CORNELIUS CASTORIADIS


"la lumière sur la mer,
la lumière pieds nus sur la terre et la mer endormies."

Octavio Paz


"...le rire innombrable de la mer grecque est désormais inaudible." Castoriadis

 

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
La création humaine IV
(2011)
Ce qui fait la Grèce, 3
Thucydide, la force et le droit

"La discussion sur le droit a un sens entre égaux mais qu'entre inégaux c'est la force qui prévaut"
C'est la première fois qu'on voit exprimer de façon aussi nue, débarrassée de toute autre considération, ce principe simple, indécomposable : là où il y a des égaux, il y a droit, et là où il n'y en a pas, la force règne."

"Merleau-Ponty, si j'ai bonne mémoire, écrit que le langage, comme le sensible, «empiète» sur le tout, expression à mon avis encore trop faible. Le langage coopère activement à la transformation de cette espèce de chaos informe que sont mes représentations et mes pensées non exprimées en quelque chose qui, même si je ne le transmets pas à un autre, même dans mon monde le plus solipsiste, a une véritable existence pour moi. Ou autrement ce n'est qu'une pure sensation, mais je crois qu'on peut se demander s'il peut y avoir une pure sensation dans l'élaboration de laquelle la formation linguistique de l'individu n'ait pas joué un rôle."

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Histoire et création
Textes philosophiques inédits, 1945-1967 -2009

Ce refus de la spécialisation - plus exactement, du fétichisme de la spécialisation - ne vaut pas seulement pour ce qui est de la théorie. Il vaut autant et peut-être plus encore pour ce qui est de la vie des hommes. La spécialisation, telle qu'elle est pratiquée à un degré croissant actuellement, aboutit à la fois à l'aliénation des individus et à la destruction de la société sous sa forme suprême de société politique. Elle aboutit également à cette absurdité qu'est la politique contemporaine, comme technique de l'universel confiée à une catégorie particulière de spécialistes, qui ne sont spécialistes de rien, sinon de l'asservissement et de l'exploitation des capacités universelles déposées dans la totalité des catégories qui composent la société. Cela devrait également être dit ici, puisque cet ouvrage vise à établir une théorie de l'action, qui n'est jamais qu'action parmi les hommes et pour les hommes.

 


 

 

EDGAR MORIN
CLAUDE LEFORT
CORNELIUS CASTORIADIS
Mai 68 La Brèche
suivi de Vingt ans après
(2008)

"La dissolution des mouvements des années 60 a sonné le début de la nouvelle phase de régression de la vie politique dans les sociétés occidentales, à laquelle nous assistons depuis une quinzaine d'années. Cette régression va de pair avec (est presque synonyme de) un nouveau round de bureaucratisation-privatisation-médiatisation, en même temps que, dans un vocabulaire plus traditionnel, avec un retour en force des tendances politiques autoritaires dans le régime libéral-oligarchique. On a le droit de penser que ces phénomènes sont provisoires ou permanents, qu'ils traduisent un moment particulier de l'évolution de la société moderne ou sont l'expression conjoncturelle de traits insurmontables de la société humaine. Ce qui n'est pas permis, c'est d'oublier que c'est grâce à et moyennant ce type de mobilisation collective représenté par les mouvements des années 60 que l'histoire occidentale est ce qu'elle est et que les sociétés occidentales se trouvent avoir sédimenté les institutions et les caractéristiques qui les rendent tant bien que mal viables et en feront, peut-être, le point de départ et le tremplin d'autre chose." C. Castoriadis (1986)


 


CORNELIUS CASTORIADIS
La création humaineIII
(2008)
Ce qui fait la Grèce 2, La cité et les lois

Le mot de politique est bien entendu extrêmement galvaudé, prostitué même; on lui donne des significations soit trop particulières, soit trop universelles. Pour moi, la seule définition possible - et elle apparaît déjà en Grèce -, c'est celle d'une activité collective qui essaie de se penser elle-même et se donne comme objet, non pas telle ou telle disposition particulière, mais l'institution de la société en tant que telle. En dehors de cela, je vous l'ai dit, on peut avoir des intrigues de cour, des clans, des révoltes, etc., mais on n'a pas de politique au sens fort de ce terme. Quant à savoir si cela coïncide avec la démocratie ... Certainement pas. Il n'y a coïncidence que dans la mesure où l'existence d'une activité politique ainsi définie ouvre la question de ce que doit être l'institution de la société: on sort alors de la pure et simple hétéronomie où l'institution de la société est donnée, que ce soit par révélation, par tradition ou même par démonstration scientifique, pseudo-scientifique bien entendu. En ce sens-là et en ce sens seulement, on peut lier ces deux notions, politique et démocratie.


