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GASTON BACHELARD

GASTON BACHELARD
L'Intuition de l'instant

Ce qu'il peut y avoir de permanent dans l'être est l'expression, non d'une cause immobile et constante, mais d'une juxtaposition de résultats fuyants et incessants, dont chacun a sa base solitaire, et dont la ligature, qui n'est qu'une habitude, compose un individu.


GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries du repos

Que de fois ainsi la vigne, reine des simples, prend le parfum d'une de ses douces suivantes comme la framboise, d'une de ses rudes servantes comme la pierre à fusil! Le vin est vraiment un universel qui sait se rendre singulier, s'il trouve, toutefois, un philosophe qui sache le boire.


GASTON BACHELARD
La flamme d'une chandelle

"La verticalité des flammes...: La rêverie verticalisante est la plus libératrice des rêveries...Communier par l'imaginaire avec la verticalité d'un objet droit, c'est recevoir le bienfait de forces ascensionnelles, c'est participer au feu caché qui habite les belles formes assurées de leur verticalité."


GASTON BACHELARD
Le droit de rêver

"Mais le monde est intense avant d'être complexe. Il est intense en nous. Et l'on sentirait mieux cette intensité, ce besoin intime de projeter un univers, si l'on obéissait aux images dynamiques, aux images qui dynamisent notre être. Ainsi, nous croyons qu'avant les grandes métaphysiques synthétiques, symphoniques, devraient apparaître des études élémentaires où l'émerveillement du moi et les merveilles du monde seraient surpris dans leur étroite corrélation. Alors la philosophie serait bien heureusement rendue à ses dessins d'enfant."

"Il est dans certains feux ivres de résine une volonté qui veut la totale noirceur de la fumée."


GASTON BACHELARD
La poétique de l'espace

"Il faut y réfléchir à deux fois avant de parler, en français, de l'être-là. Enfermé dans l'être, il faudra toujours en sortir. A peine sorti de l'être il faudra toujours y rentrer. Ainsi, dans l'être, tout est circuit, tout est détour, retour, discours, tout est chapelet de séjours, tout est refrain de couplets sans fin.
Et quelle spirale que l'être de l'homme! Dans cette spirale que de dynamismes qui s'inversent! On ne sait plus tout de suite si l'on court au centre ou si on s'évade."


GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries de la volonté

"Quand l'imagination va, tout va...
Nous n'hésitons pas à dire que l'imagination est une fonction première du psychisme humain, une fonction de pointe, à condition, bien entendu, de considérer l'imagination avec tous ses caractères, avec ses trois caractères formel, matériel et dynamique. Une oeuvre ne naît pas seulement d'un point de vue, mais d'un jeu de forces. Elle doit donc être contemplée à la fois dans ses lignes et dans ses tensions, dans ses élans et dans ses poids, avec un oeil qui ajuste les surfaces et une épaule qui supporte les volumes, bref avec tout notre être tonalisé."


ALAIN BADIOU

La page Alain Badiou sur ce site


ALAIN BADIOU
La relation énigmatique entre philosophie et politique

"Lisons pour nous instruire sur ce point (une contradiction qui peut devenir antagonique, entre justice et liberté) les délibérations des révolutionnaires français entre 1792 et 1794. La notion si impressionnante de "Terreur" intervient exactement au point où l'universalité qu'on suppose vérité politique entre en conflit violent avec la particularité des intérêts. Subjectivement, les grands révolutionnaires de l'époque traduisent ce conflit en disant que là où la vertu défaille, la terreur est inévitable. Mais qu'est-ce que la vertu? C'est la volonté politique, ou ce que Saint-Just appelle la "conscience publique", laquelle met inflexiblement l'égalité au-dessus de la liberté purement individuelle, et l'universalité des principes au-dessus de l'intérêt des particuliers.

 


Ce débat n'est aucunement inactuel. Quelle est en effet notre situation aujourd'hui, je veux dire la situation des gens installés, ceux qui se nomment eux-mêmes les "Occidentaux"? Le prix à payer pour notre chère liberté, ici, dans le monde occidental, est celui d'une monstrueuse inégalité, d'abord à l'intérieur de nos pays, mais surtout à l'extérieur. D'un point de vue philosophique, il n'existe aucune justice dans le monde contemporain. Nous ne sommes, de ce point de vue, aucunement vertueux au sens que donnaient à ce mot nos grands ancêtres jacobins. Mais nous nous flattons de n'être pas non plus terrorristes.Seulement, Saint-Just, encore lui, demandait: "Que veulent ceux qui ne veulent ni la vertu, ni la terreur?" Et la réponse à cette question était: ils veulent la corruption. C'est bien ce dans quoi, la corruption, on désire que nous nous vautrions sans regarder plus loin. J'appelle ici "corruption" non pas tant les trafics honteux, les échanges entre banditisme et "bonne société", les malversations en tout genre dont nous savons que l'économie capitaliste est le support. Par "corruption" j'entends surtout cette corruption mentale qui fait qu'un monde, aussi évidemment étranger à tout principe, se présente et est assumé par la majorité de ceux qui en bénéficient comme s'il était le meilleur des mondes, au point de tolérer qu'on fasse en son nom la guerre à ceux qui contestent ce dégoûtant contentement de soi, et qu'on persécute à l'intérieur, comme mal "intégrés", ceux qui, venus d'ailleurs, ne professent pas inconditionnellement la supériorité autoproclamée du capitalo-parlementarisme.


ALAIN BADIOU
L'être et l'évènement

Articuler pour notre temps une philosophie qui, quant à la pensée de l'être, ouvre une autre voie que celle de Heidegger (soit celle du mathème plutôt que celle du poème) et, quant à la doctrine du sujet, se tienne au-delà de Lacan : tel est l'enjeu.
Pour ce qui est de l'être, la thèse radicale est que, depuis son origine grecque, c'est la mathématique et elle seule qui en déploie le processus de pensée ; et que, de la mathématique aujourd'hui, le référent est la théorie cantorienne des ensembles. D'où se déduit une ontologie du pur multiple.
Reste qu'existe un site de «ce qui n'est pas l'être» : c'est celui de l'événement, terme surnuméraire pour un franchissement indécidable au savoir et dont la vérité est toujours par avance indiscernable.
Le sujet, dès lors, loin d'être le garant ou le support de la vérité, en est bien plutôt une instance locale, improbable, qui tire du devenir aléatoire d'une vérité dans l'événement son peu d'être. Il n'en tisse pas moins une fidélité qui s'inscrit dans l'art, la science, la politique et l'amour.


