenir à penser que corps et langages participent dans le temps à l'élaboration combattante de cette éternité. Ce que Platon n'a cessé de tenter de faire entendre aux sourds

La page Alain Badiou sur Lieux-dits


Destins d'exilés
Tois philosophes grecs à Paris

Kostas Axelos, Cornélius Castoriadis et Kostas Papaïoannou

Sous la direction de Servanne Jollivet, Christophe Premar et Mats Rosengren


Kostas Papaïoannou : " Il cherchait en particulier à comprendre par quelle « ruse de l'histoire » une idée révolutionnaire prétendant libérer l'homme de toute «aliénation» s'était muée en une «idéologie» et une « orthodoxie » servant de « justification » à un régime où l'« aliénation » était devenue « totale »." François Bordes

Kostas Axelos : "Pour autant, le penseur n'est titulaire de rien : pas plus de la pensée que de sa pensée. La pensée, ou plutôt « le penser », comme il préférait parfois le dire, est cet exercice endurant qui réclame avant tout ce que René Char appelle l'« humilité questionneuse », car en son principe ce penser est moins réponse que questionnement, questionnement inlassable et toujours recommencé. La pensée ne peut être que l'essai de la pensée. L'œuvre de Kostas Axelos est profondément un tel essai, l'essai perpétuellement repris d'une pensée qui se déploie même comme un ressassement, jusque dans Ce qui advient — le dernier livre où l'œuvre entière se rassemble puissamment sur elle-même, frayant à neuf ses sillons les plus anciens pour faire valoir leur fécondité, redistribuant fragmentairement ses motifs majeurs en une constellation nouvelle. Un ressassement, donc, ou plutôt un ressac. Comme le ressac de la mer, qui sape la falaise sur laquelle elle se brise inlassablement. Saper pour ouvrir, une brèche, pour ouvrir un horizon neuf et chercher un passage. Pour l'heure, la pensée ne saurait donc s'entendre que comme cheminement, passage, ouverture. Elle ne saurait se déployer qu'en chemin vers..."
[...] Dès lors, si l'errance du présent fait de la pensée une itinérance, dont l'enjeu est de « préparer l'avènement d'une pensée neuve », la pensée de Kostas Axelos est cette « pensée autre » qui nous situe perpétuellement dans l'« entre ». Soit, pour reprendre quelques unes de ses propres formules : entre-deux, entre-temps, entre question et réponse, entre parole et silence, entre indifférence et amicalité, entre platitude et plan, entre catastrophe et jeu, entre chien et loup, entre terre et ciel, entre poésie et philosophie. C'est l'« entre » d'un interlude et d'une suspension. D'un équilibre suspendu. Cette pensée d'un autre style, qui répond à l'« exigence d'un nouveau type de pensée », Axelos la nomme lui- même « une pensée poétique nouvelle». Entendons bien : nouvelle parce que poétique. En faisant ainsi « appel à la dimension poétique de la pensée », le penseur tente une métamorphose radicale, où il s'agit à la fois de battre en brèche « la banalité et la prose de nos vies», et de restituer la pensée à sa source, en l'accordant à ce qu'il appelle « le jeu du monde »."

[...]"Cette pensée d'attente n'est donc pas attentiste. Elle vise à trouver la possibilité et la voie d'un accord, mais, bien sûr, d'un accord discordant, avec le monde et l'énigme qui l'interpelle. « Accord discordant » : cette formule héraclitéenne résume l'enjeu de la pensée finie, qui doit trouver cette dimension qu'Axelos nomme la « vibration » du Centre du rapport entier. Il y va là d'une manière de musicalité à trouver dans notre rapport avec le monde. La pensée finie peut ainsi rejoindre ce qu'a été l'effort de la poésie : en étant « disponible à la poéticité », elle peut esquisser la voie de l'approche de cette musicalité qui est, pour la pensée, la figure inédite d'un rythme. « Rythme polyphonique et atonal, précis et stochastique. »
Serait-ce alors la voie d'une « pensée poétique » ? Mais que serait donc une telle pensée si elle n'est pas poésie, bien qu'elle en soit proche ? Comment trouver notamment le langage et la langue qui lui correspondraient? Jean Lauxerois


"Le langage du non-dit, de l'impensé, nous appelle. Ce n'est pas un « autre » langage. Car le langage qui nous appelle, nous le rencontrons déjà, par-ci, par là, en différents registres. À l'écoute du langage antéprédicatif, obéissant à une nécessité en nous ouvrant à la négativité et en nous rendant disponibles, il n'est pas totalement exclu que nous puissions esquisser, sinon accomplir, un pas. Orientés par ce qui n'a pas été dit. Sans revenir passivement à un langage parlé et écrit dans des univers qui ne sont pas les nôtres, mais en nous ouvrant productivement aux métamorphoses du même..."(Axelos. Ce qui advient)

Cornélius castoriadis:
«L'autonomie surgit, comme germe, dès que l'interrogation explicite et illimitée éclate, portant non pas sur des "faits" mais sur les significations imaginaires sociales et leur fondement possible. Moment de création, qui inaugure et un autre type de société et un autre type d'individus. Je parle bien de germe, car l'autonomie, aussi bien sociale qu'individuelle, est un projet » (Castoriadis.Le Monde Morcelé)