 

CORNELIUS CASTORIADIS
Fenêtre sur le chaos
(2007)

Nous passons la plupart du temps notre vie à la surface, pris dans les préoccupations, les trivialités, le divertissement. Mais nous savons, ou devons savoir, que nous vivons sur un double abîme, ou chaos, ou sans-fond. L'abîme que nous sommes nous-même, en nous-même et pour nous-même; l'abîme derrière les apparences fragiles, le voile friable du monde organisé et même du monde prétendument expliqué par la science. Abîme, notre propre corps dès qu'il se détraque tant soi peu -le reste du temps aussi, d'ailleurs, mais nous n'y pensons pas; notre inconscient et nos désirs obscurs; le regard de l'autre; la volupté, tenacement aiguë et perpétuellement insaisissable; la mort ; le temps, sur lequel après vingt-cinq siècles de réflexion philosophique nous ne savons toujours rien dire; l'espace aussi, cette incompréhensible nécessité pour tout ce qui est de se confiner dans un ici ou ailleurs; plus généralement, la création / destruction perpétuelle qui est l'être lui-même, création/ destruction non pas seulement des choses particulières, mais des formes elles-mêmes et des lois des choses; abîme, finalement, l'a-sens derrière tout sens, la ruine des significations avec lesquelles nous voulons vêtir l'être, comme leur incessante émergence.


De même, dans le cas d'une grande œuvre d'art - et c'est ce qui correspond à la katharsis de la tragédie -, on peut parler d'un affect, indescriptible et spécifique. Encore une fois, misérablement, on peut essayer de le mettre en mots, dire que c'est un mixte de joie et de tristesse, de plaisir et de deuil, d'étonnement sans fin et d'acquiescement... Proust parle quelque part, à propos de la sonate de Vinteuil, de «la pertinence des questions et de l'évidence des réponses». Et c'est vrai, il y a toujours cela dans l'art. Mais ce qui finalement survient comme fin - et dans tous les sens du terme: à la fois finalité, achèvement et terminaison - pour le sujet, pour le spectateur, l'auditeur, le lecteur de l'œuvre d'art, c'est l'affect de la fin du désir. Et je pense que c'est cela le sens de la katharsis: quand nous sortons d'une représentation d'Œdipe roi, ou de Macbeth, du Roi Lear, quand nous sortons d'une audition du Requiem, de la Passion selon saint Matthieu, pour quelques instants au moins nous ne désirons rien et nous vivons l'affect qui accompagne la fin de ce désir. Et le rapport avec la mort, c'est que nous voudrions que cela ne s'arrête jamais; ou que tout s'arrête avec cela, avec ce moment. Et ce n'est pas seulement vrai pour les œuvres que j'ai citées. C'est ce qui vous saisit quand pour la première fois, à Olympie, vous entrez dans la salle du musée où est présenté l'Hermès de Praxitèle, ou au Louvre quand, malgré la cohue, vous pouvez admirer la Victoire de Samothrace, ou un portrait de Clouet, le Titien dont je vous parlais tout à l'heure, ou au Prado Les Ménines, la Vue de Delft à La Haye, Les Régents de l'hospice des vieillards de Hals à Haarlem, La Ronde de nuit à Amsterdam - tout s'arrête. Vous êtes là, devant l'œuvre, vous ne désirez rien. C'est un état extraordinaire ...


Penser n'est pas sortir de la caverne, ni remplacer l'incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante d'une flamme par la lumière du vrai Soleil. C'est entrer dans le Labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors que l'on aurait pu rester «étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel». C'est se perdre dans des galeries qui n'existent que parce que nous les creusons inlassablement, tourner en rond au fond d'un cul-de-sac dont l'accès s'est refermé derrière nos pas - jusqu'à ce que cette rotation ouvre, inexplicablement, des fissures prtaicables dans la paroi.


L'écrivain - poète, philosophe, ou même historien - ébranle les certitudes instituées, met en question le monde dans et par lequel la société s'était créé une niche, il dévoile l'abîme tout en lui donnant une forme et par le fait même qu'il lui donne une forme. En faisant cela, l'écrivain participe essentiellement à l'instauration de la démocratie - sans laquelle, du reste, il est lui-même impossible et inconcevable.




