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FRANCOIS DAGOGNET

FRANCOIS DAGOGNET
Le Musée sans fin

Le musée, temple de la culture « classeuse » et « fixeuse » comme le note Jean Dubuffet, constitue la machine moderne la plus intégratrice comme la plus « académisante ». Elle sacralise d'un côté, elle élimine de l'autre. Cependant, ces maisons (prisons) de la mémoire fleurissent et sont de plus en plus visitées. Comment comprendre cette énigme du monde contemporain ?

On ouvre ici le dossier. On s'efforce d'analyser les solutions qu'on a inventées afin de rajeunir cette institution fossilisée et son fonctionnement. On commente et on éclaire surtout la plus radicale — le renversement —, le musée décloisonné et ambulatoire. Bien plus encore que les autres lieux de l'enfermement (asiles, casernes, prisons, bibliothèques, écoles), les musées nous interpellent et se métamorphosent sous nos yeux.

 


« C'est sous l'aspect du sacré que la bourgeoisie du siècle dernier envisageait la double entreprise qu'elle s'était donné pour mission de mener à bien : capitaliser l'espace et capitaliser le temps. Les seuls monuments originaux qu'elle ait alors créés, inconnus des époques et des classes précédentes, furent en effet les gares et les musées. Volontiers elle leur donna l'apparence de temples et d'églises pour souligner la particulière dignité qui s'attachait à leurs fonctions : marquer les seuils d'entrée aux territoires de l'Empire : soit aux étendues matérielles qu'elle avait conquises, soit aux biens spirituels dont elle avait reçu l'héritage. Il fallait que prendre le train fût cette cérémonie où franchir les portiques et s'engager sous les voûtes, présenter aux gardiens les billets, s'enquérir du quai où le train était, contrôler à plusieurs reprises l'heure de son départ d'un petit mouvement de tête en direction des horaires placardés sous les vitrines closes, gagner enfin son compartiment, fussent les gestes d'un rituel immuable qui préparât l'esprit à communier avec le corps glorieux de L'Imperium dont on s'apprêtait à absorber une part. Il fallait semblablement qu'aller au musée fût cette communion laïque des dimanches après-midi où, sous le regard mort des gardiens vêtus de noir et d'or, le silence, la lenteur obligée des mouvements et la patiente procession d'œuvre en œuvre marquassent la dévotion à ce corpus d'objets précieux, les uns confisqués à la royauté déchue et les autres acquis par guerre et par pillage. Et c'est sans doute parce que la bourgeoisie n'avait en droit rien possédé de ces objets, mais se les était appropriés de fait qu'il lui fallut inventer l'histoire et, avec elle, la fiction humaniste de la culture." Jean Clair


FRANCOIS DAGOGNET
les noms et les mots

C'est pourquoi la poésie devrait pouvoir nous guérir d'un langage trop réglementé et trop asservi; aussi souhaitons-nous l'intégrer à l'enseignement, dès le commencement de l'école. Par là, elle corrigerait, grâce à cette néo-pédagogie, la domination d'une orthographe mal conçue.
... Nous indiquons, dans une annexe, ce que nous recommandons; nous prenons acte de ce que la poésie renouvelle « la science du mot» (une onomastique philosophique), libérant ce mot de ses foncrions et l'auronomisant, puisqu'il sera lu et entendu pour lui-même.


FRANCOIS DAGOGNET
L'homme maître de la vie?

On a cru, longtemps, que le soleil tournait autour de la Terre. La "révolution copernicienne" a changé notre regard sur l'univers. Aujourd'hui, la "révolution biogénomique" impose d'autres bouleversements. L'homme cesse d'être entièrement soumis à la vie, mais la vie commence à dépendre de l'homme, qui peu à peu en devient le maître. Le bio-pouvoir, assailli par des fantasmes de toute nature, se veut libre, et, sous couvert de scientificité, désirerait échapper aux contrôles. Convient-il de lui fixer des limites? La philosophie a toujours tenté de comprendre la vie, mais ne peut pas ne pas se soucier de ce qu'entraînerait, sur le plan social, humain, le déploiement d'une telle "puissance prométhéenne". Il vaut la peine, assurément, d'écouter sa voix.


FRANCOIS DAGOGNET
La peau découverte

"Il a donc fallu qu'un saut s'opère ou que le vivant en arrive à l'acte majeur - se retourner, mettre à la surface sa sensibilité et remiser au fond le tissu solide dans lequel il se barricadait, la colonne vertébrale, l'osseux sur lequel il s'édifiera. Aussitôt le dehors du dedans lui permettait une vie informée, alerte et vive."


REGIS DEBRAY

REGIS DEBRAY
Un candide à sa fenêtre

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pas une seule phrase interessante de cet aigrivain à retenir. (Lieux-dits)


REGIS DEBRAY
Eloge des frontières

"Opposant l'identité-relation à l'identité-racine, refusant de choisir entre l'évaporé et l'enkysté, loin du commun qui dissout et du chauvin qui ossifie, l'antimur dont je parle est mieux qu'une provocation au voyage : il en appelle à un partage du monde. "


REGIS DEBRAY
L'obscénité démocratique

Une communauté tient sa cohésion d'un point d'inactualité, d'un trou fondateur situé hors son plan immédiat d'existence. «Que deviendrions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas? » Pas d'inter sans meta. Pas de branches à l'horizontale, sans un tronc à la verticale. Qui ne superpose pas au réel un objet idéal de croyance ne composera jamais rien, et partout où le haut s'en va - qu'il s'agisse de Lénine, du mandat du ciel ou du sacré républicain -, le bas se décompose et les sociétés partent en capilotade. On ne triche pas impunément avec cette nature crucifère et crucifiante des collectifs, abscisse et ordonnée, quelles que soient les variations qu'admet au cours de l'histoire cet invariant


DIEU,UN ITINERAIRE
Régis Debray
(qui a reçu le prix Combourg , le samedi 25 novembre...)