"La notion de lucidité revient assez souvent dans les écrits de Castoriadis. « La révolution socialiste telle que nous la voyons est impossible sans la lucidité, ce qui n'exclut pas, mais au contraire exige la lucidité de la lucidité sur son propre compte, c'est-à-dire la reconnaissance par la lucidité de ses propres limites » écrivait-il dans L'Institution imaginaire de la société. La lucidité est ce qui permet à l'être humain de se repérer dans le labyrinthe. « Il faudrait parler d'un espace où cet éclairage change de nature, où par exemple il peut y avoir deux ou plusieurs sources de lumière se posant chacune comme équivalente à chacune des autres et qui, d'une certaine façon et jusqu'à un certain point, peuvent se communiquer la vue que chacune a des parois internes de sa propre sphère éclairée » Christophe Premat

La page Cornélius Castoriadis sur Lieux-dits


ALEJO CARPENTIER
Chasse à l'homme

« Sinfonia Eroica, composta per festeggïare il souvvenire di un grand'Uomo, e dedicata a Sua Alteza Serenissima il Principe di Lobkowitz, da Luigi Van Beethoveny op. 53, N° 111 delle Sinfonie... » Et ce fut le claquement de porte qui le fit sursauter, brisant l'orgueil puéril qu'il éprouvait à comprendre ce texte. Les franges du rideau balayèrent sa tête, puis revinrent à leur place en tournant plusieurs pages du livre. Tiré de sa lecture, il associa des idées de surdité, — le Sourd, les inutiles cornets acoustiques... — à la sensation qu'il avait de percevoir à nouveau le vacarme qui l'entourait.


ARTURO PEREZ-REVERTE
Le Tableau du Maître flamand

LES SECRETS DE MAÎTRE VAN HUYS
"Dieu déplace le joueur, et celui-ci la pièce. Quel Dieu derrière Dieu commence donc la trame?»J. L. Borges


Une enveloppe cachetée est une énigme qui en renferme d'autres. Celle-ci, une grande et grosse enveloppe de papier kraft, était marquée du sigle du laboratoire en son angle inférieur gauche. Et tandis qu'elle s apprêtait à l'ouvrir, qu'elle la soupesait tout en cherchant un coupe-papier parmi les pinceaux, les flacons de peinture et de vernis, Julia n'imaginait nullement à quel point ce geste allait changer sa vie.


LUIS CERNUDA
Variations sur thème mexicain

Vivre toujours ainsi. Que rien - ni l'aube, ni la plage, ni la solitude - ne soit la transition vers une autre heure, un autre endroit, un autre être. La mort ? Non. La vie encore, avec un en deçà et un au-delà, mais sans remords ni désirs.
Et entre avant et ensuite, comme entre ses deux valves la perle, ce moment irisé et parfait. Maintenant.


LUIS CERNUDA
Les plaisirs interdits
Los Placeres prohibidos
(1929-1931)

Si pour certains, la vie


Si pour certains, la vie, c'est marcher les pieds nus sur des éclats de verre ; pour les autres, la vie, c'est regarder le soleil en face.
La plage compte les jours et les heures pour chaque enfant qui meurt. Une fleur s'ouvre, une tour s'effondre.
Rien n'a changé. J'ai tendu le bras, pas de pluie. Marché sur du verre, pas de soleil. Regardé la lune, pas de plage.
Qu'importe. Ton destin, c'est de voir des tours que l'on élève, des boutons de fleur, des enfants qui meurent; à l'écart, comme une carte dont le jeu s'est perdu

 


FREDERIC LORDON
L'intérêt souverain

"Aussi l'élan vers autrui reste-t-il pris dans cette permanente ambiguïté : déterminé, par des intérêts dont il ignore le fond, à reproduire par le don des relations génératrices d'affects joyeux, le sujet donateur se donne une représentation de ses actes au voisinage de ses affects et non en prise sur leurs causes, condamné dès lors à ce que les plaisirs éprouvés en première personne, et dont sa conscience lui porte à coup sûr témoignage, fassent inévitablement passer l'ombre d'un doute sur l'idée de sa propre générosité."

"Si la solution des simulacres s'impose, c'est que nul n'a le pouvoir d'ôter au conatus* ce réflexe essentiel de la préoccupation de soi, ni de le faire être autre qu'il n'est, en particulier pas un être-pour-autrui, lui le grand ingesteur, tout à son projet de métaboliser le monde. Le conatus, cet amibien, cette vocation à la phagocytose. Aussi le mieux qu'il soit possible d'espérer est probablement à trouver dans ce travail que le groupe fait sur lui-même et sur la collection de ses membres, chacun sommé, sinon d'extirper, du moins de rééduquer en soi le pronateur invétéré."