 

CORNELIUS CASTORIADIS
Une société à la dérive
Entretiens et débats
(1974-1997-2005)

"L"'individualisme"est de l'infantilisme. Dans aucune société que je connaisse, les gens n'ont été autant immergés dans le social qu'aujourd'hui. Quinze millions de foyer tournent à la même heure les mêmes boutons pour voir la même chose. Laissez-moi rire."

"D'abord, il y a un fait qu'il faudra bien un jour ou l'autre digérer : nous sommes mortels. Non seulement nous, non seulement les civilisations, mais l'humanité comme telle et toutes ses créations, toute sa mémoire, sont mortelles. La durée de vie d'une espèce animale est en moyenne de deux millions d'années. Même si, mystérieusement, nous dépassions indéfiniment ce cap, le jour où le Soleil atteindra sa phase terminale et deviendra une géante rouge, sa frontière sera quelque part entre la Terre et Mars ; le Parthénon, Notre-Dame, les tableaux de Rembrandt ou de Picasso, les livres où sont consignés le Banquet ou les Élégies de Duino seront réduits à l'état de protons fournissant de l'énergie à cette étoile."

 

CORNELIUS CASTORIADIS
La cration humaine II
(2004)
Ce qui fait la Grèce 1
D'Homère à Héraclite

"Or, et j'en viens tout de suite à la position qui sous-tendra tout ce que je vous dirai cette année, ce qui nous importe, ce n'est pas simplement une interprétation des œuvres, c'est un projet de compréhension totale - et j'insiste sur le terme « projet ». Notre intérêt va au-delà de la simple interprétation, c'est-à-dire d'un travail simplement théorique : quand nous abordons la naissance de la démocratie et de la philosophie, ce qui nous importe, pour l'exprimer brièvement, c'est notre propre activité et notre propre transformation. Et c'est en ce sens que le travail que nous faisons peut être dit un travail politique. Autrement dit, si on nous pose la question : pourquoi voulez-vous comprendre le monde grec ancien, nous répondrons, certes, que nous voulons le comprendre pour le comprendre. Nous sommes ainsi faits que comprendre ou savoir est déjà une fin en soi, qui ne demande pas d'autre justification. Mais cela coexiste avec : comprendre pour agir et pour nous transformer. A la limite, même si, à la fin de ce parcours, nous restons les mêmes, nous ne le serons plus tout à fait - car nous saurons, ou nous croirons savoir, pourquoi nous avons décidé de rester les mêmes."


"L'idée centrale, à cet égard, c'est que le nouveau ne peut reprendre l'ancien qu'avec la signification qu'il lui donne. Ou, pour inverser la formule : l'ancien ne peut être repris dans le nouveau qu'avec la signification que le nouveau lui donne. Voilà notre point de départ, que nous discutions verticalement, diachroniquement, ou horizontalement, synchroniquement, c'est-à-dire du point de vue des influences latérales. Autrement dit, ce n'est que dans la mesure où il y a sujet, principe organisateur, pôle de donation de signification à ce qui se présente que quoi que ce soit peut apparaître comme influence, emprunt, tradition, etc. Sans cela, le nouveau, l'étranger, l'extérieur, l'autre, ne saurait être accueilli que comme simple bruit, perturbation ou agression à repousser."

"Et maintenant : que trouvons-nous au centre des significations des poèmes? Tout simplement l'essentiel de l'imaginaire grec, à savoir la saisie tragique du monde."

"Et l'on conclura en essayant de voir comment les poèmes contiennent déjà les germes d'une mise en question du monde héroïque qu'ils décrivent."

" C'est cela, la relation d'un grand poète avec son temps. Pensez à John Donne ou à Shakespeare: je ne dis pas qu'ils recopient les journaux, mais ils savent prendre ce qui est là dans la société, ce qui se discute, pour donner à ces thèmes une forme et une intensité qui vont les projeter bien au-delà de leur époque."

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
La cration humaine I
(2002)
Sujet et vérité
dans le monde social-historique

Et si, dans ce séminaire sur la création politique, je reviens si obstinément sur l'exemple de la Grèce ancienne, c'est qu'à ma connaissance - encore une fois, en laissant de côté le bouddhisme initial, lequel n'a pas créé une société démocratique - la Grèce est la seule société, du moins la Grèce jusqu'au Vè siècle, où l'on a fait tout ce qu'on a fait en acceptant parfaitement l'idée que l'homme est soit mortel, soit voué après la mort à un destin pire encore que celui qu'il subit sur la terre. En le sachant et en le pensant pendant quatre siècles. Cela nous montre donc une possibilité essentielle des êtres humains: ils peuvent vivre en se sachant mortels, et le reste ce sont des histoires tout juste bonnes pour les préfets de police et les curés. C'est cela qu'il faut faire revivre pour les hommes de notre temps, sous une autre forme, bien sûr. Et c'est à ce prix seulement que l'on pourra avancer vers l'autonomie.

