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HECTOR ABAD
L'oubli que nous serons

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de Albert Bensoussan

"Je me rappelais que mon père m’avait très souvent dit que tout être humain, la personnalité de chacun, est comme un cube posé sur une table. Il y a une face que nous pouvons tous voir (celle du dessus) ; des faces que certains peuvent voir et d’autres pas, et si nous nous efforçons nous pouvons les voir aussi nous-mêmes (celles des côtés) ; une face que nous sommes seuls à voir (celle qui est devant nous) ; et une face cachée à tout le monde, aux autres et à nous-mêmes (la face du dessous). Ouvrir le tiroir d’un mort, c’est comme plonger sur cette face qui n’est visible que pour lui et que lui seul voulait voir, la face qu’il protégeait des autres : celle de son intimité."

"Nous avons tous dans notre vie des zones d’ombre. Pas nécessairement des zones honteuses ; il est même possible qu’elles soient la part de notre histoire dont nous sommes le plus fiers, celles qui nous font penser au bout du compte que notre passage sur terre est justifié, mais que, comme elles font partie de notre intimité la plus secrète, nous ne voulons partager avec personne. "

EDWARD ABBEY

La page Edward Abbey sur Lieux-dits

KADER ABDOLAH
Cunéiforme

"Va chercher ton cahier, prends un porte-plume. Allez viens! Je vais maintenir la bête contre la paroi. Monte sur son dos. Oui, sur le dos de l'animal. Allez! Tu es stable comme ça? Oh, regarde là, lève la lampe. Comme ça on voit mieux. Maintenant écris, regarde bien le texte, tous les mots de cette écriture cunéiforme, et note-les l'un après l'autre sur le papier. Vas-y. N'aie pas peur. Je tiens la mule. Ecris!"


JACQUES ABEILLE

JACQUES ABEILLE
La grande danse de la réconciliation

"Il me paraît donc tout à fait possible aujourd'hui d'établir — et de vérifier sur le terrain — que la complexité d'une langue — partant, la richesse en nuances de ses énoncés — est inversement proportionnelle au degré d'évolution technique de la population qui la parle. Il pourrait en découler une critique radicale de l'idée de progrès, cet aveuglant lieu commun de notre monde."


JACQUES ABEILLE
Brune esclave de la lenteur

"l'aube égoutte ses blancheurs
sur des plis de pivoine
promesse de plaisir nu
commencent tes légendes
tes évasions

les fesses du ciel
façonnent autour de toi
les noirs festons de la passion
tu cernes ma silhouette de craie
tu choisis pour maître
le plus modeste
j'abuserai dans la lenteur"


JACQUES ABEILLE
La Clef des ombres

"Silence. Nuit. Puis, à travers les rares et minces interstices des volets pleins, lentement se met à filtrer l'indécise lumière de l'aube. Les objets ne sont au commencement que des masses sombres ou claires assez confuses, dans la grisaille à peine séparés les uns des autres. C'est l'heure muette où la maison s'éteint; les boiseries cessent de craquer, les pierres de soupirer dans leur gravité, en attente des bruits de la vie. Les objets ont presque recouvré leur contour quand la sonnerie du réveille-matin déchire cette torpeur. La sonnerie insiste, se propage dans sa durée et s'interrompt."


JACQUES ABEILLE
Le comparse

"L'œil d'un vert marin éteint, le visage chevalin encadré de mèches pâles qui déjà se givraient, une longue silhouette oscillante, Henri de Hère deux fois la semaine traversait avec une mélancolie hautaine la salle de rédaction pour déposer dans la corbeille de notre chef sa chronique culturelle. Une onde de silence se propageait sur son passage. Hors de sa présence on parlait de lui comme d'un petit hobereau jouissant d'une fortune confortable qui pratiquait le journalisme en dilettante et gardait ses distances avec le commun. Un prétentieux ; on ne l'aimait guère."


JACQUES ABEILLE
Séraphine la Kimboiseuse

"Pour la quatrième fois en une dizaine d'années, je naviguais vers ma plantation. Les vents étaient favorables et la mer, faste. Durant ces longs jours de vacance face à l'immensité des eaux, l'oreille harcelée par le chuintement refroissé de l'étrave déchirant la vague, je n'avais d'autre compagnie que celle de mes soucis. L'esclavage continuait d'avoir cours dans les îles."


JACQUES ABEILLE
En Mémoire morte

"L'odeur des jardins mouillés est celle même de l'enfance finissante, entre rêves et prodiges. La voiture garée, les essuie-glaces à l'arrêt, la senteur de la terre désaltérée emplit l'habitacle et le regard de Thadée tantôt s'attache aux rides hésitantes qui posent au pare-brise leur réseau scintillant, tantôt s'ouvre au décor d'une route côtière noyée de gris et comme peinte sur une gaze qu'aucun souffle ne fait trembler. Mais voit-il encore ce monde où pour lui plus que pour tout autre s'éteignent les couleurs de la nature, ponctué des masses sombres d'une haie désordonnée bordant vers la gauche la surface luisante de l'asphalte où tombent les haillons du ciel ? Sur la droite, une palissade de planches nues dresse une cloison d'un jaune paille, incongru dans le subtil dosage du lavis, et Thadée rumine l'anomalie mesquine qui lui a forgé un destin. Trop fin pour la maudire, il ne peut évoquer sa mère sans amertume. Huit pour cent des hommes souffrent d'une cécité partielle ou même totale aux couleurs et c'est par leur mère que leur vient cette tare."


JACQUES ABEILLE
Les carnets de l'explorateur perdu

"Personne ne pouvait imaginer, à l'aube de ce jour funeste, que notre affaire tournerait aussi mal. Quand mon unité fit mouvement, on ignorait encore la félonie d'une partie de notre armée. Les hommes croyaient à la rigueur morale de leurs chefs, à la puissance de leurs armes et aux vertus de la discipline. J'avais reçu l'ordre de tenir avec mon groupe, une position avancée. Un ancien moulin, au sud de la capitale, en bordure d'un petit cours d'eau, le Bassinet. Une partie de la troupe se dissimula dans les bâtiments à demi ruinés, l'autre s'installa sous le couvert d'un boqueteau. Quelques avant-postes, des groupes de deux ou trois hommes dissimulés dans des caches rudimentaires, devaient nous avertir de toute approche. Le jour était limpide. Nous n'entendions aucun bruit et n'en faisions pas davantage."


JACQUES ABEILLE
La barbarie
Le cycle des contrées VI

"...on se trompe sur le sens des évènements; nous ne nous éloignons pas de la barbarie, nous y allons."


JACQUES ABEILLE
Les Mers perdues
Schuiten & Abeille

"Avant de quitter le village, le dessinateur a réalisé, à l'opposé de la statue reptilienne, une très belle planche dont le sujet est remarquable. Il s'agit d'un pont immense dont la première arche, tout comme les jours dont sont évidées sa culée et sa première pile, est en arc brisé et la seconde, vertigineuse, est rompue en plein ciel. A son habitude, l'artiste a placé sur l'édifice la silhouette d'un homme qui d'une démarche mesurée et opiniâtre s'avance vers la béance azurée du lointain. A n'en pas douter, cette silhouette qui surmonte le vertige est la mienne."


JACQUES ABEILLE
Les barbares
Le cycle des contrées V

"Les mille questions qu'en d'autres moments j'aurais voulu lui poser étaient suspendues par un sentiment d'évidence éclatante et les mots se dissolvaient, consumés de la toute-puissance de leur source. Toutefois, quand déjà elle allait me quitter, tenant son poignet où palpitait avec vaillance le flux d'une vie qu'un moment elle avait partagée avec moi, je ne pus retenir une interrogation où se mêlaient à parts égales le désarroi et l'espérance.
« Que vais-je faire ? »
Son visage n'était qu'une ombre bienveillante penchée sur moi, mais j'y devinais un sourire attentif.
«Te souvenir que la modestie est la forme la plus sûre de la fierté. »
Ses mots n'étaient qu'un souffle qui me balaya le front. Un instant plus tard, elle avait disparu."

 


LEO BARTHE (JACQUES ABEILLE )
Chroniques scandaleuses de Terrèbre
Le cycle des contrées IV

"Dans ces nudités familières, ordinaires et que ne transcende aucune haute idée, éclate cependant une joie dans l'indécence dont on chercherait bien en vain la manifestation en notre époque pourtant tellement licencieuse. Je rencontre dans ma solitude ce paradoxe qui voudrait nous faire croire qu'un chemin de contraintes étroites mène plus sûrement aux plaisirs francs. Mais est-ce bien de contraintes qu'il s'agissait ? ou plutôt d'espoir et de générosité ? "


JACQUES ABEILLE
Les voyages du fils
Le cycle des contrées III

"Savoir à qui attribuer la vie d'un homme demeure indécis car elle continue de s'épanouir par-delà l'absence et la mort. Ma vie pour une part est faite de souvenirs qui me sont échus sans que j'aie été mêlé aux événements et c'est à moi que revient la responsabilité d'en inscrire les enchaînements, comme si j'étais ensemble le dernier homme et l'écrivain ultime à qui un autre encore succédera peut-être, si ce monde, plus sauvage que le cœur de la plus noire forêt, le permet."

