GASTON BACHELARD

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GASTON BACHELARD
Le droit de rêver

"Mais le monde est intense avant d'être complexe. Il est intense en nous. Et l'on sentirait mieux cette intensité, ce besoin intime de projeter un univers, si l'on obéissait aux images dynamiques, aux images qui dynamisent notre être. Ainsi, nous croyons qu'avant les grandes métaphysiques synthétiques, symphoniques, devraient apparaître des études élémentaires où l'émerveillement du moi et les merveilles du monde seraient surpris dans leur étroite corrélation. Alors la philosophie serait bien heureusement rendue à ses dessins d'enfant."

"Il est dans certains feux ivres de résine une volonté qui veut la totale noirceur de la fumée."

1970 (Posthume)


GASTON BACHELARD
La flamme d'une chandelle

"La verticalité des flammes...: La rêverie verticalisante est la plus libératrice des rêveries...Communier par l'imaginaire avec la verticalité d'un objet droit, c'est recevoir le bienfait de forces ascensionnelles, c'est participer au feu caché qui habite les belles formes assurées de leur verticalité."

"La flamme appelle le veilleur à lever les yeux de son in-folio, à quitter le temps des tâches, le temps de la lecture, le temps de la pensée. Dans la flamme même le temps se met à veiller. Oui, le veilleur devant sa flamme ne lit plus. Il pense à la vie. Il pense à la mort. La flamme est précaire et vaillante. Cette lumière, un souffle l’anéantit ; une étincelle la rallume. (…)
     
La chandelle qui s’éteint est un soleil qui meurt. La chandelle meurt plus doucement même que l’astre du ciel. La mèche se courbe, la mèche se noircit. La flamme a pris dans l’ombre qui l’enserre son opium. Et la flamme meurt bien : elle meurt en s’endormant. Tout rêveur de chandelle, tout rêveur de petite flamme sait cela. Tout est dramatique dans la vie des choses et dans la vie de l’univers. On rêve deux fois quand on rêve en compagnie de sa chandelle."

1961


1960

GASTON BACHELARD
La poétique de la rêverie

"Le poète est celui qui a le pouvoir de déclencher le réveil de l'émotion poétique dans l'âme du lecteur."

"Comment être objectif devant un livre qu'on aime, qu'on a aimé, qu'on a lu dans plusieurs âges de la vie ? Un tel livre a un passé de lecture. En le relisant on n'a pas toujours souffert à la même page. On ne souffre plus de la même manière - et surtout on n'espère plus avec la même intensité dans toutes les saisons d'une vie de lecture. Peut-on même revivre les espérances de la première lecture quand on sait maintenant que Félix trahira ? Les quêtes en animus et en anima ne donnent pas à tous les âges d'une vie de lecteur les mêmes richesses. Les grands livres surtout restent psychologiquement vivants. On n'a jamais fini de les lire."


GASTON BACHELARD
La poétique de l'espace

"Il faut y réfléchir à deux fois avant de parler, en français, de l'être-là. Enfermé dans l'être, il faudra toujours en sortir. A peine sorti de l'être il faudra toujours y rentrer. Ainsi, dans l'être, tout est circuit, tout est détour, retour, discours, tout est chapelet de séjours, tout est refrain de couplets sans fin.
Et quelle spirale que l'être de l'homme! Dans cette spirale que de dynamismes qui s'inversent! On ne sait plus tout de suite si l'on court au centre ou si on s'évade."

« Nous voulons examiner des images bien simples, les images de l'espace heureux... L'espace saisi par l'imagination ne peut rester l'espace indifférend livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l'imagination... Sans cesse l'imagination imagine et s'enrichit de nouvelles images. C'est cette richesse d'être imaginé que nous voudrions explorer. »

"Les mots — je l'imagine souvent — sont de petites maisons, avec cave et grenier. Le sens commun séjourne au rez-de chaussée, toujours prêt au « commerce extérieur », de plain-pied avec autrui, ce passant qui n'est jamais un rêveur. Monter l'escalier dans la maison du mot c'est, de degré en degré, abstraire. Descendre à la cave, c'est rêver, c'est se perdre dans les lointains couloirs d'une étymologie incertaine, c'est chercher dans les mots des trésors introuvables. Monter et descendre, dans les mots mêmes, c'est la vie du poète. Monter trop haut, descendre trop bas est permis au poète qui joint le terrestre à l'aérien. Seul le philosophe sera-t-il condamné par ses pairs à vivre toujours au rez-de-chaussée ?"

