LIONEL BOURG


LIONEL BOURG
WATCHING THE RIVER FLOW
Sur les pas de Bob Dylan

"C'est quoi, la vie ?
Des cailloux dans une chaussure. Une fleur. Des baisers une après-midi de septembre. Des copeaux de ciel ou un mouchoir que l'on serre dans son poing quand les marins à la manœuvre ont largué les amarres...
Non, Bob, il n'y a pas de Paradis. Pas d'Enfer.
Que du temps. Crispé. Dilaté.
Des ossuaires de temps et des peuples qui crurent à la majesté des naufrages."

"Errer.
Se taire. Chanter.
Fuir. S'exiler.
Cela n'apaise pas, n'atténue, ne compense aucune perte, et si le moindre espace, toute étendue partant, toute chape d'aube fluide encore sur les essarts en bord de route lorsque l'on a conduit une bonne part de la nuit, si tout azur, toute lagune n'existent que pour circonscrire le temps, s'en emparer ou le contenir, le refouler derrière un bourrelet osseux, que fera-t-on des heures atteintes de sclérose ou que les essuie-glace dispersent de gauche à droite sur le pare-brise de son automobile, pas un mot, pas un signe ne contrariant plus l'empire cataleptique où l'on erre, et se tait, chante, fuit, s'exile par les circonvolutions d'une pensée moins vaine que moribonde.
« Nous vivons dans un monde politique », en déduisit Dylan."


LIONEL BOURG
Demain sera toujours trop tard

"Est-ce l'âge, quelque projet fâcheux de narguer le silence ou, qui ronge, gangrène de très vieilles lubies, le sentiment à nouveau d'être perdu dans un monde auquel ne m'attachent à vrai dire qu'une longue obstination, et des colères, des tendresses pourtant, incongrues, est-ce l'impression plus incisive encore de ne disposer que d'un temps presque vide, poreux, tramé de saisons incertaines comme de ce triste dimanche à quoi la vie parfois ressemble, est-ce l'approche des chiens, des rats, de la chienne, je l'ignore mais, au-delà de ma fatigue, au large de mes déconvenues, l'envie me tenaille chaque jour davantage de vous instruire d'une ombre plus que jamais imperméable à la lumière."

"Tout change, d'accord.
Les chameaux de la parabole se faufilent par le chas des aiguilles.
Les chiens aboient. Les caravanes passent. Tout recommence. Tout chancelle et se perpétue, balkanisé, ramifié en réseaux d'hébétudes partageables, le pouvoir, fardé mais identique, prospérant à l'abri de liaisons spectrales, qui naissent, agonisent, crèvent ou prolifèrent en fonction d'une durée que l'on atteste enfin réelle , puisque, secondes, minutes, journées, semaines, l'horloge sur quoi le courroux s'abattait n'est plus la cible de notre effervescence.
Nous en sommes là.
Gavés, bouffis de fantasmagories numériques.
Roulés dans la farine, entassés à bord d'un radeau d'avatars dont les plus démunis, « pour de vrai », basculent dans la démence alors que des migrants ont l'exquise politesse de se noyer sous l'objectif des caméras de l'information
permanente.
Nous marchons. Nous nous taisons. Vides. Criblés d'amour et de chagrin."


LIONEL BOURG
Un nord en moi

 

"]e ne cheminerai pas plus loin.
Une grande toile de Jérôme, peinte en 2014, décline comme nulle autre ses bleus et les mixtures de chaux qui l'arrosent, quelques bruns ataviques ou des infiltrations de marnes colorées s'insinuant dans cette fournaise de chaste fraîcheur à laquelle, malgré l'âge ou la pesanteur, on aspire.
Ce tableau, c'est La Source.
Elle gicle. Incandescente. Nébuleuse.
Se mêle aux batailles et aux embuscades lacustres qui peuplent les visions de l'artiste.
On ne peut l'ignorer. Elle afflue.
Se déverse au bas d'un ventre ou d'une falaise entre deux écluses, deux muqueuses, offerte, innocente : on y boit l'eau de la lumière."

Jérôme Delépine


LIONEL BOURG
J'y suis, j'y suis toujours

(...)
Pas d'illusions, n'empêche.
Le désert s'accroît, ses dunes hérissées de barbelés ou de blockhaus technologiques.
Des flux s'y dispersent.
Les vents de sable, qui s'y déploient selon des réseaux que l'absence paradoxale de proximité détermine, poussent devant eux des troupeaux d'avatars, de fantômes, dissimulant, à la vue des touristes ou des néo-nomades, fussent-ils bardés d'écrans et de capteurs sophistiqués, des mirages d'une plus dramatique envergure. La cuistrerie n'en progresse qu'avec moins d'états d'âme. Rassasiée de fruits dont l'industrie culturelle garantit la fraîcheur, elle pérore, vaticine, racole ouvertement au coin des rues et, pour que mesure soit comble, exerce sans discrimination son droit d'ingérence au sein des diverses théories subversives cotées en bourse, qu'elle absorbe, digère, défèque, régurgite, se drapant d'une pudibonde chasuble avant d'animer les débats qu'arbitrent colloques et synodes estivaux

 


LIONEL BOURG
l'échappée

"Je me ruais sans autre désir dans les recoins les plus revêches du mont Pilat.
Quant à Gaul, dont on ne parlait plus, il vivotait à l'écart, entre les vallées de l'Our, de la Clerve ou de la Sûre, près de Wiltz peut-être : il faut savoir disparaître.
Or, c'est mourir quand même, mourir un peu, écrire, s'exiler cependant que les genêts fleurissent, ainsi que ce l'avait été d'escalader les cols de la Grande Chartreuse, et l'Aubisque, et le Ventoux, seul, sous le soleil ou la pluie, dans le froid, la chaleur, n'étant plus sur son vélo comme devant la page blanche que du temps, une boule, une graine ou une écharde, une éponge de temps tour à tour contracté, dilaté, lequel se fera pierre encore quand nous ne serons plus, et silence, et charnier, où mourront de nouvelles étoiles.
Que savais-je donc, gamin ?
Ouvrir, fermer les portes."


LIONEL BOURG
A hauteur d'homme

Il est des pages décisives. Des moments où, dans un livre, ce qui le fonde et le soutient n'est plus seulement du ressort littéraire mais quelque chose d'inconciliable, une invite, une exhortation, de sorte que, lisant, une ombre nous saisit par la main, et que c'est là, dans le sillage de Meaulnes, par la poussière des routes ardennaises, où fuguait un certain Arthur Rimbaud, que l'on se doit d'aller, toute autre attitude revenant à renoncer aux raisons matricielles de vivre.


LIONEL BOURG
La croisée des errances

Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagnes

Dessins de Géraldine Kosiak

"On ignore tout de la matière songeuse.
Des forêts ou des lianes gelées aux vitres de l'enfance.
Du lait. Du sang ou de la lymphe. La sève. Des paupières et du ventre d'où suinte impassiblement la neige des étoiles.
On ignore tout des algues.
Des épithètes en quête de visage. Des lèvres flétries pétale après pétale.
Or, il y a le ciel.
Ses plaies. Ses renflements. Ses ulcères.

