JEAN-PAUL DOLLÉ


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"J’ai aimé l’ami Dollé pour sa belle nature et son «esprit d’enfance» (dixit Bernanos) qui le rendait si souvent solidaire de ceux qui s’indignaient ici ou là. Solidaire et pourtant si solitaire devant la mascarade habituelle des cuistres qui donnent encore des leçons de sagesse aux anciens de «la pensée de 68», du haut de leur magistrature médiatique, lui qui n’avait nullement songé à faire carrière, même pas dans l’enseignement, alors qu’il était un si grand professeur.
(La mort de JP Dollé: Libération, le 14 février 2011 (Mon ami Jean-Paul Dollé, Paul Virilio)


"...Beaugency dans le plus petit territoire du Royaume de France ta maison collée au donjon..." Roland Castro

"Jean-Paul Dollé était Parisien; il avait choisi Beaugency, une belle maison de la Place Saint Firmin, pour y vivre le bonheur de respirer sainement et de profiter des petits plaisirs, des émotions qui nous approchent du bonheur..." Claude Bourdin, Maire de Beaugency


Des textes inédits de Jean-Paul Dollé dans les Chroniques du jeudi
Sur Radio-Univers

 






Rencontres et débats autour du thème de "l'inhabitable", avec la participation de Jean-Paul Dollé, philosophe, enseignant à l'école d'architecture de Paris la Villette.

Crise mondiale et expropriation

26, 27, 28 août 2010

 

http://planeteio.blogspot.com/

 

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« Nulle part mieux que dans l’˝immobilier˝ ne se montre cette transmutation métaphysique qui transforme la chose en ˝produit˝. En effet, pour que l’immobilier devienne une activité hautement rentable, il faut qu’au préalable se modif...ie radicalement la conception que les mortels se font de l’essence de l’espace et changent en conséquence leur manière d’habiter sur terre et de construire leur habitat. »

Le philosophe Jean-Paul Dollé, professeur à l’école d’architecture de Paris-la Villette, propose une approche originale de la crise économique mondiale survenue en 2009.

Ce n’est pas par hasard, que cette crise historique trouve son origine dans les conditions d’accès à la propriété foncière de la population pauvre de l’État le plus puissant du monde capitaliste. Ce n’est pas un hasard non plus si ce sont des familles noires, celles des descendants d’esclaves, qui ont les premières subi les effets des subprimes et ont dû, dans de très nombreux cas, abandonner leur logement. La question de la propriété, et en premier lieu celle de la maison cristallise en effet plusieurs déterminations très puissantes, spécifiques à la fois à l’histoire du capitalisme et à celle de son développement américain particulier : quand la réappropriation du corps permet historiquement de s’arracher au servage dans les sociétés traditionnelles d’Europe, la propriété de sa maison constitue quant à elle le premier rempart contre la violence de la société de la conquête américaine. Les esclaves, massivement « importés » d’Afrique pour les besoins de la culture et de l’industrie, ne disposent quant à eux ni de la propriété du corps ni, a fortiori, de celle du logement. C’est chez eux, et chez leurs descendants actuels, que l’idéal capitaliste de propriété trouve son expression la plus urgente. Seul le système à haut risque des subprimes, habilement déguisé, pouvait permettre à ces populations pauvres d’accéder à la propriété. Ils furent les premiers à pâtir de l’éclatement de la formidable « bulle » provoquée par lui.





Editions Lignes

JEAN-PAUL DOLLE
L'inhabitable capital
(2010)

Le capitalisme, structurellement, produit l’inhabitable. Ce que révèle la crise des subprimes, c’est l'impossibilité pour le capitalisme de ménager pour les hommes le lieu de l’habiter. Fondé, au temps de l'accumulation primitive du capital, sur l'expropriation des paysans qui ménagent les sites et dessinent le paysage, le capitalisme, par et dans son développement même, exproprie la terre entiere des lieux de l’habiter. À son terme, la logique de la globalisation - l'extension à la terre entière du marché de la marchandise qui se substitue au monde où les hommes séjournent auprès des choses - exproprie l’habitation même. Le capitalisme, arrivé à son stade présent de financiarisation généralisée, ne
se contente pas d’exploiter le prolétariat mondial par l’extension de la plus-value, d’opprimer et de mettre en servitude des millions de nouveaux esclaves de la mondialisation, il s’attaque maintenant à l’existence même de l’humanité privée
désormais de l’habitation, c’est-à-dire confrontée à la disparition du monde en proie à l’im-monde.