"Un homme, cela tient sur ses deux jambes, pourvu qu'on lui donne de quoi manger. Mais des hommes, cela ne consiste pas. Cela s'éparpille dès qu'ils se trouvent livrés à leur nombril et leurs bisbilles. Cela ne tient pas debout, sans un abrupt escarpement pour retarder l'inévitable rechute du singulier dans le quelconque. Ce dont nous prévient par avance le patchwork biblique pourrait alors se formuler ainsi :" Vous voulez une reliance entre vous? Trouvez-vous une transcendance. appelez-la Jéhovah, si cela vous impressionne plus. Mais je vous préviens : si vous ne faites pas un trou dans le plafond, vous allez asphyxier. Peu importe ce que vous y mettez, ce qui compte, c'est la bouche d'air."

 

MICHEL DEGUY
Ecologiques

L'homme est subsolaire, mortel, loquace - être vivant, mourant, parlant. Il vit du soleil ; il sait qu'il meurt ; il est verbe. Ses trois enceintes, traitées en limites à franchir à tout prix, obsèdent l'entendement scientifique, et cette obsession commande le programme : vaincre la mort, en prolongeant la longévité jusqu'à une immortalité subsidiaire ; quitter le système solaire par « conquête de l'espace » ; excéder enfin Babel, cette fourmilière langagière qui entrave l'instantanéité des transactions économiques (freinant la « mondialisation » !) et par un esperanto de « communication » (provisoirement anglish) et par la réduction à l'insignifiance culturelle des logicités (ou, si vous préférez, des parlers et écrits vernaculaires)... peu à peu réduites au silence « derrière » la sensorialité jouissive des corps dictant les goûts, distribuant les opinions concurrentes à satisfaire toutes par la « communication ».


"L'écologie est une vision. Non qu'elle « ait des visions », exaltées ou dépressives, parapsychiques ou spirituelles - mais elle est une clairvoyance. Et que voit la vision ? Des voyants.
Le voyant est objectif, lumineux. Il s'allume en alerte. Les voyants ne sont plus les porteurs du tee- shirt Arthur, les gentils fumeurs de cannabis qui, après leurs premiers poèmes, «rentrent dans la production ». Les voyants sont les phénomènes, « les choses mêmes », qui en appellent à notre clairvoyance. Paroles d'un voyant. Les voyants sont rouges, multiples, terrifiants - comme le tsunami ou l'empoissement du golfe mexicain, la multiplication des déluges ; effrayants comme les famines, les tueries aveugles, les oppressions forcenées des peuples ; glauques comme les méduses de la mer du Japon, ou empoisonneurs lents comme les soins quotidiens de l'Oréal. L'humanité tombe dans les panneaux.
Leur appréhension, leur vision, n'est pas scientifique. Il y aura toujours un Allègre pour en ricaner : faute de preuves (« scientifiques ») du « réchauffement climatique ». L'écologie est affine à ce qu'on appelle la poésie. Elle fait voir. Son sens du monde, le sens de monde pour elle est différent de celui de la « mondialisation ». C'est un autre monde... mais précisément c'est notre monde, confié à l'attachement soigneux des humains, à l'art, à la philosophie et à la poésie ; ce monde avec son ici-bas et son là-haut ; pas un Autre. "

"L'humanité en deux siècles est devenue un multiple de masses et de sociétés ingérables, éventuellement génocidaires, décomposées par l'argent, scindées en moitiés clientélistes de deux conducators, l'un au pouvoir et l'autre « dans l'opposition » : un tiers de l'humanité refuse de tout son être archaïque la sortie hors du traditionnel (Islam et animismes) ; un tiers subsiste par le crime ; le reste « erre dans l'insensé »."



JEAN-MARIE DELASSUS

JEAN-MARIE DELASSUS
Psychanalyse de la naissance

"C'est une rude tâche que de naître. L'homme est finalement une espèce improbable. Il ne vient pas d'une adaptation soudaine et naturelle, d'une astucieuse concordance avec de nouveaux moyens et un milieu donné ; il est au contraire désadapté comme aucune espèce vivante ne l'a jamais été. L'homme est le dissident de l'évolution."


JEAN-MARIE DELASSUS
Les logiciels de l'âme

" Au-delà de la vie prénatale, la plénitude doit en effet continuellement être maintenue, ravivée, confortée ; elle est nécessaire à la pulsion de vie . C' est un flux et un reflux qui ouvre le regard, anime les sens et rend opérante une intense faculté de perception et de compréhension en raison de quoi l'on s'élance dans le monde ."

"Nous ne pouvons devenir des êtres de raison sans d'abord avoir gardé notre raison d'être."


GILLES DELEUZE
La page Gilles Deleuze sur Lieux-dits

JACQUES DERRIDA

Les fins de l'homme
A partir du travail de Jacques Derrida

Sous la direction de
Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy
(Colloque Cerisy-la-Salle 23 juillet-2 aöut 1980)

"Le préambule de Les fins de l'homme, daté du 12 mai 1968, s'ouvre sur cette phrase : « Tout colloque philosophique a nécessairement une signification politique. » Le colloque « Les fins de l'homme » ne se définit pas comme « philosophique » : il doit se donner la possibilité de traverser et de déplacer en tous sens les régimes philosophique, littéraire, critique, poétique, signifiant, symbolique, etc. ; et par conséquent de traverser et déplacer aussi le « politique » et sa « signification ». Son enjeu pourrait être à tous égards, d'entamer l'inscription d'une tout autre politique."
Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy


"...Mais je me suis aussi laissé séduire par autre chose. L'attention au ton, qui n'est pas seulement le style, me paraît assez rare. On a peu étudié le ton pour lui-même, à supposer que ce soit possible et qu'on l'ait jamais fait. Les signes distinctifs d'un ton sont difficiles à isoler, si même ils existent en toute pureté, ce dont je doute, surtout dans un discours écrit. A quoi se marque un ton, un changement ou une rupture de ton ? Comment reconnaître une différence tonale à l'intérieur d'un même corpus ? À quels traits se fier pour l'analyser, à quelle signalisation qui ne soit ni stylistique, ni rhétorique, ni évidemment thématique ou sémantique ? L'extrême difficulté de cette question, voire de cette tâche, s'accuse encore quand il s'agit de philosophie. Le rêve ou l'idéal du discours philosophique, de l'allocution philosophique et de l'écrit qui est censé la représenter, n'est-ce pas de rendre la différence tonale inaudible, et avec elle tout un désir, un affect ou une scène qui travaillent le concept en contrebande ?