 


JACQUES ABEILLE
Le Veilleur du Jour
Le cycle des contrées II

"Sur toute la contrée, depuis les rebords amers du plateau dont les flancs se craquelaient de combes où les torrents menaient sans relâche leur tapage jusqu'aux mornes pentes des Hautes Brandes dont les sentes s'engonçaient sous des arceaux d'aubépines tassées comme des fous rires et, entre les deux, bien sûr, sous les denses nuées de la forêt qui étirait ses membres gourds au vent soudain tiédi, sur toute la contrée, en tout lieu et tout asile et même sur l'onde sans remords, cette odeur verte comme une femme. Et, quand le vent se suspendait, le goût sauvage du silence. "


JACQUES ABEILLE
Les jardins statuaires

Le cycle des contrées I

"Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts.
Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. "

GALIA ACKERMAN
Traverser Tchernobyl

 

 « Dans un dialogue entre Paul Virilio et Svetlana Alexievitch, filmé en Allemagne par un réalisateur roumain, Andrei Ujica, Virilio parle d’une « indétermination entre l’accident et la guerre » dans le monde moderne et affirme que « d’une certaine façon, Tchernobyl, comme Auschwitz, mais aussi comme Hiroshima, était un accident de la conscience ». Svetlana exprime son accord et va encore plus loin dans un entretien publié en russe : « Tchernobyl, me semble-t-il, est l’événement le plus important du XXe siècle… Du point de vue conceptuel, c’est plus que le Goulag, plus qu’Auschwitz… Parce que ce n’est pas une certaine catégorie de gens, mais des millions qui ont pu et peuvent encore disparaître… La peste aurait pu tuer la moitié de l’Europe, mais pas le monde entier ; dans les chambres à gaz, on a pu supprimer des centaines de milliers de personnes, mais pas toutes. Et avec Tchernobyl, l’homme a menacé tout ce qui est vivant»

Virilio: « S’il y a un responsable aujourd’hui, qui est-ce ? C’est la techno-science elle-même. […] Une science sans conscience de ses risques, de ses dangers, de ses drames est une science responsable de ses perversités, dont Tchernobyl est un exemple majeur »,


"Près de 8 millions de personnes, dont près de 2 millions d'enfants, vivent à ce jour sur les 160 000 km² de terres contaminées, en Biélorussie, Ukraine et Russie."
"Conséquences sanitaires:
L'impact exact de la catastrophe de Tchernobyl sur la santé des habitants des territoires contaminés et des territoires « touchés » par le « nuage de Tchernobyl » ne sera jamais connu, car les niveaux d'irradiation n'ont pas été mesurés dans les premiers jours après la catastrophe, ce qui empêche d'établir des corrélations fiables entre ces derniers et les pathologies survenues. Il faut ajouter à cela qu'entre 1986 et 1989, le gouvernement soviétique a interdit aux médecins d'établir une corrélation entre différentes pathologies et la radiation. Cependant, on peut affirmer qu'avant 1986, plus de 80 % des enfants habitant dans les zones contaminées d'Ukraine, de Biélorussie et de Russie étaient en bonne santé. Actuellement, moins de 20 % des enfants vivant dans les mêmes territoires peuvent être déclarés en bonne santé. Dans certains districts lourdement contaminés, ce chiffre atteint à peine 10 %. En Biélorussie, au cours de la période allant de 1990 à 2000, le nombre de cancers a crû de 40 %, voire de 52 % dans les territoires les plus contaminés du district de Gomel. Dans cette même région, la morbidité infantile a augmenté de 205 % entre 1986 et 1994. Au cours de la décennie qui a suivi la catastrophe, la morbidité infantile dans les régions contaminées d'Ukraine a augmenté de 600 %, pour se stabiliser ensuite à 290 % par rapport à 1986. Au cours des vingt années qui ont suivi la catastrophe, on a constaté dans les régions contaminées d'Ukraine, de Biélorussie et de Russie près de 100 000 fausses couches, à un stade avancé de la grossesse, et naissances d'enfants mort-nés..."

LAURE ADLER
Dans les pas de Hannah Arendt

"Je me sens comme un animal à qui tous les accès sont fermés. Je ne peux plus me donner puisque personne ne me veut telle que je suis; tous en savent plus que moi." Hannah Aredt à Karl Jaspers, le 19 février 1965

PHILIPPE AIGRAIN
soeur(s)

"Deux étages plus haut, elle le dit enfin, venez, on va boire un petit porto. L’appartement a cet air de renfermé qui n’est pas une odeur, juste un sentiment que chaque objet est là où il est posé depuis trop longtemps. Elle ouvre la fenêtre, devinant mes pensées. Asseyez-vous, ma jeune dame."

"Est-il possible que quelqu’un à qui rien n’arrive et qui fait si peu semble avoir un destin enviable ? Ou est-ce la certitude que ce rien doive se briser dans une révélation soudaine, voire que justement parce que je ne suis porteuse d’aucune signification, chacun puisse projeter sur moi celles dont il est porteur, pour m’aimer ou me haïr, me protéger ou me détruire ? "

GILLES AILLAUD

"Je peins des choses, je suis absolument incapable de peindre une idée. Je peins des choses parce que la force des choses me paraît plus forte que toute idée. Pour nier une chose, il faut la détruire, tandis qu'une idée, c'est du vent, on peut toujours fermer l'oreille."

" Ne pas prendre la réalité comme point de départ, prétexte à une opération esthétique, mais comme but ultime et lui laisser, en dernier ressort, la parole, à elle. Avoir la politesse, lorsqu'on ne fait, au mieux, que folâtrer entre "ses bras légers", de ne pas prétendre la dépasser. Mieux vaut buter sur l'obstacle, et chuter, que le franchir en passant à côté."

 

CESAR AIRA

CESAR AIRA
le congrès de littérature

"Comme prévu, à cet instant un rayon de soleil se faufila à travers l’entrebâillement de deux montagnes et vint se poser en ligne droite sur le verre de l’Exoscope. Je déplaçai savamment les panneaux de manière à dessiner un petit carré à l’aide du point jaune. Je connaissais bien l’effet de l’activité lumineuse sur les cellules clonées. Et, effectivement, la larve se mit à se réabsorber dans son reflet sur le verre. Ce fut très rapide, très fluide, mais ce ne fut pas sans heurts. "


CESAR AIRA
Le Tilleul

" Le tilleul est un arbre de petite taille, élégant, au tronc fin, qui a toujours l’air jeune. Sur la Place de Pringles, en plus des dix mille tilleuls de ce genre, normaux, il y en avait un qui, par un étrange caprice de la Nature, était devenu énorme, vénérable, avec son tronc tordu, son feuillage impénétrable ; vingt tilleuls ordinaires fondus en un seul n’auraient pas suffi à donner cela. Je l’avais surnommé le Tilleul Monstre. Je le regardais avec effroi, ou du moins avec respect, mais aussi avec tendresse, car, comme tous les arbres, il était inoffensif."


CESAR AIRA
Le testament du magicien ténor

"Les miroirs s’étaient voilés, les tapis répétaient leurs labyrinthes paresseux. Sur l’estrade de la salle de musique, un piano avait créé le vide autour de lui et battait la mesure du silence. Au plafond, les caissons semblaient s’effondrer comme des bouches quadrillées. Les fauteuils se resserraient sur eux-mêmes, les ténèbres s’appropriaient les billards et les marbres."

"La traversée, dans une mer sans limites, faisait que tout paraissait possible, même l’amour. Il y avait le spectacle permanent des phénomènes atmosphériques ; les pluies monotones de l’équateur furent suivies d’autres climats qui semblaient improvisés. Les courants marins courbaient les méridiens, et les géométries de l’horizon se peuplaient de continents. Le navire se balançait à la surface des gouffres."


CESAR AIRA
le prospectus

"Un trio de cithare, tambourin et contrebasse penjâbi marquait le rythme, sur des mesures ultracourtes, tant et si bien que Lekha semblait danser sur des musiques mentales. Ce n’était pas si loin de la réalité, comme le démontraient les regards des spectateurs. Lekha était une typique beauté autochtone : petite, mince, la chevelure huilée couleur jais, les sourcils noirs, le nez crochu, des yeux énormes, une expression tourmentée et, cette nuit, absorbée. Elle était immensément populaire à Lahore et dans toute la province."


CESAR AIRA
Esquisses Musicales

"Quand j’étais petit, au tout début des années cinquante, vivait à Pringles un artiste peintre doué de ce prestige ambigu dont bénéficient ceux qui dans un village ont des activités improductives. Quand je dis qu’il était peintre, en fait il n’était pas seulement peintre, non, ç’aurait été bien trop étrange vu l’époque et le lieu. C’était un vieil habitant parmi d’autres, intégré à la grande famille du village, commerçant à la retraite, veuf, ses enfants avaient grandi, comme bien des jeunes ils étaient partis vers d’autres horizons que ceux que leur offrait Pringles."

