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FRANCOIS DAGOGNET

FRANCOIS DAGOGNET
Le Musée sans fin

Le musée, temple de la culture « classeuse » et « fixeuse » comme le note Jean Dubuffet, constitue la machine moderne la plus intégratrice comme la plus « académisante ». Elle sacralise d'un côté, elle élimine de l'autre. Cependant, ces maisons (prisons) de la mémoire fleurissent et sont de plus en plus visitées. Comment comprendre cette énigme du monde contemporain ?

On ouvre ici le dossier. On s'efforce d'analyser les solutions qu'on a inventées afin de rajeunir cette institution fossilisée et son fonctionnement. On commente et on éclaire surtout la plus radicale — le renversement —, le musée décloisonné et ambulatoire. Bien plus encore que les autres lieux de l'enfermement (asiles, casernes, prisons, bibliothèques, écoles), les musées nous interpellent et se métamorphosent sous nos yeux.

 


« C'est sous l'aspect du sacré que la bourgeoisie du siècle dernier envisageait la double entreprise qu'elle s'était donné pour mission de mener à bien : capitaliser l'espace et capitaliser le temps. Les seuls monuments originaux qu'elle ait alors créés, inconnus des époques et des classes précédentes, furent en effet les gares et les musées. Volontiers elle leur donna l'apparence de temples et d'églises pour souligner la particulière dignité qui s'attachait à leurs fonctions : marquer les seuils d'entrée aux territoires de l'Empire : soit aux étendues matérielles qu'elle avait conquises, soit aux biens spirituels dont elle avait reçu l'héritage. Il fallait que prendre le train fût cette cérémonie où franchir les portiques et s'engager sous les voûtes, présenter aux gardiens les billets, s'enquérir du quai où le train était, contrôler à plusieurs reprises l'heure de son départ d'un petit mouvement de tête en direction des horaires placardés sous les vitrines closes, gagner enfin son compartiment, fussent les gestes d'un rituel immuable qui préparât l'esprit à communier avec le corps glorieux de L'Imperium dont on s'apprêtait à absorber une part. Il fallait semblablement qu'aller au musée fût cette communion laïque des dimanches après-midi où, sous le regard mort des gardiens vêtus de noir et d'or, le silence, la lenteur obligée des mouvements et la patiente procession d'œuvre en œuvre marquassent la dévotion à ce corpus d'objets précieux, les uns confisqués à la royauté déchue et les autres acquis par guerre et par pillage. Et c'est sans doute parce que la bourgeoisie n'avait en droit rien possédé de ces objets, mais se les était appropriés de fait qu'il lui fallut inventer l'histoire et, avec elle, la fiction humaniste de la culture." Jean Clair


FRANCOIS DAGOGNET
les noms et les mots

C'est pourquoi la poésie devrait pouvoir nous guérir d'un langage trop réglementé et trop asservi; aussi souhaitons-nous l'intégrer à l'enseignement, dès le commencement de l'école. Par là, elle corrigerait, grâce à cette néo-pédagogie, la domination d'une orthographe mal conçue.
... Nous indiquons, dans une annexe, ce que nous recommandons; nous prenons acte de ce que la poésie renouvelle « la science du mot» (une onomastique philosophique), libérant ce mot de ses foncrions et l'auronomisant, puisqu'il sera lu et entendu pour lui-même.


FRANCOIS DAGOGNET
L'homme maître de la vie?

On a cru, longtemps, que le soleil tournait autour de la Terre. La "révolution copernicienne" a changé notre regard sur l'univers. Aujourd'hui, la "révolution biogénomique" impose d'autres bouleversements. L'homme cesse d'être entièrement soumis à la vie, mais la vie commence à dépendre de l'homme, qui peu à peu en devient le maître. Le bio-pouvoir, assailli par des fantasmes de toute nature, se veut libre, et, sous couvert de scientificité, désirerait échapper aux contrôles. Convient-il de lui fixer des limites? La philosophie a toujours tenté de comprendre la vie, mais ne peut pas ne pas se soucier de ce qu'entraînerait, sur le plan social, humain, le déploiement d'une telle "puissance prométhéenne". Il vaut la peine, assurément, d'écouter sa voix.


FRANCOIS DAGOGNET
La peau découverte

"Il a donc fallu qu'un saut s'opère ou que le vivant en arrive à l'acte majeur - se retourner, mettre à la surface sa sensibilité et remiser au fond le tissu solide dans lequel il se barricadait, la colonne vertébrale, l'osseux sur lequel il s'édifiera. Aussitôt le dehors du dedans lui permettait une vie informée, alerte et vive."