Des millions d'oiseaux entassés sur les plages. L'eau. La pluie, qui dessine nervures et lignes de vie, de chance ou d'amour à même les trottoirs.
Il y a des murs. Des corps et des mains. Des montagnes et des fleuves inquiets, des marécages. La défroque d'un songe quand la nuit se retire. Des rêves équarris auxquels nul ne croit plus par le charnier où l'on rouvre et se frotte les yeux, un instant aveuglé par la clarté matinale.
Il se tient là, Jean-Jacques.
Comme à l'envers de toute rationalité.
Il a écrit des lettres, des traités - de musique, de botanique. Dénoncé l'altération spectaculaire des fêtes qui unissaient les citoyens.
Discours. Méditations. Un roman. Des études sociales et un précis d'éducation, il ne se pencha qu'avec réticence sur la fabrication des icônes, la peinture, la statuaire, ne relevant en elles, et dans l'architecture, que l'ambivalence dont Walter Benjamin saura nous instruire : il n'est pas de témoignage de la civilisation qui ne soit celui de sa décadence.
Verdict sans appel Nous survivons parmi des ruines."


Rousseau nous parle encore

Jean-Paul Badet


Pour qui est familier de l'œuvre de Lionel Bourg, son dernier ouvrage, La croisée des errances Rousseau entre fleuve et montagnes (La fosse aux ours - 2012) arrive comme un point d'orgue. Rousseau est né en 1712, merci au calendrier des commémorations. Ni biographie, ni décorticage universitaire, ce livre est l'exploration d'une rencontre déjà ancienne, et c'est Michel, le compagnon des jeunes années, qui le dit sans fioritures: «Il fallait bien que tu le fasses, un jour, ce bouquin

Pour parler de Rousseau, Lionel Bourg doit parler de lui-même. Il s'en explique: «Ce livre, comme ses annexes (des pages pour désigner une empathie, d'autres, fragmentaires, extraites d'un carnet de route) sera par conséquent on ne peut plus subjectif. S'en étonner, puis, sous couleur de neutralité du texte, voire d'effacement, de mort du scripteur, instruire sur ce thème un procès d'école, oublierait par convention que ce choix - cette inclination, sans doute, je ne peux ni ne sais faire autrement - incite au partage d'une universalité moins abstraite que physique, et sentimentale, charnelle.»

Cette empathie, cette parenté s'inscrivent de façon très concrète, depuis l'enfance, dans les montagnes du Pilat: «Je n'avais pas douze ans quand on m'assura que ce Rousseau grognon, plus ou moins mal embouché mais prompt à l'éloquence, marginal, rétif à tout pouvoir, s'était risqué par les sommets dont l'approche m'étourdissait, qu'il y avait herborisé, passant une nuit dans la remise où je devais en vivre de très rêveuses, lorsque viendrait mon tour. »

Décrivant ces montagnes, du Crêt de la Perdrix à celui de l'Oeillon, il constate: «Je suis ici chez moi.» Rousseau est venu sur ses terres, il lui reste à faire le chemin vers les siennes.

Chaque étape sera l'occasion de vérifier le lien de parenté avec celui qui est devenu Jean-Jacques, «un oncle, un cousin plus âgé, mieux, un camarade, le mot serait-il maculé des boues où tant des nôtres, qui pensaient faire ou redresser l'Histoire, pataugèrent.».

Le passage à Grenoble, peu après les récentes violences au quartier de Villeneuve, est l'occasion de citer une lettre de Rousseau à Monsieur de Beaumont: «Je ne dis point qu'il ne faut point réprimer le vice, mais je dis qu'il vaut mieux l'empêcher de naître. Je veux pourvoir à l'insuffisance des lois, et vous m'alléguez l'insuffisance des lois. Vous m'accusez d'établir les abus, parce qu'au lieu d'y remédier j'aime mieux qu'on les prévienne. Quoi! S'il était un moyen de vivre toujours en santé, faudrait-il donc le proscrire, de peur de rendre les médecins oisifs? Votre Excellence veut toujours voir des gibets et des roues, et moi je voudrais ne plus voir de malfaiteurs: avec tout le respect que je vous dois, je ne crois pas être un homme abominable

La coïncidence avec l'actualité politique appelle ce commentaire: «Et d'aucuns font encore la fine bouche: Actuel, Rousseau, vous croyez?»
Plus légère, l'étape de Thônes où Rousseau s'illustra sur un cerisier que rendit célèbre la poitrine de Mademoiselle Gallet. La scène se prolonge dans la rencontre entre l'écrivain et le maire de la commune, lesquels anticipent, «sérieux et blagueurs, la possible distillation d'un kirsch Jean- Jacques Rousseau.»

Une étape souriante, mais sous la menace de la chute: «Dans ma mémoire comme dans cette maison, tout autour d'elle aussi, Jean-Jacques trébuche entre l'enfant qu'il fut et l'adulte qu'il se refuse à devenir. »

A Annecy, au bord du lac, «La camarde fait signe. J'essuie la buée d'une vitre à travers quoi je me surprends, me découvre et me perds, ruminant le peu que l'on sait de François, le frère aîné de Jean-Jacques, parti sans plus fournir la moindre nouvelle.» Le lecteur se souvient d'un autre frère aîné, disparu dans les eaux d'un autre lac, à Nantua.

L'intimité entre Lionel et Jean-Jacques se vérifie à chaque passage dans les lieux emblématiques. Aux Charmettes, jusqu'aux gorges de Chailles où, mieux que mettre ses pas dans ceux de Jean-Jacques, Lionel accomplit son geste: «En milieu de journée, Mireille et son mari se font un devoir de me montrer les gorges de Chailles. Heureux de notre incursion, j'en envisage une deuxième, ne serait-ce que pour précipiter à mon aise des pierres dans le vide, le long de la paroi dégagée par la lame de rouille entrevue au sortir d'un virage. Le geste, qui fut celui de Jean- Jacques - de tout môme, avant et après lui -, n'est pas qu'amusement grossier, impulsif : les cailloux projetés le sont à l'intérieur du gouffre guettant chacun, et contre le monde, sa dureté, son mutisme ou cette bouche informe qui, interrogée, ne répond pas.»

Des cailloux projetés, rien d'autre que des cris, des invectives, des mots. Deux écrivains confrontés à la dureté, au mutisme du monde. Deux écrivains. Sur ce terrain, comment avoir l'audace de s'identifier à un aîné si glorieux ?