 

JEAN-PAUL DOLLE
La joie des barricades
(2009)

"La démocratie, qui revendique la liberté comme le droit fondamental, peut aboutir paradoxalement au refus de la politique, si les pratiques et les institutions que cette politique met en œuvre bafouent la volonté du peuple d'exister d'abord comme sujet digne à ses yeux et aux yeux des autres. Si le jeu politique détruit ce sentiment de dignité que l'on se doit à soi-même et que les autres vous doivent, la politique, c'est-à-dire selon Hannah Arendt ce que les hommes donnent à voir quand ils décident d'agir en commun, se transforme au mieux en simulacre grotesque, au pire en tyrannie. Il n'est alors nullement « irrationnel » que des citoyens libres décident de se retirer de ce jeu dégradant et de confier pour un certain temps, à quelqu'un digne de respect, la tâche de refonder la Loi fondamentale, celle-là même qui permet l'existence du politique dans sa fonction symbolique de producteur de lien entre les hommes."


"La démocratie n'est pas une procédure mais une pratique, un exercice effectif de liberté, un arrachement à la servitude. Prendre la parole c'est prendre la rue, occuper son lieu, reprendre possession de soi-même, après avoir expulsé, exproprié les accapareurs de discours et de lieux. La fête démocratique se célèbre une fois la victoire assurée."

"C'est bien ce que craignent au plus haut point les vainqueurs de Juin (68) : que vienne de nouveau à exister un espace public, c'est-à-dire une circulation et un partage de paroles qui incitent à des actions communes en vue de promouvoir un bien commun, autrement dit un espace politique.
En effet la politique, depuis que la langue grecque en a inventé le mot et la chose, est indissociablement invention d'un langage et construction d'un lieu qui rendent possible que des hommes vivent ensemble. Ce lieu et ce langage - ce lieu-langage - ne furent jamais plus présents qu'en Mai.

 


Photo prise sur le blog de la Librairie l'Eternel Retour à Paris

Kostas Axelos, sa compagne et Jean Paul Dollé en mars 2009

"Chacun de nous est inséparable de cela même dont il est séparé : l'autre parlant".
Jean-Toussaint Desanti.

Cité par JP Dollé dans L'inhabitable capital

"Cette implosion de la politique est le socle à partir duquel il (Sarkosy) peut imposer, sans trop de troubles, l’intégration complète de la société française au marché mondial. Mais, paradoxalement - en apparence
seulement -, cet effacement-disparition d’une politique nationale indépendante doit être compensée par une exaltation niationaliste, voire chauvine. La France ainsi promue n’est pas une entité politique regroupant des citoyens égaux, mais un pays où vivent des nationaux, nourris de la même histoire, observant les mêmes coutumes et partageant les mêmes croyances. C’est la France des "entre nous", excluant les étrangers, ou, à tout
le moins, s’en méfiant. On sait à quel point cette idéologie de "l’entre nous" est porteuse. Il n’est, pour s’en convaincre, que d ’étudier une carte de l’implantation des zones de résidences et la stratégie des habitants-propriétaires et locataires réunis pour constituer le milieu le plus homogène possible - en termes
de statut social, de revenus etc.- et le protéger contre toute intrusion venue du dehors; la tentation du renfermement sur soi commence dans l’habitat, avant de se formuler en mot d’ordre
"La France, tu l’aimes ou tu la quittes""

 

JP Dollé. Mars 2008


JEAN-PAUL DOLLE
PHILIPPE JONATHAN
Conversation sur la Chine entre un philosophe et un architecte
(2007)

Jean-Paul Dollé : Pour reprendre cette question de l'œuvre en architecture, j'ai eu l'occasion de relire il y a très peu de temps l'éloge funèbre fait par Malraux lors des funérailles nationales de Le Corbusier, un très, très beau discours.
Il exalte, à juste titre, l'architecture comme amitié au monde, comme amitié vis-à-vis du monde, dans son sens poétique le plus fondateur du terme: «Habiter en poète», comme le dit Holderlin.
Pour reprendre aussi le vocabulaire de Hannah Arendt, l'architecture comme souci du monde - qu'elle oppose perpétuellement au souci de la vie, caractéristique de la période du libéralisme, pas celui du néolibéralisme économique, mais le libéralisme comme doctrine politique très respectable, qui a eu ses lettres de noblesse.
Or le problème de nos sociétés, me semble-t- il, en Europe et aux Etats-Unis, c'est qu'il y a eu une hypertrophie du souci de la vie - avec un désintérêt croissant du souci du monde - qui prend la forme en ce moment de ce qu'on appelle, à mon avis improprement, l'individualisme. La vie, toute vie est respectable, bien entendu, mais, quand elle n'est pas reliée à un monde, qu'est-ce-qu'elle est? Une vie-survie biologique, une vie de besoin et de désir?