Pour Rousseau: "Si la politique « reflétait » le lien social, on pourrait, à partir de la pensée de ce lien, se demander si le reflet est adéquat ou non. Mais comme elle est une création intervenante, elle est à elle-même sa propre norme, la norme égalitaire, et tout ce qu'on peut supposer est qu'une volonté politique qui erre, ou fait le malheur d'un peuple, n'est en fait pas une volonté politique — ou générale —, mais une volonté particulière usurpatrice. Saisie dans son essence, la volonté générale est infaillible, d'être soustraite à tout savoir particulier, et de n'avoir affaire qu'à l'existence générique du peuple.


BADIOU/ZIZEK
L'idée du communisme
conférence de Londres, 2009

L'idée de convoquer une sorte de conférence philosophique mondiale autour du mot « communisme» remonte à des discussions entre mon ami Slavoj Zizek et moi-même durant l'été 2008. Quelles que soient nos divergences spéculatives ou politiques, nous parvenions l'un et l'autre à la conviction que remettre en circulation ce vieux mot magnifique, ne pas laisser les partisans du capitalisme libéral mondialisé imposer leur propre bilan de son usage, relancer la discussion sur les étapes et les fourvoiements inévitables de l'émancipation historique de l'humanité tout entière, que tout cela était absolument nécessaire à la renaissance de ce qui fait aujourd'hui si cruellement défaut : une indépendance de pensée totale au regard du consensus occidental « démocratique », qui n'organise universellement que sa propre et délétère continuation dépourvue de tout sens.


Jean-Luc Nancy: Le communisme ne relève donc pas de la politique. Il donne à la politique un requisit absolu: celui d'ouvrir l'espace commun au commun lui-même, c'est-à-dire ni le privé, ni le collectif, ni la séparation, ni la totalité - et d'ouvrir ainsi sans autoriser un accomplissement du " commun" lui-même, aucune façon de le substantifier ou de le faire sujet. Communisme est principe d'activation et de limitation de la politique (là où précisément auparavant la politique avait été pensée comme assomption du commun, d'un être supposé commun).

Mais cela - ce cum - pose à la politique cette question: comment penser la société, le gouvernement, le droit sans leur assigner la visée d'accomplir le commun mais seulement dans l'espoir et l'effort de le laisser venir et courir sa chance, sa possibilité propre de faire sens - un sens ni unique ni même en dernière instance signifiable, mais le sens commun qui ne livre pas un sens du commun et ne cesse au contraire de rouvrir son espace à plus de circulation de sens (arts, amours, pensées). Une circulation, un partage qui n'est pas échange de possessions mais de propriétés: là où et lorsque ma propriété ou mon propre devient propre grâce à son propre engagement: c'est cela précisément qui est nommé parfois « amitié », parfois « amour », ou « confiance », « fidélité », ou «dignité», parfois «art», parfois «pensée», parfois même « vie» ou « sens de la vie»; dans tous ces noms il y a toujours, sous diverses modalités et tonalités, un engagement dans le commun, pour lui et par lui.

Jacques Rancière: Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons­nous nous contenter d'appeler cela "démocratie"?Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme"? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dis sensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance.


ALAIN BADIOU
avec Nicolas Truong
Eloge de l'amour

Je crois en effet que le libéral et le libertaire convergent vers l'idée que l'amour est un risque inutile. Et qu'o n peut avoir d'un côté une espèce de conjugalité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation et de l'autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l'économie de la passion. De ce point de vue, je pense réellement que l'amour, dans le monde tel qu'il est, est pris dans cette étreinte, dans cet encerclement, et qu'il est, à ce titre, menacé. Et je crois que c'est une tâche philosophique, parmi d'autres, de le défendre. Ce qui suppose, probablement, comme le disait le poète Rimbaud, qu'il faille le réinventer aussi. Ça ne peut pas être une défensive par la simple conservation des choses. Le monde est en effet rempli de nouveautés et l'amour doit aussi être pris dans cette novation. Il faut réinventer le risque et l'aventure, contre la sécurité et le confort.


J'admets le miracle de la rencontre, mais je pense qu'il relève de la poétique surréaliste si on l'isole, si on ne l'oriente pas vers le laborieux devenir d'une vérité construite point par point. "Laborieux", ici, doit être pris positivement. Il y a un travail de l'amour, et non pas seulement un miracle. Il faut être sur la brèche, il faut prendre garde, il faut se réunir, avec soi-même et avec l'autre. Il faut penser, agir, transformer. Et alors, oui, comme la récompense immanente du labeur, il y a le bonheur.


Je crois qu'il est très important de comprendre que la France est simultanément le pays des révolutions et une grande terre de la réaction. C'est un élément dialectique de compréhension de la France. J'en discute souvent avec mes amis étrangers, parce qu'ils continuent à entretenir la mythologie d'une merveilleuse France toujours sur la brèche des inventions révolutionnaires. Alors, ils ont forcément été un peu surpris par l'élection de Sarkozy, qui ne s'inscrit pas tout à fait dans ce registre ... Je leur réponds qu'ils font une histoire de France dans laquelle se succèdent les philosophes des Lumières, Rousseau, la Révolution française, Juin 48, la Commune de Paris, le Front populaire, la Résistance, la Libération et Mai 68. Fort bien. Le problème, c'est qu'il y en a une autre: la Restauration de 1815, les Versaillais, l'Union sacrée pendant la guerre de 14, Pétain, les horribles guerres coloniales ... et Sarkozy. Il y a donc deux histoires de France, emmêlées l'une à l'autre. Là où, en effet, les grandioses hystéries révolutionnaires se donnent libre cours, les réactions obsessionnelles leur répondent. De ce point de vue, je pense que l'amour est aussi en jeu. D'ailleurs, il a toujours été très lié aux événements historiques. Le Romantisme amoureux est lié aux révolutions du XIXe siècle. André Breton, c'est aussi le Front populaire, la Résistance, le combat antifasciste. Mai 68 a été une grande explosion de tentatives de nouvelles conceptions de la sexualité et de l'amour. Mais lorsque le contexte est dépressif et réactionnaire, ce qu'on tente de mettre à l'ordre du jour, c'est l'identité. Cela peut prendre différentes formes, mais c'est toujours l'identité. Et Sarkozy ne s'en est pas privé. Cible numéro un : les ouvriers de provenance étrangère. Instrument : des législations féroces et répressives. Il s'était déjà exercé là-dedans quand il était ministre de l'Intérieur. Le discours en vigueur mêle identité française et identité occidentale. Il n'hésite pas à faire un numéro colonial sur 1'« homme africain ». La proposition réactionnaire est toujours de défendre « nos valeurs» et de nous couler dans le moule général du capitalisme mondialisé comme seule identité possible. La thématique de la réaction est toujours une thématique identitaire brutale sous une forme ou sous une autre. Or, quand c'est la logique d'identité qui l'emporte, par définition, l'amour est menacé. On va mettre en cause son attrait pour la différence, sa dimension asociale, son côté sauvage, éventuellement violent. On va faire de la propagande pour un « amour» en toute sécurité, en parfaite cohérence avec les autres démarches sécuritaires. Donc défendre l'amour dans ce qu'il a de transgressif et d'hétérogène à la loi est bien une tâche du moment. Dans l'amour, minimalement, on fait confiance à la différence au lieu de la soupçonner. Et dans la Réaction, on soupçonne toujours la différence au nom de l'identité ; c'est sa maxime philosophique générale. Si nous voulons, au contraire, ouvrir à la différence et à ce qu'elle implique, c'est-à-dire que le collectif soit capable d'être celui du monde entier, un des points d'expérience individuelle praticables est la défense de l'amour. Au culte identitaire de la répétition il faut opposer l'amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger.