Après avoir recensé les multiples visages de Jean-Jacques, le philosophe, le musicien, le botaniste, l'épistolier, le guide spirituel, le poète, Lionel revient au patronyme: plus que tous ces visages, «il est Rousseau, l'accusé plus désemparé que vindicatif d'un procès kafkaïen ou l'élève que l'on punit injustement, qui ne l'admet pas, refuse de comprendre, proteste, se révolte soudain.
Moi, en somme.
Toutes proportions gardées, faut-il le préciser ? Le ridicule tue, quelquefois

Voilà donc que Rousseau sort du Panthéon, décroche du Lagarde et Michard pour venir, bien vivant, se promener parmi nous.
Une subversion de la commémoration, si on admet, avec William M. Johnston, que « Nous commémorons ce que nous ne souhaitons plus prendre pour exemple». (Post-modernisme et Bimillénaire, PUF, 1992)
Les choses sont claires: « Chacun choisit son camp. On est pour ou contre Jean-Jacques. Côté révolte ou côté pouvoir. »

Quand Rousseau pourfend les auteurs de son temps, «les charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes sans autre loi que leur intérêt» et interroge: «Pourquoi serais-je le complice de ces gens-là?» Lionel Bourg poursuit: «Et pourquoi, ne tenant guère qu'à l'affection que j'éprouve vis-à-vis de Rousseau, musant, vivant avec lui plus que concoctant un ouvrage consacré à son œuvre, mangeant de sa soupe, buvant de son vin, serais-je celui de leurs successeurs?»

Oui, Rousseau est bien vivant. Pas de doute, c'est lui qui nous parle de Lionel Bourg.



Note de lecture de Jacques Josse sur Remue.net

LIONEL BOURG
L'Irréductible
Rousseau

"À l'aliénation, au sentiment d'étrangeté qui pétrifie l'individu, le perdant dans le temps, le noyant dans l'espace, Rousseau ne se contente pas d'opposer le déni mondain des procurateurs enveloppés dans une confortable robe de chambre. Il regimbe. Peste. S'insurge. Les doigts endoloris ou affligés d'onglée, grattant au carreau de Monquin, à celui des Charmettes, le givre d'une vie que d'ineptes conditions sociales exposent à toutes les intempéries, les plus triviales comme les plus hautement affectives.
Ce qu'il pressent, du reste, ou dont il fait l'expérience, amère, douloureuse, ne concerne pas au premier chef l'inégalité, qui, tout intolérable qu'elle soit, n'est pas instigatrice. La propriété en revanche, et Jean-Jacques, délibérément, n'y accédera, fonde la dépossession, laquelle voue chacun à l'existence spectrale des morts-vivants exclus de leur propre domaine : le monde, ce monde, invente la solitude."


"Et tant de naufragés, tant de naufrageurs en quête de bois flottés échoués sur la grève, pas une stance, pas un chant ne se différenciant plus de cette phrase unique ballottée de vague en vague ou qui fore au secret de la terre l'aveugle labyrinthe dont elle-même procède.
Il est ici, le promeneur.
Seul."

"En termes rousseauistes, l'homme de l'homme, au cours de son procès de dénaturation, n'instaure la société humaine qu'en se séparant de son humanité : la civilisation, Walter Benjamin, qui vécut une ère de détresse, peaufinera l'analyse, aboutit à un nouvel état de nature, lequel ressemble trait pour trait à la barbarie."

"J'ai besoin de ciels couleur d'ecchymose, d'hématome.
De taches bien sombres qui s'y épanouissent ou fleurissent avant de s'éteindre, de nuages qui pèsent, d'oiseaux englués dans la boue, de chansons stupides et de volets claquant au milieu de la nuit."

 


Un prolétariat rêvé
JEAN-CLAUDE SEINE, photographe
LIONEL BOURG, auteur

"...Et l'enfant, l'enfant de quatre ans qui, la main dans celle de sa mère, attendait aux
portes de l'usine, cet enfant se tait.
Les années ont passé.
Rudes. Eclatantes. Douloureuses. Irrévocables.
J'y ai bu le vin de mon père. Déposé des fleurs sur sa tombe.
En ville, on détruit les derniers quartiers ouvriers."


En résidence itinérante sur les pas de Jean-Jacques Rousseau, Lionel Bourg nous livre, après Jean-Jacques..., quelques pages de son Carnet de route. D'autres suivront, au rythme de l'aventure.

 ..." Lyon

J’aime plus qu’une autre la perspective d’aube liquide, courbe, paresseuse et comme intimement unie aux nuages qui caressent la Saône aux portes du Grenier d’Abondance, rive gauche, du Conservatoire National de Musique, rive droite, dont je n’oublie pas qu’il avait été l’école vétérinaire.
  Jean-Jacques y fut-il sensible ?
  Oui, sans doute.
  À la façon d’un adolescent découvrant pour la première fois la nudité de quelque femme offerte, et ne sachant que faire.
  L’eau.
  Les dames mûres, lasses - madame de Warens, madame de Larnage.
  Le goût de fleuve légèrement poisseux et de bouquet fané qu’elles eurent peut-être à ses lèvres."...

Extrait de "Je n'ai plus que des sensations"(Carnet de route)

 


Lionel Bourg
É
tat de rêve

 

Pour Aymerick

 

Nul ne sait rien de la matière songeuse.

Des forêts comme givrées aux carreaux de l’enfance.
Du lait mêlé de sang ou de pois ou de lymphe ou de sève à l’intérieur des nuages. Des larmes. Des paupières humides et du ventre d’où suinte quelquefois la neige des étoiles.

Nul ne sait rien des algues.
Des mots à peine prononcés. Des lèvres effeuillées pétale après pétale.

*

C’est qu’il y a le ciel.

Ses plaies. Ses ecchymoses.

Des milliards d’oiseaux morts cloués aux volets de la nuit.
L’eau.
La pluie goutte à goutte, qui ruisselle puis dessine nervures et squelettes à même les trottoirs.

C’est qu’il y a des murs.
Des corps. Des mains. Tout au cœur du néant des floraisons inexplicables.

*

Des lieux aussi, perdus, enfouis dans la mémoire.

Des prairies ou des plateaux stratifiés d’ombre cartilagineuse.
Des collines.
Des montagnes abruptes en pleine solitude et, rugueux, filandreux çà et là, des fonds marins, des fleuves inquiets, des brumes, des marécages où grouillent des créatures toujours plus incertaines.

Des ronces. Des reptiles.

D’inidentifiables insectes armés de crocs et de griffes.
Des anémones qui gangrènent la chair.
Des herbes battues par le reflux des vagues.

*

Ce sont de hautes fougères, encore.

Un peu de vase. La lie blanchâtre d’une illusion peut-être. Ou des apparitions. Ce qui demeure d’un rêve quand l’aube se livre à l’équarrissage des ultimes chimères.

Il faut écrire alors.
Tracer des lignes. Peindre, marbrer, scarifier le sol jusqu’à l’instant promis où, sans doute est-ce façon d’espérance, on poussera la porte, s’offrant à la caresse lente du temps.

Il faut aimer.

Crier. Accepter, refuser l’échéance.

Oublier. Partir. S’inscrire, ainsi qu’Aymerick Ramilison ne cesse de le faire, au sein de l’infini naufrage, l’infinie naissance du monde.