"Ici, la création se produit sur le fil ténu de la phrase, dans la vie éphémère d'une expression. Mais cette expression poétique, tout en n'ayant pas une nécessité vitale, est tout de même une tonification de la vie. Le bien dire est un élément du bien vivre. L'image poétique est une émergence du langage, elle est toujours un peu au-dessus du langage signifiant.
À vivre les poèmes on a donc l'expérience salutaire de l'émergence. C'est là sans doute de l'émergence à petite portée. Mais ces émergences se renouvellent ; la poésie met le langage en état d'émergence. La vie s'y désigne par sa vivacité. Ces élans linguistiques qui sortent de la ligne ordinaire du langage pragmatique sont des miniatures de l'élan vital."

 

1957


1948

GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries de la volonté

"Le langage est aux postes de commande de l'imagination"

"Quand l'imagination va, tout va...
Nous n'hésitons pas à dire que l'imagination est une fonction première du psychisme humain, une fonction de pointe, à condition, bien entendu, de considérer l'imagination avec tous ses caractères, avec ses trois caractères formel, matériel et dynamique. Une oeuvre ne naît pas seulement d'un point de vue, mais d'un jeu de forces. Elle doit donc être contemplée à la fois dans ses lignes et dans ses tensions, dans ses élans et dans ses poids, avec un oeil qui ajuste les surfaces et une épaule qui supporte les volumes, bref avec tout notre être tonalisé."

« La rêverie poétique est une rêverie cosmique […] Elle donne au moi un non-moi ; le non-moi mien. C'est ce non-moi qui enchante le moi du rêveur et que les poètes savent nous faire partager. Pour mon moi rêveur, c'est ce non-moi mien qui me permet de vivre ma confiance d'être au monde. »

"Les impressions que nous voulons faire revivre sont les impressions de verticalité. Il semble en effet que par delà la participation aux images de la forme et de la splendeur, il y ait pour l’homme rêvant devant la montagne une participation dynamique. Le décor majestueux appelle l’acteur héroïque. La Montagne travaille l’inconscient humain par ses forces de soulèvement. Immobile devant le mont, le rêveur est déjà soumis à la dialectique de l’assise et des cimes. Il peut être transporté, du fond de son être, par un élan vers les sommets, et alors il participe à la vie aérienne de la Montagne. Il peut vivre au contraire une sensation toute terrestre d’écrasement. Il se prosterne corps et âme devant une majesté. Mais ces mouvements intimes d’une contemplation dynamique ont bien d’autres inflexions, ils déterminent bien d’autres nuances psychologiques. Ces nuances sont parfois si délicates qu’elles ne peuvent être exprimées que par les poètes. C’est donc aux poètes que nous nous adresserons pour révéler l’inconscient de la Montagne, pour recevoir les leçons diverses de la verticalité.
Les impressions de verticalité induite que nous retiendrons vont des plus douces sollicitations aux défis les plus orgueilleux, les plus insensés."


1946

GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries du repos

"Que de fois ainsi la vigne, reine des simples, prend le parfum d'une de ses douces suivantes comme la framboise, d'une de ses rudes servantes comme la pierre à fusil! Le vin est vraiment un universel qui sait se rendre singulier, s'il trouve, toutefois, un philosophe qui sache le boire."