Aimer, c'est être aux prises, au-delà de toute solitude, avec tout ce qui du monde peut animer l'existence. Ce monde, j'y vois, directement, la source du bonheur qu'être avec l'autre me dispense. «Je t' aime» devient: il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l'eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d'abord. Je vois, comme dans le poème de Mallarmé:

Dans l'onde toi devenu(e)
Ta jubilation nue.


ALAIN BADIOU
De quoi Sarkosy est-il le nom?

Entre nous, ce n'est pas parce qu'un président est élu que, pour des gens d'expérience comme nous, il se passe quelque chose. J'en ai assez dit sur le vote pour que vous sachiez que s'il s'est en effet passé quelque chose, on ne trouvera pas ce dont il s'agit dans le registre de la pure succession électorale. Ce qui m'amène à une première méditation sur la notion de ce que c'est que se sentir frappé par un coup, en sorte qu'on s'expérimente un peu aveugle, légèrement incertain, et finalement quelque peu dépressif. Oui, chers amis, je flaire dans cette salle une odeur de dépression. Je pose alors que Sarkozy à lui seul ne saurait vous déprimer, quand même! Donc, ce qui vous déprime, c'est ce dont Sarkozy est le nom. Voilà de quoi nous retenir: la venue de ce dont Sarkozy est le nom, vous la ressentez comme un coup que cette chose vous porte, la chose probablement immonde dont le petit Sarkozy est le serviteur.


En tant qu'Idée pure de l'égalité, l'hypothèse communiste existe à l'état pratique depuis sans doute les débuts de l'existence de l'État. Dès que l'action des masses s'oppose, au nom de la justice égalitaire, à la coercition de l'État, on voit apparaître des rudiments ou des fragments de l'hypothèse communiste.


ALAIN BADIOU
Deleuze. La clameur de l'être.

Ce qui compte, c'est que, saisi dans l'extrême dureté de sa construction conceptuelle, Deleuze reste diagonal au regard de tous les blocs d'opinion philosophique qui ont dessiné le paysage intellectuel depuis les années soixante. Il n'aura été ni phénoménologue, ni structuraliste, ni heideggérien, ni importateur de « philosophie » analytique anglo-saxonne, ni néo-humaniste libéral (ou néo-kantien). Ce qui peut aussi se dire, dans notre vieux pays où tout est politiquement décidé: il n'aura été ni compagnon de route du PCF, ni rénovateur léniniste, ni prophète désolé du « retrait» du politique, ni moraliste des droits de l'homme occidental éclairé. Comme tout grand philosophe, et en parfaite conformité avec l'aristocratisme de sa pensée, avec ses principes nietzschéens d'évaluation de la force active, Deleuze constitue une polarité à lui tout seul.


ALAIN BADIOU
Le siècle

...le lien obscur, quasi ontologique, qui unit l'Europe satisfaite et l'Afrique crucifiée. L' Afrique comme noirceur secrète de la lessive morale du Blanc.

Ce que le siècle nous lègue à partir de la fin des années soixante-dix, c'est la question: Qu'est-ce qu'un "nous" qui n'est pas sous l'idéal d'un "je", un "nous" qui ne prétend pas être un sujet? Le problème est de ne pas conclure à la fin de tout collectif vivant, à la disparition pure et simple du "nous".


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY

JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
descriptiopn d'Olonne

L'eau comme matière primordiale, mais une eau vert sombre, où fusionnaient le fluvial et le maritime, le ciel pour tente, mais aussi l'huile, la brume, le clapot, les odeurs stagnantes ou volatiles venant des docks et parmi elles, tantôt dominante, tantôt éclipsée, celle de la peinture fraîche débordant des coursives, une stratégie complexe de tensions et de trajectoires, de visées et de tractions, des ruses qui rappelaient la chasse, les navires comme de grosses proies sur le labour liquide, les envols d'oiseaux de mer et leurs mouvements browniens dans la lumière immensément répandue, les vues passagères sur Olonne, scandées par des fumerolles montant au-delà des grumes, l'hiver, l'hiver surtout.


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
L'instant et son ombre

Parce qu'elle est aussi, à sa façon, une ombre, ou le dépôt d'une ombre, toute photographie est le souvenir d'un rayonnement, d'une occurence du rayonnement, et la prémonition d'une ruine, ou d'un effacement.

 


JEAN-CRISTOPHE BAILLY
Le versant animal

...Par rapport à cette direction qui semble inéluctable, tout animal est un commencement, un enclenchement, un point d'animation et d'intensité, une résistance.
Toute politique qui ne prend de cela aucun compte (c'est-à-dire la quasi-totalité des politiques) est une politique criminelle.


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
Le propre du langage

Parce que l'écriture est une traversée, le livre est comme une porte. Lire c'est se laisser porter par les mots au-delà du seuil qu'ils encombrent.