N’être que cet arbre, là-bas.

Le bruit obsédant de l’averse. Quelques copeaux d’azur. La lumière sur les feuilles des saules, des bouleaux.

Le charnier radieux du silence.


Le site de Aymerick Ramilison

Lionel Bourg
L’Assoiffée

 

Pour Florence

 

C’est une brèche. Une déchirure.

Des années de silence et d’effroi qu’il faut bien ravauder, coudre, découdre, assembler comme autant de lambeaux de soi-même, petits échantillons d’étoffe qui battent à la brise ou, sur un fil,  ces loques, ces parures, de sorte que vivre revient à n’être plus qu’un peu d’argile où s’inscrivent à jamais des amours calcinés.

*

Cela s’embrouille. Se dévide.

Liens. Lianes. Tresses défaites.
Chevaux de frise au bord des eaux où l’on n’osera se noyer.

Un visage, un corps semblables à des tessons d’aurore, des étoiles mortes parmi la voie lactée.

*

Que tombent ainsi cette neige,
ces larmes d’encre ou de sang sous les paupières qui se ferment.

S’éteigne le regard de l’inaltérable beauté.

*

J’ai peur, j’ai mal, dis-tu.

Et soif. Ou faim.
Mais c’est patience, pièce à pièce le monde et la chair qui ne pouvait fleurir, la lutte lente des heures puis, plus lentement encore, les pas tracés dans la poussière,

la lie d’ombre au fond du verre brisé.

*

Bâtir.

Malaxer la terre.

Comme on pétrit l’absence ou, du bout des doigts, caresse les traits de qui s’est un jour effacé.

*

Le cœur en miettes.

Fragments d’âme brûlés.
Morceaux de bois.
Caillots d’aube aux parois de la gorge, que l’on ne parvient pas à cracher.

Le calme, alors.

Un vase.
Des cartes suspendues dans le vide faute d’identité.

La voix qui n’en finit plus de se perdre comme chacun s’égare sous l’œil indifférent des choses.

*

Nul ne possède rien.

Des mots peut-être.
Des gestes à peine esquissés.
La pluie d’automne et les flaques où sautent les enfants, leurs rires quand l’averse redouble, le goût de cendre dans la bouche des tous premiers baisers.

*

Qu’as-tu ? Qu’as-tu ?

Ce n’est que de la glaise.

Faïence, biscuit, porcelaine candide ou lave comme naissant du ventre, membres épars, sein, paroles au-dessus du néant sans cesse chuchotées.

Des coraux. Des madrépores.

Tes mains en forme de coupe afin de puiser l’eau des sources, et t’y désaltérer.

 

Le site de
Florence Bruyas

LIONEL BOURG
L'Horizon partagé

Le soleil décline.
Tu le fixes comme quand tu avais six ans.
Souris.
Murmures que tu voudrais n'avoir que ce ciel mauve devant toi désormais.
Que c'est cela qu'il nous faut vivre. Ces traînes bleuâtres à l'horizon, lesquelles s'empourprent lorsque ce même soleil jette partout ses lueurs d'incendie.
Je tourne la clé de contact. Te caresse la joue. Démarre.
C'est quoi, Marie, dis-moi, c'est quoi, l'éternité?


"De petits signes", le 4 décembre 2009 :


Embarquement immédiat

Un livre...
Puis, comme battent les portes, les fenêtres, ce grand souffle ou ce simple appel d'air, tout ce qui passe, ainsi, circule, s'enfle, crie, médite, se lamente, aime, s'apaise, de sorte que rien ne peut plus demeurer des choses que l'on croyait les mieux assises : l'univers bascule, on se lève, s'en va, s'embarque, s'expose au vent du large ou, dans ces vagues soudain, ne cesse de se jeter.
Un livre, oui.
Un poème, parfois.
Moins Le Bateau ivre que Sensation peut-être, ou La Chanson du mal aimé, La ballade des pendus, Les Pâques à New-York davantage que le Transsibérien, toute la prose ensuite, les pages lumineuses de Nadja comme la fièvre à fleur de peau d'Arcane 17, les folles épaisseurs d'âmes et de chairs fouillées obstinément, Le bruit et la fureur, la Recherche, La règle du jeu, La route des Flandres, Les Possédés...
Comment trancher ? Comment choisir ?
C'est que ce fut, c'est encore, chaque fois, un ébranlement, toute lecture décisive renversant l'ordre qui s'était abusivement établi.
Cela tangue. Cela regimbe. Cela gémit.
On se plonge dès lors dans un roman d'Antonio Lobo Antunes, s'égare et se découvre au sein des voix qui se croisent, tramant cette espèce de toile toujours prête à se déchirer, dont les franges, semble-t-il, flottent entre les arbres du paradis perdu.
Ou bien l'on ouvre le plus récent ouvrage de Pierre Bergounioux. De Claudio Magris. De Gérard Macé.
On se bat. Reprend langue avec celles et ceux que l'on avait trop longtemps laissés en bordure du chemin, Camus, et Henry James (Melville, Yourcenar, Clarice Lispector...), revient à Marx, ou à Castoriadis, à Jean-Jacques bien sûr, se précipite, peste, rage, renonce, recommence : on lit.
On lit comme on a lu Champion cycliste, de Louison Bobet, quand on avait dix ans.
Et Meaulnes. Et Michel Strogoff.
Les volumes de Norbert Casteret ou l'inoubliable Trois milliards d'années de vie, d'André de Cayeux, les aventures de Thor Heyerdahl et celles, en Chine, de Teilhard de Chardin – mais si, mais si...
On lit sans trêve.
Des dizaines, des centaines de bouquins, lesquels s'accumulent au gré de la mémoire, se couvrent de poussière tandis que là, très exactement là, écoutant la pluie naissante, au milieu des malles, des papiers, à l'image de l'enfant dont on rêve, on se cache ou se réfugie : au grenier.
Un livre, mais lequel ? Il n'est de bible que pour les dévots.
Les autres, dont je suis, n'en finiront évidemment jamais avec ces phrases, ces mots par milliers ou ces quelques paragraphes, ces lignes inégales qui traînent derrière eux la brume comme le brouillard, et le soleil, l'ombre, la fragile clarté d'un monde inassouvi.

Pierre Soulages (détail)


Embarquement immédiat , offert à la Librairie Olympique de Bordeaux et à Jean-Paul Brussac, son prince, à l'occasion des vingt ans de la maison.