 

 

.CORNELIUS CASTORIADIS
Dialogue
(1999)
Cornelius Castoriadis, Octavio Paz, Francisco Varela, Alain Connes, Jean-Luc Donnet,

C. Castoriadis. - Je pense par exemple à Mai 1968 (qui est passé, c'est sûr) où on a vu que ceux qui étaient extraordinairement actifs dans le mouvement productif d'idées et de significations n'étaient pas tellement des ouvriers, c'étaient des techniciens, c'étaient les professions libérales, c'étaient des intellectuels si l'on veut, les étudiants ...
O. Paz. - Les étudiants d'abord.
C.C. - ... Les étudiants bien sûr, et les jeunes d'abord; et c'est très important même si cela crée de grandes difficultés pour l'action.
O.P. - Oui, 68 a été une flambée qui nous a illuminés pendant une période très courte mais qui nous a montré une certaine direction. Une chose m'a frappé dans la révolte universelle: ça venait de beaucoup de pays, la France, les États-Unis, l'Allemagne, mon pays ...
C.C. - Le Mexique ...
O.P. - Oui. Eh bien, les revendications n'étaient pas de caractère économique, ni même social, mais plutôt de caractère moral ; ils ne dénonçaient pas au nom d'une classe ni au nom d'une économie. Ce qui était en jeu, c'était quelque chose de tout à fait différent, je dirais la position, le lieu de la personne humaine dans la société: je pense que la société moderne a éliminé les valeurs, le centre même de créativité qu'est la personne humaine. Castoriadis a parlé d'individu, je voudrais substituer au mot individu le mot personne.


 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Sur Le Politique de Platon
(1999)

Dès le Vème siècle (av JC), des penseurs comme Démocrite, Protagoras et Thucydide affirment qu'il y a dû avoir un état primitif, un état moins avancé techniquement et du point de vue de la civilisation que ce qui existe aujourd'hui. Leur accent sur les inventions matérielles est très fort. Il y a donc cette idée qui était là au Vème siècle, et qui se répandait, d'une autoconstitution de l'espèce humaine - même si on ne la désignait pas en ces termes.
Or, que fait Platon? Par une représentation délibérément anhistorique, il arrête, il fige l'histoire. D'ailleurs, il n'y a pas d'histoire, il n'y a que des cycles et, dans ce temps circulaire, "ce ne sont pas les hommes qui ont inventé outils, cités, murailles , navires, comme la tradition démocritéenne reprise par Thucydide l'enseigne. Non, pour Platon, c'est à nouveau Prométhée-Héphaïstos-Athéna qui ont donné aux hommes les arts dont ils avaient besoin pour survivre au moment, d'ailleurs, où ils étaient menacés d'extinction parce que les bêtes sauvages étaient beaucoup plus puissantes qu'eux.
Ainsi, cette espèce de reconnaissance embryonnaire mais assez sûre dans son inspiration qui surgit au Vè siècle d'une sorte d'autoconstitution, d'autocréation de l'humanité, cette conscience embryonnaire qui apparaît à travers les reconstitutions d'une première phase de l'histoire de l'humanité dans les anthropogonies de Démocrite, de Protagoras, dans l'Archéologie de Thucydide et même d'ailleurs, en un sens, dans l'Oraison funèbre de Périclès, cette conscience embryonnaire est ici détruite par la réintroduction d'une hétéronomie cosmologique, elle est détruite donc au niveau mythique, cosmologique, d'une cosmologie qui n'a d'autres fondements que l'imaginaire de Platon."

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Post-scriptum sur l'Insignifiance (1998)
entretiens avec Daniel Mermet

D.M. — Limiter c'est interdire. Comment interdire ?
C.C. — Non, pas interdire au sens répressif. Mais savoir qu'il y a des choses qu'on ne peut pas faire ou qu'il ne faut même pas essayer de faire ou qu'il ne faut pas désirer. Par exemple, l'environnement. Nous vivons dans une société libre sur cette planète merveilleuse que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase, je songe aux merveilles de cette planète, je pense par exemple à la mer Egée, aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d'Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu'on est en train de démolir et de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et tout cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d'un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela, évidemment, c'est très loin non seulement du système actuel mais de l'imagination dominante actuelle. L'imaginaire de notre époque, c'est l'imaginaire de l'expansion illimitée, c'est l'accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre... c'est cela qu'il faut détruire. Le système s'appuie sur cet imaginaire qui est là et qui fonctionne.