Mais c'est précisément cette modernité, gage et signe pour la pensée démocratique libérale dominante, qui peut faire éclater la crise du régime, en rompant le fragile équilibre sur lequel le régime chinois repose. Mais, si cette possibilité devient réalité, loin de confirmer les analyses présentes du monde occidental sur la nature du régime chinois, de ses tares originelles, à savoir son origine communiste, elle lui interdisant de se réformer même s'il copie la technologie des pays développés démocratiques, elle signera bien plutôt l'entrée de la Chine dans l'ère du nihilisme planétaire. La force du capitalisme financier aura détruit la force de résistance représentée par la pensée chinoise millénaire, sans pour autant apporter aux Chinois une quelconque libération démocratique, mais au contraire en ajoutant aux méfaits d'un totalitarisme vieillissant le désastre programmé d'une destruction - annihilation de toute symbolique. C'est ce qui se joue de capital en ce moment historique. De l'issue de la bataille dépend pour une bonne part le destin de la planète: ouverture vers un possible ou enfermement, pour une durée indéterminée, dans la reproduction indéfinie de la soumission à la violence illimitée de l'essence de la technique et à la dictature des marchés financiers qui plient le monde à leur loi et tentent de briser les subjectivités non encore disciplinarisées, rétives au spectacle des marchandises et insensibles à la jouissance de leur consommation.

 

JEAN-PAUL DOLLE
Le territoire du rien (2005)

Deux séries de questions - qui sont évidemment en rapport les unes avec les autres mais qui sont distinctes et relèvent de registres différents - peuvent à cet égard être posées. Première série de questions. L'interdit posé après la Deuxième Guerre mondiale, le "Plus jamais ça", est-il en train d’être levé et pourquoi ? Deuxième série de questions. Le vainqueur du nazisme - et du communisme totalitaire -, le libéralisme économico- politique, la postmodernité hypercapitaliste, ne produisent-ils pas des formes nouvelles du nihilisme où se déploie à nouveau une culture de mort ? Retour du refoulé nazi-fascite d'une art ; et métamorphose du nihilisme radical exterminateur et génocidaire par extermination du désir se changeant en désir de rien, d'autre part.
Pour essayer de répondre à ces deux séries de questions il convient d'abord de formuler correctement la question, c’est-à-dire, en l'occurrence, de bien délimiter le champ dans lequel ces questions trouvent leur pertinence. Il semble que ce soit du côté des pathologies de l’expérience du temps qu'il faille porter le regard : pathologie du rapport au passé qui se manifeste dans le recours au tout patrimonial ; pathologie par rapport au présent avec l'apparition et le développement du narcissisme de masse.

Editions Lignes


" Socialisme ou barbarie », proclamait à une époque une revue qui inspira le bouillonnement intellectuel des années 1960, arma les militants d'une extrême gauche antistalinienne, futurs animateurs de Mai 1968, et élabora avec Cornelius Castoriadis, Claude Lefort et ]ean-François Lyotard les principes d'une pensée antitotalitaire libertaire. Aujourd’hui ce courant apparemment totalement asséché, resurgit là où on ne l'attend pas ; dans
le patient décryptage des mécanismes de séduction, d’hallucination, de sidération que mettent en place les stratégies de domination marchande."



JEAN-PAUL DOLLE
Métropolitique
(2002)

Ce qui est glorifié par les urbanistes modernistes comme étant une nouvelle pensée en réseau, qui remplacerait les anciennes déterminations typologiques de la ville, c'est tout simplement l'effacement de la question de l'habiter. Car jamais un corps humain, pas plus que tout autre corps vivant d'ailleurs, n'a habité un réseau. La « pensée » du réseau, c'est l'idéologie de l'exil de la ville dans la mégapole, la nouvelle forme que prend une politique du contrôle des corps : version « soft » de ce qui, dans des temps plus cruels mais qui peuvent revenir, a déjà été mis en oeuvre en vue de leur annulation et de leur extermination.
L'absence de lieux pour habiter précède souvent l'absence tout court. Expulser, effacer, détruire : le XXè siècle a tragiquement démontré que cette « logique » pouvait fonctionner.

 