[...] D'ailleurs le ton lui-même, qu'est-ce que c'est ? Est-ce autre chose qu'une distinction, une différence tonale qui ne renvoie plus que par figure à un code social, à des mœurs de groupe ou de caste, à des conduites de classe, par un grand nombre de relais qui n'ont plus rien à faire avec la hauteur de la voix ou du timbre ?

[...]...il me vient à l'esprit que tonos, le ton, a d'abord signifié le ligament tendu, la corde, le cordage quand il est tissé ou tressé, le câble, la sangle, bref la figure privilégiée de tout ce qui est soumis à stricture. Tonion, c'est le ligament en tant que bande et bandage chirurgical. "


JACQUES DERRIDA
Béliers
Le dialogue ininterrompu :
Entre deux infinis, le poème.

"Saurai-je témoigner, de façon juste et fidèle, de mon admiration pour Hans-Georg Gadamer?
A la reconnaissance, à l'affection dont elle est faite, et depuis si longtemps, je sens obscurément se mêler une mélancolie sans âge."


 

JACQUES DERRIDA
Atlan. Grand format


Tout près de moi, me suivant ou me précédant comme mon ombre même, le rêveur se laisse transporter, déjà, pieds et poings liés, dans une de ces culture amérindiennes (il les sait bien aimées du peintre), celle des Incas par exemple où l'on écrit avec des nœuds, les quipus (mot quechua signifiant nœud). Dans les archives royales des Incas, le support du message, disons le subjectile, consistait en faisceaux de cordelettes à nœuds, variés dans leur couleur, dans leur tressage, dans leurs formes torsadées. Les nœuds de couleur se mettent à figurer, à la lettre, des lettres. Ajoutez-y le rythme, la danse, la tension extrême, la force qui emporte la forme, la prévient ou lui survit, et c'est la signature d'Atlan.


JACQUES DERRIDA
Chaque fois unique, la fin du monde

"Ce livre est un livre d'adieu. Un salut, plus d'un salut. Chaque fois unique. Mais c'est l'adieu d'un salut qui se résigne à saluer, comme je crois que tout salut digne de ce nom est tenu de le faire, la possibilité toujours ouverte, voire la nécessité du non retour possible, de la fin du monde comme fin de toute résurrection."


JACQUES DERRIDA
Heidegger et la question
De l'esprit et autres essais

..."Ce Discours [1933] appelle au moins trois lectures, trois évaluations ou plutôt trois protocoles d'interprétation.

2)...D'une part, Heidegger confère ainsi la légitimité spirituelle la plus rassurante et la plus élevée à tout ce dans quoi et à tous ceux devant qui il s'engage, à tout ce qu'il cautionne et consacre une telle hauteur. On pourrait dire qu'il spiritualise le national-socialisme. Et on pourrait le lui reprocher, comme il reprochera plus tard à Nietzsche d'avoir exalté l'esprit de vengeance dans un "esprit de vengeance spiritualisé au plus haut point".
Mais d'autre part, en prenant le risque de spiritualiser le nazisme, il a pu vouloir le racheter ou le sauver en le marquant de cette affirmation (la spiritualité, la science, le questionnement,etc.)...Ce discours semble ne plus appartenir simplement au champ idéologique dans lequel on en appelle à des forces obscures, à des forces qui, elles, ne seraient pas spirituelles, mais naturelles, biologiques, raciales, selon une interprétation précisément non spirituelle de "terre et sang".
Quel est le prix de cette stratégie? pourquoi se retourne-t-elle fatalement contre son "sujet", si on peut dire et comme c'est le cas de le dire, justement? Parce qu'on ne peut se démarquer du biologisme, du naturalisme, du racisme dans sa forme génétique, on ne peut s'y opposer qu'en réinscrivant l'esprit dans une détermination oppositionnelle, en en faisant de nouveau une unilatéralité de la subjectivité, fût-ce sous la forme volontariste. La contrainte de ce programme reste très forte, elle règne sur la plupart des discours qui, aujourd'hui et pour longtemps encore, s'opposent au racisme, au totalitarisme, au nazisme, au fascisme, etc., et le font au nom de l'esprit, voire de la liberté de l'esprit, au nom d'une axiomatique - par exemple celle de la démocratie ou des "droits de l'homme"- qui directement ou non, revient à cette métaphysique de la subjectivité. Tous les pièges de la stratégie démarcatrice appartiennet à ce même programme, quelque place qu'on y occupe. On n'a de choix qu'entre les terrifiantes contaminations qu'il assigne. Même si toutes les complicités ne sont pas équivalentes, elles sont irréductibles.


JACQUES DERRIDA
Voyous

"Les premiers et les plus violents rogue States, ce sont ceux qui ont ignoré et continuent de violer le droit international dont ils se prétendent les champions, au nom duquel ils parlent, au nom duquel ils partent en guerre, contre lesdits rogue States, chaque fois que leur intérêt le commande. C'est-à-dire les Etats-Unis."


