De même, dans le cas d'une grande œuvre d'art - et c'est ce qui correspond à la katharsis de la tragédie -, on peut parler d'un affect, indescriptible et spécifique. Encore une fois, misérablement, on peut essayer de le mettre en mots, dire que c'est un mixte de joie et de tristesse, de plaisir et de deuil, d'étonnement sans fin et d'acquiescement... Proust parle quelque part, à propos de la sonate de Vinteuil, de «la pertinence des questions et de l'évidence des réponses». Et c'est vrai, il y a toujours cela dans l'art. Mais ce qui finalement survient comme fin - et dans tous les sens du terme: à la fois finalité, achèvement et terminaison - pour le sujet, pour le spectateur, l'auditeur, le lecteur de l'œuvre d'art, c'est l'affect de la fin du désir. Et je pense que c'est cela le sens de la katharsis: quand nous sortons d'une représentation d'Œdipe roi, ou de Macbeth, du Roi Lear, quand nous sortons d'une audition du Requiem, de la Passion selon saint Matthieu, pour quelques instants au moins nous ne désirons rien et nous vivons l'affect qui accompagne la fin de ce désir. Et le rapport avec la mort, c'est que nous voudrions que cela ne s'arrête jamais; ou que tout s'arrête avec cela, avec ce moment. Et ce n'est pas seulement vrai pour les œuvres que j'ai citées. C'est ce qui vous saisit quand pour la première fois, à Olympie, vous entrez dans la salle du musée où est présenté l'Hermès de Praxitèle, ou au Louvre quand, malgré la cohue, vous pouvez admirer la Victoire de Samothrace, ou un portrait de Clouet, le Titien dont je vous parlais tout à l'heure, ou au Prado Les Ménines, la Vue de Delft à La Haye, Les Régents de l'hospice des vieillards de Hals à Haarlem, La Ronde de nuit à Amsterdam - tout s'arrête. Vous êtes là, devant l'œuvre, vous ne désirez rien. C'est un état extraordinaire ...