L'Autre côté

C'est au-delà des mots.
Au-delà du monde comme des traits qui l'incisent, le hachent quelquefois.
Au-delà du regard, soudain, dont on ne sait plus grand'chose si ce n'est qu'il fut une espèce d'acide, la lame d'une dague peut-être, un couteau qui tremblait, offert, calciné.
C'est au-delà des yeux.
Au-delà des larmes, des paupières que l'on cousait jadis quand on n'en pouvait plus, de voir, ou d'aimer, n'être qu'un éclair sans doute, si bien que le corps maintenant tout entier s'arc-boute afin de redevenir cette main, laquelle frappait, dansait, caressait, empoignait un autre corps ou grattait au carreau de l'enfance le givre des paradis qui s'étaient éloignés.
C'est au-delà des phrases.
Au-delà du visage. Ici, pourtant.
Comme à l'envers de toute raison. De l'autre côté du masque ou de ce loup de carnaval que l'on jette violemment sur une table, au-delà du désir, même, et des émois, des étreintes, ne posséderait-on jamais que le souvenir de ce châle dont une femme, autrefois, qui partait, d'un geste las se couvrit les épaules.
C'est au-delà du sang. Au-delà des lèvres.
Quelques songes.
Deux ou trois grains de beauté. Des ratures.
Sur une feuille de papier la blancheur de la toute première neige.

 


L'autre côté, paru à tirage fort restreint avec des gravures d'Alain Bar aux éditions Parole gravée.


L'Etreinte du monde

Texte Lionel Bourg. Illustrations Alain Bar

Ecrire les corps    qui frissonnent.    Ecrire    enfin,

dans l'urgence apaisée,     genèse, apocalyse

l'esquisse d'une souveraineté

la promesse d'un sens....

Lionel Bourg

 

 


Lettres et Chroniques

Dernier round
à Claudius Gay

Une passion enfantine

Avec des papillons épinglés sur son cœur
à Cécile

Et des chansons pour les sirènes
à Antoine Royet

La route de Lorient
à Roland Brancourt

Ce qui pleure en moi pour être délivré
à Catherine, ma mère

Etroite est la route
à Michel Bontemps

Les coudées franches

Marges bretonnes


LIONEL BOURG
L'immensité restreinte où je vais piétinant

L'aube grise la pluie maintenant sur les toits
le ciel n'est plus que cette grille
d'ombre visqueuse cette odeur d'eau d'ennui
de poussière je ne sais si je dois
m'arrêter m'asseoir sur un banc attendre
ainsi sans comprendre pourquoi je suis cet homme
las déjà qui regarde la pluie reste seul sous elle
et comme abandonné de tout ne caresse
l'humide bois du banc qu'en souvenir d'un rêve

 


Une année qui commence

 

Il neige.

Cela serait encore merveille si, le nez au carreau, regardant voleter puis tomber lentement les flocons, chacun acceptait un instant de ressembler à l'enfant qu'il fut, lequel survit à l'état de chagrin, de douleur parfois :

J'sais pas ce que j'ai...

sous les traits d'une femme ou d'un homme que ce même gamin, cette même fillette ne reconnaît plus.

Les nuits sont bleues. Laiteuses.

Quelques étoiles s'y noient, qui les déchirent juste avant l'aube, l'éclat soudain tranchant de leur lumière occultant à cette heure presque matinale celle des sapins décorés de guirlandes électriques, fausses bougies et boules multicolores que les commerçants installèrent en décembre aux portes de certains magasins.

La ville s'éveille.

Des cheveux d'ange traînent sur la chaussée.

Les premiers passants les piétinent tout en se demandant pourquoi tant de pères Noël escaladèrent cette année les façades ventrues des immeubles, s'installant bien avant les fêtes aux balcons ou sur le rebord des fenêtres, béats, un peu moqueurs peut-être. Des gens s'apostrophent au moment de prendre place au fond d'un autobus. D'autres :

J't'attends, bordel !

se contentent des phrases que l'on profère d'un ton brusque maintenant que personne n'échappe à la téléphonie mobile.

Je marche.

Me promène au gré de mes déjà vieilles habitudes.

Traverse l'artère principale, où les tramways font la navette entre les deux quartiers extrêmes qui, l'église, le square ou la poste, les bistrots ainsi qu'une boulangerie sentant bon le pain chaud n'y étaient pas pour rien, eurent des années durant des allures de village.

Neuf heures...

Je croise des personnes âgées – guère plus que toi, Lionel, guère plus que toi... –, des filles rieuses et des mômes, de jeunes adolescents, pardon, qui se moquent de ma trop longue écharpe, ma tête des mauvais jours, ma casquette.

J'ai froid.

Lis machinalement les titres des journaux exposés à la devanture d'une maison de la presse.

À quoi bon ?

À quoi bon répéter ce que tout le monde entend à la radio ? Ce qui vomit ou bave le soir sur les écrans des téléviseurs ?

Une année s'achève. La suivante commence.

Des types crèvent dans la rue.

Ailleurs, mais c'est loin, des enfants meurent sous les bombes : les fleurs d'hiver que l'on cueille à Gaza s'éteignent une à une dans des bouquets de sang.

Lionel Bourg

2/01/2009



LIONEL BOURG
Comme sont nus les rêves

C'est qu'il y a dehors une chiche clarté, des gens qui sortent d'une banque, un bureau, des femmes tristes, une jeunesse braillarde, de sorte que le goût d'errer s'épuise, qu'il faut reprendre corps ou, semblable aux animaux marins qu'un trouble de la perception désoriente, chercher la grève, s'échouer sur la première banquette disponible et, dans l'attente d'événements qui ne viendront plus, boire une boisson quelconque en regardant les clients s'accouder au comptoir.


Chantier du barrage de Donzère-Mondragon (1950)

Mardi 18 novembre 2008

Coucou !

 

Et alors ?

Et la suite ?

Euh ! Bon, je vais vous expliquer...

J'écris en corrigeant, retouchant sans cesse.

Ces lettres, en particulier, que vous avez pu lire, auxquelles cinq ou six autres se sont jointes dans mes cahiers, n'existent pour l'instant qu'au sein du mouvement qui toujours les emporte, de sorte que je ne puis plus me résoudre à les livrer ainsi, balbutiantes, préférant qu'on les redécouvre un jour, comme neuves, quand elles s'assembleront dans un livre.


Mais le lien, direz-vous.

Quelques petites nouvelles, peut-être, pour celles et ceux qui se demanderaient ce que je fabrique.

Un livre, courant janvier 2009, aux éditions Apogée : Comme sont nus les rêves. Il regroupe divers textes de ces dernières années, qui parurent parfois en revue ou firent l'objet de tirages limités. J'y poursuis mon espèce d'entreprise autobiographique tout en la prolongeant à l'usage des temps présents et de certains voyages.

Un numéro de la revue « Souffles », toujours au début de l'année qui vient, contenant un dossier consacré à mon travail. On y rencontrera une étude de Pierre Bergounioux, une autre de Jacques Josse (sans se concerter, ils ont peaufiné des pages qui se complètent singulièrement), ainsi qu'une de ces lettres en cours : « Dernier round », adressée à l'un de mes oncles.(L.E.M. Revue Souffles : 45, rue Léon Blum 34660 Cournonterral, tél : 04 67 85 09 02)

 

L'écluse du barrage de Donzère-Mondragon(1950)


Un ouvrage d'artiste un peu particulier enfin : trois chansons de Bob Dylan, introduites et traduites par mes soins, un compagnon peintre, lequel illustrera l'ensemble, proposant en regard ses propres traductions (un CD sera de la fête, quelque ami interprétant une version dépouillée de « Visions of Johanna. », le tout aux éditions «  barre parallèle »).