JACQUES DERRIDA, ELISABETH ROUDINESCO
De quoi demain...

J.D.:" Je dois poutant avouer que c'est seulement aujourd'hui même, qu'avec d'autres, je suis comme pris de vertige devant une évidence, nouvelle pour moi : la société française reste accueillante au retour des vieux démons, en particulier dans des milieux et dans des lieux de l'espace public qui en étaient, croyais-je préservés...

...Une éthique générale de la vigilance me semble nécessaire à l'égard de tous les signaux qui, ici ou là, dans le langage, la publicité, la vie politique, l'enseignement, l'écriture des textes, etc., peuvent encourager par exemple la violence phallocentrique, ethnocentrique ou raciste."


JEAN-TOUSSAINT DESANTI

Dominique Desanti
Jean-Toussaint Desanti
La liberté nous aime encore

"Tout ce que j'ai tiré de ma vie, tout ce que la société m'a laissé comme idées sur elle, ce sont des inquiétudes. Je reste pourtant optimiste en ceci que j'ai confiance en la capacité de révolte des hommes et je tiens pour a-humain tout ce qui s'emploie à tuer cette révolte qui est simplement le désir de vivre." J.T.D.


JEAN-TOUSSAINT DESANTI
La peau des mots

"- Je suis depuis longtemps agacé par le ressassement de notre Bible laïque, la « Déclaration des droits de l'homme », qui à présent s'est décorée d'un «universelle» de plus. Car jamais on ne définit vraiment la notion de « droits », jamais on ne dit - du moins maintenant - à quel homme, quel humain elle s'applique. La première au moins spécifiait « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ». Donc seuls les « citoyens », les gens de l'êthos, du site où ils s'enracinent, jouissaient de ces droits. La « Déclaration universelle», en revanche, ne parle pas du statut des personnes concernées.
- En somme, ton livre cherchera « quels droits pour quels hommes" ?
- Il n'aura pas tant de prétention, mais c'est bien la direction de ma quête. Au cours des siècles, les pays et les régimes changent, ils sont divers; l' êthos, le site où vivent les hommes, varie, et le statut des humains aussi change selon les régimes et les croyances. Les mots, d'ailleurs, le révèlent. À condition de les prendre par leur peau, de les prendre par ce qui les isole et en fait des signes reconnaissables, différents des bruits et des chants d'oiseaux."

PHILIPPE DESCOLA
Par delà nature et culture

Seul l'Occident moderne s'est attaché à classer les êtres selon qu'ils relèvent des lois de la matière ou des aléas des conventions. L'anthropologie n'a pas encore pris la mesure de ce constat : dans la définition même de son objet - la diversité culturelle sur fond d'universalité naturelle -, elle perpétue une opposition dont les peuples qu'elle étudie ont fait l' économie.
Peut-on penser le monde sans distinguer la culture de la nature?
Philippe Descola propose ici une approche nouvelle des manières de répartir continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. Son enquête met en évidence quatre façons d'identifier les «existants» et de les regrouper à partir de traits communs qui se répondent d'un continent à l'autre: le totémisme, qui souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains; l'analogisme, qui postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structuré par des relations de correspondanees; l'animisme, qui prête aux non-humains l'intériorité des humains, mais les en différencie par le corps; le naturalisme qui nous rattache au contraire aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l'aptitude culturelle.
La cosmologie moderne est devenue une formule parmi d'autres. Car chaque mode d'identification autorise des configurations singulières qui redistribuent les existants dans des collectifs aux frontières bien différentes de celles que les sciences humaines nous ont rendues familières.
C'est à une recomposition radicale de ces sciences et à un réaménagement de leur domaine que ce livre invite, afin d'y inclure bien plus que l'homme, tous ces «corps associés» trop longtemps relégués dans une fonction d'entourage.

VINCENT DESCOMBES
CHARLES LARMORE
Dernières nouvelles du Moi

Charles Larmore: "La philosophie du sujet faisait partie de ce grand mouvement de la philosophie moderne qui depuis Descartes voyait dans la théorie de la connaissance son premier souci, à force d'être persuadé que le rapport primordial qu'on entretient au monde comme à soi-même est le rapport d'un sujet connaissant aux objets qu'il veut maîtriser.
Descombes et moi-même sommes unis dans la conviction que la voie du progrès est d'abandonner cette perspective. A notre avis, il s'agit de reconnaître qu'on se trouve déjà engagé dans le monde, par le fait même de croire ou désirer des choses, avant d'accéder à une connaissance quelconque de sa vie mentale. Un peu plus loin, il est vrai, nous tombons en désaccord. Car je suis convaincu, à la différence de Descombes, qu'il y a bien un rapport à soi constitutif du sujet (ou du Moi, comme je préfère dire), seulement qu'il est de nature pratique ou mieux normative, non cognitive. Mais il ne faut pas perdre de vue ce que nous partageons. Nous cherchons chacun à briser l'empire de l'image moderne de l'esprit comme spectateur d'abord de tout ce qui existe, son propre être y compris, et seulement par la suite, sur la base de ses conceptions ou « idées » des choses, s'insérant dans le monde.

 

 

GEORGES DIDI-HUBERMAN

GEORGES DIDI-HUBERMAN
Désirer désobéir
Ce qui nous soulève

" Il faut alors comprendre – ce qu’auront voulu suggérer des auteures telles que Julia Kristeva ou Judith Butler – qu’il n’y aura pas de soulèvement qui vaille sans l’assomption d’une certaine « expérience intérieure radicale » où les désirs ne portent si loin que parce qu’ils prennent acte, ou départ, de leurs propres mémoires enfouies."

"La puissance et la profondeur des soulèvements tiennent à l’innocence fondamentale du geste qui en décide."

" Bref, dans les soulèvements la mémoire brûle : elle consume le présent et avec lui un certain passé, mais découvre aussi la flamme cachée sous cendres d’une mémoire plus profonde."