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Les Carrefours du labyrinthe VI
(1998)
Figures du pensable

Si tel est l'imaginaire dominant de l'humanité occidentale contemporaine, la renaissance du projet d'autonomie requiert des changements immenses, un véritable tremblement de terre, non pas en termes de violence physique mais en termes de croyances et de comportements humains. Il s'agit d'un changement radical de la représentation du monde et de la place des humains dans celui-ci. Il faut détruire la représentation du monde comme objet d'une maîtrise croissante ou comme décor d'une anthroposphère. Le monde, avec ce qu'il comporte de chaotique et d'à jamais immaîtrisable, ne sera jamais séparable de l'anthroposphère, et l'homme ne le maîtrisera jamais.


Comment le pourrait-il, alors qu'il sera à jamais incapable de maîtriser la trame des actes dont la succession compose sa propre vie? Ce phantasme grandiose et vide de la maîtrise sert de contrepartie à la grotesque accumulation de gadgets dérisoires, les deux ensemble fonctionnant comme distraction et divertissement pour occulter notre mortalité essentielle, pervertir notre inhérence au cosmos, oublier que nous sommes les improbables bénéficiaires d'une improbable et très étroite bande de conditions physiques rendant la vie possible sur une planète exceptionnelle que nous sommes en train de détruire.
Il faut aussi détruire la poussée et les affects correspondant à cette représentation. Poussée d'expansion indéfinie d'une prétendue maîtrise et constellation d'affects qui curieusement l'accompagne: irresponsabilité et insouciance. Nous devons dénoncer l' hubris en nous et autour de nous, accéder à un éthos d' autolimitation et de prudence, accepter cette mortalité radicale pour devenir enfin, tant que faire se peut, libres.
Ce dont il s'agit, donc, est tout autre chose que de gérer tranquillement le consensus existant, augmenter millimétriquement les «espaces de liberté» ou revendiquer «de plus en plus de droits ». Comment le faire est une autre affaire. Un grand mouvement politique collectif ne peut pas naître par l'acte de volonté de quelques­uns. Mais, aussi longtemps que cette hypnose collective dure, il y a, pour ceux parmi nous qui ont le lourd privilège de pouvoir parler, une éthique et une politique provisoires: dévoiler, critiquer, dénoncer l'état de choses existant. Et pour tous: tenter de se comporter et d'agir exemplairement là où ils se trouvent. Nous sommes responsables de ce qui dépend de nous.


Chaos est le fond de l'être, c'est même le sans-fond de l'être, c'est l'abîme qui est derrière tout existant, et précisément cette détermination qu'est la création de formes fait que le chaos se présente toujours aussi comme cosmos, c'est-à-dire comme monde organisé au sens le plus large du terme, comme ordre ; seulement, nous découvrons constamment que l'organisation et l'ordre ultime de ce cosmos nous échappent

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Les Carrefours du labyrinthe V
(1997)
Fait et à faire

Certes, encore une fois, à moins d'en rester à une interrogation vide, toute pensée qui aboutit établit à son tour une nouvelle clôture. L'histoire de la pensée est aussi l'histoire de ces clôtures successives - et c'est ce qui rend inéliminable une attitude critique à l'égard des penseurs d'autrefois. Mais il est aussi vrai que, parmi les formes ainsi créées, certaines possèdent une mystérieuse et merveilleuse permanence. Et la vérité de la pensée est ce mouvement même dans et par lequel le permanent déjà créé se trouve placé et éclairé autrement par la création nouvelle dont il a besoin pour ne pas sombrer dans le silence du simplement idéal.

Les oligarchies libérales contemporaines partagent avec les régimes totalitaires, le despotisme asiatique et les monarchies absolues ce trait décisif : la sphère publique/publique est en fait, pour sa plus grande part, privée. Elle ne l'est certes pas juridiquement, le pays n'est pas domaine du monarque, ni l'État l'ensemble des serviteurs de sa «maison». Mais dans les faits, l'essentiel des affaires publiques est toujours affaire privée des divers groupes et clans qui se partagent le pouvoir effectif, les décisions sont prises derrière le rideau, le peu qui en est porté sur la scène publique est maquillé, précontraint et tardif jusqu'à l'irrelevance.