 

En attendant, je me promène le long de la Dordogne, près de Souillac, où je bénéficie d'une bourse d'écrivain-résident. J'y rédige une nouvelle lettre...

 



Lionel Bourg à Rennes 2008
à Combourg 2008



Lionel Bourg par Jacques Josse sur Remue.net


Maison de la Poésie, Rennes. 2007
Combourg 2007


...dans l'immobile pliure du temps...

 

LIONEL BOURG
Le Chemin des écluses
suivi de Gueules de fort

Je suis rentré sans hâte.
Longeant le canal, sa lame d'étroit silence mal engagée, mal plantée dans un décor où des bâtisses en ruine exhibent leurs viscères sous de magnifiques glycines, j'attendis que la nuit fût complète avant de pousser la porte du jardin.
L'herbe crissait sous la semelle.
Le ciel s'égouttait lentement, comme si l'on eût mis à sécher sur la ville une serpillière humide encore d'avoir été plongée dans un grand seau d'étoiles.
J'ai gravi les escaliers de la maison.
Préparé du café tout en grignotant une croûte de pain debout dans la cuisine.
Bu une tasse du breuvage.
:Écouté quelques blues - un titre de Larry Davis,. deux ou trois interprétés par Carrey et Lurrie Bell, le père, le fiston haletant comme l'enfer sur les rails d'une six cordes et d'un harmonica -, griffonné, raturé, griffonné à nouveau le même début de phrase.

Ed. Folle Avoine


LIONEL BOURG
Où le songe demeure

Il a plu beaucoup, à Bordeaux, ces jours-ci.
Il monte des chaussées une odeur de tristesse, une sorte de chagrin qui suinte du bitume et, flânant, jetant un œil distrait aux devantures des magasins,je bredouille à mon tour ces vers qui tant m'émeuvent:

Je suis comme un sur le manteau de qui il aurait plu
trop fort comme un qui fuit au long des rues

des carrefours et des rencontres comme un qui va mourir
et dont on ne sait ricn sinon qu'il fut un jour

ce voyagcur craintif sur une mer trop grise
dans le vent froid de l'aube et le cri des mouettes
Je suis celui qui veut le port aux bateaux immobiles.*

lesquels furent composés à Stockholm.
Cela colle à la peau.
Cela poisse et console, cela n'a pas de fin, on pourrait interminablement les dire et les redire, allons,
je suis comme un sur le manteau de qui il aurait plu,
je m'en vais, je m'en vais...

*Bernard Delvaille."Voyages", Oeuvre poétique


LIONEL BOURG
L'Engendrement

CHACUN ignorait de quoi c'était fait, un enfant.
Les pères, les mères, qui souvent s'avéraient maladroits, moins cruels que brutaux, ou veules, fatigués, ne se posaient pas tellement la question. Il y avait les gosses. Le travail. Une espèce de tendresse bourrue. Des cris. Des paires de claques.
C'était comme ça. Comme ce n'est plus à présent, hormis les coups parfois, et l'indifférence: un horizon restreint, des bâtons de noisetier dont la pointe dessinait une ligne sinueuse derrière soi, des taches d'encre violette que le savon de Marseille toujours spongieux sur le rebord de la pierre d'évier n'effaçait qu'après maintes tentatives, de l'eau de Javel, des affections soudées à des corps familiers.

 



Extraits de tableaux de Paul Rebeyrolle. Eymoutiers. Août 2005

LIONEL BOURG
Paul Rebeyrolle
L'oeuvre de chair

"L'artiste le plus politique de son époque, ce n'est pas un hasard, nous laisse l' œuvre la plus confiante, la moins retorse peut-être. Nous y sommes inclus. La partageons avec les sables et les morceaux de bois pourris, les cadavres des belles que l'on aima, les hiboux dans les arbres et la brise matinale, avec les fleurs, avec les ronces, nos craintes ou cette mémoire obscure dont nous sommes redevables, avec les estuaires, les chambres tristes, les chiens, les pièces de boucherie, les sexes, les baisers, ne serions-nous en elle, qui est du temps, ou de la chair, que de vagues éclairs qui brûlent puis s'éteignent ou s'engluent dans sa matrice d'ombre, des passants, des enfants répudiés. "

Jacques Josse sur Remue.net



LIONEL BOURG
Une curieuse hébétude

L'absence, le dévoiement du désir, le manque et l'inquiétude qui flétrirent mon enfance, firent de moi un individu n'éprouvant aucune envie mais un lâche état d'âme sans prise sur le déroulement des jours. Ne me rapportant au monde que par retrait - et c'est une habitude qu'innervant la présence à l'instant de sa déréliction, l'écriture outrerait d'une parole gauchie, sinistrée plutôt -, ne l'appréhendant qu'effondré, larvaire ou transfiguré d'images conçues afin d'arracher à son oubli une mémoire démembrée, je connaissais par cœur le système des failles, diaclases, dérives et éruptions de l'écorce des choses qu'une sagacité analogique m'encourageait à transcrire en termes d'humanité. Mon frère était mort.


LIONEL BOURG
Mortes pierres

Je suis ce gosse. La tête rivée au carreau, j'attends. Et cette attente, dont je ne puis m'abstraire, n'identifiant dans cette suspension nonchalante des minutes et des heures que mon saisissement ou, boudeuse, morose, ma crainte, me soustrait à l'ordre auquel, non, décidément, c'est plus fort que moi, une inaptitude foncière me dissuade de faire allégeance.


LIONEL BOURG
L'ombre lente du temps

Il est alors d'étranges courbes dans le paysage. Des lignes vers le couchant dont on scrute les traces, qui s'égarent et ondulent, ardentes, poussiéreuses quand vibre la tiédeur lymphatique des soirs. Des buissons de griffes nichés au creux des combes. Des ventres ou de molles boursouflures. Des dos cambrés. Des plis que l'on pensait secrets où le monde s'invente. De la peau. De la chair. Des marnes et des argiles brunes s'écoulant de très fines crevasses.

 



LIONEL BOURG
Quelques ombres portées

Écrire commence là, parfois. Dans cette vacuité. Cette disponibilité de qui ne choisit plus et se laisse guider par sa propre inconsistance, si bien que c'est de vivre dont il s'agit d'emblée, ou de survivre, de se bâtir un corps avec ce qui toujours échappe, et tombe, s'anéantit en un instant ou, pareil à la nuit qui partout s'abîme, recouvre l'étendue d'un pays où la chienne fait bon ménage avec des voyageurs égarés. Jacques Josse écrit dans cette chute, cette cassure. Au bord des lèvres qui se déchirent et comme atteint lui-même, exténué de n'être après tout qu'un homme parmi tant d'humaine hébétude mais plus inquiet sans doute, plus attentif à l'assurance précaire de ceux qui s'attablent sans avoir été invités au festin, qui tremblent, titubent, et gueulent, pestent ou jurent comme des charretiers lorsque c'en est trop, du crachin, de l'amour, de cette inexplicable douleur toujours à vriller dans la tête comme de ce Christ écartelé sur le granit qu'ils boxeraient jusqu'à plus soif, qui errent, s'éloignent ou s'embarquent un matin pour des destinations de cartes postales, tu parles d'un paradis ! la houle, l'horizon noir de boue qu'échancre en pleine masse une folle incandescence - un œil plus exactement, globuleux, dont on aurait découpé la paupière -, et ce qu'il nomme ainsi, ce à quoi il donne chair, ressemble à s'y méprendre à la trame commune de chaque destinée.