*conatus: "effort que chaque chose déploie pour persévérer dans son être" (Spinoza)


Eclats de lire aussi:

Choeurs
Bertrand Cantat
Bernard Falaise
Pascal Humbert
Alexander MacSween

Wajdi Mouawad

"Habitants des mouillages,
O vous qui vivez là tout près des sources chaudes..."
Sophocle


"Choeur" rassemble les choeurs des pièces "Les Trachiniennes", "Antigone" et "Electre" de Sophocle, qui racontent les tragédies de femmes de l'antiquité

Bertrand Cantat© pmagnien@msn.com/MAXPPP


MARCEL CONCHE
la liberté

Dans le cadre dont je parle, l'amitié lie les esprits et les cœurs ; et se forge une liberté nouvelle, une inflexibilité qui est celle de l'amitié elle-même. Car à travers les amis, l'amitié a une sorte de vie indépendante : qu'un ami veuille la briser et l'amitié résistera.

 

PHILIP ROTH
Le rabaissement

Il avait perdu sa magie. L'élan n'était plus là. Au théâtre, il n'avait jamais connu l'échec, ce qu'il faisait avait toujours été solide, abouti. Et puis il s'était produit cette chose terrible : il s'était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter sur scène était devenu un calvaire. Au lieu d'être certain qu'il allait être extraordinaire, il savait qu'il allait à l'échec. Cela se produisit trois fois de suite et, à la troisième, cela n'intéressait plus personne, personne n'était venu. Il n'arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort.


ROHINTON MISTRY
L'équilibre du monde

Plein à craquer, l'express du matin se traînait péniblement quand, soudain, il bondit, comme pour reprendre de la vitesse. Sa feinte déséquilibra les voyageurs. Les grappes humaines qui, sur les marchepieds, s'accrochaient aux portières s'étirèrent dangereusement, bulles de savon menacées d'éclatement.


JUAN JOSE MILLAS
L'ordre alphabétique

Il y avait à la maison une encyclopédie dont mon père parlait comme d'un pays lointain ; par ses pages, on pouvait se perdre, comme dans les rues d'une ville inconnue. Elle faisait plus de cent tomes qui occupaient un mur entier du salon. Ne pas la voir, ne pas la toucher était impossible. Moi-même, par ennui, j'ouvrais parfois un de ces livres démesurés à la couverture noire, et je lisais la première chose qui me tombait sous les yeux, avec l'espoir de trouver une ruelle obscure, mais je ne voyais que de petits mots qui défilaient sur la page avec la monotonie d'une procession de fourmis infinie. Mon père était obsédé par l'encyclopédie et par l'anglais. Quand il disait qu'il allait apprendre l'anglais, cela présageait qu'à la maison une catastrophe sans aucun rapport avec les langues était imminente.


FREDERIC LORDON
Capitalisme,
désir et servitude

Marx et Spinoza

"...la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu'il veut est conditionné par l'aval de son supérieur, lui-même s'efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d'instrumentalisation."


"Il n'est que de voir l'habileté (élémentaire) du discours de défense de l'ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié pour induire les individus à s'identifier à la première exclusivement, et faire retomber la seconde dans l'ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents «par les affects joyeux» de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines - de l'allongement de la durée du travail (« qui permet aux magasins d'ouvrir le dimanche») jusqu'aux déréglementations concurrentielles («qui font baisser les prix») - par adresse au seul consommateur en eux. La construction européenne a porté cette stratégie à son plus haut point de perfection en réalisant l'éviction quasi complète du droit social par le droit de la concurrence, conçu et affirmé comme le plus grand service susceptible d'être rendu aux individus, en fait comme la seule façon de servir véritablement leur bien-être - mais sous leur identité sociale de consommateurs seulement."

" La réservation d'une part de revenu pour le capital n'était-elle pas originellement justifiée par le partage du risque, les salariés abandonnant une part de la valeur ajoutée contre une rémunération fixe, donc soustraite aux aléas de marché ? Or le désir du capital est maintenant doté par le nouvel état des structures de suffisamment de latitude stratégique pour ne plus même vouloir supporter le poids de la cyclicité et en reporter l'ajustement sur le salariat qui en était pourtant constitutivement exonéré. Contre toute logique, c'est à la masse salariale qu'il incombe désormais d'accommoder les fluctuations de l'activité, ce qui reste de marge de négociation n'étant plus consacré qu'à établir le partage de cet ajustement entre ralentissement des salaires, intensification de l'effort et réduction des effectifs."