 

Mais ce qui sauve la langue de l'appropriation, c'est, malgré tous les usages privés, privatifs, secrets, qu'il n'y a pas de mots élus. Tout mot peut devenir mot de passe ou concept. La poésie, il me semble, se distingue de la philosophie, parce qu'elle utilise cette circularité, ou ce caractère amovible et éphémère de l'élection du mot, de façon beaucoup plus disséminée - c'est en cela d'ailleurs qu'elle rencontre en chemin sa propre obscurité. Ce qu'elle a à nous dire et ce que, moderne, elle nous dit, c'est que le mot élu est le mot prononcé, c'est que tout mot est éligible. Dans le mot de passe, cette vertu du langage, que la poésie propage, se condense comme un ver luisant.


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
Tuiles détachées

"Il me semble qu'envers tout sujet et tout problème on ne doit pas abandonner les bords tremblés de l'expérience, ceux où la résistance du réel est justement la plus forte."

ETIENNE BALIBAR
La PROPOSITION de l'EGALIBERTE

Les capacités de résistance à l'injustice subie et à l'intolérable constaté autour de soi s'originent, on le sait, dans les enracinements mais aussi dans les déracinements, dans les fidélités affectives mais aussi dans les évidences intellectuelles de la scientia intuitiva (René Char a dit que c'était la nécessité de la poésie et Cavaillès a dit que c'était la nécessité des mathématiques). Mais dans tous les cas elles sont indissociables de communications et d'héritages transmis - avec ou sans "testament". Au fond de l'individu porté au maximum de son autonomie, de sa capacité de subjectivation, c'est encore du commun, sinon du communautaire, qui résiste, bien que ce commun soit indivisible et le plus souvent irréductible à la simplicité d'un nom, d'un seul système de relations et d'appartenances. C'est peut-être ce que Spinoza avait en vue lorsque, toujours selon Deleuze, il caractérisait l'individualité non comme un "point", mais comme un certain minimum de relations sociales incompressible, une capacité d'agir et de subir, ou d'affecter les autres et d'être affecté par eux.


En juin de l'an dernier,(2007) j'avais signé avec beaucoup d'autres écrivains, artistes, enseignants, un appel élaboré en accord avec le GISTI et le Réseau Education Sans Frontières, appelant le gouvernement à renoncer aux arrestations d'enfants scolarisés «sans papiers », qu'on vient parfois chercher jusque dans les écoles pour les expulser du territoire français. Cet appel consistait pour l'essentiel dans une longue citation du livre de Robert Antelme, L'espèce humaine, publié après son retour des camps, dans lequel il rappelait que leurs inventeurs n'avaient pas réussi, au bout du compte, dans leur entreprise de diviser l'humanité en plusieurs espèces d'après des critères de couleur, de coutumes ou de classes, et que pour cette raison leur système avait été finalement vaincu. De cette évocation nous tirions argument, mes cosignataires et moi-même, pour mettre en garde contre toute politique, par exemple d'immigration dite « choisie» ou sélective, qui reproduirait à sa façon et à son niveau l'idée d'une inégalité d'accès aux droits fondamentaux fondée sur des différences sociales et anthropologiques naturalisées. Commentant cette extrapolation dans une conférence de presse où notre texte était présenté, j'indiquais qu'à mes yeux, certes, une distance immense sépare la gestion économico-policière de l'immigration instituée dans nos sociétés du mécanisme de sélection et d'élimination à l'œuvre dans les camps nazis. Et que pourtant un certain fil conduit d'un terme à l'autre, qu'on courrait de grands risques à vouloir ignorer. J'en concluais qu'il est légitime, et cohérent, d'envisager des actes de résistance civique dès qu'on pense avoir affaire à cette logique, c'est­à-dire dès qu'elle s'ébauche. Quelques jours plus tard je reçus à l'Université une lettre signée du Ministre de l'Intérieur de l'époque, qui me reprochait vivement cette prise de position. Justifiant au nom de l'intérêt national et de la sécurité publique les politiques et les projets gouvernementaux, M. Sarkozy affirmait la conformité des mesures de contrôle et d'éloignement au droit et aux principes républicains, déclarait ignominieuse l'analogie proposée entre les périodes historiques, et concluait par ces mots: « Monsieur le Professeur, vous vous êtes déshonoré ».

ALESSANDRO BARICCO
Homère, Iliade

"Construire une autre beauté, c'est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d'éclairer la pénombre de l'existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, aveuglante, de la mort. Pouvoir changer notre propre destin sans devoir nous emparer de celui d'un autre; réussir à mettre en mouvement l'argent et la richesse sans devoir recourir à la violence; trouver une dimension éthique, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort; nous confronter à nous-mêmes dans l'intensité d'un lieu et d'un moment qui ne soit pas une tranchée; connaître l'émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre. "



ROLAND BARTHES
Le Degré zéro de l'écriture

" Le Mot poétique ne peut jamais être faux parce qu’il est total : il brille d’une liberté infinie et s’apprête à rayonner vers mille rapports incertains et possibles. Les rapports fixes abolis, le mot n’a plus qu’un projet vertical, il est comme un bloc, un pilier qui plonge dans un total de sens, de réflexes et de rémanences : il est un signe debout."

 

"Ecrire c'est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l'écrivain, par un dernier suspens, s'abstient de répondre.
La réponse, c'est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté; mais comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse du monde à l'écrivain est infinie : on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse : affirmés, puis mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure."

"L'écriture, c'est la main, c'est donc le corps : ses pulsions, ses contrôles, ses rythmes, ses pesées, ses glissements, ses complications, ses fuites, bref, non pas l'âme (peu importe la graphologie), mais le sujet lesté de son désir et de son inconscient."
Roland Barthes

"Le Texte, c'est le champ de l'aruspice,
c'est une banquette, un cube à facettes,
un excipient, un ragoût japonais,
un charivari de décors, une tresse,
une dentelle de Valenciennes,
un oued marocain,
un écran télévisuel en panne, une pâte feuilletée, un oignon, etc."
Roland Barthes

GEORGES BATAILLE
L'expérience intérieure

"Un sentiment d'impuissance : du désordre apparent de mes idées, j'ai la clé, mais je n'ai pas le temps d'ouvrir."