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Les Carrefours du labyrinthe IV
(1996)
La montée de l'insignifiance

« ... Vous demandez si l'épreuve de la liberté ne devient pas insoutenable. Elle ne le devient que pour autant que l'on n'arrive à rien faire de cette liberté. Nous voulons la liberté pour elle-même certes, mais aussi pour pouvoir faire des choses. Si l'on ne peut ou ne veut rien en faire, la liberté devient pure figure du vide. Horrifié devant ce vide, l'homme contemporain se réfugie dans le laborieux surremplissage de ses "loisirs", dans un train-train répétitif et accéléré.
Aussi, l'épreuve de la liberté est indissociable de l'épreuve de la mortalité. Un être ne peut être autonome s'il n'a pas accepté sa mortalité. Une vraie démocratie, qui s'auto-institue, qui peut toujours remettre en question ses institutions et ses significations, vit dans l'épreuve continue de la mortalité virtuelle de toute signification instituée. Ce n'est qu'à partir de là qu'elle peut créer des "monuments impérissables", démonstration pour tous les hommes à venir de la possibilité de créer la signification en habitant le bord de l'Abîme.
Or il est évident que l'ultime vérité de la société occidentale contemporaine est la fuite éperdue devant la mort, la tentative de recouvrir notre mortalité, qui se monnaie de mille façons ... »

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Démocratie et relativisme
(1994)
Débat avec le MAUSS

Une société autonome ne peut être instaurée que par l'activité autonome de la collectivité. Une telle activité présuppose que les hommes investissent fortement autre chose que la possibilité d'acheter un nouveau téléviseur en
couleurs. Plus profondément, elle présuppose que la passion pour la démocratie et pour la liberté, pour les affaires communes, prend la place de la distraction, du cynisme, du conformisme, de la course à la consommation.
Bref : elle présuppose, entre autres, que l'économique cesse d'être la valeur dominante ou exclusive. C'est cela, pour répondre à Ferenc Fehér, le "prix à payer" pour une transformation de la société. Disons-le plus clairement encore : le prix à payer pour la liberté, c'est la destruction de l'économique comme valeur centrale et, en fait, unique. Est-ce un prix tellement élevé ? Pour moi, certes, non : je préfère infiniment avoir un nouvel ami qu'une nouvelle voiture. Préférence subjective, sans doute. Mais "objectivement" ? J'abandonne volontiers aux philosophes politiques la tâche de "fonder" la (pseudo-) consommation comme valeur suprême. Mais il y a plus important. Si les choses continuent leur course présente, ce prix devra être payé de toute façon. Qui peut croire que la destruction de la Terre pourra continuer encore un siècle au rythme actuel ? Qui ne voit pas qu'elle s'accélérerait encore si les pays pauvres s'industrialisaient ? Et que fera le régime, lorsqu'il ne pourra plus tenir les populations en leur fournissant constamment de nouveaux gadgets?


« À partir du moment où l'on met la société contemporaine précisément en regard de ses implications - ne serait-ce que de l'idée véritable de démocratie, de l'idée dans sa pleine potentialité -, on voit qu'il y a des choses qui ne vont pas. Et cette critique dépasse de loin les critiques marxistes traditionnelles. Il y a des phénomènes nouveaux, des phénomènes plus inquiétants, une sorte d'effondrement, d'enfoncement peut-on dire de l'humanité occidentale. »

 

 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
les Carrefours du labyrinthe III
(1990)
Le monde morcelé

La crise actuelle de l'humanité est crise de la politique au grand sens du terme, crise à la fois de la créativité et de l'imagination politiques, et de la participation politique des individus. La privatisation et l' « individualisme » régnants laissent libre cours à l'arbitraire des Appareils en premier lieu, à la marche autonomisée de la techno-science à un niveau plus profond.
C'est là le point ultime de la question. Les dangers énormes, l'absurdité même contenue dans le développement tous azimuts et sans aucune véritable « orientation » de la techno-science, ne peuvent être écartés par des « règles » édictées une fois pour toutes, ni par une « compagnie de sages » qui ne pourrait devenir qu'instrument, sinon même sujet, d'une tyrannie. Ce qui est requis est plus qu'une « réforme de l'entendement humain », c'est une réforme de l'être humain en tant qu'être social-historique, un ethos de la mortalité, un auto-dépassement de la Raison. Nous n'avons pas besoin de quelques « sages ». Nous avons besoin que le plus grand nombre acquière et exerce la sagesse — ce qui à son tour requiert une transformation radicale de la société comme société politique, instaurant non seulement la participation formelle mais la passion de tous pour les affaires communes. Or, des êtres humains sages, c'est la dernière chose que la culture actuelle produit.
« Que voulez-vous donc ? Changer l'humanité ?
— Non, quelque chose d'infiniment plus modeste : que l'humanité se change, comme elle l'a déjà fait deux ou trois fois. »