"Et voilà son ajout stratégique : l'aiguillon de la faim était un affect salarial intrinsèque, mais c'était un affect triste ; la joie consumériste est bien un affect joyeux, mais il est extrinsèque ; l'épithumogénie néolibérale entreprend alors de produire des affects joyeux intrinsèques. C'est-à-dire intransitifs et non pas rendus à des objets extérieurs à l'activité du travail salarié (comme les biens de consommation). C'est donc l'activité elle-même qu'il faut reconstruire objectivement et imaginairement comme source de joie immédiate. Le désir de l'engagement salarial ne doit plus être seulement le désir médiat des biens que le salaire permettra par ailleurs d'acquérir, mais le désir intrinsèque de l'activité pour elle-même. Aussi l'épithumogénie néolibérale se donne-t-elle pour tâche spécifique de produire à grande échelle des désirs qui n'existaient pas jusqu'alors, ou bien seulement dans des enclaves minoritaires du capitalisme, désirs du travail heureux ou, pour emprunter directement à son propre lexique, désirs de «l'épanouissement» et de la «réalisation de soi» dans et par le travail. Et le fait est qu'elle voit juste ce faisant, au moins instrumentalement. Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n'étaient pas suffisants à désarmer l'idée que «la vraie vie est ailleurs».... Mais s'il peut désormais les convaincre de la promesse que la vie salariale et la vie tout court de plus en plus se confondent, que la première donne à la seconde ses meilleures occasions de joie, quel supplément de mobilisation ne peut-il escompter? " Si de réticents qu'étaient les salariés, "ils deviennent "consentants", alors ils seront autrement mus."

"À part l'indication d'une certaine situation stratégique, le délire de l'illimité est donc surtout le germe d'une nouvelle forme politique à laquelle on peut bien donner le nom de totalitarisme, évidemment non plus au sens classique du terme, mais en tant qu'il est une visée de subordination totale, plus précisément d'investissement total des salariés, et ceci au double sens où il est non seulement demandé aux subordonnés, selon la formule commune, de «s'investir totalement», mais aussi où les subordonnés sont totalement investis - envahis - par l'entreprise. Plus encore que les dérives de l'appropriation quantitative, ce sont les extrémités de l'empire revendiqué sur les individus qui signent le mieux ce projet de l'enrôlement total. Se subordonner la vie et l'être entiers du salarié comme y prétend l'entreprise néolibérale, c'est-à-dire refaire au service de ses fins propres les dispositions, les désirs, les manières de l'enrôlé, bref refaçonner sa singularité pour que désormais jouent «spontanément» en son sens à elle toutes ses inclinations à lui, est le projet délirant d'une possession intégrale des individus, au sens quasi chamanique du terme. Totalitarisme est donc un nom possible pour une visée de prise de contrôle si profonde, si complète qu'elle ne veut plus se satisfaire d'asservir en extériorité - obtenir les actions voulues - mais revendique la soumission entière de l'«intériorité».("...Subordonnés totalement investis - envahis..." FL utilise aussi le terme de "capturé", "colonisé"et parle du"rechapage des individus et leur transformation en robots affectifs")


CESAR AIRA
Le magicien

Cette année, au mois de mars, le magicien argentin Hans Chans (de son vrai nom, Pedro Maria Gregorini) a participé à un symposium d illusionnistes au Panama. L'événement, d'après l'invitation et le dépliant, devait réunir les professionnels les plus prestigieux du continent, pour préparer le grand congrès mondial, qui a lieu tous les dix ans et se déroulera l'an prochain à Hong-Kong. Le congrès précédent s'était tenu à Chicago et il n'y avait pas assisté. Il ne se proposait pas seulement de participer, mais d'être reconnu une fois pour toutes comme Le Meilleur Magicien du Monde. L'idée n'avait rien de saugrenu ni d'excessif ; elle avait un fondement aussi raisonnable qu'étrange : Hans Chans était un véritable magicien. Il ne savait ni comment ni pourquoi, mais il l'était.


JOAQUIN FERRER
Lionel Ray

"Y a-t-il rien d'aussi silencieux que ces aplats orangés et ces gris tendres si parfaitement unis, d'une lumière à ce point condensée et filtrée qu'on croirait entendre l'espace, une vibration d'outre-monde, les ondes du silence qui s'accumulent..."


JON KALMAN STEFANSSON
La tristesse des Anges

Quelque part dans l'aveuglante tempête de neige et le froid, le soir tombe, la nuit d'avril s'immisce entre les flocons qui s'accumulent sur l'homme et sur les deux chevaux. Tout est blanc de neige et de givre, pourtant, le printemps approche. Ils avancent péniblement contre le vent du nord qui est plus fort que toute chose en ce pays, l'homme se penche en avant sur sa monture, cramponné à la longe de l'autre animal, ils sont entièrement blancs, recouverts de glaçons.


JON KALMAN STEFANSSON
Entre ciel et terre

Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l'abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort.
Les mots sont cependant tout ce que le gamin possède. À part les lettres de sa mère, un pantalon de grosse toile, ses vêtements de laine, trois livres peu épais ou plutôt des fascicules qu'il a emportés avec lui en quittant le baraquement, des bottes de mer et de mauvaises chaussures. Les mots sont ses compagnons les plus dévoués et ses amis les plus fidèles, ils se révèlent pourtant inutiles au moment où il en aurait le plus besoin — il ne parvient pas à ressusciter Barôur, cela, Barôur le savait depuis le début.


BERNARD NOËL
Onze romans d'oeil

Un roman d'œil est le récit du regard tourné vers le corps au travail. Parfois tout est en gestes, postures, déplacements; parfois tout se passe derrière le visage. Mais ce qu'on voit n'est-il pas fait de tout ce qu'on ne voit pas ? Il y a de la peau partout, c'est sous elle que la pensée pratique ses tatouages, devant et sur elle que nos yeux dessinent des images tandis que, mot à mot, la langue y prend son plaisir...