 

"La liberté n'est rien si elle n'est celle de vivre au bord de limites où toute compréhension se décompose"


JEAN BAUDRILLARD

JEAN BAUDRILLARD
Mots de passe

Le fait d'avoir extradé la mort, tout au moins de s'y essayer sans cesse, se marque dans les efforts infinis faits pour retarder une échéance, pour ne plus vieillir, pour supprimer les alternatives, pour commander même à la naissance, par anticipation, selon toutes les possibilités génétiques. Parce que toutes ces possibilités sont technologiquement vraisemblables, la technologie a remplacé la détermination qui fait qu'à un moment donné, deux choses sont exclusives l'une de l'autre, qu'elles se séparent, qu'elles auront un destin différent, mais aussi l'infinie possibilité de tout faire, successivement. Il y a là sinon deux métaphysiques opposées - dans la mesure où la technologie ne relève pas de la métaphysique -, du moins un enjeu décisif du point de vue de la liberté.
Mais s'il n'y a plus de fin, de finitude, s'il est immortel, le sujet ne sait plus ce qu'il est. Et c'est bien cette immortalité-là qui est le fantasme ultime de nos technologies.

 


BAUDRILLARD
L'Herne

"Alors le papier enflammé touche l'eau, et s'éteint, et la lueur en descend lentement comme de la cendre vers le fond - la lenteur subite de la chute étant semblable au discernement véritable du bien et du mal. Une seule chose reste alors, une seule: c'est que tout au monde est signifiant, et que tout finit par être signifié. Chaque chose a son signe, et chaque signe a son sens. On ne peut être qu'à force d'exactitude du monde. Non le meilleur ou le pire, mais l'exactitude du monde est notre sens. Comme dans un rêve où quelqu'un vous tourmente de toutes sortes de façons sous des apparences fausses et vient vous délivrer à la fin sous son aspect connu."


LA VIOLENCE DU MONDE
Jean Baudrillard. Edgar Morin

"Ce qu'il faut, c'est déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. Telle qu'à la mort, il ne puisse être répondu que par une mort égale ou supérieure. Défier le système par un don auquel il ne peut pas répondre, sinon par sa propre mort et son propre effondrement. L'hypothèse terrorriste, c'est que le système lui-même se suicide en réponse au défi multiple de la mort et du suicide. car ni le système, ni le pouvoir n'échappent à l'obligation symbolique : celle de répondre sous peine de perdre la face." Baudrillard


JEAN BAUDRILLARD
Le Pacte de lucidité
ou l'intelligence du Mal

"Une oeuvre, un objet, une architecture, une photo, mais aussi bien un crime, un évènement, ça doit être : l'allégorie de quelque chose, un défi à quelqu'un, mettre en jeu le hasard, et donner le vertige."

 

"Et le vent des réseaux inclinait leurs neurones
Aux confins virtuels du monde instrumental."


JEAN BAUDRILLARD
Télémorphose

Et le pire dans cette obscénité, dans cctte impudeur, c'est le partage forcé, c'est cette complicité automatique du spectateur, qui est l'effet d'un véritable chantage. C'est là l'objectif le plus clair de l'opération: la servilité des victimes, mais la servilité volontaire, celle des victimes jouisseuses du mal qu'on leur fait, de la honte qu'on leur impose. Le partage par toute une société de son mécanisme fondamental: l'exclusion - interactive, c'est le comble! Décidée en commun, consommée avec enthousiasme.


JEAN BAUDRILLARD
L'esprit du terrorisme

"....Au point que l'idée de liberté, idée neuve et récente, est déjà en train de s'effacer des moeurs et des consciences, et que la mondialisation libérale est en passe de se réaliser sous la forme exactement inverse : celle d'une mondialisation policière, d'un contrôle total, d'une terreur sécuritaire. La dérégulation finit dans un maximum de contraintes et de restrictions, équivalant à celle d'une société fondamentaliste."

"Le terrorisme est l'acte qui restitue une singularité irréductible au coeur d'un système d'échange généralisé. Toutes les singularités ( les espèces, les individus, les cultures ) qui ont payé de leur mort l'installation d'une circulation mondiale régie par une seule puissance se vengent aujourd'hui par ce transfert terroriste de situation."


JEAN BAUDRILLARD
L'échange impossible

Quelque chose en nous est caché: la mort. Mais quelque chose d'autre nous guette en chacune de nos cellules: c'est d'oublier de mourir. L'immortalité est là qui nous guette. On parle toujours de la lutte des vivants contre la mort, et non du péril inverse. Or nous devons nous battre contre l'impossibilité de mourir.

 


JEAN BAUDRILLARD
Cool Memories

Ne pas s'incliner - geste souverain, mieux qu'une violence, mieux qu'une révolte armée. Dans son élégance, c'est l'acte le plus pur, le plus radical. Ne pas en faire une cause morale, ni donner à son geste un sens universel - simplement ne pas s'incliner.

 


JEAN BAUDRILLARD
Fragments

Comment sauter par-dessus son ombre quand on n'en a plus?

Raconter n'importe quoi à quelqu'un, c'est le transformer en n'importe qui. C'est exactement le travail de l'information.

Il faut n'être pas sérieux et en avoir l'air. Ou bien être sérieux sans en avoir l'air. Ceux qui conjuguent l'air et l'être sérieux, ceux-là sont insignifiants.

Quelque idée baignant dans la gélatine bleue du cerveau reptilien, cherchant la différence arachnéenne entre l'illusion et le réel.

En plein jour, une part de nous dort sans discontinuer. En plein sommeil, une part de nous veille sans répit. Ainsi peut-on tout en dormant avoir envie de dormir. En pleine vie, avoir envie de vivre.

Sur la salle, tandis que je parle, flotte comme une ombre ectoplasmique le brouillard d'incompréhension qui émane des cerveaux présents, comme la brume de respiration des vaches dans le froid du petit matin. Haleine cérébrale à couper au couteau et où les mots se fraient une voie au forceps vers le paradoxe.

 


JEAN BAUDRILLARD
Cool memories

 

Mourir n'est rien, il faut savoir disparaître.

Les pieds pris dans la glace, comme les flamands roses, ils pensaient encore être le nombril de la terre.

Et je gardai sous les paupières le doux hologramme de sa nudité.

Quand on aura balayé la question des droits de l'homme, on verra surgir une préférence relative pour l'absence de liberté, à l'est comme à l'ouest, au sud comme au nord.

Sortir de soi-même par effraction, doucement, subtilement, se retirer de soi comme la lumière se retire d'une pièce quand la nuit tombe (d'ailleurs la nuit ne tombe pas, ce sont les objets qui la secrètent vers la fin du jour lorsque fatigués ils s'exilent dans leur silence).