REGIS DEBRAY

 

REGIS DEBRAY
Eloge des frontières

"Opposant l'identité-relation à l'identité-racine, refusant de choisir entre l'évaporé et l'enkysté, loin du commun qui dissout et du chauvin qui ossifie, l'antimur dont je parle est mieux qu'une provocation au voyage : il en appelle à un partage du monde. "


REGIS DEBRAY
L'obscénité démocratique

Une communauté tient sa cohésion d'un point d'inactualité, d'un trou fondateur situé hors son plan immédiat d'existence. «Que deviendrions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas? » Pas d'inter sans meta. Pas de branches à l'horizontale, sans un tronc à la verticale. Qui ne superpose pas au réel un objet idéal de croyance ne composera jamais rien, et partout où le haut s'en va - qu'il s'agisse de Lénine, du mandat du ciel ou du sacré républicain -, le bas se décompose et les sociétés partent en capilotade. On ne triche pas impunément avec cette nature crucifère et crucifiante des collectifs, abscisse et ordonnée, quelles que soient les variations qu'admet au cours de l'histoire cet invariant


DIEU,UN ITINERAIRE
Régis Debray
(qui a reçu le prix Combourg , le samedi 25 novembre...)

"Un homme, cela tient sur ses deux jambes, pourvu qu'on lui donne de quoi manger. Mais des hommes, cela ne consiste pas. Cela s'éparpille dès qu'ils se trouvent livrés à leur nombril et leurs bisbilles. Cela ne tient pas debout, sans un abrupt escarpement pour retarder l'inévitable rechute du singulier dans le quelconque. Ce dont nous prévient par avance le patchwork biblique pourrait alors se formuler ainsi :" Vous voulez une reliance entre vous? Trouvez-vous une transcendance. appelez-la Jéhovah, si cela vous impressionne plus. Mais je vous préviens : si vous ne faites pas un trou dans le plafond, vous allez asphyxier. Peu importe ce que vous y mettez, ce qui compte, c'est la bouche d'air."

 



JEAN-MARIE DELASSUS

JEAN-MARIE DELASSUS
Psychanalyse de la naissance

"C'est une rude tâche que de naître. L'homme est finalement une espèce improbable. Il ne vient pas d'une adaptation soudaine et naturelle, d'une astucieuse concordance avec de nouveaux moyens et un milieu donné ; il est au contraire désadapté comme aucune espèce vivante ne l'a jamais été. L'homme est le dissident de l'évolution."


JEAN-MARIE DELASSUS
Les logiciels de l'âme

" Au-delà de la vie prénatale, la plénitude doit en effet continuellement être maintenue, ravivée, confortée ; elle est nécessaire à la pulsion de vie . C' est un flux et un reflux qui ouvre le regard, anime les sens et rend opérante une intense faculté de perception et de compréhension en raison de quoi l'on s'élance dans le monde ."

"Nous ne pouvons devenir des êtres de raison sans d'abord avoir gardé notre raison d'être."


GILLES DELEUZE

GILLES DELEUZE
Cinéma 2
L'image-temps

On aura beau montrer tous les documents, faire entendre tous les témoignages : ce qui rend l’information toute puissante (le journal, et puis la radio, et puis la télé), c’est sa nullité même, son inefficacité radicale. L'information joue de son inefficacité pour asseoir sa puissance, sa puissance même est d'être inefficace, et par là d'autant plus dangereuse. C’est pourquoi il faut dépasser l’information pour vaincre Hitler ou retourner l’image. Or, dépasser l’information se fait de deux côtés à la fois, vers deux questions : quelle est la source, et quel est le destinataire ? Ce sont aussi les deux questions de la pédagogie godardienne. L’informatique ne répond ni à l’une ni à l’autre, parce que la source de l’information n’est pas une information, pas plus que l’informé lui-même. S’il n’y a pas de dégradation de l’information, c’est que l’information même est une dégradation. Il faut donc dépasser toutes les informations parlées, en extraire un acte de parole pur, fabulation créatrice qui est comme l’envers des mythes dominants, des paroles en cours et de leurs tenants, acte capable de créer le mythe au lieu d’en tirer le bénéfice ou l'exploitation. ll faut aussi dépasser toutes les couches visuelles, dresser un informé pur capable de sortir des décombres, de survivre à la fin du monde, capable ainsi de recevoir dans son corps visible l’acte pur de parole.