A ma deuxième question : y a-t-il une unité de l'être humain singulier, au-delà de son identité corporelle et de l'enveloppe chronologique de son « histoire », de sa chronique, ma réponse brève et provisoire sera encore multiple. Il y a certes une certaine unité de chaque psyché singulière, au moins comme origine commune et co-appartenance obligatoire de forces qui se livrent une longue guerre sur le même théâtre d'opérations. Il y a, à sa façon, l'unité plus ou moins solide de l'individu que fabrique la société. Au-delà, il y a une unité visée ou que nous devons viser : l'unité de la représentation réfléchie de soi et des activités délibérées que l'on entreprend. Unité ne veut pas dire, bien entendu, invariabilité à travers le temps.


La création du projet d'autonomie, l'activité réflexive de la pensée et la lutte pour la création d'institutions autoréflexives, c'est-à-dire démocratiques, sont des résultats et des manifestations du faire humain. C'est l'activité humaine qui a engendré l'exigence d'une vérité brisant le mur des représentations de la tribu chaque fois instituées. C'est l'activité humaine qui a créé l'exigence de liberté, d'égalité, de justice, dans sa lutte contre les institutions établies. Et c'est notre reconnaissance, libre et historique, de la validité de ce projet et l'effectivité de sa réalisation, jusqu'ici partielle, qui nous attache à ces exigences de vérité, de liberté, d'égalité, de justice — et nous motive dans la continuation de cette lutte.
Travailler sous ces exigences est donc une tâche à la fois politique et philosophique, dans tous les sens de ces termes. Du point de vue plus spécifiquement philosophique, la clôture que nous trouvons devant nous est la clôture ensembliste-identitaire qui a de plus en plus, depuis les stoïciens, dominé la philosophie. De ce point de vue, l'idée d'une « fin de la philosophie » n'exprime que l'impuissance devant la clôture ensembliste-identitaire et la vaine tentative d'y échapper en se réfugiant dans des pseudo-poèmes et des pseudo-prophéties travestis en pensée.
La nuit n'est tombée que pour ceux qui se sont laissés tomber dans la nuit. Pour ceux qui sont vivants,

hélios neos eph'hémeréi estin

le soleil est neuf à chaque jour (Héraclite, Diels 22, B 6).


 

CORNELIUS CASTORIADIS
les Carrefours du labyrinthe II
(1986)
Domaines de l'homme

La seule limitation essentielle que peut connaître la démocratie, c'est l'autolimitation. Et celle-ci, à son tour, ne peut être que la tâche des individus éduqués dans, par et pour la démocratie.
Mais cette éducation comporte nécessairement l'acceptation du fait que les institutions ne sont, telles qu'elles sont, ni «nécessaires» ni «contingentes»; autant dire, l'acceptation du fait qu'il n'y a ni du sens donné comme cadeau ni de garant du sens, qu'il n'y a d'autre sens que celui créé dans et par 1 'histoire. Autant dire encore que la démocratie écarte le sacré, ou que - c'est la même chose - les êtres humains acceptent finalement ce qu'ils n'ont jamais, jusqu'ici, voulu vraiment accepter (et qu'au fond de nous-mêmes nous n'acceptons jamais vraiment) : qu'ils sont mortels, qu'il n'y a rien « au-delà ». Ce n'est qu'à partir de cette conviction, profonde et impossible, de la mortalité de chacun de nous et de tout ce que nous faisons, que l'on peut vraiment vivre comme être autonome - et qu'une société autonome devient possible.


Nous avons à comprendre que l'être est stratifié essentiellement - et cela, non pas une fois pour toutes, mais « diachroniquement» : la stratification de l'être est aussi une expression de son autocréation, de sa temporalité essentielle, soit de l'être comme incessant à-être .

Nous avons à comprendre aussi qu'il y a vérité - et qu'elle est à faire, que pour l'atteindre, nous devons la créer, ce qui veut dire, d'abord et avant tout, l'imaginer.
Ici encore, le grand poète est plus profond et plus philosophe que le philosophe. « Ce qui est maintenant prouvé a d'abord été purement imaginé », écrivait William Blake.