"Sauf que le paysage autour de Pringles n’était pas des plus reconnaissables, les rues et les bâtiments encore moins. Il n’y avait guère que le Palais, l’emblème du village ; mais peindre à l’intérieur ce que l’on voyait au-dehors aurait été d’une redondance rare, comme si le Palais s’était ramolli pour se retourner sur lui-même."



CESAR AIRA
les fantômes

Avant qu'ils ne s'arrêtent, Patri s'était levée et se dirigeait vers l'arrière de l'immeuble. Ses pas devenaient de plus en plus rapides, sans qu'elle coure pour autant. Tout d'un coup, ils comprirent ce qu'elle avait l'intention de faire et, loin d'être paralysés par la surprise, ils bondirent à leur tour et s'élancèrent vers elle pour l'arrêter : les femmes, les hommes et les enfants, tout le monde criait parmi les explosions des fusées proches et lointaines et le ciel qui fleurissait de mille feux d'artifice. Cependant, ils ne parvinrent pas à la rattraper, même s'il s'en fallut de peu. Patri sauta dans le vide. Puis ce fut tout. La famille, dans sa totalité, s'arrêta sur le bord, juste à l'extrémité, muette comme si le cœur, à cause de l'inertie de la course, s'était jeté dans le vide lui aussi.


CESAR AIRA
La guerre des gymnases

Au beau milieu de la guerre des gymnases de Flores, dans une phase où le Chin Fu avait le dessous, quelqu'un se présenta à la réception de ce gymnase, avec l'innocente intention d'améliorer son aspect physique. On ne pouvait pas dire qu'il en eût visiblement besoin : c'était un garçon d'une vingtaine d'années, un blond à l'aspect ordinaire, ni grand ni petit, ni gros ni maigre, ni beau ni laid. Il s'appelait Ferdie Calvino. Ce qu'il voulait, dit-il à Mary, la réceptionniste, après avoir rempli sa fiche et payé son inscription, et répéta-t-il ensuite à Julio, le moniteur qui était de service à cette heure-là, c'était perfectionner son corps de façon à provoquer "la peur chez les hommes et le désir chez les femmes".


CESAR AIRA
J'étais une petite fille de sept ans

Plus tard, un vent violent vida le ciel de ses nuages et, après le dîner, nous sortîmes sur les terrasses du palais, pour contempler le prodigieux spectacle que nous offrait le firmament. Des millions et des millions de lunes brillaient et clignotaient dans le noir de l'univers sans fond. Elles formaient des figures, des constellations, des voies et des traînées, vers lesquelles s'élevaient nos clameurs émerveillées. Lunes pleines, croissantes, décroissantes, dans toutes leurs phases, groupées en faisceaux serrés ou solitaires, certaines si lointaines qu'elles n'étaient qu'un point de pâleur trémulante, d'autres plus proches palpitant avec agressivité au zénith.


CESAR AIRA
Le magicien

Cette année, au mois de mars, le magicien argentin Hans Chans (de son vrai nom, Pedro Maria Gregorini) a participé à un symposium d illusionnistes au Panama. L'événement, d'après l'invitation et le dépliant, devait réunir les professionnels les plus prestigieux du continent, pour préparer le grand congrès mondial, qui a lieu tous les dix ans et se déroulera l'an prochain à Hong-Kong. Le congrès précédent s'était tenu à Chicago et il n'y avait pas assisté. Il ne se proposait pas seulement de participer, mais d'être reconnu une fois pour toutes comme Le Meilleur Magicien du Monde. L'idée n'avait rien de saugrenu ni d'excessif ; elle avait un fondement aussi raisonnable qu'étrange : Hans Chans était un véritable magicien. Il ne savait ni comment ni pourquoi, mais il l'était.


CESAR AIRA
La preuve

— Tu baises?
Marcia fut tellement surprise qu'elle ne comprit pas la question. Elle regarda autour d'elle tout émue, pour voir qui l'avait posée... Après tout, cette question n'était pas si déplacée que ça. Peut-être même ne pouvait-on s'attendre à autre chose, dans ce labyrinthe de voix et de regards, tout à la fois transparent, léger, sans conséquence, et dense, véloce, un peu sauvage. Mais bon, si l'on commençait à s'attendre à quelque chose...
Trois cents mètres avant la place Flores se déployait, de ce côté-ci de l'avenue, un monde juvénile, figé et mobile, tridimensionnel, qui rendait palpables ses contours et le volume qu'il créait.


CESAR AIRA
Les larmes

Je suis entré dans une autre espèce d'immobilité, si solide que la peur, par inertie, poursuit sa course et m'abandonne, elle s'écoule en s'éloignant de moi. Les larmes aussi. Dans ma soudaine quiétude de statue, j'avance vertigineusement vers l'arrière, je me précipite dans des ovales de pensée d'où irradie un regard sauvage.


CESAR AIRA
anniversaire

"La Voie lactée filait dans la même direction que notre rue."

"Personnellement, j'ai été tenté par l'idée de vivre une bonne fois pour toutes, directement. Mais c'est impossible parce que, pour cela, il faudrait avoir déjà été mort."

 


CESAR AIRA
La nuit de Flores

Aldo et Rosita Peyrô - un couple mûr du quartier de Flores - adoptèrent un jour un singulier métier, qui éveilla la curiosité des rares personnes qui étaient au courant : ils livraient des pizzas à domicile, la nuit. Bien sûr, ils n'étaient pas les seuls à le faire, vu l'armée d'adolescents qui sillonnaient à mobylette les rues de Flores, et de tout Buenos Aires, dès la tombée du jour, comme des souris dans le labyrinthe d'un laboratoire. Mais aucun autre couple de leur âge (ni jeune, d'ailleurs) ne le faisait à leur manière, à pied.

 


CESAR AIRA
varamo

Un jour de 1923, dans la ville de Colon (Panama), un commis aux écritures de troisième classe sortait du Ministère où il remplissait ses fonctions, à la fin de sa journée de travail. Il venait de toucher son salaire à la caisse, puisque c'était le dernier jour ouvrable du mois. Dans le laps de temps qui s'écoula entre ce moment et l'aube du jour suivant, quelque dix ou douze heures plus tard, il écrivit un long poème, intégralement, depuis la décision de l'écrire jusqu'au point final, après lequel il n'y aurait ni ajout ni correction. Pour finir de refermer ce laps de temps sur lui-même, il faut dire que jamais auparavant, dans son demi-siècle de vie, il n'avait écrit le moindre vers, ni n'avait eu le moindre motif de le faire ; et qu'après, il ne le fit pas davantage.

AÏVAZOVSKI
la poésie de la mer

Cet ouvrage de référence a pour ambition de retracer l'histoire de cette oeuvre puissante, louée par Delacroix et Turner.
L'espoir profond qui domine l'oeuvre de Aïvazovski est celui de voir la liberté illuminer de nouveau la terre d'Arménie...

SELVA ALMADA
Après l'orage

Traduit de l'espagnol (Argentine) par Laura Alcoba

"À une cinquantaine de mètres, on voyait la construction précaire qui tenait lieu à la fois de station-service, de garage et de logement. Derrière la vieille pompe à essence il y avait une pièce en briques nues, avec une porte et une fenêtre. Devant, à un angle, une sorte de porche, construit avec des branches et des roseaux, servait à protéger du soleil une petite table, une pile de chaises en plastique et le distributeur de boissons. Un chien dormait sous la table, à même la terre battue. Quand il les entendit approcher, il ouvrit un œil jaune et fouetta le sol avec sa queue."

" Et El Gringo non plus – après que son fils adoptif l’eut pris dans ses bras, il lui donna deux petites tapes dans le dos avant de l’éloigner de lui et de le repousser légèrement pour qu’il sorte, enfin. Il n’alla pas dehors pour les voir partir. Il était seul désormais pour travailler, se soûler et donner à manger aux chiens et mourir. Le programme était chargé. Il avait besoin de dormir un peu avant de démarrer. "

ANNE-MARIE ALBIACH
ETAT

A proche
le souffle-ci des angles
(d'envol)

ROBERT ALEXIS
Le renvers

"Je faisais de ma vie une vie ! plus rien d’indifférent ! de quoi mordre aux chairs d’oiseaux, d’orages, de flaques à enjamber, la multitude de simples auxquels un seul regard, disposé sous l’angle du désir féroce, permet de ces trouvailles où l’esprit s’égare tout en se retrouvant. "


ROBERT ALEXIS
Les Contes d'Orsanne

"J’ai travaillé vingt ans dans la même fabrique. Dire que je n’ai pas vu le temps passer est parfaitement exact. Une cause immense, envahissante – certains la jugeront dérisoire – a gouverné ma vie, taillé les haies, arrangé les allées, dessiné les parterres que mon âme a contemplés sans jamais se lasser, capable de profiter, à l’intérieur de la répétition, d’une foule de nuances, une moire où se lit la succession des jours, les subtiles variations qui justifient à la fois la durée qui s’écoule et l’observation de chaque morceau de temps. Il en est de même pour la banquise, sa débâcle au printemps, les fragments qui se disloquent, d’autres qui s’agglutinent, vu de loin un paysage uniforme, de près une richesse à l’infini. "

"Céline au contraire avait une beauté trop fragile. On imaginait mal ses doigts maigres s’adonner aux jeux experts de l’amour. Elle serait quelque jour l’épouse d’un ouvrier aussi modeste qu’elle était diaphane, ils auraient un enfant chétif, un cancre rêveur qu’on enverrait bientôt en apprentissage dans une école d’horlogerie…"

 

SVETLANA ALEXIEVITCH

SVETLANA ALEXIEVITCH
Les cercueils de zinc
Traduction du russe de Wladimir Berelowitch, Bernadette Du crest.