Le célibataire - corps qui ne partage pas le même espace avec un autre corps ayant un rapport sexué avec lui - devient le paradigme de la nouvelle civilisation de l'auto : le soi-même clos sur lui-même. Auto-mobile, bien sûr, vainqueur et maître de la mobilité ; auto-défense contre les agressions de tous les autres, auto-route (y compris de l'information) qui ne relie qu'à une autre auto-route.
Les auto-mobilistes s'agglomèrent, un + un + un, en tant que célibataires dans des « objets » architecturés, bâtiments célibataires, non reliés, exhibant leur auto-suffisance. La ville ne peut résister à pareil traitement : elle n'est pas faite de célibataires ni faite pour les célibataires, mais pour les combinaisons, les rapports, les échanges.
Or, nous constatons tous les jours que les mégapoles deviennent de vastes zones célibataires, non seulement parce que de plus en plus de célibataires y vivent (célibataires « uniques » ou familles monoparentales), mais surtout parce que n'y prolifèrent plus que des bâtiments célibataires - espaces marchands et « espaces de vie » -, comme si la vie pouvait s'enclore dans des espaces célibataires, posés sans aucun lien les uns avec les autres, comme si l'absence de l'autre devait être intégrée dans le nouveau paysage urbain ! La phobie du contact corporel trouve sa plus parfaite illustration dans l'engouement pour le virtuel. Tant d'ironie involontaire ravit ! Les technocrates et autres artistes des images et des villes virtuelles n'apprécient pas avec tout l'humour souhaitable tout le sel de leur situation : être le symptôme de la crise des rapports sexuels de la fin du patriarcat, alors qu'ils se pensent à l'avant-garde d'une révolution informatique.
Comment habiter ce devenir virtuel du monde ? Et qui l'habite ? À quoi aboutit pour l'instant la dominance de l'économie monde ? À des éclats de corps, des corps morcelés, des parties de corps - de la tête, du sexe, des muscles, du corps en forme, tel que les stakhanovistes du jogging, du culturisme ou du sexologique en imposent la norme. Ces corps performants, engagés dans le monde du calcul, ne peuvent laisser aucune place à ceux qui ne se connectent pas aux aires et aux raisons de la communication.
Architecture de l'isolat, façades de verre, qui reflètent la distance incommensurable séparant ceux qui voient des autres qui les regardent, sans pouvoir les toucher.
Être intouchable : fantasme ultime de l'asexué. La distance n'est jamais assez grande entre deux. À la limite, il ne faudrait pas de deux, mais de l'un, partout, dans un espace indifférencié. De la machine célibataire à l'écran, le mouvement de déréalisation et de décorporisation est nécessaire pour que ne revienne pas sous forme d'angoisse la présence obsédante du corps déchu de l'homo patriarcal.
Plutôt la dispersion - lotissements proliférants, multiplication d'alvéoles, de studios, de hauts murs, de systèmes de protection, de privatisation de quartiers, de « villas » protégées, de clubs réservés, etc. - que la rencontre et le rassemblement. La rue, la place font peur. Trop de corps étrangers, d'odeurs, trop de sueur, de coude à coude, d'effleurements, d'accostages, de regards : trop d'Autre(s). L'homme craint d'être bafoué, déchu ; la femme, d'être agressée, parce qu'elle renvoie à l'homme l'image de sa déchéance. La ville est vieille, sale ; obsolète ; non rentable. Vivent les suburbs!
Un + un + un ; identique ; du même.


Quand les municipalités sont dirigées par des militants ouvriers, l'essentiel de l'effort consacré aux quartiers populaires des villes ou aux banlieues, où vivent les travailleurs, porte sur le logement des familles et sur les équipements sportifs, scolaires et sanitaires - ce qui est parfaitement justifié, mais ne remet absolument pas en cause (mais au contraire exalte) le modèle de la famille patriarcale. Le meilleur de ce qui a été fait du point de vue urbanistico­architectural, en particulier les cités-jardins, participent de cette problématique.
Mais, du fait même du développement capitaliste, ce temps est révolu - le travailleur salarié se faisant rare. Le travailleur est une figure déchue, remplacée, quand on est du mauvais côté, par celle du chômeur, de l'émigré, de l'exclu, et quand on est du bon, par celle du « gagneur », du « tueur »- trader ou bête politique.
Font ainsi retour les images archaïques de la horde primitive : le père-ancêtre, possesseur de toutes les femelles, et la lutte acharnée des fils, ligués pour prendre sa place. Quand toute la « communication » des entreprises et de la classe politico-médiatique des pays les plus riches ressasse perpétuellement le thème obsédant de la guerre économique, qu'elle exalte les vertus héroïques des capitaines d'industrie et des meneurs d'hommes - modèles des vrais hommes -, on ne voit pas quelles raisons empêcheraient ceux qui ne sont pas ou plus en situation d'espérer se couvrir de gloire sur les champs de bataille de l'économie planétaire, ou sur les écrans noirs du spectacle généralisé, de se trouver des compensations à leurs blessures narcissiques. La religion et l'exaltation communautaire ethnique restent, ou redeviennent, les seules armes - qui s'avèrent jusqu'ici être les plus efficaces - pour tous ceux qui sont ou qui se considèrent comme des laissés pour compte, des perdants dans la guerre truquée des performances économiques et des images médiatiques.