"Paul Audi l’a récemment formulé à sa façon, écrivant que « la question se résumerait à ceci : qu’en est-il du respect (et, donc, de la reconnaissance) que l’on doit à celui qui dit non à la règle commune, aux prescriptions générales, et qui éprouve sa liberté constitutive dans la seule subversion des normes en vigueur, ou dans le refus de renforcer l’armature de l’ordre social et politique qui l’insupporte ou qui l’opresse ? » Ce respect et cette reconnaissance, ne faut-il pas les arracher à ceux qui s’y refusent depuis leur position maîtresse ?"

"...une phrase de Marx issue de sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Or, pour l’homme, la racine, c’est l’homme lui-même. "

"Nous nous retrouvons en singularités quelconques. C’est-à-dire non sur la base d’une commune appartenance, mais d’une commune présence."


"Cela s’appelle convoquer l’imagination : comme souffler sur quelques simples braises pour rendre aux temps présents, aux gestes, aux formes, aux langues, leur fondamental désir de désobéir. Ce dont certains poètes ou écrivains ne cessent de se préoccuper toujours, tels Bernard Noël dans L’Outrage aux mots et Monologue du nous, Erri De Luca dans La Parole contraire ou Jean-Marie Gleize dans Le Livre des cabanes, qui revisite si bien l’expression « L’air est rouge » avec « la joie, la vie, cela, nu, intensifié, nu, vertical, physique, musical »... Telle Nathalie Quintane qui, après s’être interrogée sur la possibilité anthropologique d’un « style insurrectionnel » propre à « réveiller un élan (lyrique, donc) révolutionnaire », évoquait dans Descente de médiums l’hypothèse d’une stratégie spectrale « pour réformer le monde visible » tout en se demandant, par ailleurs, quand et comment « l’extrême gauche pourra enfin relire de la littérature ». "

"Nous avions beaucoup enduré et puis, un jour, nous nous sommes dit que cela ne pouvait plus durer. Nous avions trop longtemps baissé les bras. À nouveau cependant ? comme nous avions pu le faire à l’occasion, comme d’autres si souvent l’avaient fait avant nous ? nous élevons nos bras au-dessus de nos épaules encore fourbies par l’aliénation, courbées par la douleur, par l’injustice, par l’accablement qui régnaient jusque-là. C’est alors que nous nous relevons : nous projetons nos bras en l’air, en avant. Nous relevons la tête. Nous retrouvons la libre puissance de regarder en face. Nous ouvrons, nous rouvrons la bouche. Nous crions, nous chantons notre désir. Avec nos amis nous discutons de comment faire, nous réfléchissons, nous imaginons, nous avançons, nous agissons, nous inventons. Nous nous sommes soulevés."


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Aperçues

"Ralentir pour penser toute chose, mais se dépêcher pour attraper au vol ce que l'occasion ne nous offre qu'une seule fois en passant."

"Chaque parcelle du monde mérite son livre. Et même chaque instant de chaque parcelle. Il faudrait une infinité de romans pour cette infinité de personnages que sont les choses les plus ténues, les moments ou les êtres les plus passagers. J'ai tendance à regarder mon propre travail comme cet artisanat de l'impossible arrachement de toute apparition à l'oubli."

"Là où l'on est, là d'où l'on est parti: toujours en mesurer la distance, donc toujours en maintenir la double conscience, et même la double sensation. Conscience ou sentiment du lieu natif, fût-il quitté depuis longtemps. Tout lieu de naissance est, en un sens, lieu perdu et lieu maintenu. Ce lieu a fait son trou de temps, il innerve beaucoup de choses en nous, il est souvent là, juste derrière nos moments de vie, comme si chaque présent immédiat comportait un ourlet, une doublure plus ou moins épaisse tissée de ce lieu natif. "


"Je viens de trouver dans un livre à visée politique une certaine expression de cette largesse des images. Cornelius Castoriadis, dans L'Institution imaginaire de la société, affirme en effet de l'image – ou de la « représentation », selon son vocabulaire – qu'elle « n'a pas de frontières, et aucune séparation qu'on y introduirait ne serait jamais assurée de sa pertinence – ou, plutôt, serait toujours assurée de sa non-pertinence sous quelque rapport essentiel. Ce qui y est renvoie à ce qui n'y est pas, ou l'appelle ; mais il ne l'appelle pas sous l'égide d'une règle déterminée et formulable, comme un théorème appelle ses conséquences, fussent-elles infinies, un nombre ses successeurs, une cause ses effets, fussent-ils innombrables. [...] Ce qui n'est pas dans une représentation peut quand même s'y trouver, et à cela il n'y a aucune limite. » Cela voudrait dire que ma danse psychique avec une image est elle-même sans frontières, sans limites. L'écriture se situera exactement sur une limite vertigineuse, sur le fil du risque à prendre : écrire pour contenir, dessiner les limites de ce qui n'en a pas, mortifier le sans-limite ? Ou bien écrire pour laisser fuir, dessiner l'absence même – ou la porosité – de toute limite ? "

"Eh bien, il en est des actes humains comme des mots : chacun, si passager ou durable soit-il, porte en lui la rencontre de l'occasion la plus ténue (le kairos des Grecs) et du destin le plus profond, le plus immémorial (l'aiôn des Grecs). Entre les deux, le chronos de la « chronique » se devait d'inventer de nouvelles façons de raconter l'Histoire dans chacune de nos innombrables histoires, petites et grandes, mais toujours pétries de nos émotions ou « sentiments »."