 "De quoi parle-t-on autour de moi ? Que lit-on dans les journaux ? On évoque le devoir international, la géopolitique, les intérêts de l’État, la sécurité de nos frontières méridionales. Et on croit tout cela. On y croit. On parle de cercueils de zinc, de mères qui hier encore se jetaient avec désespoir sur ces boîtes métalliques aveugles, et qui prennent aujourd’hui la parole dans les entreprises et les écoles, appelant d’autres jeunes garçons à “accomplir leur devoir envers la patrie”. La censure veille jalousement à ce que les récits de guerre ne parlent pas de nos morts. On veut nous faire croire que “le contingent limité de troupes soviétiques” a été envoyé en Afghanistan pour aider un peuple frère à construire des routes, à transporter des engrais dans les villages et que des médecins soviétiques sont là pour accoucher les femmes afghanes. Beaucoup ajoutent foi à tout ceci. Des soldats revenus de là-bas chantent dans les écoles en s’accompagnant à la guitare alors qu’ils devraient hurler."


SVETLANA ALEXIEVITCH
La supplication
Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse

"Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes de Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis  !
Tôt ou tard, ils auront à répondre de cela."

"EN GUISE D’ÉPILOGUE
«  Une agence de voyages de Kiev propose des voyages à Tchernobyl et une tournée au cœur des villages morts... Naturellement, pour de l’argent. Visitez La Mecque du nucléaire...  » Le journal Nabat, février 1996. "


SVETLANA ALEXIEVITCH
La Fin de l'homme rouge

"La civilisation soviétique... Je me dépêche de consigner ses traces. Des visages que je connais bien. Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l'amour, la jalousie, l'enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d'une vie qui a disparu. C'est la seule façon d'insérer la catastrophe dans un cadre familier et d'essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose. Je n'en finis pas de m'étonner de voir à quel point une vie humaine ordinaire est passionnante. Une quantité infinie de vérités humaines... L'histoire ne s'intéresse qu'aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n'est pas l'usage de les laisser entrer dans l'histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne."


SVETLANA ALEXIEVITCH
La guerre n'a pas un visage de femme

"J'étais si petite, quand je suis partie au front, que j'ai grandi pendant la guerre."


SVETLANA ALEXIEVITCH
Derniers témoins

traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard

Genia Belkevitch, six ans.
Aujourd'hui : ouvrière.

JE ME SOUVIENS... J'étais toute petite, mais je me souviens de tout...
Juin 41...
Mon dernier souvenir du temps de paix, c'est une histoire que maman me lisait avant que je m'endorme. C'était mon histoire préférée : le conte du Petit Poisson d'or. Moi, je demandais toujours quelque chose au Poisson : «Poisson d'or, gentil Poisson d'or...» Ma petite sœur aussi. Mais elle le demandait différemment : « Abra-cadabri, abracadabra ! Par la volonté du brochet et conformément à mon souhait... » Notre souhait le plus cher était de passer l'été chez Grand-Mère et que Papa vienne avec nous. Il était si amusant...
Ce matin-là, c'est la peur qui m'a réveillée... La peur de bruits inconnus...

PIERRE ALFERI
Brefs

"Cela peut vouloir dire que, tout compte fait, l'important est moins le poème, petit objet, aboli bibelot, qu'une potentialité poétique de la langue commune (de la prose, si vous voulez). Non pas du tout une « fonction poétique », et encore moins une coloration poétique - joliesse ou mystère. Mais une puissance rythmique, une velléité de fuite et de suspens, de répétition et de retournement, qui apparaît comme un profil furtif. Rien de plus précieux que l'instant où quelque chose - de la prose - se précipite en poésie. Et le poème peut sauver cet instant pour peu qu'il garde un souvenir de prose. Jamais la poésie ne se montre si fidèle à elle-même que lorsqu'elle reste inchoative. Ce n'est pas un enclos avec son règlement intérieur et sa population sédentaire identifiable au premier coup d'oeil (pas plus que « le » roman ou « la » philosophie) ; c'est une virtualité. De ce point de vue, les poèmes sûrs d'être poèmes, bien assis sur leurs vers, ceux qui donnent des gages de leur appartenance au genre, ceux dont la marque de fabrique est lisible et indélébile comme le tampon sur un jambon, se révéleront toujours médiocres; leur production régulière, la gestion de leur stock, leurs appellations contrôlées, les discussions sur la qualité ou sur la fraîcheur, cela ne nous avance à rien. Je suppose que nous sommes d'accord là-dessus."

SALAH AL HAMDANI
Bagdad mon amour

"Voilà ma part de victimes
ma part de lune,
ma récolte de néant
ma part de poussière, de mots et de cris"


Salah Al Hamdani
Bagdad à ciel ouvert

"Je ne sais comment exhumer mon cartable d'école
égaré dans les ruines de la guerre
en route vers les saisons du bonheur

Ici, les matins s'ouvrent
sur des jours nus, sans miracles
alors que là-bas chaque miroir est un visage

Ici il faut se lever tôt
là-bas la mort guette les hommes

Ici les matins sont couverts de battements d'oiseaux
là-bas, d'éclatements de corps

Où est l'homme qui sait sourire
et celui qui garde le fruit de la terre?

GERARD ALLE
Il faut buter les patates

" Il faisait un temps noir. Il faisait un pays noir. Il aurait pu être roux ou bien vert, gris, vert-de-gris, gris bleu, mais là, il était noir. D’un noir pas franc, d’un noir qui ne se dit pas, d’un noir d’ardoise. Autrefois, on avait ouvert les entrailles de la terre pour en extraire de quoi couvrir les toits. Drôle d’idée. Ça n’avait pas duré. Dans ce pays, rien ne dure que la dure réalité noire. Depuis, les puits restaient comme au temps jadis, comme autant de blessures rongées de pourriture noire. Mauvaise mine. Nul n’avait songé à jeter un linceul sur leurs béances obscènes, et les maisons des anciens carriers s’abîmaient en fin de carrière dans le deuil, bouches bées, toutes fenêtres ouvertes sur l’industrie abandonnée."

 "Qu’est-ce que je fous derrière les barreaux ? Je peins. Je peins mon histoire. Je la barbouille. Je la griffe. Au bas des champs du cauchemar, qui ne gardent que le souvenir du bocage, je fais couler un sang noir qui part au ruisseau, puis du ruisseau vers la mer, charriant son comptant de nausée. Du haut vers le bas, l’eau descend l’avenue des fientes et lisiers. De son côté, qu’il suive la voie express ou les chemins de traverse, l’Homme pressé, l’Homme compresse, passe invariablement par mon grand tamis. Du haut des terres jusqu’au bord de la mer, l’Homme tamisé de nostalgie achève de se dissoudre dans l’alcool. Sur la grève, l’algue verte prolifère. Et l’odeur pestilentielle de l’algue verte en putréfaction chasse le touriste loin des embruns. Les hôtels ferment. Merci, les embruns du Crédit Agricole ! "

"— Avant le prochain grain, il faudra butter les patates. "

JOAO ALMINO
Hôtel Brasilia

Traduction du portugais (Brésil) de Geneviève Leibrich

"De retour au Brasília Palace, papa, qui avait réussi à se faire ramener avec le groupe, demanda : Que pensez-vous de Brasília ? Ça me rappelle les paysages déprimants autour de Madrid, répondit Elizabeth Bishop – disant que ce n’était pas seulement son avis à elle, mais aussi celui d’autres membres du groupe – et n’est-ce pas ironique que les premiers édifices à être construits soient des palais, alors que les logements des travailleurs sont ces maisons provisoires en bois ?"