Car aujourd'hui la philosophie politique, comme elle le fait depuis sa naissance avec la polis, consiste à décloisonner, à désagréger, à tenir chacun comme valant n'importe qui. Mais, à la différence de la démocratie athénienne, communauté des maîtres, égaux dans la maîtrise, la démocratie ne peut plus, on l'a vu, s'appuyer sur la philia, amitié entre des hommes sûrs de leur identité et de leur valeur, dans un système symbolique patriarcal. La ville démocratique d'aujourd'hui ne peut faire l'impasse sur la prise en compte politique de la différence des sexes. Le mouvement démocratique doit en tenir compte. Baudelaire et Freud sont passés par là, et les sujets femmes revendiquent droit de cité. Leurs revendications, leur invention d'une énergie capable de remplacer l'amitié comme ciment d'une communauté d'êtres libres, ouvrent une perspective de sortie du patriarcat. Cette énergie ne peut être que l'amour, en tant que nouvelle philosophie politique érotique capable d'instituer ce que Bataille nomme la « communauté des amants ».
On entend déjà s'esclaffer les experts, les politiques réalistes, les philosophes sérieux - sans parler des économistes compétents - : « Quoi ! l'amour ! Pour connaître, fabriquer, aménager la cité, organiser les flux de capitaux, de marchandises, de populations, mettre de l'ordre dans le monde des mégapoles d'après la chute du mur de Berlin et des nouvelles menaces intégristes ! Et penser ! »
J. P. Vernant nous rappelle ici le mythe d'Hésiode : « Du chaos, naissent la lumière, le ciel, puis la terre, désunis. Ces naissances successives s'opèrent par ségrégation - au contraire de ce qui lie le mâle et la femelle, eros, principe qui rapproche les opposés et les lie ensemble. Tant qu'eros n'intervient pas encore, la genesis ("naissance ") se fait par séparation d'éléments d'abord unis et confondus. »
La ville, c'est-à-dire le devenir espace de la philosophie démocratique, ce ne peut être aujourd'hui - encore plus qu'hier et à une tout autre échelle - que ce principe qui rapproche les opposés. Autrement dit, la philosophie politique, à l'âge du patriarcat en crise, ne peut être qu'une politique érotique : c'est-à-dire l'institution d'une communauté d'êtres humains libres, sexués, et égaux dans leur irréductible différence sexuelle. Cela n'a évidemment rien à voir avec une quelconque acceptation d'un on ne sait quel droit à la différence - principe de toute ségrégation. Il s'agit, au contraire, de revendiquer un commun qui intègre l'existence des différences, parce qu'il y a mise en commun d'un désir de liaison. Et il n'existe pas d'autre commun que le désir de liaison entre ce qui s'oppose.

Soyons clairs : cette communauté des égaux dans la différence, ce communisme érotique, ce cosmos-politisme d'après le patriarcat n'exclut évidemment pas l'homosexualité (masculine ou féminine) ; elle prend simplement acte de l'impossibilité de réduire la philosophie politique à la philia, et constate l'impasse du repli identitaire ghétoïque. Non pas la Sodome et Gomorrhe de Proust reléguée dans la clandestinité, mais la Sodome et Gomorrhe du Paris d'Henry Miller, de Jean Genêt, des surréalistes, et, après-guerre, celle de l'existentialisme, de Guy Debord, du jazz et des écrivains noirs américains.


A l'ère des mégapoles et de la mondialisation, la question qui se pose à chacun, qu'il soit sujet, collectivité locale, ville ou nation, est celle-ci : par où s'échapper dans l'Autre ? Comment accueillir l'étranger en soi ? En faisant circuler l'un dans l'autre, en devenant l'Autre, l'étranger, le minoritaire - et non en l'incluant dans un même, la communauté de « souche », c'est-à-dire les exclus de toutes sortes d'identification.
La politique consiste à construire la scène de cette translation. Dans les mégapoles, ce sont les étrangers, en exil de la ville, qui peuvent aider le mieux à se décentrer de l'identité monomaniaque. Haine projection ou circulation amour ? Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes face à cette alternative.


JEAN-PAUL DOLLE
L'ordinaire n'existait plus
(2001)

Le temps s'évanouit. On l'a retrouvée. Quoi ? L'Éternité.
C'est cela Paris, en Mai 68.
Rimbaud, bien sûr ! La ville se transformait, se rimbaldisait, comme l'avait toujours su le poète. Les gens n'étaient pas soudain devenus des poètes, comme certains démagogues d'assemblées générales le proclamaient pour se constituer une clientèle, mais les rues, les places, les trottoirs se métamorphosaient en opéras fabuleux où les êtres revendiquaient comme un dû plusieurs autres vies, ici.
L'ordinaire n'existait plus.
Une ville où, tout naturellement, le quotidien s'illumine, je t'assure, Béatrice, c'est une expérience que n'ont jamais oubliée tous ceux qui ont eu le bonheur sans borne de la vivre.


JEAN-PAUL DOLLE
L'insoumis
Vies et légendes de Pierre Goldman (1997)

"Faire la révolution ce n'est pas faire groupe c'est inventer une amitié, un amour, trouer le temps, l'abolir."

 


JEAN-PAUL DOLLE
Fureurs de ville
(1990)

C est dans les villes, comme quelquefois dans les vastes paysages déserts et vierges d'avant l'homme, que se voit l'autre monde, celui où la musique s'achève, où l'artiste entre en sommeil et une autre espèce prend possession des places et des rues. L'affairement de l'échange généralisé brasse l'infini de ce qui circule. Ce qui circule dans la ville ce ne sont pas seulement des hommes et des marchandises, placés en des points définis de l'échange, mais la circulation elle-même.

Les villes naissent et vivent quand elles font d'un site un évènement, d'une géographie une histoire.

Quand l'avenir est impensable, la table dégarnie et les adultes muets, il vaut mieux prendre les mots en patience et le quotidien en flagrant délit de poésie.