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Peuples en larmes,
peuples en armes

"Benjamin anticipait, dans de telles analyses, sur tout ce qui, plus près de nous, a été nommé par Jacques Rancière le "partage du sensible". Son anthropologie de l'homme moderne, en effet, ne cherchait rien de moins que l'articulation du politique et de l'esthétique dans la situation - weimarienne - qu'il avait sous les yeux : « Pauvres, voilà bien ce que nous sommes devenus. Pièce par pièce, nous avons dispersé l'héritage de l'humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont de piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de l"actuel". A la porte se tient la crise économique, derrière elle une ombre, la guerre qui s'apprête. [Les peuples alors] doivent s'arranger comme ils peuvent, repartir sur un autre pied avec peu de chose. Ceux-ci font cause commune avec les hommes [les artistes] qui ont pris à tâche d'explorer des possibilités radicalement nouvelles, fondées sur le discernement et le renoncement. Dans leurs bâtiments, leurs tableaux et leurs récits, l'humanité s'apprête à survivre, s'il le faut, à la civilisation. Et surtout, elle le fait en riant. » Comme s'il revenait à l'artiste - Benjamin pense ici à Bertolt Brecht et à Franz Kafka, à John Heartfield et à Charlie Chaplin— de rendre aux pauvres que nous sommes devenus une certaine capacité à renverser le pleur en rire, c'est-à-dire le désespoir en désir, qui est révolutionnaire par nature.
C'est qu'il y a, dans tout «pouvoir d'être affecté », la possibilité d'un renversement émancipateur. « Le cours de l'expérience a chuté », peut-être, mais chaque expérience, si pauvre et même si « lamentable » soit-elle, est à penser comme la ressource même de sa transformation, de son émancipation. "


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Ecorces

C'est le simple « récit-photo » d'une déambulation à Auschwitz-Birkenau en juin 2011. C'est la tentative d'interroger quelques lambeaux du présent qu'il fallait photographier pour voir ce qui se trouvait sous les yeux, ce qui survit dans la mémoire, mais aussi quelque chose que met en œuvre le désir, le désir de n'en pas rester au deuil accablé du lieu. C'est un moment d'archéologie personnelle, une archéologie du présent pour faire lever la nécessité interne de cette déambulation. C'est un geste pour retourner sur les lieux du crématoire V où furent prises, par les membres du Son-derkommando en août 1944, quatre photographies encore discutées aujourd'hui. C'est la nécessité d'écrire - donc de réinterroger encore - chacune de ces fragiles décisions de regard.


Pour n'être ni ébloui ni terrassé, j'ai donc fait comme tout le monde : j'ai fait quelques photographies au hasard. Disons, presque au hasard. Je me suis retrouvé, une fois rentré chez moi, devant ces quelques bouts d'écorce, cette pancarte de bois peint, cette boutique de souvenirs, cet oiseau entre les barbelés, ce mur de fusillade factice, ces sols bien réels fissurés par le travail de la mort et du temps écoulé depuis, cette fenêtre de mirador, ce bout de terrain vague annonçant l'enfer, ce chemin de terre entre deux clôtures électrifiées, cette porte de baraquement, ces quelques troncs d'arbres et ces hautes ramures dans le bois de bouleaux, cette traînée de fleurs des champs en face du crématoire V, ce lac gorgé de cendres humaines. Quelques images, c'est trois fois rien pour une telle histoire. Mais elles sont à ma mémoire ce que quelques bouts d'écorce sont à un seul tronc d'arbre : des bouts de peau, la chair déjà.
En français, le mot écorce est dit par les étymologistes représenter l'aboutissement médiéval du latin impérial scortea, qui signifie « manteau de peau ». Comme pour rendre évident qu'une image, si on fait l'expérience de la penser comme une écorce, est à la fois un manteau - une parure, un voile - et une peau, c'est-à-dire une surface d'apparition douée de vie, réagissant à la douleur et promise à la mort. Le latin classique a produit une distinction précieuse : il n'y a pas une, mais deux écorces. Il y a d'abord l'épiderme ou cortex. C'est la partie de l'arbre immédiatement offerte à l'extérieur, et c'est elle que l'on coupe, que l'on « décortique » en premier. L'origine indo-européenne de ce mot - que l'on retrouve dans les vocables sanscrits krtih et krttih - dénote à la fois la peau et le couteau qui la blesse ou la prélève. En ce sens, l'écorce désigne cette partie liminaire du corps qui est susceptible d'être atteinte, scarifiée, découpée, séparée en premier.
Or, là précisément où elle adhère au tronc - le derme, en quelque sorte -, les latins ont inventé un second mot qui donne l'autre face, exactement, du premier : c'est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériau pour l'écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : ces choses faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l'on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d'images et de textes montés, phrasés ensemble.



GEORGES DIDI-HUBERMAN
L'homme qui marchait dans la couleur

L'artiste est inventeur de lieux. Il façonne, il donne chair à des espaces improbables, impossibles ou impensables : apories, fables topiques.
Le genre de lieux qu'invente James Turrell passe d'abord par un travail avec la lumière : matériau incandescent ou bien nocturne, évanescent ou bien massif. Turrell est, en effet, un sculpteur qui donne masse et consistance à ces choses (mal) dites immatérielles que sont la couleur, l'espacement, la limite, le ciel, l'horizon, la nuit, l'immensité du désert. Ses Chambres à voir construisent des lieux où voir a lieu, c'est-à-dire où voir devient l'expérience de la chôra, ce lieu « matriciel », cette fable topique inventée par Platon dans le Timée. Quelque chose qui évoquerait aussi ce que les psychanalystes nomment des « rêves blancs ».

La sculpture de Turrell - sculpture de surplombs, de ciels et de volcans - est ici présentée comme une fable de cheminements sans fin. En sorte que regarder une œuvre d'art équivaudrait à marcher dans un désert.