"Vivre comme un arbre ! Quel accroissement ! Quelle profondeur ! Quelle rectitude ! Quelle vérité ! Aussitôt, en nous, nous sentons les racines travailler, nous sentons que le passé n’est pas mort, que nous avons quelque chose à faire, aujourd’hui, dans notre vie obscure, dans notre vie souterraine, dans notre vie solitaire, dans notre vie aérienne. L’arbre est partout à la fois. La vieille racine — dans l’imagination il n’y a pas de jeunes racines — va produire une fleur nouvelle. L’imagination est un arbre. Elle a les vertus intégrantes de l’arbre. Elle est racine et ramure. Elle vit entre terre et ciel. Elle vit dans la terre et dans le vent. L’arbre imaginé est insensiblement l’arbre cosmologique, l’arbre qui résume un univers, qui fait un univers."


1943

GASTON BACHELARD
L'Air et les Songes : Essai sur l'imagination du mouvement

"Cette puissance formelle de l'amorphe que l'on sent en action dans la "rêverie des nuages", cette continuité de la déformation doivent être comprises dans une véritable participation dynamique. "Il n'y a pas loin, par l'oiseau, du nuage à l'homme", dit Paul Eluard. C'est à la condition d'adjoindre, au vol linéaire de l'oiseau, le vol qui roule, le vol globuleux, la rondeur des bulles légères. La continuité dans le dynamisme supplante les discontinuités des êtres immobiles. Les choses sont plus distinctes entre elles, plus étrangères au sujet quand elles sont immobiles. Lorsqu'elles commencent à se mouvoir, elles émeuvent en nous des désirs et des besoins endormis. "Matière, mouvement, besoin, désir sont inséparables. L'honneur de vivre vaut bien qu'on s'efforce de vivifier", conclut Paul Eluard. Soudain, pour parler comme Supervielle, devant ce lent mouvement des nuages on sait "ce qui se passe derrière l'immobilité". Le mouvement a plus d'homogénéité onirique que l'être. Il associe les êtres les plus divers. L'imagination dynamique met "dans le même mouvement", et non pas "dans le même sac", des objets hétéroclites et voilà un monde qui se forme et s'unit sous nos yeux. Quand Éluard écrit : "Nous voyons souvent des nuages sur la table. Souvent aussi nous voyons des verres, des mains, des pipes, des cartes, des fruits, des couteaux, des oiseaux et des poissons", il encadre, en son inspiration onirique, les objets immobiles par les êtres de la mobilité. Au début du rêve les nuages, à la fin les poissons et les oiseaux, sont des inducteurs de mouvement. Les nuages sur la table finiront par voler et nager, avec les oiseaux et les poissons, après avoir mis, doucement, les objets inertes en mouvement. La première tâche du poète est de désancrer en nous une matière qui veut rêver."


"Même des motifs comme ceux qu’éveille le travail du bois n’arrivent pas à effacer l’image de l’arbre vivant. Dans ses fibres, le bois garde toujours le souvenir de sa vigueur verticale, et l’on ne lutte pas sans habileté contre le sens du bois, contre ses fibres. Aussi, pour certains psychismes, le bois est une sorte de cinquième élément – de cinquième matière –, et il n’est pas rare, par exemple, de rencontrer, dans les philosophies orientales, le bois au rang des éléments fondamentaux. Mais alors une telle désignation implique le travail du bois ; elle est, à notre avis, une rêverie de l’homo faber (…) nous devons reconnaître que le bois est peu important pour l’onirisme profond. Alors que les arbres et les forêts jouent un si grand rôle dans notre vie nocturne, le bois lui-même ni figure guère.
     
Le rêve n’est pas instrumental, il ne se sert pas de moyens, il vit directement dans le règne des fins ; il imagine directement les éléments et vit directement leur vie élémentaire. Dans nos rêves, nous flottons sans bateau, sans radeau, sans nous donner la peine de creuser le canot dans le tronc des arbres ; dans le rêve, le tronc des arbres est toujours creux ; le tronc des arbres est toujours prêt à nous recevoir pour dormir allongé, dans un long sommeil sûr d’un vigoureux et jeune réveil.
     
L’arbre est donc un être que le rêve profond ne mutile pas."