JORGE AMADO

JORGE AMADO
La boutique aux miracles

Traduction du portugais (Brésil) de Alice Raillard

 " Le Brésil possède deux grandeurs véritables : la fécondité de son sol et le talent de ses métis. " Manuel Querino

 "Gravissant la ruelle, titubant, le vieux se retient aux murs des vieilles bâtisses, si quelqu’un le voyait il le croirait ivre, surtout s’il le connaissait. L’obscurité était totale, toutes les lampes éteintes dans les rues et dans les maisons, pas un brin de lumière – mesure de guerre, les sous-marins allemands sillonnaient les côtes brésiliennes où se succédaient les naufrages de pacifiques bateaux de marchandise ou de passagers. "

 "Dans la nuit sans sommeil de l’officine, sous les bras qui peinent, grince lentement la presse sur le papier et sur les caractères. Sommeil et fatigue abandonnent l’apprenti Tadeu quand il voit le papier couvert de lettres imprimées, les premières pages, l’encre fraîche et son odeur. Les deux compères soulèvent la feuille et Pedro Archanjo lit – il lit ou il sait de mémoire ? – la phrase initiale, son cri de guerre, son mot d’ordre, le résumé de son savoir, sa vérité : « Métis est le visage du peuple brésilien, métisse est sa culture. "

Jorge Amado sur lieux-dits. Lettre A: Capitaine des sables, Gabriela giroflée cannelle.Dona Flor et ses deux maris


JORGE AMADO
Cacao

Traduction du portugais (Brésil) de Jean Orecchioni

"Nous partions le matin avec les longues gaules au bout desquelles une petite faucille brillait au soleil. Et nous pénétrions au milieu des cacaoyers pour la cueillette. Sur l’ancienne cacaoyère de João Evangelista, l’une des meilleures de la propriété, travaillait un groupe important. Honorio, Nilo, Valentin, moi, et une demi-douzaine d’autres, faisions la cueillette. Magnolia, la vieille Julia, Siméon, Rita, João Grilo et d’autres mettaient en tas et ouvraient les cabosses. Il se formait des tas de ces fèves blanches, d’où s’écoulait le suc. Nous, ceux de la cueillette, nous nous éloignions les uns des autres et à peine échangions-nous quelques mots. Ceux de la mise en tas causaient et riaient. L’équipe du transport de cacao mou arrivait, envahissant la cacaoyère. Le cacao était amené à l’égouttoir pour les trois jours de fermentation. Nous devions danser sur les fèves gluantes, et le suc adhérait à nos pieds. Suc qui résistait aux bains et au savon en pâte.
Puis, débarrassé du suc, le cacao séchait au soleil, étendu sur les barcasses. Là encore nous dansions dessus et chantions. Nos pieds étaient étalés, les doigts écartés. Au bout de huit jours les fèves de cacao étaient noires et sentaient le chocolat. Antonio Barriguinha, alors, emmenait des sacs et des sacs à Pirangi, en convois de quarante et cinquante bourricots. La plupart des « loués » et des forfaitaires ne connaissaient du chocolat que cette odeur analogue qu’a le cacao."

 


JORGE AMADO
Dona Flor et ses deux maris

Traduction du portugais (Brésil) de Georgette Tavares-Bastos

" Un feu de joie s’alluma sur la terre et le peuple brûla le temps du mensonge."


JORGE AMADO
Gabriela, girofle et cannelle

Traduction du portugais (Brésil) de Georges Desbois


"Le luxe s’étalait en crêpes de Chine, taffetas, velours et bijoux qui dissimulaient l’absence d’une certaine distinction ou l’allure campagnarde de quelques-unes de ces dames, de la même façon que les liasses de billets de cinq cent mille réaux dans les poches des colonels voulaient faire oublier leurs manières gauches ou leur parler rustique."

"Un serpent de verre sortit des fourrés et fila sur le chemin. Dans l’ombre diffuse, son long corps brillait, il était beau à voir, on aurait dit un miracle dans cette nuit sauvage. Clemente s’avança et abaissa la houe. Le serpent de verre se brisa en trois morceaux. D’un autre coup, il lui écrasa la tête.
« Pourquoi as-tu fait cela ? Il n’est pas venimeux… il ne fait de mal à personne.
– Il est trop beau, cela suffit pour faire du mal. »


JORGE AMADO
Capitaine des sables

traduit du portugais (Brésil) de Vania

"On l'avait surnommé le Professeur, parce que, dans un livre volé, il avait appris à faire des tours de prestidigitation avec des mouchoirs et des sous, et aussi parce qu'en racontant les histoires qu'il lisait et beaucoup d'autres qu'il imaginait, il avait le grand et mystérieux pouvoir de les transporter en des mondes divers, il avait le pouvoir de faire briller les yeux vifs des Capitaines des Sables, comme, seules, brillent les étoiles de la nuit de Bahia."

"L'abbé José Pedro mit la main à la poche de sa soutane, sortit le bréviaire noir. Il l'ouvrit et, de l'intérieur, tira quelques billets de dix mille reis:
- Ca, c'est pour que vous alliez tous sur le manège aujourd'hui... (...)
- Mon père vous êtes un homme bon. (Il eut envie de dire que le père était aussi bon que Joao Grande, mais il pensa que le prêtre, peut-être, s'offenserait s'il le comparait à un Noir); Mais, ce qui se passe c'est que Patte-Molle et Coude-sec travaillent tous les deux au manège. Et on est tous invités."

SANTIAGO H. AMIGORENA
Une enfance laconique

"Alors, autant vous prévenir, vous aurez droit à la totale : le premier cauchemar, la première lettre, le premier exil, les premières amours, le second exil, les premiers textes, le premier amour, la première défaite, et enfin, les autres textes qui m’ont contraint à celui-ci, le dernier, qui inutilement les invoque et inutilement les oublie."


SANTIAGO H. AMIGORENA
Le Ghetto intérieur

"L’article le plus alarmant avait été publié par La Nación le 18 février 1941. Il rapportait des déclarations d’Anthony Eden qui ne laissaient planer aucun doute sur le sort des Juifs en Allemagne et dans les territoires occupés par les nazis. Le secrétaire d’État aux Affaires étrangères britannique parlait des ghettos, des déportations et d’exécutions massives."

"...et soudain une étincelle dans son cerveau avait déclenché une série de flashs qui lui avaient fait comprendre ce que cette blancheur lui rappelait. L’assiette de son fils, ses gnocchis, comme le sucre et la coupelle de la tasse et le marbre de la table au Tortoni, avaient ressuscité en lui le souvenir de la neige, la neige de Pologne, la neige de son enfance – la neige qui en ce moment même devait recouvrir les champs autour de Varsovie, et la boue et les rues du ghetto, où il espérait que sa mère et son frère étaient encore en vie."

"Tout le monde préférait ne pas parler de cette horreur pour une raison élémentaire et intemporelle : parce que l’horreur crue de certains faits permet toujours, dans un premier temps, de les ignorer."

JACQUES ANCET
le dénouement

" Ce matin encore. Je marchais, au hasard, dans cet abandon du corps au paysage qui est le contraire de l’oubli. Plein de cette clarté pareille à la lumière levante. Immobile, pierreux, le plateau fuyait devant. Je me sentais si léger que j’ai marché longtemps. Sans autre pensée que cette légèreté. Il était encore très tôt. Imperceptiblement un vent tiède s’était levé. Je ne m’en suis aperçu que plus tard, au milieu d’un bosquet de pins. Il soufflait, mais en silence. Comme si les branches, les troncs, mon corps lui-même avaient brusquement cessé d’exister. Je me suis arrêté. Fasciné par cette paix mouvante. “Dans les pins silencieux souffle une douce brise.” À ce moment-là, j’ai vu le vers du vieux sage chinois. Vu, oui. Ce qui est la compréhension, totale. La voix muette qui le disait était devenue cet instant suspendu. Les arbres, la lumière, mon corps immobile, tout flottait dans l’immensité silencieuse de ce vent venu de nulle part. J’aurais pu penser “Le vent du monde”, mais je n’étais plus là. Ni les pins, ni le plateau, ni le soleil. Seule cette transparence et l’infini, soudain, qui soufflait. Ce fut très rapide. Mais ce soir cette vision éclaire encore mes mots. Non. Vision ne convient pas, car alors je ne voyais rien. Et, pourtant, tout était regard."



JACQUES ANCET
image et récit de l'arbre et des saisons

"L'arbre est visible de la fenêtre. Depuis des jours, des mois, des années. Même avant la fenêtre, il était là, mais invisible parce que libre de l'image, dans le vent ou la pluie, avec ou sans feuilles. Ce qui n'a pas changé c'est cette présence obscure où se prend la lumière, où passe un bruissement léger, inaudible derrière la vitre. Quelqu'un, s'il tendait l'oreille pourrait peut-être l'entendre, mais à peine, comme un murmure de voix étouffées, lointaines. Pour le moment, rien n'est perceptible, rien ne bouge. C'est une fin d'après-midi de printemps grise et humide. Les couleurs sont éteintes: les verts, les bruns tendent vers une ombre qui semble veiller au centre de chaque chose. L'arbre en est plein de cette ombre mais, pour l'instant, le jour ne la laisse pas encore venir. Simplement, le tronc monte en silence, d'un seul mouvement paisible, veiné de gris puis, d'une torsion, se dédouble en deux branches maîtresses qui suivent chacune leur chemin, dessinant cette fourche énigmatique où viennent toujours se prendre les désirs. Dans cet espace, progressivement ouvert à mesure que monte le regard, s'en va la profondeur d'un pré, son vert maintenant soutenu, vif, presque lumineux, jusqu'à la ligne obscure, clairsemée, d'autres arbres en bordure d'un chemin. Pour le moment, personne n'y passe et le regard revient aux branches maîtresses qui, entre-temps, semblent s'être obscurcies (mais peut-être est-ce un effet de contraste entre le vert du pré et le brun gris de l'écorce). S'entendent alors plusieurs cris d'oiseau variés, pépiements, roulades, appels insistants, et le bruit plus lointain d'un train qui s'éloigne…"


JACQUES ANCET
Entre corps et pensée

Il faudrait marcher dans le soleil,
qu'il se lève toujours immobile
à la pointe de l'instant, ne cesse
de se lever, d'être l'embrasure
ouverte entre le corps et l'espace.
Qu'il n'y ait que ce seul mouvement
où l'enfance et l'âge ne sont plus
que même brûlure même éclair
- était-ce qu'il disait? - Et rien.