GILLES DELEUZE
L'image-mouvement

Cette étude n'est pas une histoire du cinéma, mais un essai de classification des images et des signes tels qu'ils apparaissent au cinéma. On considère ici un premier type d'image, l'image-mouvement, avec ses variétés principales, image-perception, image- affection, image-action, et les signes (non linguistiques) qui les caractérisent. Tantôt la lumière entre en lutte avec les ténèbres, tantôt elle développe son rapport avec le blanc. Les qualités et les puissances tantôt s'expriment sur des visages, tantôt s'exposent dans des « espaces quelconques », tantôt révèlent des mondes originaires, tantôt s'actualisent dans des milieux supposés réels. Les grands auteurs de cinéma inventent et composent des images et des signes, chacun à sa manière. Ils ne sont pas seulement confrontables à des peintres, des architectes, des musiciens mais à des penseurs. Il ne suffit pas de se plaindre ou de se féliciter de l'invasion de la pensée par l'audio-visuel ; il faut montrer comment la pensée opère avec les signes optiques et sonores , l'image-mouvement, et aussi d'une image-temps plus profonde, pour produire parfois de grandes œuvres.

 


GILLES DELEUZE
Francis Bacon
Logique de la sensation

Pitié pour la viande! Il n'y a pas de doute, la viande est l'objet le plus haut de la pitié de Bacon, son seul objet de pitié, sa pitié d'Anglo-Irlandais. Et sur ce point, c'est comme pour Soutine, avec son immense pitié de Juif. La viande n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et de vulnérabilité, mais aussi d'invention charmante, de couleur et d'acrobatie. Bacon ne dit pas « pitié pour les bêtes» mais plutôt tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce «fait», cet état même où le peintre s'identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion. Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié ( "peinture" de 1946). C'est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux.


GILLES DELEUZE
Critique et clinique

- Comment une autre langue se crée dans la langue, de telle manière que le langage tout entier tende vets sa limite ou son propre « dehors ».
- Comment la possibilité de la psychose et la réalité du délire s'inscrivent dans ce parcours.
- Comment le dehors du langage est fait de visions et d'auditions non-langagières, mais que seul le langage rend possibles.
- Pourquoi les écrivains sont dès lors, à travers les mots, des coloristes et des musiciens.


GILLES DELEUZE
Deux régimes de fous

Le vieux fascisme si actuel et puissant qu'il soit dans beaucoup de pays, n'est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d'autres fascismes. Tout un néo-fascisme s'installe par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de folklore ( ... ). Au lieu d'être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d'une « paix» non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro­fascistes, chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma.


GILLES DELEUZE
FELIX GUATTARI
Qu'est-ce que la philosophie?

"Les artistes sont comme les philosophes à cet égard, ils ont souvent une trop petite santé fragile, mais ce n'est pas à cause de leurs maladies ni de leurs névroses, c'est parce qu'ils ont vu dans la vie quelque chose de trop grand pour quiconque, de trop grand pour eux, et qui a mis sur eux la marque discrète de la mort. Mais ce quelque chose est aussi la source ou le souffle qui les font vivre à travers les maladies du vécu (ce que Nietzsche appelle santé). " Un jour on saura peut-être qu'il n'y avait pas d'art, mais seulement de la médecine (Le Clézio)...""


GILLES DELEUZE
Différence et répétition

Un concept de différence implique une différence qui n'est pas seulement entre deux choses, et qui n'est pas non plus une simple différence conceptuelle. Faut-il aller jusqu'à une différence infinie (théologie) ou se tourner vers une raison du sensible (physique) ? À quelles conditions constituer un pur concept de la différence ?
Un concept de la répétition implique une répétition qui n'est pas seulement celle d'une même chose ou d'un même élément. Les choses ou les éléments supposent une répétition plus profonde, rythmique. L'art n'est-il pas à la recherche de cette répétition paradoxale, mais aussi la pensée (Kierkegaard, Nietzsche, Péguy) ?
Quelle chance y a-t-il pour que les deux concepts, de diffrence pure et de répétition profonde, se rejoignent et s'identifient?


GILLES DELEUZE
Périclès et Verdi.
La philosophie de François Châtelet

. "Ce que les Grecs nous ont appris, comme le rappelleront Gernet ou Vernant, c'est de ne pas nous laisser clouer à un centre établi, mais acquérir la capacité de transporter un centre avec soi pour organiser des ensembles de relations symétriques et réversibles effectuées par des hommes libres."

 


GILLES DELEUZE
Foucault

"Foucault disait:"Le point le plus intense des vies, celui où se concentre leur énergie, est bien là où elles se heurtent au pouvoir, se débattent avec lui, tentent d'utiliser ses forces ou d'échapper à ses pièges."Mais que se passe-t-il, inversement si les rapports de résistance ne cessent de se re-stratifier, de rencontrer ou même de fabriquer des noeuds de pouvoir?"