 



LIONEL BOURG
Montagne noire

Or ces claudications, clopin-clopant ces dérobades ou cette volonté joueuse d'expérimenter en porte-à-faux l'assise on ne peut plus équivoque du langage, que signifient-ils réellement? L'enfance n'est pas une maladie. C'est un rapport au monde. Du temps vacant. De la durée plénière. Les rochers y poussent comme les plantes. La lune y suit chacun dans ses déplacements. Les oiseaux s'y baignent et le ciel, où ils planent inclinés sur une aile, c'est peut-être un lac, une grosse flaque boueuse infestée de méduses qui brillent quand il fait noir, une assemblée de monstres filandreux, des poulpes arachnéens dérivant à la surface du verre dépoli par quoi la lumière s'atténue, l'automne, du plomb et des nuages. L'enfant ne décide pas. Il comprend.

 



LIONEL BOURG
La faute à Ferré

...tout remonte, Léo, la marée de tantôt, les armes rouillées que nous avions jetées au fond des puits, les cadavres des chevaux et les vieillards auxquels on cousait les paupières,
tout tremble, tout s'insurge, tout s'enlace,
il n'y a plus rien, tout est là,
l'acide insidieux du silence goutte à goutte sous la langue ...



LIONEL BOURG
Jardin de poupées

"C'est un jardin.
Un simple carré de terre défrichée derrière une ferme - maison de vigneron à vrai dire, la précision n'est évidemment pas anodine -, quelques ares de sol argileux, sans grande valeur ni fertilité mais qu'à force de travail, ici comme partout, des hommes privés d'autre horizon, d'autre certitude peut-être, ont débroussaillés, retournés, rendus aptes à produire les fruits nécessaires à la subsistance familiale. Un jardin où nul ne s'étonnerait de découvrir des choux, une rangée de haricots, des rames de petits pois ainsi que les traditionnels salades, radis, tomates ou médiocres cornichons qu'il faudra nettoyer, gratter, plonger dans le sel afin qu'ils suent, transpirent à leur tour avant de rejoindre le vinaigre parfumé d'estragon où ils sommeilleront durant l'année, veilleurs un rien étranges, inconvenants dans la double mixture qui les digère, accompagnateurs des cochonailles de décembre ou, croqués entre deux jurons, sortes de trompe-colère agaçants dont l'acidité sied aux invectives proférées à l'adresse des cieux."


LIONEL BOURG
Les chiens errants de Bucarest

Au creux de l'opacité - masse, non, mais une laitance d'ombre, onctueuse, visqueuse malgré le scintillement des étoiles (taches translucides, ocelles et glaires de revêche lueur dans ce ciel frappé d'alignement que les caténaires des tramways et des trolleybus découpent en rubans réguliers) -, ce ne sont pas les yeux des chiens qui brillaient mais, furtifs, affûtés comme lames de coupeurs de bourses, leurs regards, mesquins, corrosifs, apeurés ou querelleurs, de vrais regards de gueux se disputant la charpie d'une sombre et putride lumière. Toute une vésanie. Vide. Toute une disgrâce agressive. La détresse de déments ou de psychopathes implorant du secours, populace hagarde, vorace, prête à prendre la fuite ou à montrer les crocs, zombies et revenants, princes maléfiques sondant l'inanité de vivre et de mourir dans le glauque étang des psychés.



LIONEL BOURG
Lettres de Lasalle

Les lieux où l'on naît, vit, passe, meurt, ne sont que draps tendus sur des piquets : on y projette les épisodes des mille douleurs pétries et repétries depuis son jeune âge, et s'ils nous informent, s'ils nous émeuvent, si l'on incline à les concevoir comme nos reflets minéralisés au-dehors de nous, nus, ravinés, grêlés, gercés d'oublis et de souvenirs - d'empreintes, ou de dessins tatoués à même la peau de notre insupportable absence -, c'est que leur ombre seule effectivement demeure, ou l'un de ses pans, carré de lumière visqueuse ou tache opaque dans l' œil ébloui de nos tendres années.


LIONEL BOURG
Un arbre élu par l'orage

y a-t-il quelqu'un?
y a-t-il par tant de solitude confite une silhouette ou, peu lisible, quelque trace de pas dans la grenaille que le vent balaie chaque soir lorsque les charognards se posent sur les pylônes et guettent détritus musaraignes crevées vipéreaux morts, y a-t-il une trépidation, une saccade, est­ce quelqu'un cette quelqu'une que l'on embrasserait à gémir ou à disparaître pour mieux se rencontrer dans son ventre ou sa bouche, y a-t-il des nuits que l'aube égorge sans bruit dans l'odeur du café et du pain, y a-t-il des landes où l'on marche tandis que la pluie s'apprête à tomber et qu'elle tombe maintenant, ses doigts le long du cou comme dans les cheveux et c'est velours cette source semblable à celle où l'amour naît...



LIONEL BOURG
Rebuts de presse

Pressenti par une station locale à vocation imper­tinente, je devais confier à des auditeurs l'humeur où me plonge la lecture des journaux. Patatras! L'émission ne dépassa pas le stade des louables intentions. Chroniqueur sans emploi, j'avais toutefois pris goût à la rédaction de quelques paragraphes élaborés dans la fièvre. Me taire, me priver d'un exercice bénéfique à ma santé mentale, renoncer à cette façon de mémoires du temps, tout cela s'avérait au-dessus de mes forces et c'est malicieusement que j'ai continué ...


Lionel Bourg
l'immensité restreinte où je vais piétinant

Ce qui crie dans le sang
ressemble à la beauté ruisselante des friches

j'y entends tout le corps
avarié de la nuit toute l'ombre
des songes

la langue du silence
comme un amour lapant
le sel dans la blessure

 

Mendiants d'azur
couchés ricanant sur l'asphalte

le ciel est un moignon
infecté de soleil

l'atrocité ce rire
béat cette pâture d'étoiles


Lionel Bourg
DES PIERRES INEXPLICABLES

Dans l'étagement des ères géologiques, il faudra bien donner ton nom à cette époque indécise: dans quelques millions d'années, les spécialistes ou les amateurs rechercheront fiévreusement les fossiles du Brémondien, restes rarissiines d'un monde dont ne perdurera qu'une énigme de pierre .