Supposons un miroir déjà occupé... Vous iriez devant lui, et il y aurait là, devant vous, quelqu'un qui ne serait pas vous; quelqu'un qui vous regarderait si impénétrablement que votre image ne prendrait pas, n'entrerait pas. Cela est insensé. Pourtant, tel est le fonctionnement de la peinture. Le miroir est fait d'une substance qui vous réfléchit ; le tableau, d'une substance qui vous regarde. Le miroir, il est vrai, se remplit de la réalité de votre figure, alors que le tableau en convoque seulement la fiction ; dans cette différence est le double versant du partage ; d'un côté, le simple reflet du sujet ; de l'autre, sa matière éclaircie, interminablement présente.(Le Roman de Rustin)


 


JULIO CORTAZAR
Les discours du Pince-Gueule

FAÇON TRÈS SIMPLE DE DÉTRUIRE UNE VILLE

Il faut attendre, caché parmi les hautes herbes, qu'un grand nuage de l'espèce cumulus se trouve placé très exactement au-dessus de la ville exécrée. Il suffit alors de décocher la flèche pétrifiante, le nuage devient marbre, et le reste se passe de commentaires.


BERNARD NOËL
Les états du corps

Au onzième temps, il n'y a plus de temps, mais une activité dite l'Ouverture ou la Découpe universelle. Plus d'appareil, plus de brutalité : il suffit de bien orienter le clin d'œil pour trancher dans la vue. Dans n'importe quelle vue. Et le meilleur trancheur est évidemment le plus grand Nominateur aussi bien que le plus grand Artiste.


JUAN JOSE SAER
L'occasion

Mais maintenant qu'il est sorti dans la campagne pour regarder, distrait, si le ciel gris amènera la pluie et décider s'il repartira à la ville le soir même ou le lendemain matin, assailli, comme il lui arrive souvent, par une idée pratique au milieu de ses méditations philosophiques, il s'est mis à penser à des briques, de sorte que pendant quelques instants les images qui se déplient, rapides mais claires derrière son front, ont la même couleur rougeâtre que ses cheveux abondants, soulevés en ondes un peu raides et qui les recouvrent sur la partie extérieure de la tête.


RICARDO PIGLIA
Une renconte à Saint-Nazaire

Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire «Je suis revenu », ni « J'ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c'est Stephen Stevensen.)
« Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c'est bien pour cela qu'il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice, à Dublin. »


KOSTAS PAPAIOANNOU
De la critique du ciel
A la critique de la terre
(l'itinéraire philosophique du jeune Marx)

"Le même processus d'objectivation et d'aliénation qui se passe dans la religion déploie aussi sa puissance dans le monde de l'économie. Aussi longtemps que l'homme sera incapable d'organiser sa vie comme « être générique », aussi longtemps donc que le « besoin égoïste » sera le seul lien social, le « besoin pratique » ne pourra enfanter que des monstres : le « trafic » et le règne de l'argent."

Octavio Paz, le poète mexicain, fit la connaissance de Kostas dès 1946, au café de Flore. Il a évoqué cette rencontre dans un beau poème, écrit après la mort de son ami grec,

Pour Kostas Papaioannou :
« J'avais trente ans, je venais d'Amérique et je cherchais l'œuf du Phénix parmi les flammèches de 1946
...


MIGUEL BENASAYAG
ANGELIQUE DEL REY
De l'engagement dans une époque obscure

S'engager dans une époque obscure, ce n'est pas réaliser un programme, mais chercher, en situation et selon des voies multiples voire contradictoires, dans tous les cas conflictuelles, comment dépasser ce mythe de l'individu qui nous plonge dans l'impuissance et nous soumet à l'utilitarisme de la postmodernité.


CASTORIADIS
La société bureaucratique (La révolution contre la bureaucratie)
Socialisme ou barbarie

Texte écrit en 1960:
"La racine de la crise de toutes les soci étés contemporaines se trouve dans la crise du travail, dans l'aliénation de l'homme au cours de son activité première. Cette aliénation, symétrique à la division de la société en dirigeants et exécutants, est depuis longtemps incarnée dans la nature même des intruments de production, dans la technologie moderne. Celle-ci n'est pas le résultat d'un développement technique ou scientifique « neutre », mais fonction de la nature de classe de la société. Les machines qui existent actuellement, à Détroit, à Billancourt ou Stalingrad, n'ont aucune espèce de vérité supra-historique; elles sont le produit d'une sélection deux fois séculaire, en partie «spontanée », en partie consciente, qui a visé à subordonner le travail dans sa réalité quotidienne concrète à la domination du capital. Ces machines une fois posées, l'asservissement du travailleur et l'absurdité du travail en découlent rigoureusement. Une gestion ouvrière qui se superposerait à cet état technologique sans y toucher ne changerait rien à ce qui fait actuellement de l'homme travailleur un débris d'homme. La solution ne se trouve pas non plus dans l'augmentation des « loisirs » (bien que celle-ci soit évidemment nécéssaire). Elle se trouve dans la transformation du travail lui-même de façon qu'il puisse redevenir ou plus exactement devenir pour la première fois dans l'histoire une activité créatrice libre. Cela implique la restitution aux hommes de leur domination sur le processus matériel de production, et cela est impossible sans une transformation consciente de la technologie dans ce sens, que la science et la technique modernes rendent pour la première fois possible, et qui sera une des premières tâches de la société socialiste.
Nous ne voyons pas le socialisme comme un moyen pour élever les niveaux de consommation; cette élévation est plutôt le panem et circernses que cette société décomposée est tout juste capable de proposer à ses esclaves. Nous voyons dans le socialisme un moyen de redonner un sens à la vie des hommes, ou mieux une organisation de la société permettant aux hommes de définir eux-mêmes le sens qu'ils veulent donner à cette vie.