MARAM AL MASRI
Le retour de Wallada

apprends
la rage
celle qui casse les murs

la liberté est le flux
crie ta voix
dénude-la de sa chaleur
de sa fragilité

apprends la rage

 

JEAN-CLAUDE AMEISEN
La sculpture du vivant

L'opposition entre la vie et la mort est pour nous si "naturelIe", et pour les biologistes si évidente, qu'il aura fallu des siècles pour la remettre en question. L'idée que la mort de nos cellules puisse être programmée par l'organisme lui-même, et non résulter d'agressions externes, ne s'est imposée que très récemment. .. Mais elle a tout changé dans nos conceptions de l'apparition de la vie, du développement, des maladies et du vieillissement. Comprendre qu'un embryon est autant dû à une prolifération qu'à une destruction massive de cellules, ou qu'un cancer puisse être causé par l'arrêt des processus de suicide cellulaire, c'est voir le vivant sous un jour nouveau.

ROBERTO AMPUERO
Quand nous étions révolutionnaires

"Je me suis marié dans l'atmosphère humide, fiévreuse et brûlante de La Havane des années 1970. Je le fis par amour, bien entendu, mais aussi, détail que je dois préciser d'emblée, à cause d'un pari gagné, même si non empoché, et dont ma femme ne sut jamais rien. J'allais avoir vingt ans. Margarita, dix-huit.
Voix mélodieuse, peau pâle et corps voluptueux, elle vivait sous la protection de fonctionnaires en chemisette, avec prestance militaire et branches d'olivier sur les galons. C'était la fille du commandant Ulises Cienfuegos dont, au départ, j'ignorais tout."

PHILIPPE ANNOCQUE
Nouvelles notes sur les noms de la nature

"Je me suis renseigné, mais non :
la nonnette voilée ne pousse pas sur les mêmes terrains
que le phallus impudique.

L’impudeur n’étant pas suffisamment
attirante,
on l’appelle aussi parfois satyre puant. "

 

"Le pika d’Ili n’est pas une espèce londonienne." 


PHILIPPE ANNOCQUE
RIEN
(qu'une affaire de regard)

"Rien n'a changé. Il est toujours là, à écrire son Conflit, dans la même bulle de lumière que dessine sa lampe de bureau, au creux de la même pénombre, du même silence sur lequel se dessinent les moteurs plus rares des voitures qui s'arrêtent et qui démarrent au feu du carrefour. Une partie de lui-même s'en étonne, le monde aurait dû être bouleversé, son regard devrait être neuf. Une autre lui répond qu'il le savait déjà, qu'il n'y a pas de changement, que même s'il n'était pas resté dehors il n'y aurait pas eu de changement, que rien ne change. La première, à moins que ce ne soit une troisième, lui rétorque qu'il devrait bien se rappeler que cette croyance que rien ne change n'est due qu'à un manque d'imagination, lui-même dû au manque d'expérience du changement, qu'il n'y a pas de raisonnables raisons pour que tout ne change pas, ou au moins pour qu'une chose change. Alors pourquoi rien n'a-t-il changé ?"

 

ROBERT ANTELME
Vengeance?

Il n'y a pas de problème: le prisonnier est un être sacré parce que c'est un être livré et qu'il a perdu toutes ses chances. Si cet homme s'est rendu personnellement responsable d'actes criminels, il doit être jugé, et s'il est condamné à mort, il a des droits afférents à la règle des condamnés à mort; l'exécution devant être un acte net, conséquence directe du jugement, rien ne peut être « ajouté » et rien ne doit être subi par le condamné en marge de ce déroulement linéaire. La barbarie c'est ce que quiconque y ajoute.

 


ROBERT ANTELME
L'espèce humaine

"Il n'y a pas d'ambiguïté, nous restons des hommes, nous ne finirons qu'en hommes.C'est un rêve SS de croire que nous avons pour mission historique de changer l'espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent..
Mais leur comportement et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême - où personne ne veut, ni ne peut sans doute se reconnaître- de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien "monde véritable"auquel nous rêvons."

"Mais l'expérience de celui qui mange des épluchures est une des situations ultimes de résistance. Elle n'est autre aussi que l'extrême expérience de la condition de prolétaire. Tout y est : d'abord le mépris de la part de celui qui le contraint à cet état et fait tout pour l'entretenir..."

"...cette aristocratie qui doit combattre pour se maintenir : combattre, c'est faire travailler les autres, c'est moucharder..."
(1946-1947)

REINALDO ARENAS
Le puits

"Ma mère venait de sortir de la maison en courant. Et elle criait comme une folle qu'elle allait se jeter dans le puits. Je vois ma mère au fond du puits. Je la vois flotter sur les eaux verdâtres et pleines de feuilles mortes. Et je pars en courant vers la cour où se trouve le puits avec sa margelle en bois d'almacigo presque croulante.

J'arrive en courant et je me penche. Mais, comme toujours, il n'y a que moi au fond. Moi d'en bas, me reflétant la tête en l'air. Moi qu'il suffit de cracher sur les eaux verdâtres pour faire disparaître."



REINALDO ARENAS
Le palais des très blanches moufettes

"Et toutes les voix qui étaient accourues à un certain moment pour nous intimer l'ordre de chanter, de continuer, perdent leurs accents désespérés, et tous les sons se résument désormais au pas de quelqu'un qui vient, plein d'assurance, certifier notre mort. Il approche. L'immense palais s'évanouit devant un hystérique roulement de cils. Il approche. Les innombrables angoisses sont levées devant l'étendue fixe où il se précipite déjà. Il approche. Et le feu, que nous gardons toujours en réserve pour l'instant où il n'y a pas d'autre issue, pour maintenant, finit par dessiner un petit cercle, un point minime qui oscille sous les doigts de celui qui vient nous inspecter. L'homme arrive. Et le pur, le pauvre, le héros n'est plus dès lors qu'un détritus qui a gardé l'empreinte de ceux qui l'ont piétiné."


REINALDO ARENAS
Avant la nuit

J'avais deux ans. J'étais nu, debout ; je me baissais vers le sol pour lécher la terre. La première saveur dont j'ai le souvenir, c'est celle de la terre. Je mangeais de la terre avec ma cousine Dulce Ofelia, qui avait deux ans, elle aussi. J'étais un enfant maigre mais au ventre très ballonné, à cause des vers qui me poussaient dans l'estomac à force de manger tant de terre. Une terre que l'on mangeait dans le rancho de la maison ; le rancho, c'était l'endroit où dormaient les animaux, à savoir les chevaux, les vaches, les cochons, les poules, les moutons. Le rancho était accolé à la maison.

 

JOSE MARIA ARGUEDAS
Diamants et silex

 "Mariano était harpiste et garçon tailleur. Il élevait un faucon crécerelle qu’il avait baptisé Jovin l’Intelligent. L’atelier occupait la seule boutique d’une grande maison inhabitée dont Mariano était le gardien. Cette maison appartenait à une dame d’importance qui vivait dans un canton voisin. On disait que la dame en question possédait la majeure partie des terres et des Indiens de ce canton. Quand elle se rendait dans la capitale de la province, elle faisait son entrée à cheval dans la petite ville, escortée de son fils unique et de trois ou quatre Indiens qu’elle appelait ses « laquais ». "

"La nuit du 23 juin, ces musiciens descendaient le long des ruisseaux torrentiels qui se jettent dans le fleuve principal, ce grand fleuve profond dont les eaux rejoignent la côte. Là, sous les grandes cataractes que les torrents façonnent dans la roche noire, les harpistes « écoutaient ». C’est la seule nuit de l’année où l’eau, en tombant sur la pierre et en roulant ses éclats brillants, crée des mélodies nouvelles ! Chaque maître harpiste a sa pak’cha (Cascade) secrète. Il s’avance, de face, caché sous les panaches des grands roseaux ; certains se suspendent aux troncs des poivriers, au-dessus de l’abîme où le torrent s’engouffre et pleure. Le lendemain, et pendant toutes les fêtes de l’année qui suit, chaque harpiste joue des mélodies inédites. Le fleuve leur a dicté une harmonie nouvelle, droit au cœur. Qu’allait donc faire, parmi ces maîtres, Mariano le Simple ?"