 


Lionel Bourg
l'étoffe des corps

L'ombre lasse la pluie la margelle du monde
où j'attends je ne sais quelle épreuve ce cri
soudain dans l'air l'oiseau qui se consume
et trace un cercle blanc sur l'aurore argileuse
l'ombre oui l'ombre infime en bordure des yeux
la frange obscure indéchiffrable à jamais
dans l'entier du dicible l'ombre l'ombre promise
mais nue et toute nudité en ce jour
dont je remue la cendre


Lionel Bourg
dans la présente abjection des mondes

LETTRE VAINE
Voici que nous sommes défaits. Seuls. Comme si l'ennui et la désespérance ne suffisaient pas, la honte défigure les visages que l'on croise, les mots que l'on prononce, les instants que l'on vit. Là. Par les rues. Le long d'un chemin. Sur cette sente où l'on avance sans plus savoir si le jour se lève ou si la nuit, assouvissant ses lambeaux de clarté, n'en finit plus de leurrer l'étrange lumière qu'on prenait pour une aube.
Nous demandions si peu, au fond. L'imperceptible bruissement d'un feuillage d'été, ces lentes, ces longues pluies d'automne, les larmes qui roulent parfois, quand rien n'est plus à dire. Un songe. Une terre. Celle d'ici, où j'habite, et dont les brumes tracent les contours d'un monde. Celle d'ailleurs. Des mille archipels du silence ou de la rumeur, des îles dispersées au fil des lignes de fracture où la conscience naît et meurt, faisant du moindre atoll le garant de tout un univers, de chaque individu celui de la. sensibilité humaine tout entière. Nous demandions cela. Cette paix ténue. Cet instant foudroyé et cette éternité ...


Or, nous voici nus. Traqués. Avec nos mains caressant dans le vide les ultimes carcasses de vaisseaux naufragés, les derniers bouquets de jonquilles, les silhouettes déjà estompées que nous avions dessinées sans y prendre garde par la buée des choses. Voici que la farce, dont nous nous accomodions, se mue en tragédie. Voici que le massacre est là, devant nous. Que, dans l'apologie de la famille, du travail, de la patrie et de l'armée, l'arrogance des uns et l'hypocrisie des autres laissent la canaille faire ce qu'elle appelle son métier. Ouvéa. Une île. Je disais de mes montagnes qu'elles en étaient une, à leur manière. Un lieu qui, parce que singulier, me faisait accéder à plus d'espace, plus de fraternité, et que c'était cela pour moi, le champ le plus modeste, la lisière la plus discrète, une parcelle à la dérive, un fragment, un peu de poussière de l'Age d'Or. Ici. Au cœur du Mont Pilat. En Irlande. Dans le Gard, le Morvan ou près du grand rift éthiopien, en Lozère, n'importe où mais ici. A Ouvéa peut-être ...
Oui, la honte. L'abjection.
Moi, je n'ai rien autre à opposer que quelques mots. Des phrases. Le dégoût. Rien, somme toute. Une brassée de fleurs. Un ciel.
Un vieux tissu de deuil froissé sur la détresse.
Cette senteur des lilas maintenant sur la paupière des morts ...
- Mai 1988 -


LIONEL BOURG
L'étroite blessure du silence

Initier désormais le chemin d'une fatigue, à l'écoute, comme à l'affût d'un mot, sa rareté après l'usure, le délabrement du ciel - et l'érosion des choses dans la réalité dramatique du monde. Une passe, un passage de l'être et du sens, le frémissement d'arbre de la conscience. Faire taire les vanités anciennes, les abstraites tutelles. N'être qu'ici, froissant entre ses doigts quelques feuilles arrachées, regardant ces ciels où reposent tant d'astres déjà morts, trous noirs creusés dans le silence, jusqu'à ce cri parfois, ou ce chant... en l'attente du jour où nous assisterions à la genèse fossile de l'univers. Ces mains qui s'enfoncent dans l'intimité des rivières.


 

Petites gouaches sur papier. Exposition Yves Tanguy à Quimper


"Peut-être faudrait-il simplement confier sa vie, à cette poussière des jours dont s'assemble et se disperse la lumière. Ce ciel. Ces nuages. Ces lentes migrations paraissant porter l'effroyable bonheur des astres qui vont vers le néant des choses, là, dans le silence bruissant des mondes où tout s'absorbe et renaît, par l'infini tourment des êtres qui soudain se regardent, et pleurent, et crient, à cet instant où ils meurent enfin comme ces étoiles infiniment meurtries naissant au cœur aveugle d'une clarté qui maintenant, ô maintenant et comme tant de fois, nous déchire."



"Et nous allons par le monde, comme du sable entre les doigts, comme l'eau perdue au confluent des pierres - nous allons sans savoir que des oiseaux gémissent dans des ventres lointains, que des lèvres s'ouvrent sous celles qui peut-être caresseraient les nôtres si nous savions, ne serait-ce qu'une seule fois, dire le premier mot, le dernier, l'imprononçable mot qui nous rendrait tout entier au silence."



"Le ciel maintenant la détresse, et tout ce blanc lancinant de la nuit, tout ce blanc où désormais nous sommes, nus, et seuls, comme en l'étrangeté du monde, parmi les restes dispersés d'un ultime naufrage. Ou l'aube peut-être malgré tout, neuve, si neuve d'avoir franchi la nuit en ses eaux les plus basses - en son gué d'algues noires croupissant dans la vase, en sa lumière enfouie sous ses strates de neige."


LIONEL BOURG
Une certaine latitude

Alors, dans le silence de ce château, veillant comme si je devais le faire inexorablement, c'est à cette latitude que je souhaiterais confier une vie passée à graver, par un désert de glyphes, les mots avec lesquels je crois souvent mourir au bord d'un ossuaire où s'éteignent de trop vieilles étoiles. L'amour. La lente marée qui peu à peu me soulève avant de me jeter, exténué, aux rives d'une île échouée dans ses cendres, moi qui n'écris, depuis presque dix ans, qu'une même, une interminable lettre à celle qui traversa la mer pour me montrer, dans l'éclat de ses yeux, la violente douleur et la candeur de l'aube.


LIONEL BOURG
DENISE GUILBERT
Une femme dans la pierre

"Les siècles ont passé. La promesse n'a pas été renue. Vierge ou mère absolue, maman et putain, la femme que l'on sculpte n'est dès lors que marbre ou granit magnifiant la déplorable fatuité des hommes - mesquineries d'anges bavards se pavanant sous les dehors domestiqués de la bête."

 


 

Lionel Bourg
Contre-nuit

"L'aube ce jour-là tenait de la plus haute certitude alors que tout déjà s'enfonçait dans la cendre des oiseaux que la mer avait rongés de sel."

 

"Sous vos paupières lacustres dorment des vertèbres d'argile."


 

Lettres et chroniques
Maison de la Poésie Rennes 2008
Combourg 2008
Maison de la Poésie Rennes 2007
Combourg 2007