 

 

CORNELIUS CASTORIADIS
Les Carrefours du labyrinthe I
(1978)

Penser n'est pas sortir de la caverne, ni remplacer l'incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante d'une flamme par la lumière du vrai Soleil. C'est entrer dans le Labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors que l'on aurait pu rester « étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel!». C'est se perdre dans des galeries qui n'existent que parce que nous les creusons inlassablement, tourner en rond au fond d'un cul-de-sac dont l'accès s'est refermé derrière nos pas - jusqu'à ce que cette rotation ouvre, inexplicablement, des fissures praticables dans la paroi.

 

CORNELIUS CASTORIADIS
L'institution imaginaire de la société
(1975)

Mais la représentation n'est pas tableau accroché à l' intérieur du sujet et assorti de divers trompe-l 'œil, ou bien un immense trompe-l'œil; elle n'est pas mauvaise photographie du « spectacle du monde » que le sujet serre sur son cœur et ne peut jamais égarer. La représentation est la présentation perpétuelle, le flux incessant dans et par lequel quoi que ce soit se donne.Elle n'appartient pas au sujet, elle est, pour commencer, le sujet.

Elle est ce par quoi nous sommes dans la lumière même si nous fermons les yeux, ce par quoi nous sommes lumière dans l'obscurité, ce par quoi le rêve même est lumière. Elle est ce par quoi il y a toujours, même si nous « ne pensons à rien », cette coulée épaisse et continuée que nous sommes, ce par quoi nous ne sommes présents à nous qu'en étant présents à autre chose que nous... Elle est précisément ce par quoi ce « nous » ne peut jamais être enfermé en lui-même, ce par quoi il fuit de tous les côtés...


La représentation n'est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par-quoi se lève, à partir d'un moment, un monde. Elle n'est pas ce qui fournit des « images» appauvries des «choses» mais ce dont certains segments s'alourdissent d'un «indice de réalité» et se « stabilisent », tant bien que mal et sans que cette stabilisation soit jamais définitivement assurée, en «perceptions de choses ». Dire le contraire, c'est dire que l'on détient par-devers soi, comme fixe et indubitable la séparation du « réel » et de l'imagmaire, et la norme de son application en toute circonstance - affirmation qui ne mérite pas une seconde de discussion.

 

 

CASTORIADIS
La société bureaucratique 2 (La révolution contre la bureaucratie)
Socialisme ou barbarie
(1973)

Texte écrit en 1960 :
"La racine de la crise de toutes les soci étés contemporaines se trouve dans la crise du travail, dans l'aliénation de l'homme au cours de son activité première. Cette aliénation, symétrique à la division de la société en dirigeants et exécutants, est depuis longtemps incarnée dans la nature même des intruments de production, dans la technologie moderne. Celle-ci n'est pas le résultat d'un développement technique ou scientifique « neutre », mais fonction de la nature de classe de la société. Les machines qui existent actuellement, à Détroit, à Billancourt ou Stalingrad, n'ont aucune espèce de vérité supra-historique; elles sont le produit d'une sélection deux fois séculaire, en partie «spontanée », en partie consciente, qui a visé à subordonner le travail dans sa réalité quotidienne concrète à la domination du capital. Ces machines une fois posées, l'asservissement du travailleur et l'absurdité du travail en découlent rigoureusement. Une gestion ouvrière qui se superposerait à cet état technologique sans y toucher ne changerait rien à ce qui fait actuellement de l'homme travailleur un débris d'homme. La solution ne se trouve pas non plus dans l'augmentation des « loisirs » (bien que celle-ci soit évidemment nécéssaire). Elle se trouve dans la transformation du travail lui-même de façon qu'il puisse redevenir ou plus exactement devenir pour la première fois dans l'histoire une activité créatrice libre. Cela implique la restitution aux hommes de leur domination sur le processus matériel de production, et cela est impossible sans une transformation consciente de la technologie dans ce sens, que la science et la technique modernes rendent pour la première fois possible, et qui sera une des premières tâches de la société socialiste.
Nous ne voyons pas le socialisme comme un moyen pour élever les niveaux de consommation; cette élévation est plutôt le panem et circernses que cette société décomposée est tout juste capable de proposer à ses esclaves. Nous voyons dans le socialisme un moyen de redonner un sens à la vie des hommes, ou mieux une organisation de la société permettant aux hommes de définir eux-mêmes le sens qu'ils veulent donner à cette vie."


Association Castoriadis