Jour gris, immobile, comme une aube perpétuelle. Les oiseaux eux-mêmes s'y trompent, ils auront chanté tout le jour alors que le jour ne s'est jamais levé.
Nous sommes le dimanche 13 mai, dix-huit heures. Est-ce un bien, est-ce un mal?
Vers le soir, un vent froid silencieux se lève. Il ne manque plus qu'un orage de chaleur pour mettre un comble à l'irréalité de la saison. Pourtant les oiseaux chantent, et les hommes pensent, le dimanche, en secret. Ils conjurent l'absence de soleil et la monotonie dominicale. Ils rêvent aux fiançailles de la chaleur et de la plage. Ils rêvent de brouiller les miroirs et de resplendir chacun dans sa propre folie. Ils écoutent une musique baroque: « D'où nous vient, d'où nous vient une telle solitude? »


ZYGMUNT BAUMAN

ZYGMUNT BAUMAN
L'amour liquide
Dela fragilité des liens entre les hommes

Korczak aimait les enfants comme peu d'entre nous en sont prêts ou capables, mais ce qu'il aimait chez eux c'était leur humanité. L'humanité sous sa forme la meilleure - ni déformée, ni tronquée, ni réduite, ni mutilée, complète dans sa naissance et son inachèvement enfantins, pleine d'une promesse pas-encore-trahie et d'un potentiel toujours intransigeant. Il est notoire que le monde dans lequel naissent et grandissent les porteurs potentiels d'humanité sait mieux rogner les ailes qu'inciter leurs utilisateurs potentiels à les déployer, et donc, d'après Korczak, l'humanité ne peut se trouver, se prendre et se préserver intacte et entière (pour un moment, et pas plus d'un moment !) que chez les enfants.


Les nouvelles constructions, affichées avec fierté et bien vite imitées, sont des « espaces d'interdiction » - « conçus pour intercepter, repousser ou filtrer les utilisateurs potentiels ». Soyons explicite, le but des « espaces d'interdiction » est de diviser, séparer et exclure — et non de bâtir des ponts, des passages tranquilles et des lieux de rencontre, ou de faciliter la communication et de réunir les citadins.

Les innovations architecturales et d'urbanisme que Flusty distingue, liste et nomme, sont les équivalents actualisés techniquement des douves, tourelles et embrasures des remparts ; mais plutôt que de défendre la ville et ses habitants de l'ennemi extérieur, on les érige pour séparer les citadins et les protéger les uns des autres, désormais adversaires. Parmi les inventions que nomme Flusty, on trouve l'« espace fuyant », « espace que l'on ne peut atteindre, car les chemins d'approche sont déformés rallongés ou manquants » ; l'« espace épineux », « espace qu'on ne peut occuper confortablement, défendu par exemple par des arroseurs muraux activés pour éliminer les rôdeurs ou les rebords inclinés pour empêcher qu'on s'assoie » ; enfin l'« espace nerveux », « espace qu'on ne peut utiliser sans être observé en raison des patrouilles volantes de surveillance active et/ou des systèmes de contrôle à distance qui informent les postes de sécurité ». Ce type d'« espaces d'interdiction » et bien d'autres n'ont qu'un seul but, mais un but composite : couper les enclaves extraterritoriales du territoire continu de la ville, ériger de petites forteresses dans lesquelles les membres de l'élite supraterritoriale globale pourront entretenir, cultiver et savourer leur indépendance physique et leur isolation spirituelle de la localité. Dans le paysage urbain, les « espaces d'interdiction » deviennent les points de repère de la désintégration de la vie en communauté, partagé, et fondée sur la localité.


ZYGMUNT BAUMAN
le présent liquide

Notre société engendre de nouvelles peurs. Car la modernité, devenue "liquide", a fait triompher l'incertitude perpétuelle : la quête de sens et de repères stables a laissé la place à l'obsession du changement et de la flexibilité. Le culte de l'éphémère et les projets à court terme favorisent le règne de la concurrence au détriment de la solidarité et transforment les citoyens en chasseurs ou, pis, en gibier. Ainsi, le présent liquide secrète des individus peureux, hantés par la crainte de l'insécurité.


ZYGMUNT BAUMAN
La société assiégée

La société est assiégée sur deux fronts: d'un côté, un monde globalisé, que ne structurent plus les anciennes règles, de l'autre, une politique de gestion de la vie de plus en plus "liquide" et mal définie. L'espace compris entre ces deux fronts, gouverné jusque récemment encore par les principes régissant l'Etat-nation souverain et identifié par les sociologues comme la "société", est chaque jour plus difficile à concevoir comme une entité autonome...

"la capacité de mouvement est devenue le facteur stratifiant majeur, voire primordial, de la hiérarchie globale naissante. Rien d'étonnant à ce que cette capacité ait tendance à être attribuée de façon hautement inégale, et qu'elle soit devenue un point de dispute, un enjeu principal de la lutte concurrentielle. Le principal facteur stratifiant joue un rôle-clé dans la nouvelle polarisation des occasions et des niveaux de vie, des pouvoirs d'affirmation de soi et des quantités de liberté personnelle. "


ZYGMUNT BAUMAN
Vies perdues. La modernité et ses exclus

"Le premier Big Brother, celui qui est décrit par George Orwell, présidait sur les usines fordistes, les casernes, ainsi que d'autres, petits ou grands panopticons (voir Bentham, Foucault) - son unique désir était de maintenir nos ancêtres à l'intérieur et de ramener la brebis égarée dans le troupeau. Le Big Brother de la télé-réalité est uniquement préoccupé de maintenir les hommes (et les femmes) un peu différents - les incapables ou les moins capables, les moins intelligents ou les moins zélés, les moins doués ou les moins astucieux - à l'extérieur; et une fois à l'extérieur, pour toujours à l'extérieur.