 


Quelque lieu qu'on habite, c'est toujours au plus près de sa mémoire d'enfant, cette mémoire imprégnée des trois éléments qui façonnent tout homme à ses origines, l'eau, l'air et le feu.

Là encore, l'aporie surgit, insoluble. Oui, s'abstraire de la fixation au territoire, dépasser l'horizon, se confronter à l'invisible, mais amarré à un lieu, à une forme, qui permettent l'envol et l'infini de la parole. Citoyen du monde, parce que citoyen d'une ville, amoureux du droit et de l'abstraction, parce que familier du quotidien et affamé de sensations. En somme, sauvegarder les deux éléments de toute connaissance : " Une intuition sans concept est aveugle, un concept sans intuition est vide. " Est-ce possible? Rien ne permet ni d'affirmer ni de contester que soit fatale et indépassable l'alternative : idolâtre et élitiste parce que amoureux de la figure, de l'aspect, du lieu, ou abstrait, démocrate et juste, parce que rempli de saine colère contre le visible, ses charmes et ses sortilèges.
Faut-il pour se sentir amoureux, solidaire du genre humain, rester myope et aveugle et, comme Jean-Paul Sartre, protester contre toutes les injustices sauf celle qui consiste à habiter Sarcelles? Ou bien, pour apprécier les charmes de la ville baudelairienne, s'enchanter de sa propre singularité, et mépriser la vulgarité de la foule moutonnière et démocratique? Le talent ou la démocratie, en finira-t-on jamais avec cette aporie?

Le plaisir qu'il y ait de l'autre, serait-ce cela l'essence de la civilisation urbaine?

Jules Ferry a institué l'école obligatoire, gratuite, laïque comme l'intelligible de la démocratie, il faut aujourd'hui instituer la ville comme son sensible et son imaginaire


JEAN-PAUL DOLLE
Monsieur le Président, il faut que je vous dise...
(1983)

"Mais pourquoi faut-il que la gauche réussisse ses enterrements, ses commémorations et qu'elle soit inhibée par le présent dans lequel elle se déploie et sur lequel elle doit agir?"

"Quand je collaborais à un journal, Tout, de tendance comme on disait mao-spontex - c'était à l'époque de la grande vogue du Petit Livre rouge - nous avions titré à la Une : « Le président Mao a dit : "Démerdez-vous". » Evidemment, je n'aurais pas l'impudence ni le mauvais goût de vous conseiller de faire comprendre à vos concitoyens que, hormis la défense inébranlable de quelques principes fondamentaux de vérité, de justice et de solidatité, le seul message de la gauche, c'est précisément : « Démerdez-vous. » Encore que, en proclamant ce mot d'ordre, vous ne seriez pas en si mauvaise compagnie: juste à côté d'Eugène Pottier, l'auteur de L'Internationale , "Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes."

"Car à la fin des fins, qu'est-ce qu'ils veulent ? Une république autoritaire, dont les beaufs racistes seraient les parangons? Un Etat fort, hérissé de blockhaus et de herses pour la sauvegarde des riches, passage assuré vers une dictature populiste, qu'elle soit dite populaire ou nationale, tendance bon Français? "


" Il n'est pas du tout sûr qu'il existe du social, une espèce de terre meuble placée là de toute éternité, que les citoyens n'auraient qu'à labourer. Les sociologues, les pédagogues, les réformateurs devraient aller de temps à autre dans les hôpitaux psychiatriques. Ils se rendraient compte qu'ils peuvent eux aussi devenir schizophrènes, se couper de la réalité parce qu'elle fait trop mal; qu'ils peuvent eux aussi choisir de devenir mutiques parce que la parole tue, préférer la débilité parce qu'elle permet de se réfugier dans un asile, dès lors que les universités et les églises ne sont plus des abris contre la violence de l'Histoire."

"En fait, ce qu'il faut admettre en démocratie, c'est qu'il n'y a pas d'absolu, pas de vérité révélée, pas de certitude inébranlable, de futur garanti, de finalité claire, de but exclusif et de préceptes univoques.
Cette conception démocratique du monde intègre l'incertain, l'aléatoire, le fragmentaire, le disparate, l'errance et l'aventure. C'est le roman, comme l'a très bien montré Milan Kundera. Le roman, fait-il remarquer, est un genre littéraire inventé en Europe par Cervantes, quand il lance son don Quichotte contre les moulins, au nom d'un autre monde que le monde de la réalité. Dans le roman, il n'y a pas de solution, de savoir définitif, de recettes pour conduire sa vie. Tout est équivoque, les êtres humains, les situations, les sentiments, les perceptions, les sensations, les connaissances. Le roman n'a pas de fin, car rien n'est jamais fini; personne ne trouve le Graal ou la pierre philosophale, tout est bâti sur du sable, sur de la fiction. Le roman est une éthique de la connaissance qui se donne pour but de transcrire le plus honnêtement possible l'être, dans toutes ses richesses, ses contradictions, sa perpétuelle gestation. Le roman exclut le dogmatisme, le fanatisme, la terreur et le pouvoir absolu. C'est pourquoi tous les pouvoirs absolus veulent le tuer."