CORNELIUS CASTORIADIS
Ce qui fait la Grèce
D'Homère à Héraclite

"Or, et j'en viens tout de suite à la position qui sous-tendra tout ce que je vous dirai cette année, ce qui nous importe, ce n'est pas simplement une interprétation des œuvres, c'est un projet de compréhension totale - et j'insiste sur le terme « projet ». Notre intérêt va au-delà de la simple interprétation, c'est-à-dire d'un travail simplement théorique : quand nous abordons la naissance de la démocratie et de la philosophie, ce qui nous importe, pour l'exprimer brièvement, c'est notre propre activité et notre propre transformation. Et c'est en ce sens que le travail que nous faisons peut être dit un travail politique. Autrement dit, si on nous pose la question : pourquoi voulez-vous comprendre le monde grec ancien, nous répondrons, certes, que nous voulons le comprendre pour le comprendre. Nous sommes ainsi faits que comprendre ou savoir est déjà une fin en soi, qui ne demande pas d'autre justification. Mais cela coexiste avec : comprendre pour agir et pour nous transformer. A la limite, même si, à la fin de ce parcours, nous restons les mêmes, nous ne le serons plus tout à fait - car nous saurons, ou nous croirons savoir, pourquoi nous avons décidé de rester les mêmes."


"L'idée centrale, à cet égard, c'est que le nouveau ne peut reprendre l'ancien qu'avec la signification qu'il lui donne. Ou, pour inverser la formule : l'ancien ne peut être repris dans le nouveau qu'avec la signification que le nouveau lui donne. Voilà notre point de départ, que nous discutions verticalement, diachroniquement, ou horizontalement, synchroniquement, c'est-à-dire du point de vue des influences latérales. Autrement dit, ce n'est que dans la mesure où il y a sujet, principe organisateur, pôle de donation de signification à ce qui se présente que quoi que ce soit peut apparaître comme influence, emprunt, tradition, etc. Sans cela, le nouveau, l'étranger, l'extérieur, l'autre, ne saurait être accueilli que comme simple bruit, perturbation ou agression à repousser."

"Et maintenant : que trouvons-nous au centre des significations des poèmes? Tout simplement l'essentiel de l'imaginaire grec, à savoir la saisie tragique du monde."

"Et l'on conclura en essayant de voir comment les poèmes contiennent déjà les germes d'une mise en question du monde héroïque qu'ils décrivent."

" C'est cela, la relation d'un grand poète avec son temps. Pensez à John Donne ou à Shakespeare: je ne dis pas qu'ils recopient les journaux, mais ils savent prendre ce qui est là dans la société, ce qui se discute, pour donner à ces thèmes une forme et une intensité qui vont les projeter bien au-delà de leur époque."

La page Castoriadis sur Lieux-dits


ROBERTO BOLANO
Amuleto

Et alors Arturito a ri et ensuite Ernesto a ri, leurs rires cristallins ressemblaient à des oiseaux polymorphes dans l'espace qu'on aurait cru plein de cendres qu'était l'Encrucijada Veracruzana à cette heure-là, et ensuite Arturo s'est levé et il a dit allons-nous-en à la colonia Guerrero et Ernesto s'est levé et est sorti avec lui et après trente secondes moi aussi je suis vite sortie du bar agonisant et je les ai suivis à une prudente distance parce que je savais que s'ils me voyaient ils n'allaient pas me laisser aller avec eux, parce que j'étais une femme et une femme ne se met pas dans de telles histoires, parce que j'étais plus âgée et qu'une personne plus âgée n'a pas l'énergie d'un jeune de vingt ans et parce qu'à cette heure incertaine de l'aube Arturito Belano acceptait son destin d'enfant des égouts et partait chercher ses fantômes.


BERNARD NOËL
Les premiers mots

Je lui ai demandé un jour s'il pensait que c'était la vue qui créait la peinture. Il m'a répondu : Non, je pense que la peinture est d'abord de la lumière, et c'est la lumière qui crée l'œil. Je comprends depuis comment la peinture peut être autre chose qu'une surface, tout en n'étant qu' une surface, mais comment parler. Vous me donnez envie de répondre que le son des mots est leur lumière, mais il faut savoir se contenter d'ajouter un mot à un mot comme on ferait des nœuds sur une ficelle, et puis on la jette. Je croyais qu'on écrivait pour dire quelque chose. Vous avez sans doute raison, mais on écrit également pour ne rien dire, ce qui est une façon d'apprendre à voir la mort, la nudité de la mort, et de s'illuminer au contact de ce qui nous éteint.