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Atlas ou le gai savoir inquiet

A propos de l'atlas Mnémosyne d'Aby Warburg:

Mnémosyne est bien ce dispositif étrange - fantomal à sa manière - qui exige plus qu'il n'existe. Ce qu'il exige est admirable et nous demande, aujourd'hui encore, de le considérer comme un nouveau départ dans l'historiographie des images, et à ce titre de l'interpréter, au sens musical du terme, pour en déplier toutes les versions, toutes les ressources possibles. Ce qui existe reste marqué par l'incomplétude et par une inquiétude - voire un déséquilibre - constamment remises en jeu, un jeu par lequel toute configuration se voit mise en crise aussitôt que proposée.

« Wittgenstein, écrit Jacques Bouveresse, estime que le mérite essentiel des gens comme Darwin ou Freud ne réside pas dans leurs hypothèses explicatives proprement dites, mais dans leur aptitude à faire parler les faits eux-mêmes en les regroupant et en les ordonnant de façon inédite. » Or, c'est exactement ce que Warburg venait de mettre en œuvre dans son atlas Mnémosyne : inventer un mode de présentation tel que le « regard embrassant » fasse lever de nouvelles connexions ou affinités entre certaines images, manière de faire surgir la tempestas philosophica de problèmes inaperçus et d'ouvrir de nouveaux horizons pour une histoire de la culture.


"Si l'atlas Mnémosyne est bien l'« héritage de notre temps » dans le domaine de la compréhension historique des images, alors nous devons accepter la double condition qu'il impose au savoir même qu'il délivre : L'inépuisable en lui - l'abondance, l'ouverture de nouveaux horizons - ne va pas sans l' insondable de quelque chose qui nous demeurera peut-être pour toujours mystérieux, informulé, invisible. L'inépuisable du savoir warburgien ne tient pas seulement à la prodigieuse quantité de matériel iconographique que nous voyons défiler dans Mnémosyne, depuis les foies divinatoires babyloniens jusqu'aux photographies de presse des premières décennies du XXe siècle. Il tient aussi - et surtout - à cette capacité de déplacer le regard qui fit de Warburg un véritable « voyant des temps », un véritable remonteur des temps perdus (perdus mais efficients jusque dans notre plus intime contemporanéité). Grâce à ce « petit geste qui consiste à déplacer le regard, il rend visible ce qui est visible, fait apparaître ce qui est si proche, si immédiat, si intimement lié à nous qu'à cause de cela nous ne le voyons pas », comme le dira Michel Foucault de tout philosophe en tant que « diagnosticien du temps »."

[...]

"L'atlas Mnémosyne possède en effet toutes les caractéristiques dégagées par Adorno dans son remarquable texte sur « L'essai comme forme » : il « coordonne les éléments au lieu de les subordonner » à une explication causale ; il « construit des juxtapositions » en dehors de toute méthode hiérarchique ; il produit des arguments sans renoncer à son « affinité avec l'image » ; il cherche « une plus grande intensité que dans la conduite de la pensée discursive » ; il ne craint pas la « discontinuité » puisqu'il y voit une sorte de dialectique à l'arrêt, un « conflit immobilisé » ; il se refuse à conclure, et cependant il sait « faire jaillir la lumière de la totalité dans un trait partiel » ; il procède toujours « de manière expérimentale » et travaille essentiellement sur la « forme de la présentation », ce qui révèle en lui une certaine parenté avec l'œuvre d'art, bien que son enjeu soit clairement non artistique."

[...]

"Qu'en ce sens Mnémosyne soit l'" héritage de notre temps" cela ne fait désormais plus de doute. Mais on doit comprendre alors que l'atlas d'images est à envisager sous cet angle épis-témo-critique que les éclairages venus de Nietzsche ou de Wittgenstein, de Benjamin ou d'Adorno, auront, je l'espère, rendu évident. C'est en cela un héritage lourd à porter, un héritage qui ne nous simplifie pas la vie puisqu'il nous propose - en toute cohérence avec ses propres leçons sur l'histoire de la culture - une oscillation plutôt qu'une position, un zigzag plutôt qu'une voie rectiligne. Assumer la leçon de Mnémosyne, c'est accepter d'aller et venir entre le gai savoir et l'inquiétude : entre l'inépuisable des multiplicités (fonction épistémique où opèrent les disparates du monde sensible) et l'insondable des survivances (fonction critique où opèrent les désastres de la mémoire). Double régime, donc, et double temporalité pour ce savoir visuel d'un genre nouveau."


GEORGES DID-HUBERMAN
Survivance des lucioles

Loin, donc, des philosophes qui se donnent en dogmaticiens pour l'éternité ou en immédiats fabricateurs d'opinions pour le temps présent - à propos du dernier gadget technologique ou de la dernière élection présidentielle -, Agamben envisage le contemporain dans l'épaisseur considérable et complexe de ses temporalités enchevêtrées.[...] Il n'y a de contemporain, pour lui, que ce qui apparaît « dans le déphasage et l'anachronisme » par rapport à tout ce que nous percevons comme notre « actualité». Etre contemporain, en ce sens, ce serait obscurcir le spectacle du siècle présent afin de percevoir, dans cette obscurité même, la « lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas.» Ce serait donc, en prenant le paradigme qui nous occupe ici, se donner les moyens de voir apparaître les lucioles dans l'espace surexposé, féroce, trop lumineux, de notre histoire présente. Cette tâche, ajoute Agamben, demande à la fois du courage - vertu politique - et de la poésie, qui est l'art de fracturer le langage, de briser les apparences, de désassembler l'unité du temps.

 


Tout autre était la proposition de Walter Benjamin, que nous reprenons ici à notre compte : « organiser le pessimisme » dans le monde historique en découvrant un « espace d'images » au creux même de notre « conduite politique », comme il dit. Cette proposition concerne la temporalité impure de notre vie historique, qui n'engage ni destruction achevée ni début de rédemption. Et c'est en ce sens qu'il faut comprendre la survivance des images, leur immanence fondamentale : ni leur néant, ni leur plénitude, ni leur source d'avant toute mémoire, ni leur horizon d'après toute catastrophe. Mais leur ressource même, leur ressource de désir et d'expérience au creux même de nos décisions les plus immédiates, de notre vie la plus quotidienne.