L'ancien Big Brother était préoccupé par l'inclusion - l'intégration, mettre les gens en rang et les y maintenir. Ce qui intéresse le nouveau Big Brother, c'est l'exclusion - c'est chercher les gens qui ne conviennent pas au lieu où ils sont; les bannir de ce lieu et les déporter « là où est leur place », ou, mieux encore, ne jamais les autoriser, pour commencer, à se rapprocher de ce lieu. Le nouveau Big Brother fournit aux officiers de l'immigration les listes de gens qu'ils ne devraient pas laisser entrer, et aux banquiers, la liste de ceux qu'ils ne devraient pas admettre dans la compagnie de ceux qui sont dignes de crédit. Il donne aux gardes des instructions concernant ceux qu'ils devraient arrêter devant les grilles et ne pas laisser pénétrer dans la communauté de l'autre côté des grilles. Il insuffle aux surveillants du voisinage l'idée d'épier et de chasser les prétendus rôdeurs ou ceux qui ont des intentions louches - étrangers qui ne sont pas à leur place. Il offre aux propriétaires des circuits de télévision fermés, pour empêcher les indésirables de
s'approcher. Il est le saint patron de tous les videurs, que ce soit au service d'une boîte de nuit ou d'un ministre d'État, ministre de l'Intérieur.
Certes, la nouvelle du décès de Big Brother ancienne école est, selon la célèbre formule de Mark Twain, grossièrement exagérée. Les deux Big Brothers - l'ancien et le nouveau - sont assis l'un près de l'autre au poste de contrôle des passeports aux aéroports, à ceci près que le nouveau vérifie scrupuleusement les papiers d'identité et les titres de transport à l'arrivée, alors que l'ancien les vérifie plutôt superficiellement, au départ.
L'ancien Big Brother est bien vivant et mieux équipé que jamais - mais maintenant il se trouve surtout dans les parties hors limites et marginalisées de l'espace social tels que les ghettos urbains, les camps de réfugiés ou les prisons. Là, l'ancienne tâche perdure: maintenir les gens à l'intérieur et les ramener dans le rang lorsqu'ils en sortent. Tel qu'il était il y a une centaine d'années, ce Big Brother-là est le saint patron de toutes sortes de geôliers. C'est, me direz-vous, un rôle important - et un rôle qui, parce qu'il est maintenu sous les feux de la rampe et fortement médiatisé, est généralement supposé être encore plus important qu'il n'est en réalité. Mais c'est désormais un rôle secondaire, dérivatif et qui vient en supplément de celui qui est joué par Big Brother nouveau style; sa véritable tâche est de rendre la tâche du nouveau Big Brother un peu plus facile. À eux deux, les frères maintiennent l'ordre et assurent l'entretien de la ligne frontière entre l'"intérieur" et l'"extérieur". Leurs fonctions respectives marchent bien ensemble, selon la sensibilité, la porosité et la vulnérabilité des frontières."


 

ZYGMUNT BAUMAN
La vie en miettes

" Les conclusions du psychiatre allemand Klaus Dörner sont accablantes : le même cadre de pensée dans lequel fut formée la vision nazie du nettoyage du monde de ses catégories inutiles, pernicieuses ou morbides d'humains, continue de façonner notre vision de l'individu et des tâches de vie partagées; nous pourrions bien être en train de nous engager dans l'ère "de l'holocauste continu et silencieux"..."

"L'individu devrait éviter les "endroits crasseux" et "les substances louches". La magie contagieuse que l'on trouve à éviter les contacts physiques avec le danger constitue la principale préoccupation de ceux qui font attention à l'hygiène. L'hygiène est fournie par les outils de séparation : balais, brosses, racloirs, savons, détachants en aérosols, détergents en poudre; mais aussi les barbelés ou les murs des camps, des réserves, des ghettos (et, en fait, par le Zyklon) réservés aux malpropres et aux contaminateurs."

Il cite Robert Proctor: "...et aux alentours de 1932, on peut affirmer que l'hygiène raciale était devenue une orthodoxie scientifique dans la communauté médicale allemande."
(2003)



JEAN BEAUFRET
Parménide
Le Poème

"La pensée de Heidegger, c'est ce rayonnement insolite du monde moderne lui-m^eme en une parole qui détruit la sécurité de langage à tout dire et compromet l'assise de l'homme dans l'étant."


MIGUEL BENASAYAG
ANGELIQUE DEL REY
De l'engagement dans une époque obscure

S'engager dans une époque obscure, ce n'est pas réaliser un programme, mais chercher, en situation et selon des voies multiples voire contradictoires, dans tous les cas conflictuelles, comment dépasser ce mythe de l'individu qui nous plonge dans l'impuissance et nous soumet à l'utilitarisme de la postmodernité.


TEODOR W. ADORNO
WALTER BENJAMIN
Coprrespondance 1928-1940

120. Benjamin à Adorno
Lourdes, 2.8.1940

Cela me tranquillise beaucoup de vous savoir en quelque sorte "joignables" à New York et, au sens propre du terme, vigilants...

121. Port Bou
La Chronique

 


WALTER BENJAMIN
Sens unique
précédé de Enfance Berlinoise

Le travail d'une bonne prose comporte trois stades : un stade musical, où elle est composée, un stade architectonique où elle est construite, et finalement un stade textile, où elle est tissée.

 

ALIENOR BERTRAND
Condillac, l'origine du langage

"Toute l'argumentation de Condillac est radicalement anticartésienne. Sa conception de la possibilité et des progrès de la connaissance repose sur un argument concernant le développement du langage par un processus qui requiert beaucoup de répétitions, d'habitudes bien formées, une interaction sociale régulière sur le mode d'un jeu continuel dans une forme de vie partagée sur une très longue période...La formation du discours n'est pas l'oeuvre d'esprits isolés sur le modèle privé cartésien. Il n'est pas inventé mais surgit sur le mode décrit par Hume à travers ce bel exemple par lequel "deux hommes, ramant sur un bateau, le font par un accord et une convention bien qu'ils ne se soient jamais rien promis l'un à l'autre..."



PIERRE BOURDIEU


PIERRE BOURDIEU
Esquisse pour une auto-analyse

"Comment pourrais-je ne pas me reconnaître en Nietzsche lorsqu'il dit à peu près, dans Ecce Homo, qu'il ne s'en est jamais pris qu'à des choses qu'il connaissait à fond, qu'il avait lui-même vécues, et que, jusqu'à un certain point, il avait lui-même été?"


PIERRE BOURDIEU
l'ontologie politique de martin heidegger

"Les dénonciateurs les plus déterminés des compromissions de l'auteur de Sein und Zeit avec le nazisme ont toujours omis de chercher dans les textes mêmes les indices, les aveux ou les traces propres à annoncer ou à éclairer les engagements politiques de son auteur...
Il faut abandonner l'opposition entre la lecture politique et la lecture philosophique, et soumettre à une lecture double, inséparablement politique et philosophique, des écrits définis fondamentalement par leur ambiguïté, c'est-à-dire par la référence à deux espaces sociaux auxquels correspondent deux espaces mentaux"


PIERRE BOURDIEU
Contre-feux

"Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l'Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c'est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d'imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l'action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l'aide des syndicats, l'élaboration et la défense de l' intérêt public qui, qu'on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d'« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l'accomplissement humain. "



JACQUES BOUVERESSE

JACQUES BOUVERESSE
Essais IV
Pourquoi pas des philosophes?