LIONEL BOURG
La croisée des errances

Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagnes

Dessins de Géraldine Kosiak


On ignore tout de la matière songeuse.
Des forêts ou des lianes gelées aux vitres de l'enfance.
Du lait. Du sang ou de la lymphe. La sève. Des paupières et du ventre d'où suinte impassiblement la neige des étoiles.
On ignore tout des algues.
Des épithètes en quête de visage. Des lèvres flétries pétale après pétale.
Or, il y a le ciel.
Ses plaies. Ses renflements. Ses ulcères.
Des millions d'oiseaux entassés sur les plages. L'eau. La pluie, qui dessine nervures et lignes de vie, de chance ou d'amour à même les trottoirs.
Il y a des murs. Des corps et des mains. Des montagnes et des fleuves inquiets, des marécages. La défroque d'un songe quand la nuit se retire. Des rêves équarris auxquels nul ne croit plus par le charnier où l'on rouvre et se frotte les yeux, un instant aveuglé par la clarté matinale.
Il se tient là, Jean-Jacques.
Comme à l'envers de toute rationalité.
Il a écrit des lettres, des traités - de musique, de botanique. Dénoncé l'altération spectaculaire des fêtes qui unissaient les citoyens.
Discours. Méditations. Un roman. Des études sociales et un précis d'éducation, il ne se pencha qu'avec réticence sur la fabrication des icônes, la peinture, la statuaire, ne relevant en elles, et dans l'architecture, que l'ambivalence dont Walter Benjamin saura nous instruire : il n'est pas de témoignage de la civilisation qui ne soit celui de sa décadence.
Verdict sans appel Nous survivons parmi des ruines.


JUAN JOSE SAER
Grande fugue

Il est, à peu de chose près, dans un après-midi pluvieux du début d'avril, cinq heures et demie: Nula et Gutiérrez traversent, en diagonale, un petit champ dégagé, presque quadrangulaire, fermé du côté supérieur, extrémité vers laquelle ils se dirigent, par une broussaille clairsemée de cassiers derrière lesquels, encore invisible pour eux, coule la rivière.
Le ciel, la terre, l'air et la végétation sont gris, non pas de la teinte acier que le froid leur donne en mai ou en juin, mais avec la porosité tiède et verdoyante des premières pluies d'automne qui ne suffisent pas, dans la région, pour abolir l'été insistant et démesuré : les deux hommes qui marchent, ni lents ni rapides, l'un à peu de distance derrière l'autre, portent encore des vêtements légers. Gutiérrez, qui va devant, porte une veste imperméable d'un jaune violent et Nula, qui hésite avec préoccupation à chaque pas pour savoir où il posera le pied, un blouson rouge d'un tissu soyeux que dans son jargon familial (c'est un cadeau de sa mère), et en raison de son aspect lisse et brillant, on appelle par plaisanterie de la toile à parachute. Les deux taches vives, rouge et jaune, qui bougent dans l'espace gris-vert, ressemblent à un collage de papier luisant sur le fond d'une gouache monochrome dont l'air serait la surface la plus diluée et, les nuages, la terre et les arbres, les masses de gris les plus concentrées.


RICARDO PIGLIA
La Ville absente

Je suis pleine d'histoires, je ne peux m'arrêter, les patrouilles contrôlent la ville et les établissements de l'avenue Nueve de Julio sont abandonnés, il faut sortir, traverser, rencontrer Grete Müller qui regarde les agrandissements photographiques des signes gravés sur la carapace des tortues, les formes sont là, les formes de la vie, je les ai vues et maintenant elles sortent de moi, je soustrais les événements de la mémoire vive, la lumière du réel clignote, faible, je suis la chanteuse, celle qui chante, je suis sur le sable, près de la baie, dans le fil de l'eau je peux encore me souvenir des anciennes voix perdues, je suis seule au soleil, personne n'approche, personne ne vient, mais je vais continuer, en face il y a le désert, le soleil sur les pierres calcinées, je me traîne parfois, mais je vais continuer, jusqu'au bord de l'eau, oui.


VINCENT DESCOMBES
CHARLES LARMORE
Dernières nouvelles du Moi

Charles Larmore: "La philosophie du sujet faisait partie de ce grand mouvement de la philosophie moderne qui depuis Descartes voyait dans la théorie de la connaissance son premier souci, à force d'être persuadé que le rapport primordial qu'on entretient au monde comme à soi-même est le rapport d'un sujet connaissant aux objets qu'il veut maîtriser.
Descombes et moi-même sommes unis dans la conviction que la voie du progrès est d'abandonner cette perspective. A notre avis, il s'agit de reconnaître qu'on se trouve déjà engagé dans le monde, par le fait même de croire ou désirer des choses, avant d'accéder à une connaissance quelconque de sa vie mentale. Un peu plus loin, il est vrai, nous tombons en désaccord. Car je suis convaincu, à la différence de Descombes, qu'il y a bien un rapport à soi constitutif du sujet (ou du Moi, comme je préfère dire), seulement qu'il est de nature pratique ou mieux normative, non cognitive. Mais il ne faut pas perdre de vue ce que nous partageons. Nous cherchons chacun à briser l'empire de l'image moderne de l'esprit comme spectateur d'abord de tout ce qui existe, son propre être y compris, et seulement par la suite, sur la base de ses conceptions ou « idées » des choses, s'insérant dans le monde.