GASTON BACHELARD
L'eau et les rêves : essai sur l'imagination de la matière

"C'est près de l'eau que J'ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l'intermédiaire d'un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l'eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays. je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d'un vallon, au bord d'une eau vive, dans l'ombre courte des saules et des osières. "

"S'il faut désubjectiver autant que possible la logique et la science, il est non moins indispensable, en contre partie, de désobjectiver le langage et la syntaxe". Faute de cette désobjectivation des objets, faute de cette déformation des formes qui nous permet de voir la matière sous l'objet, le monde s'éparpille en choses disparates, en solides immobiles et inertes, en objets étrangers à nous même. L'âme souffre alors d'un déficit d'imagination matérielle. L'eau en groupant les images, en dissolvant les substances, aide l'imagination dans sa tâche de désobjectivation, dans sa tâche d'assimilation. Elle apporte aussi un type de syntaxe, une liaison continue des images, un doux mouvement des images qui désancre la rêverie attachée aux objets."

1941


GASTON BACHELARD
La Philosophie du non : essai d'une philosophie du nouvel esprit scientifique

« Avant tout, il faut prendre conscience que l’expérience nouvelle dit non à l’expérience ancienne »

"La pensée rationnelle trop droite risque cependant l'entêtement. Elle peut conduire l'évolution à une impasse. Suivant l'amusante expression de Korzybski la tête humaine est alors un durillon, "a cosmic corn". Opinion qui confirme la belle pensée de Paul Valéry : "On pense comme on se heurte." Il faut alors se reprendre et c'est cette reprise que va réaliser le non-aristotélisme éduqué."

1940


1938

GASTON BACHELARD
La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective

« La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »


 

GASTON BACHELARD
La Dialectique de la durée

 "Pour penser, pour sentir, pour vivre, il faut mettre de l'ordre dans nos actions, en agglomérant des instants dans la fidélité des rythmes, en unissant des raisons pour faire une conviction vitale "

"Quand nous voulons dire notre passé, enseigner notre personne à autrui, la nostalgie des durées où nous n'avons pas su vivre trouble profondément notre intelligence historienne. Nous voudrions avoir à raconter un continu d'actes et de vie. Mais notre âme n'a pas gardé le fidèle souvenir de notre âge ni la vraie mesure de la longueur du voyage au long des années ; elle n'a gardé que le souvenir des événements qui nous ont créés aux instants décisifs de notre passé. Dans notre confidence, tous les événements sont réduits à leur racine sur un instant. Notre histoire personnelle n'est donc que le récit de nos actions décousues et, en la racontant, c'est par des raisons, non par de la durée, que nous prétendons lui donner de la continuité."

"Le rythme d'action et d'inaction nous paraît donc inséparable de toute connaissance du temps. Entre deux événements utiles et féconds, il faut que joue la dialectique de l'inutile. La durée n'est per-ceptible que dans sa complexité. Si pauvre qu'elle soit, elle se pose au moins en opposition avec des bornes. On n'a pas le droit de la prendre comme une donnée uniforme et simple."

1936


1932

GASTON BACHELARD
L'Intuition de l'instant

"Ce qu'il peut y avoir de permanent dans l'être est l'expression, non d'une cause immobile et constante, mais d'une juxtaposition de résultats fuyants et incessants, dont chacun a sa base solitaire, et dont la ligature, qui n'est qu'une habitude, compose un individu."

" Le temps ne dure qu'en inventant ."

"La durée intime, c'est toujours la sagesse. Ce qui coordonne le monde ce ne sont pas les forces du passé, c'est l'harmonie tout en tension que le monde va réaliser. On peut parler dune harmonie préétablie dans les choses, il n y a d'action que par une harmonie préétablie dans la raison. Toute la force du temps se condense dans l'instant novateur où la vue se dessille, près de la fontaine de Siloë, sous le toucher d'un divin rédempteur qui nous donne d'un même geste la joie et la raison, et le moyen d'être éternel par la vérité et la bonté."