[...]

Les lucioles, il ne tient qu'à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes - en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur - devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle.

Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s'agitent ceux que l'on appelle aujourd'hui, par cruelle et hollywoodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars - les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités - sur lesquelles nous regorgeons d'informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu'une seule chose, et c'est de l'acclamer unanimement. Mais aux marges, c'est- à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du « règne », font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres.


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Gestes d'air et de pierre

Corps, parole, souffle, image

Dire poétiquement? Travailler le langage pour qu'il s'essouffle et que de cet épuisement s'exhale sa limite même, sa limite pas encore massifiée, fugitivement condensée et montrée : une image.


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Images malgré tout

"Voilà pourquoi un "rectangle de trente-cinq millimètres", fût-il "rayé à mort" de son contact avec le réel (comme témoignage ou image d'archives), et pour peu qu'il soit rendu connaissable par sa mise en relation avec d'autres sources (comme montage ou image construite), "sauve l'honneur", c'est-à-dire sauve au moins de l'oubli, un réel historique menacé par l'indifférence."


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Génie du non-lieu

"C'est un filet si ténu que nous le traversons sans même y prendre garde. Mais les fils de soie, mêlés à nos cils, à nos cheveux, maintiennent sur notre peau une emprise si subtile, un contact si léger-comme une poussière- que nous oublions de nous en débarrasser alors même que, de ce contact, une inquiétude s'installe : hantise de l'air."


JEAN-PAUL DOLLE
La page Jean-Paul Dollé sur Lieux-dits

FRANCOIS DOSSE
Castoriadis
Une vie

"Il n'existe aucune scission entre son être et son oeuvre...Autrement dit, il n'a pas seulement une pensée cohérente, sa vie est cohérente (congruente) avec sa pensée." Eugène Enriquez

La Page Castoriadis sur Lieux-dits


FRANCOIS DOSSE
gillesdeleuzefélixguattari
biographie croisée

À quatre mains. L'œuvre de Gilles Deleuze et de Félix Guattari demeure, encore aujourd'hui, une énigme. Qui a écrit ? L'un ou l'autre ? L'un et l'autre ? Comment une construction intellectuelle commune a-t-elle pu se déployer de 1969 à 1991, par-delà des sensibilités si différentes et des styles si contrastés ? Comment ont-ils pu être aussi proches sans jamais se départir d'une distance manifeste dans leur vouvoiement mutuel ? Comment retracer cette aventure unique par sa force propulsive et sa capacité à faire émerger une sorte de « troisième homme », fruit de l'union des deux auteurs ? Il semble difficile de traquer dans leurs écrits ce qui revient à qui. Évoquer un hypothétique « troisième homme » serait sans doute aller un peu vite dans la mesure où, tout au long de leur aventure commune, l'un et l'autre ont su préserver leur identité et poursuivre un parcours singulier.

ECOUTER sur Univers.fm

Comme le fait remarquer Pierre Montebello, cette " autre métaphysique " a cherché une voie différente à celle empruntée par la phénoménologie, en tournant le dos à l'intentionnalité pour retrouver une relation moins médiée, plus directe entre le mouvement des choses et celui des idées, ce qui doit passer par une provisoire mise en suspens de la conscience. " Imaginer un dépassement de l'homme sur la ligne de crête du cosmos, porter l'humanité à la hauteur du pouvoir immanent qui traverse l'univers. Retrouver l'enroulement créatif de l'être en l'homme pour illuminer et libérer en retour son action et sa créativité au coeur de la nature": telle aura été l'ambition de cette "autre métaphysique".

DANY-ROBERT DUFOUR
La Cité perverse
Libéralisme et pornographie

Le libéralisme triomphant fait peser sur l'être-soi et sur l'être­ensemble une lourde menace: l'assomption d'un homme sadien affirmant son égoïsme et obéissant à un commandement suprême: «Jouis!» On peut reprendre ici l'expression que Hannah Arendt avait forgée à d'autres fins lorsqu'elle parlait, dans Crise de la République, de l'apparition d'une "tyrannie sans tyran" . Dans nos démocraties ultralibéraIes, la fonction tyrannique se trouve démocratiquement répartie puisque chacun agit en fonction d'une intériorisation individuelle de la loi du marché, procédant d'une discréditation de toute instance tierce entre les individus, en recherche effrénée de satisfactions pulsionnelles que l'économie globale s'offre immédiatement à lui fournir. L'idéal sadien, "être tyran", affecte alors le plus grand nombre, et la Cité devient perverse.

 

ENRIQUE DUSSEL
L'éthique de la libération
A l'ère de la mondialisation et de l'exclusion

C'est la raison pour laquelle nous avons jugé nécessaire de présenter un principe absolument universel, complètement nié par le système en vigueur qui se globalise: le devoir de production et de reproduction de la vie de chaque sujet humain, en particulier et de toute urgence, concernant les victimes de ce système mortel qui exclut les sujets éthiques et n'inclut que l'augmentation de la valeur d'échange...

L'éthique ne se construit pas sur des jugements de valeur, subjectifs, de goût. Elle se construit sur des jugements de fait. .. et le fait massif auquel nous nous sommes souvent référés est l'exclusion de la majorité de l'humanité du processus de la Modernité et du Capitalisme, qui sont ceux qui monopolisent, pour leurs agents, la reproduction et le développement de la vie, la richesse comme biens d'usage et la participation discursive aux décisions qui leur sont favorables (le «Groupe des 7» : G.7 (ou aujourd'hui les 8) et qui exclut le reste, les "jetables", leurs victimes.