"Il est des jours plombés, des mois pluvieux où tout se ressemble et suscite la lancinante experience de l'agonie molle, la haine de soi et des autres et où la fatigue fait gonfler vos varices et vous rend impuissant. Il y a des jours, des mois, quelquefois des années, où l'insipide de la survie, les notes à payer, le travail à bâcler, la vue du sang, du feu et l'immense étalage de la bêtise à la Une des journaux découragent.
Il y a des tas de jours, de mois, d'années où le temps ne signifie rien. Le temps passe, il ne repasse pas. Tout simplement, la vie se retranche.     
Ah oui, Monsieur le Président, il faut être héroïque pour garder en soi la petite lueur, la misérable espérance, l'insistante exigence, l'endurant désir de démocratie. Rester démocrate... la grande solitude du coureur de fond!"


JEAN-PAUL DOLLE
Véra Sempère
(1983)

L'air sentait le chou dans les petites rues noires où les maisons sales comme la neige des villes se chevauchaient l'une l'autre.
Schulz gardait le porche de l'ambassade, il l'avait toujours fait et le ferait toujours. Portier de l'ambassade, idée pure de la diplomatie, Schulz ouvrait la porte, fermait la porte. Il était présent et Pierre Dasin s'en trouvait rassuré. Pendant dix ans, Pierre s'était passionnément voulu révolutionnaire professionnel ; dix ans de vie de bravache et d'illusions. Puis plus rien. Il avait décidé alors de survivre dans la diplomatie puisqu'elle incarnait la forme la plus parfaite de la dérision. Il avait une situation, maintenant. Dans son bureau, souvent, il riait tout seul. Surtout au téléphone. Il prenait l'écouteur. Les mots se distordaient, la politique se disloquait, les continents s'affaissaient dans les intrigues de ses petits camarades de la carrière.


JEAN-PAUL DOLLE
Danser maintenant
(1981)

"Le jazz est à la nouveauté du Nouveau Monde ce qu'est la poésie à la philosophie présocratique: l'avant pas encore pensé, le plus haut à penser"

"Écouteurs fascinés, que faire encore, si ce n'est écouter pour entendre le flux du monde, son rythme ? La musique flue, va, vient, enveloppe et se retire. L'essentiel se manifeste en ses accords. Le tiers temps, celui de l'inaccordé, qui se poste en dehors de l'audition, bute sur le rien de l'inessentiel.
Il fut un temps où le savoir des sons rencontrait celui des mesures et des chiffres. De lui s'engendrait le désir et la capacité de s'alimenter à l'harmonie du monde pour le transcrire dans l'alchimie fantasque des passions humaines. Qui était bon musicien était bon pédagogue, c'est-à-dire orateur, homme à la voix d'or qui instituait dans la cité le chiffre élu de la concorde, de l'ambition et du plaisir de la cause commune. A bon entendeur, cité heureuse ; la flûte charmait les serpents et toutes les sales envies reptiles du cœur humain. D'un cosmos un ordre, d'une harmonie une altérité, d'un son un législateur.
Eh bien, le blues résonne comme la nostalgie de l'assonance; noire, cette voix de la communion... Nous autres Européens, nous pouvons exhiber nos opéras ; l'histoire chantée de nos désenchantements."


JEAN-PAUL DOLLE
Haine de la pensée
(1978)

Comment se fait-il que la question de l'essence, de l'origine — et nous verrons que la dialectique matérialiste substitue à la question de l'origine celle du moment — se trouve requise, à savoir que le capitalisme, ce n'est peut-être pas du tout ce qu'il se prétend être. La question qu'il faudrait se poser serait la suivante : sommes-nous les effets ou les agents du capitalisme? Car si nous ne savons pas ce que nous sommes, comment pouvons-nous un jour espérer être autre chose. Ce n'est peut-être pas du tout le capitalisme qui nous meut, mais ce qui nous meut qui a fait que le capitalisme a été rendu possible. Le capitalisme c'est peut-être le symptôme de ce qui nous meut. Ce qui nous meut qu'est-ce qui a fait que ça nous a mu, nous qui savons que cela n'a pas mû l'Autre ? L'Autre, c'est-à- dire la non-Europe. Enfin comment se fait-il que ce qui nous meut engendra le capitalisme qui à son tour n'a d'autre destin que l'impérialisme, c'est-à-dire que ce qui nous meut, nous les Blancs, cela veut être hégémonique et totalitaire ?


Il s'agit maintenant de s'approcher de ce qu'est la méditation. C'est chez un autre poète : René Char que j'ouvrirai cette dernière parole à partir d'un texte tiré du Partage formel et qui dit la chose suivante : « Poésie et Vérité, comme nous le savons, sont synonymes. »
Il faut essayer de comprendre pourquoi il est de l'essence de la poésie qu'elle soit synonyme de la Vérité et pourquoi, comme le dit Hôlderlin, il y a encore un lieu en « ce temps de détresse » pour que la Vérité ne soit pas haïe. Pourquoi la poésie sauve la Vérité ?