GILLES DELEUZE
Le Pli
Leibniz et le Baroque

L'acte est libre parce qu'il exprime l'âme toute entière au présent...
La morale consiste en ceci pour chacun : essayer chaque fois d'étendre sa région d'expression claire, ( à partir d'une sélection d'une infinité de petites perceptions obscures ), essayer d'augmenter son amplitude, de manière à produire un acte libre qui exprime le maximum possible... C'est ce qu'on appelle progrès...


GILLES DELEUZE
Nietzche et la philosophie

"Nietzsche dénonce toutes les mystifications qui défigurent la philosophie : l'appareil de la mauvaise conscience, les faux prestiges du négatif qui font du multiple, du devenir, du hasard, de la différence elle-même autant de malheurs de la conscience, et des malheurs de la conscience, autant de moments de formation, de réflexion ou du développement. Que la différence est heureuse; que le multiple, le devenir, le hasard sont suffisants, par eux-mêmes objets de joie; que seule la joie revient : tel est l'enseignement pratique de Nietzsche."


GILLES DELEUZE
Spinoza et le problème de l'expression

"Le concept d'expression s'applique enfin aux individus déterminés comme essences singulières, pour autant que les essences singulières s'expriment dans les idées. Si bien que les trois déterminations fondamentales : être, connaître, agir ou produire, sont mesurés et systématisés sous ce concept. Etre, connaître, agir sont les espèces de l'expression."


GILLES DELEUZE
Claire Parnet
Dialogues

"Ce n'est pas facile d' être un homme libre : fuir la peste, organiser des rencontres, augmenter la puissance d'agir, s'affecter de joie, multiplier les affects qui expriment ou enveloppent un maximum d'affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l'organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience."

"Nous ne souffrons pas d'incommunication, mais au contraire de toutes les forces qui nous obligent à nous exprimer quand nous n'avons pas grand chose à dire. Créer n'est pas communiquer mais résister."


GILLES DELEUZE
Spinoza. Philosophie pratique

"Comment Spinoza définit-il un corps? Un corps quelconque, Spinoza le définit de deux façons simultanées. D'une part, un corps, si petit qu'il soit, comporte toujours une infinité de particules : ce sont les rapports de repos et de mouvement, de vitesses et de lenteurs entre particules qui définissent un corps, l'individualité d'un corps. D'autre part, un corps affecte d'autres corps, ou est affecté par d'autres corps : c'est le pouvoir d'affecter et d'être affecté qui définit aussi un corps dans son individualité. En apparence, ce sont deux propositions très simples : l'une est cinétique, l'autre dynamique. Mais, si l'on s'installe vraiment au milieu de ces deux propositions, si on les vit, c'est beaucoup plus compliqué et l'on se trouve spinoziste avant d'avoir compris pourquoi."


GILLES DELEUZE
L'île déserte et autres textes

"Si bien qu'à la question chère aux explorateurs anciens " quels êtres existent sur l'île déserte?", la seule réponse est que l'homme y existe déjà, mais un homme peu commun, un homme absolument séparé, absolument créateur, bref une Idée d'homme, un prototype, un homme qui serait presque un dieu, une femme qui serait une déesse, un grand Amnésique, un pur Artiste, conscience de la Terre et de l'Océan, un énorme cyclone, une belle sorcière, une statue de l'Ile de Pâques. Voilà l'homme qui se précède lui-même."


GILLES DELEUZE
Pourparlers

"Il s'agit d'inventer des modes d'existence, suivant des règles facultatives, capables de résister au pouvoir comme de se dérober au savoir, même si le savoir tente de les pénétrer et le pouvoir de se les approprier."


GILLES DELEUZE
FELIX GUATTARI
Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2

"Il n'y a de devenir que minoritaire. En dressant la figure d'une conscience universelle minoritaire, on s'adresse à des puissances de devenir qui sont d'un autre domaine que celui du Pouvoir et de la Domination. C'est la variation continue qui constitue le devenir minoritaire de tout le monde, par opposition au Fait majoritaire de Personne. Le devenir minoritaire comme figure universelle de la conscience s'appelle autonomie.Ce n'est certes pas en utilisant une langue mineure comme dialecte, en faisant du régionalisme ou du ghetto, qu'on devient révolutionnaire; c'est en utilisant beaucoup d'éléments de minorité, en les connectant, en les conjuguant, qu'on invente un devenir spécifique, imprévu."