 


CESAR AIRA
La preuve

— Tu baises?
Marcia fut tellement surprise qu'elle ne comprit pas la question. Elle regarda autour d'elle tout émue, pour voir qui l'avait posée... Après tout, cette question n'était pas si déplacée que ça. Peut-être même ne pouvait-on s'attendre à autre chose, dans ce labyrinthe de voix et de regards, tout à la fois transparent, léger, sans conséquence, et dense, véloce, un peu sauvage. Mais bon, si l'on commençait à s'attendre à quelque chose...
Trois cents mètres avant la place Flores se déployait, de ce côté-ci de l'avenue, un monde juvénile, figé et mobile, tridimensionnel, qui rendait palpables ses contours et le volume qu'il créait.


CESAR AIRA
Les larmes

Je suis entré dans une autre espèce d'immobilité, si solide que la peur, par inertie, poursuit sa course et m'abandonne, elle s'écoule en s'éloignant de moi. Les larmes aussi. Dans ma soudaine quiétude de statue, j'avance vertigineusement vers l'arrière, je me précipite dans des ovales de pensée d'où irradie un regard sauvage.


CESAR AIRA
anniversaire

"La Voie lactée filait dans la même direction que notre rue."

"Personnellement, j'ai été tenté par l'idée de vivre une bonne fois pour toutes, directement. Mais c'est impossible parce que, pour cela, il faudrait avoir déjà été mort."

 


JEAN-JACQUES DORIO
Je t'rêve

...je rêve du petit scorpion sur le poteau
de la grande case
tout près de mon hamac
chez les indiens panarés du Venezuela


HENRI DROGUET
off

la vague interrompue s'est brisée tout à coup
sur les bollards ou l'écumeux très ancien rivage
où l'arénicole chie
ses contingents idéogrammes


PETER SLOTERDIJK
Tempéraments philosophiques

"Beaucoup de signes avant-coureurs plaident en faveur de l'idée que les générations actuelles traversent une rupture de la forme du monde au moins aussi importante, par sa profondeur et la richesse de ses conséquences, que celle qui a donné le jour, voici deux millénaires et demi, à la philosophie classique. Une étude de cette rupture ancienne pourrait ainsi inspirer la compréhension de la rupture actuelle."


A propos de Foucault:

"Dans ces recherches menées par l'archéologue dionysiaque s'est formée cette synthèse singulière de flamboyance et de rigueur, d'érudition monumentale et de rire éclatant qui, jusqu'à ce jour, n'a cessé de déconcerter l'environnement universitaire et d'enthousiasmer les intelligences parentes. La subversion que Foucault pratique sur le savoir philosophique se trahit notamment dans sa manière de se détourner des jeux de problèmes de la philosophie officielle et dans la détermination avec laquelle il se consacre aux travaux « matériels » : on pourrait presque confondre le Foucault des premiers temps avec un psychologue et un critique littéraire, le Foucault médian et tardif avec un historien de la société et un sexologue."

[...]

Nul n'a mieux compris le principe et l'intention qui présidaient à cette recherche que Gilles Deleuze qui, en forgeant l'heureuse formule de « l'histoire universelle de la contingence » a cerné de manière prégnante ses propres intentions étroitement apparentées à celles de Foucault.



GEORGES PERROS
J'habite près de mon
SILENCE

J'habite près de mon silence
à deux pas du puits et les mots
morts d'amour doutant que je pense
y viennent boire en gros sabots
comme fantômes de l'automne
mais toute la mèche est à vendre
il est tari le puits, tari.


PASCAL QUIGNARD
Les solidarités mystérieuses

Au bord de la falaise il y a un pneu, un buisson jaune, un peu d'algue séchée.
C'est toujours près de lui, près du buisson jaune, qu'elle s'assoit et qu'elle rêve, le soir. Chaque soir, c'est le même rêve : elle rêve qu'elle vit avec lui, elle lui raconte sa journée. Elle lui fait part des événements du jour et lui demande ce qu'il en pense.

*

Mon dernier souvenir d'elle? C'est celui du dernier soir. Mais c'est celui de tous les soirs où il pleuvait. On mange dans la cuisine. La nuit est tombée depuis longtemps derrière la fenêtre. Dehors, il pleut à verse. Elle tient une cigarette ou un verre de vin. Elle boit une gorgée de vin qui l'apaise. Elle se lève. Elle est debout. Elle tient le front posé contre la vitre. Elle a envie de sortir mais il pleut.

 


la littérature contemporaine s'installe dans le numérique