JEAN-PAUL DOLLE
L'odeur de la France
(1977)

Longtemps je fus un arpenteur des banlieues rouges, vendeur de "L'Huma" et goûteur de blanc sec. J'étais militant révolutionnaire dans les faubourgs de la Babylone moderne. J'habite maintenant Beaugency dans la lumière de la Loire. Mais je demeure un "penseur" de zinc, un vagabond des terrains vagues...
....J'aime les libertaires : Villon et Babeuf, Rimbaud et bernanos, et les Bretons entêtés de leur liberté.Et puis il y avait la terre d'où on a expulsé les prolétaires, les sans feu ni lieu, les sans forêts, les sans vallons.


JEAN-PAUL DOLLE
Le Myope
(1975)

Moi j'avais l'histoire de ma géographie : elle m'avait épinglé parce que j'étais habité par ma terre. Mes origines sociales, mon mode de vie, mes études au lycée s'étaient unies pour me la faire oublier, au point que j'en étais devenu myope; je n'avais plus nul intérêt ou envie de regarder ce qui insultait ce que je savais bien, au fond de moi, avoir été mon monde natal et suffisant. Je l'avais redécouverte, malgré mes lunettes, dans ses exacts contours, en me fondant dans le corps imposant de mes camarades, aussi lent dans ses enjambées et puissant des naseaux que l'homme à sa charrue qui cogne aux mottes grasses en compagnie de son cheval nourricier.

[...]

Moi je ne croyais qu'aux infirmières de l'hôpital Saint-Antoine et aux vraies personnes qu'on rencontrait dans les cellules, en banlieue. Certes j'avais besoin de livres et de philosophie mais je jugeais indigne que des gens fassent métier de connaître ou d'écrire. Je méditais moi aussi et pourtant je ne savais pas comment me tenir avec les intellectuels car je trouvais comique et indécent que les mots ou les concepts fussent autre chose que les irruptions violentes d'un corps qui souffre ou qui rend grâce.



JEAN-PAUL DOLLE
Voie d'accès au plaisir
(La métaphysique)
(1974)

"Le langage n'exprime pas une pensée sous forme de mots, notions, concepts, il prête forme à la mise en présence. La question n'est pas : quelle présence est pensée par tel mot, tel concept, mais quelle présence s'approche ou s'annonce à nous par le langage. Le langage ne dit pas les choses, il les abrite. Qu'est-ce qui veut se voir sous le langage, qu'est-ce qui du penser veut se faire penser par la pensée ? "


"Ainsi préparé le plat de base peut varier selon la dextérité acquise dans l'usage du couteau.
Celui-ci constitue l'emblème souverain, la marque suprême de l'individualité de chacun, le signe patent de sa place dans la hiérarchie implacable : novice, vétéran ou bien jeune homme ; adroit ou emporté, coq de village ou taciturne, frondeur ou bon gros, sournois ou franc. Cela se voit d'abord à la configuration du couteau ; il faut avoir au moins six lames, deux grandes pour couper, étaler — on disait beurrer — indistinctement beurre ou saindoux, lard, margarine ou confiture. Deux petites lames à l'utilité plutôt décorative, un tire-bouchon et un ouvre-boîtes. Mais les douze lames sont bien plus recherchées, non point que l'instrument devienne plus efficace sauf à couper les branches, effiler les tiges de toutes sortes, arcs à jouer, cannes à pêche, baguettes pour accélérer le trot des chevaux et accessoirement couper le papier des livres illustrés, mais il manifeste avec éclat la supériorité du possesseur qui exhibe son luxe.
De toute façon, six, neuf ou douze lames, l'important est de savoir en jouer, le manipuler correctement. Le croûton bien vertical dans une main, le couteau planté dans l'autre, soutenu entre le pouce et l'index, figé comme une lance, d'un geste lent et ample, découper en fines lamelles concentriques, autant de portions de pain, exactement proportionnelles à la densité d'aliments — saucissons, fromages et autres amuse-gueules — humainement ingur- gitables en une bouchée. Engloutir le tout d'un seul coup, immédiatement après s'enfiler une bonne rasade, un bon « canon ». Déglutir avec force, onction et bruit, relever d'un bref mouvement énergique le menton, se nettoyer les dents avec quelques cure-dents répugnants de saleté, éventuellement roter et laisser tomber d'une voix grave et sentencieuse « c'est toujours ça que les boches n'auront pas ». Cette gymnastique rituelle me fascinait et j'essayais désespérément, non point d'égaler, mais du moins de ne pas faire trop mauvaise figure dans cette communauté de vrais hommes durant cette cérémonie prestigieuse que, dans les villes, on appelle manger. "