GIOVANNI ARPINO
Une âme perdue

J'ai toujours eu peur, mais aujourd'hui c'est encore autre chose, aujourd'hui je viens de me réveiller et je sens déjà entre les côtes un tressaillement angoissant qui bat, fait mal, que je n'arrive pas à calmer par la seule force de la raison.
Je dois ouvrir les yeux, regarder, me regarder et enfin me rendre compte que cette peur est absurde, que la chambre où j'ai dormi a beau être étrangère, elle ne dissimule pas de dangers, pas plus que la maison, la rue à l'extérieur, la ville.
Tout à l'heure, un faible grincement du parquet dans la pièce du dessus m'a serré la gorge et le cœur, telle une mystérieuse menace.

GUILLERMO ARRIAGA
L'Escadron Guillotine

Des nombreuses batailles que livra la Division du Nord, celle de Torreon fut l'une des plus furieuses et meurtrières. Après la chute de la ville, le général Francisco Villa décida d'établir son campement dans la plaine avoisinante, à l'abri d'un massif de saules dont les ombres protégeraient les guérilleros d'un soleil impitoyable. Tous les jours, une foule de marchands venaient y proposer leurs produits. Les camelots pullulaient parmi la troupe, si bien que le spectacle donnait moins l'impression d'un camp militaire que d'un marché dominical.

 

ANTONIN ARTAUD
Van Gogh, le suicidé de la société

"Je crois que Gauguin pensait que l’artiste doit rechercher le symbole, le mythe, agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe, alors que Van Gogh pensait qu’il faut savoir déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie. En quoi je pense, moi, qu’il avait foutrement raison. Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité."

"Mais comment faire comprendre à un savant qu’il y a quelque chose de définitivement déréglé dans le calcul différentiel, la théorie des quanta, ou les obscènes et si niaisement liturgiques ordalies de la précession des équinoxes, — de par cet édredon rose crevette que Van Gogh fait si doucement mousser à une place élue de son lit, de par la petite insurrection vert Véronèse, azur trempé de cette barque devant laquelle une blanchisseuse d’Auvers-sur-Oise se relève de travailler, de par aussi ce soleil vissé derrière l’angle gris du clocher du village, en pointe, là-bas, au fond ; devant cette masse énorme de terre qui, au premier plan de la musique, cherche la vague où se congeler. "

 


"Je vois, à l'heure où j'écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventés,
dans un formidable embrasement d'escartbilles d'hyacinthe opaque et d'herbages de lapis-lazuli.
Tout cela, au milieu du bombardement comme météorique d'atomes qui se feraient voir grain à grain,
preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait,
par le fait même,
un formidable musicien."

"Van Gogh aurait pu trouver assez d’infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l’approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie."

YVES ARTUFEL
Mes amours déboussolées

De ses beaux yeux bleu cigale
à l'ouverture de sa jupe très fendue
glissait une clarté de lune
comme une cigarette qui finit de fumer
sur l'asphalte mouillé


FRANÇOISE ASCAL

FRANÇOISE ASCAL
Brumes
Peintures de Caroline François-Rubino


"adore la surface mouvante des choses
adore les formes les sons les mots
le ruissellement sans fin
tout ce qui court
sur la peau fine du monde

lieu de la plus grande profondeur"



FRANÇOISE ASCAL
L'obstination du perce-neige
encres de Jérôme Vinçon

"Je rejoins une place à ma mesure, une place qu’on reconnaît, dans l’empreinte de laquelle on peut se glisser, se laisser désarmer. Ici cesse le combat. Et les ombres s’allongent vers la terre qui les boit. Les ombres elles-mêmes se reposent dans le bercement du soir, couleur lilas.
Inutile de chercher les raisons qui produisent cet état. Vivre, aimer, suffisent."

 

 


FRANÇOISE ASCAL
Un bleu d'octobre

"Week-end Bazoches. Accueil chaleureux, une centaine de spectateurs. Bonnes rencontres. Soleil, chaleur, beauté de la campagne environnante. Geneviève Peigné me présente avec un texte qui propose un éclairage singulier. Retour en musardant, Vézelay, le musée Zervos, la maison de Jules Roy, la basilique. Avons découvert le site des Fontaines Salées avec ses sources captées par des fûts en chêne évidés et formant puits, vieux de 4000 ans. Étanchéifiés par de l'argile et de la mousse, ils sont toujours fonctionnels. Il reste encore sur place les vestiges de thermes romains raffinés."


FRANÇOISE ASCAL
Un rêve de verticalité

En France, aujourd'hui, nombreux sont les poètes qui cultivent une langue volontairement neutre, se défient des adjectifs et des images. Ce n'est pas ma voie, non par souci de résistance, mais par nécessité intime. Ce vocabulaire que je m'efforce de rendre aussi précis que possible est celui d'une conquête. Appropriation d'une langue manquante, trouée dès l'origine par la pauvreté et le silence des miens.
Chaque mot gagné sur l'ordinaire de l'enfance ouvrait une fenêtre, accroissait l'espace et la conscience. Ainsi, leçon merveilleuse furent les mots de métiers utilisés par mes parents, échappant à l'étroitesse ambiante : le vocabulaire de la couture, des tissus, des modes de façonnage, celui du jardinage, des techniques et outils, celui des variétés de fruits et légumes. C'est par là que la poésie est entrée en moi, à mon insu, et au leur.

 


FRANÇOISE ASCAL
ALEXANDRE HOLLAN
Si seulement

retourner le temps

libérer
la fougère fossile
lovée sous mon cortex


FRANÇOISE ASCAL
Issues

Un martin-pêcheur traverse l'espace
et d'un coup d'aile recoud le bleu du monde.

[...]

Écriture plombée... noirceur...

Fichée en terre, côté décomposition. En échec de lumière, en échec d'ailes, en panne de plénitude.

Voudrais écumer. Voudrais des naseaux de bêtes féroces, des muscles de taureaux rageurs. Voudrais faire exploser les liens les laisses les ceintures les colliers les bracelets les bagues, voudrais jaillir nue, désentravée, n'être qu'énergie vitale, pure force solaire, loin du beuglement grégaire, loin de la mastication des vaches bouffeuses de colchiques, loin de leurs sabots stagnant dans l'argile molle des champs défoncés, l'argile trompeuse, l'argile informe prometteuse de formes jamais tenues.


FRANÇOISE ASCAL
Un automne sur la colline

Comment cultiver la mémoire essentielle sans se plomber les ailes ?

Prendre un nouvel élan sans cogner aux vitres ?

Comment ne pas s'engager dans une course d'animal affolé, tout en zigzags, en labyrinthes, en retour sur soi, en trou final, piège à rats, fosse commune ?

Comment remmailler le monde ?

Recoudre obstinément l'étoffe déchirée ?

Comment déposer garder entretenir oublier se souvenir ?

Comment élargir les seuils, repousser les murs intimes ?

Comment s'alléger pour le prochain départ ?

Ne pas peser plus lourd qu'une feuille d'automne ?


FRANÇOISE ASCAL
Cendres vives
suivi de
Le Carré du ciel

Glenn Gould dans les Variations Goldberg. Sa voix accompagne d'une manière charnelle le dessin épuré que trace la mélodie.
Je suis retenue dans la seule plénitude d'être, qui se suffit à elle-même et dont je ne sais rien, ni de sa survenue inopinée, ni de son retrait subit.

Je quitte Glenn Gould, je reprends Claude Simon, pas de rupture, même fluidité dans le plaisir, dans la découverte qui me porte sur une ligne de crête, je revois en esprit les toiles de Sima contemplées récemment, elles prennent place dans cet univers, elles savent la transparence des cristaux aux multiples facettes, elles savent l'usure du temps, les « forêts oublieuses », l'effacement, la disparition, le néant blanc

...Combien de temps faut-il pour que l'amour s'épure?
Pour que tombe l'image de soi qui empêche de voir le vrai visage de celui qu'on aime, qu'on croit aimer, tandis qu'on ne cesse de se guetter au miroir de ses yeux ?

...En moi, la petite fille de cinq ou six ans est toujours là, toujours vivante dans sa fragilité, et mon apparence de femme mûre n'est qu'un déguisement. Masquée sous ma vieille peau qui tant bien que mal colmate les brèches, je tente de ne rien laisser apparaître de cette honteuse anomalie: n'avoir pas su grandir.




FRANÇOISE ASCAL
Rouge Rothko

Faut-il me jeter tête en avant dans votre toile en feu?
Choisir la plus rouge, la plus incandescente, la plus haute?
Traverser des parois de coquelicots des gorges de salamandres
des pépins de grenades des gouttes de sang frais?
Devenir torche ou tornade?

Qu'enfin tombe en cendres le trop qui m'entrave.
Qu'enfin s'ouvre l'au-delà caché derrière l'iris.

Approcher, ne serait-ce que d'une largeur de paume, la calme
vibration de ce qui brûle, là-bas derrière les pigments, dans un
tout près insaisissable, dans un sans-cesse habité par la joie ­
oui, la joie, je veux le croire.


FRANÇOISE ASCAL
L'Arpentée

L'arpentée, c'est elle. non les étangs du désir, non la page
noircie en vain, toujours en vain.
L'arpentée est sans repos, sans possession.
Seule la table de trois planches mal équarries semble lui
appartenir.