"Une bonne partie de la production contemporaine est la justification théorique plus ou moins inconsciente d'un renoncement et d'une démission."


JACQUES BOUVERESSE
Essais III
Wittgenstein et les sortilèges du langage

""les problèmes les plus profonds ne sont à proprement parler pas des problèmes". La conclusion du Tractatus est, en effet, que tout problème, ou bien peut-être résolu en principe, ou bien ne peut pas être posé et, par conséquent, n'est pas un problème ; ce qui est effectivement le cas des problèmes les plus "importants", ceux qui ont trait au sens de la vie, à la mort, etc."


JACQUES BOUVERESSE
Robert Musil
la moyenne et l'escargot de l'histoire

"Dans le domaine moral également, on procède aujourd'hui selon le principe de la construction sur pilotis et l'on enfonce dans l'indéterminé les caissons rigidifiés des concepts, entre lesquels s'étend une grille de lois, de règles et de formules. Le caractère, le droit, la norme, le bien, l'impératif, le fixe à tous points de vue sont des pieux de cette sorte, dont on veille à maintenir le caractère, la pétrification, pour pouvoir y fixer le filet des centaines de décisions morales singulières qu'exige chaque jour."


JACQUES BOUVERESSE
et JEAN-JACQUES ROSAT
Philosophies de la perception

"Ce que Wittgenstein décèle au bout du compte dans la thèse de la priorité de la perception des formes sur la saisie des significations, c'est le mythe du voir pur, le mythe d'un voir débarrassé du langage, du savoir, de l'expérience, d'un voir dépouillé de tout ce qui n'est pas les formes, les couleurs et leur organisation : le mythe d'un voir innocent. Et il est difficile de lui donner tort : Köhler lui-même souligne que c'est "au regard des adultes" seulement que le monde sensoriel est "si totalement imprégné de signification". Le mondes des couleurs et des Gestalten serait-il pour Köhler le vert paradis de la perception enfantine?"


ALAIN BROSSAT

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ALAIN BROSSAT
Le grand dégoût culturel

"La culture n'est pas une marchandise comme les autres", tel est l'énoncé consensuel dont on n'a pas fini de s'étonner qu'il rassemble toutes sortes de propagandistes, parfois en conflit ouvert: ministres de la Culture de tout poil, syndicalistes et intermittents du spectacle, militants associatifs, caciques de l'industrie cinématographique, etc.
Un énoncé disposant d'une force d'évidence telle qu'il produit des effets d'unanimité constitue un phénomène singulier. Mais l'évidence partagée qui forme une opinion commune, capable de fédérer ceux que, par ailleurs, tout oppose, n'est-elle pas suspecte de reposer sur une pensée nulle, sur un vide d'idées? Et pourtant cet énoncé n'est pas l'équivalent de ce que tendent à devenir, dans nos sociétés, des vocables ou des syntagmes tels que "fraternité", "France patrie des droits de l'Homme" ou " égalité de chances ". Il comporte une articulation qui mérite d'être relevée et dépliée.


ALAIN BROSSAT
La résistance infinie

Dans les sociétés occidentales contemporaines, l'irruption de la politique en tant qu'exercice de la liberté et création de valeurs prend toujours l'institution dite « démocratique» par le travers; elle la contrarie et l'offusque. La politique qui doit s'inventer sous les auspices de la « résistance infinie» mérite ses propres noms, ses propres mots. Dans cette attente, nous ne nous reconnaissons aucunement dans la posture d'énonciation d'une position politique qui consisterait en ceci: « Nous, vrais démocrates, etc. », posture vertueuse, irréprochable et bien policée . Cette politique à venir ne s'inventera que par le côté du sauvage et de l'imprésentable; là où s'élèvera cette rumeur où se laisse distinguer le grondement: « Nous, plèbe ; nous, barbares ... » .                                            


ALAIN BROSSAT
Bouffon Impérator

À l'aube de ce règne placé sous le signe des petites et grandes infamies, la question demeure pendante: que faisons-nous face à l'intolérable? Où est la troisième voie, l'étroit défilé entre prise d'armes, comme effacée de l'horizon historique (au point qu'on hésite même à en prononcer le nom), et l'infinie acedia de l'exil intérieur?
À défaut d'autres mérites, l'avènement de Bouffon, Gorgone d'un régime sans boussole, aura servi à réveiller ces questions indispensables.


Alain Brossat
Le sacre de la démocratie

  La démocratie contemporaine n'est pas tant une institution politique qu'une forme d'enveloppement « total » de nos existences. (...)
 Dès l'école maternelle, les enfants sont initiés aux « conduites citoyennes » et à la règle démocratique. (...)
 Comme si notre époque était celle du couronnement d'une essence démocratique dont le culte est en expansion constante.


Alain Brossat
Le serviteur et son maître

Du Mariage de Figaro à la Règle du jeu, de Jacques le fataliste à Puntila et son valet Matti, se dessine une figure dont on connaît la valeur littéraire, mais dont on néglige l'intérêt politique: celle du serviteur. Plus pécisément, la figure de celui qui n'a que le langage pour protester contre sa servitude. Et ce langage va compter pour beaucoup dans la perte d'autorité des maîtres : il va produire de l'égalité dans une situation par nature inégalitaire, de la sagesse dans une situation en soi délirante (se faire servir) ; en un mot: de la philosophie. La démonstration effectuée par le plébéien moderne qu'est le serviteur, adressée au puissant immémorial qu'est le maître, tourne toujours autour du même énoncé: quoique je ne sois, par origine ou par position, « rien », je vous vaux bien et je vous le prouve. Par les moyens du langage et de la pensée.


Alain Brossat
L'Animal démocratique

Nous vivons cet âge étrange où les peuples démocratiques trouvent, avec les footballeurs, les héros qu'ils méritent, où le nom du citoyen tend à devenir le cri de ralliement du troupeau humain, où la gauche de la gauche accomplit sa vocation au ministère de l'intérieur.
Nous vivons un temps où des philosophes, quand ils ne sont pas en ménage avec le pouvoir, se plaisent à intervertir les noms du persécuteur et du persécuté.
Nous entrons dans un âge où le bien vivre s'entend toujours davantage, sur un mode apolitique, comme vivre en bonne santé et en règle avec l'État.
Cela n'appelle-t-il pas quelques écarts de pensée et quelques éclats de voix?


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