MIGUEL ANGEL ASTURIAS sur Lieux-dits

 

JACQUES ATTALI
Diderot
ou le bonheur de penser

(1757) « Quand je tourne mes regards sur les travaux des hommes et que je vois des villes bâties de toutes parts, tous les éléments employés; des langues fixées, des peuples policés, des ports construits, les mers traversées, la terre et les cieux mesurés ; le monde me paraît bien vieux. Lorsque je trouve les hommes incertains sur les premiers principes de la médecine et de l'agriculture, sur les propriétés des substances les plus communes, sur la connaissance des maladies dont ils sont affligés, sur la taille des arbres, sur la forme de la charrue, la terre ne me paraît habitée que d'hier. Et si les hommes étaient sages, ils se livreraient enfin à des recherches relatives à leur bien-être, et ne répondraient à mes questions futiles que dans mille ans au plus tôt ; ou peut-être même, considérant sans cesse le peu d'étendue qu'ils occupent dans l'espace et dans la durée, ils ne daigneraient jamais y répondre»

(1771)...Il est mille fois plus facile, j'en suis persuadé, pour un peuple éclairé de retourner à la barbarie que pour un peuple barbare d'avancer d'un seul pas vers la civilisation."



(1774)...Puis il explique au monarque dans un texte magnifique que le rôle du philosophe est d'être « celui qui lui dit » : « Le plus dangereux des philosophes est celui qui met sous les yeux du monarque l'état des sommes immenses que ces orgueilleux et inutiles fainéants [les prêtres] coûtent à ses États ; celui qui lui dit, comme je vous le dis, que vous avez cent cinquante mille hommes à qui vous et vos sujets payez à peu près cent cinquante mille écus par jour pour brailler dans un édifice et nous assourdir de leurs cloches ; qui lui dit que cent fois l'année, à une certaine heure marquée, ces hommes-là parlent à dix-huit millions de vos sujets rassemblés et disposés à croire et à faire tout ce qu'ils leur enjoindront de la part de Dieu ; qui lui dit qu'un roi n'est rien, mais rien du tout, où quelqu'un peut commander dans son empire au nom d'un être reconnu pour le maître du roi ; qui lui dit que ces créateurs de fêtes ferment les boutiques de sa nation tous les jours où ils ouvrent la leur, c'est-à-dire un tiers de l'année. »
Puis, conclusion prophétique, à partir d'une métaphore, qui renvoie à un métier qu'il connaît si bien, celui de son père : « [Je serai celui] qui lui dit que ce sont des couteaux à deux tranchants se déposant alternativement, selon leurs intérêts, ou entre les mains du roi pour couper le peuple, ou entre les mains du peuple pour couper le roi. »
Enfin, ultime audace : « Puisque vous avez le secret de faire taire le philosophe, que ne l'employez-vous pour imposer silence au prêtre ? L'un est bien d'une autre importance que l'autre »

 

PIERRE AUTIN-GRENIER

PIERRE AUTIN-GRENIER
Elodie Cordou,
la disparition

vu par
Ronan Barrot

La toute dernière fois que j'ai vu Elodie Cordou en chair et en os c'était par une épouvantable après-midi de décembre ; passés les pendus tireurs de langue de Tulle, passés Seilhac, Chamboulive, Treignac aux toits d'ardoises, divers bleds nichés aux berges sauvages et accidentées de rivières toutes plus torrentueuses les unes que les autres, villages de vaches rousses et de sévère maquignonnage enveloppés de brume, pluie et vent sur lesquels tombe brusquement une nuit sans partage comme un corbeau mort d'un coup d'aile ailleurs éteindrait un champ de blé en plein midi, c'est en semblable bout de ciel et terre, à mille lieues de la capitale, aux abords d'un ruisseau dit de Planchemouton plus précisément, qu'Elodie Cordou m'avait fixé son ultime rendez-vous et que, lessivé par des heures de route, des kilomètres de chemins creux et de départementales sans nom, je la retrouvai.


Ce n'était donc pas le fruit du hasard, ni le résultat de quelques fâcheux caprice si Elodie Cordou m'avait donné rendez-vous dans ce coin retiré du Limousin où l'un des tout grands monstres de notre temps, le grand briseur dordre établi dont chaque toile joyeusement charrie révolte et insurrection culbutant tout sur son passage dans un insoutenable éclat de lucidité, a posé une partie de son œuvre de titan.

La fiche lecture de JacquesJosse


 

PIERRE AUTIN-GRENIER
Là-haut

On a loué un gros camion pour démé­nager la baraque bleue sur la colline. La vieille folle avec son unique dent d'os était morte maintenant. Il fallait bien faire place nette de ce que les âges avaient accumulé ici. Cet invraisemblable bric-à-brac de bro­canteur ! Poussiéreuse éternité encombrant
tout, de la cave aux étages.


PIERRE AUTIN-GRENIER
Toute une vie bien ratée

Alors tout d'un coup je me suis senti comme une andouillette abandonnée par ses parents. Et même par l'humanité tout entière. Seul dans un poêlon oublié sur le gaz au creux duquel le beurre commencerait à brûler. Je réclamai une lichette de vin blanc pour adoucir cette douleur d'être né, aussi ce grésillement nauséabond de la vie autour de moi. Ma femme étonnée disait comment fais-tu pour être soudain si triste ? Je disais je crois que j'attache au fond.


PIERRE AUTIN-GRENIER
Je ne suis pas un héros

Je ne sais pas ce qui se passe dans le Montana mais jamais personne ne m'écrit de là-bas. Bien que mettant de côté les timbres-poste originaux, lorsqu'il m'arrive d'en recevoir, je ne suis pas à proprement parler ce qu'il est convenu d'appeler un philatéliste et ce sont bien des nouvelles de quelqu'un qui habiterait le Montana qu'il me plairait de recevoir et non des vignettes griffées de l'aigle U.S par exemple. Des timbres-poste j'en ai avec de Gaulle et Konrad Adenauer réunis pour le 25e anniversaire du traité sur la coopération franco-allemande; un autre, de 2 francs, représente Blaise Cendrars par Modigliani; il y a aussi un tableau d'Yves Klein sur lequel on voit cinq espèces de bonshommes bleus et boudinés danser sans doute et cela s'appelle « Anthropométrie de l'époque bleue »;


PIERRE AUTIN-GRENIER
Les radis bleus

Mercredi 22 juin
Saint Alban

Le Bonheur : "Nous étions deux et nous tombaient dessus des pétales de rose".

Dire ça sans rire

 

 

Couverture : Dominique Barrot

PATRICK AUTREAUX
Quand la parole attend la nuit

"Un soir de garde, il s’est souvenu du perroquet. C’était presque un rêve, ç’aurait pu en être un. Les souvenirs anciens ne paraissent-ils pas comme des rêves ? L’oubli les a morcelés et agglomérés en des mosaïques étranges et familières, des petits royaumes de fragments bordés de nuit."

"Peut-être qu’en certains êtres se prolonge encore la très ancienne guerre qui eut lieu à l’aube de l’Histoire entre les nomades et les paysans. Entre ceux qui cherchent les étendues du possible et ceux qui préfèrent les terres ratissées. Chaque homme rejoue-t-il cette lutte en des âges différents de sa vie ? "

LEANDRO AVALOS BLACHA
Berazachussetts


"Dora, Milka, Beatriz et Susana longeaient tranquillement un sentier dans le bois quand Dora s’arrêta, interdite, en désignant le bas-côté.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Encore une femme violée ? »
Ses amies en savaient aussi peu qu’elle. Sous l’effet de la surprise, Milka avait laissé tomber le panier qui contenait le maté et les viennoiseries.
Allongée par terre, le dos contre un arbre, il y avait une femme nue.
« Si ça se trouve, c’est une pute, chuchota Dora. Regardez ses cheveux. »"

JEAN-LOUIS AVEN
L'Autre côté de l'eau

Pas une rue n' échappe à l’usure de cet air marin.
Il se confond avec l’odeur persistante du soja qui se
dégage des silos blanchâtres installés sur le port.
Elle vient flotter par-dessus les toits des maisons,
des immeubles s’étirant le long des boulevards qui
relient le port au centre-ville. La rouille emprunte le
même chemin. Ici et là s'est instaurée une ligne de
front qui signale l'avancée de la rouille ou ses re-
traits devant un pinceau combatif. En automne, elle
semble triompher; même les arbres se couvrent de
taches brunes. A cette époque, le regard des passants
s'assombrit.

JEDIDIAH AYRES
Les affreux

Traduction de l'anglais (Etats-Unis) de Antoine Chainas


"Il enseignerait l’usage des armes à son fils, lui apprendrait comment effrayer les caissiers. Ils se fendraient la poire. Il prendrait une nouvelle chienne, laisserait Wendell la baptiser. Une fois guéri, il emmènerait sa progéniture au bordel de Stillwater, dont il gardait un bon souvenir. À un moment ou à un autre, il appellerait Beth afin qu’elle ne s’inquiète pas. Ne t’en fais pas, Beth, le gamin est avec moi. On s’éclate : il prend exemple sur son père et se débrouille comme un chef."

EDITH AZAM
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