GILLES DELEUZE
FELIX GUATTARI
L'Anti-Oedipe Capitalisme et schizophrénie 1

"...Freud : sa grandeur est d'avoir déterminé l'essence ou la nature du désir, non plus par rapport à des objets, des buts et même des sources ( territoires ), mais comme essence subjective abstraite, libido ou sexualité. Seulement, cette essence, il la rapporte encore à la famille comme denière territorialité de l'homme privé. Tout se passe comme si Freud se faisait pardonner sa profonde découverte de la sexualité, en nous disant : au moins ça ne sortira pas de la famille ! Le sale petit secret, au lieu du grand large entrevu. Le rabattement familiariste au lieu de la dérive du désir. Au lieu des grands flux décodés, les petits ruisseaux recodés dans le lit de maman. L'intériorité au lieu d'une nouvelle relation avec le dehors. A travers la psychanalyse, c'est toujours le discours de la mauvaise conscience et de la culpabilité qui s'élève et trouve sa nourriture ( ce qu'on appelle guérir )...
Et l'amour change singulièrement de fonction, suivant qu'il engage le désir dans les impasses oedipiennes du couple et de la famille au service des machines répressives, ou qu'il condense au contraire une énergie libre capable d'alimenter une machine désirante révolutionnaire."


GILLES DELEUZE
Logique du sens

"Et comment ne sentirions-nous pas que notre liberté et notre effectivité trouvent leur lieu, non pas dans l'universel divin ni dans la personnalité humaine, mais dans ces singularités qui sont plus nôtres que nous-mêmes, plus divines que les dieux, animant dans le concret et l'aphorisme, la révolution permanente et l'action partielle? Quoi de bureaucratique dans ces machineries fantastiques qui sont les peuples et les poèmes? Il suffit que nous nous dissipions un peu, que nous tendions notre peau comme un tambour, pour que la "grande politique" commence."


JACQUES DERRIDA

JACQUES DERRIDA
Béliers
Le dialogue ininterrompu :
Entre deux infinis, le poème.

"Saurai-je témoigner, de façon juste et fidèle, de mon admiration pour Hans-Georg Gadamer?
A la reconnaissance, à l'affection dont elle est faite, et depuis si longtemps, je sens obscurément se mêler une mélancolie sans âge."


 

JACQUES DERRIDA
Atlan. Grand format


Tout près de moi, me suivant ou me précédant comme mon ombre même, le rêveur se laisse transporter, déjà, pieds et poings liés, dans une de ces culture amérindiennes (il les sait bien aimées du peintre), celle des Incas par exemple où l'on écrit avec des nœuds, les quipus (mot quechua signifiant nœud). Dans les archives royales des Incas, le support du message, disons le subjectile, consistait en faisceaux de cordelettes à nœuds, variés dans leur couleur, dans leur tressage, dans leurs formes torsadées. Les nœuds de couleur se mettent à figurer, à la lettre, des lettres. Ajoutez-y le rythme, la danse, la tension extrême, la force qui emporte la forme, la prévient ou lui survit, et c'est la signature d'Atlan.


JACQUES DERRIDA
Chaque fois unique, la fin du monde

"Ce livre est un livre d'adieu. Un salut, plus d'un salut. Chaque fois unique. Mais c'est l'adieu d'un salut qui se résigne à saluer, comme je crois que tout salut digne de ce nom est tenu de le faire, la possibilité toujours ouverte, voire la nécessité du non retour possible, de la fin du monde comme fin de toute résurrection."


JACQUES DERRIDA
Heidegger et la question
De l'esprit et autres essais

..."Ce Discours [1933] appelle au moins trois lectures, trois évaluations ou plutôt trois protocoles d'interprétation.

2)...D'une part, Heidegger confère ainsi la légitimité spirituelle la plus rassurante et la plus élevée à tout ce dans quoi et à tous ceux devant qui il s'engage, à tout ce qu'il cautionne et consacre une telle hauteur. On pourrait dire qu'il spiritualise le national-socialisme. Et on pourrait le lui reprocher, comme il reprochera plus tard à Nietzsche d'avoir exalté l'esprit de vengeance dans un "esprit de vengeance spiritualisé au plus haut point".
Mais d'autre part, en prenant le risque de spiritualiser le nazisme, il a pu vouloir le racheter ou le sauver en le marquant de cette affirmation (la spiritualité, la science, le questionnement,etc.)...Ce discours semble ne plus appartenir simplement au champ idéologique dans lequel on en appelle à des forces obscures, à des forces qui, elles, ne seraient pas spirituelles, mais naturelles, biologiques, raciales, selon une interprétation précisément non spirituelle de "terre et sang".
Quel est le prix de cette stratégie? pourquoi se retourne-t-elle fatalement contre son "sujet", si on peut dire et comme c'est le cas de le dire, justement? Parce qu'on ne peut se démarquer du biologisme, du naturalisme, du racisme dans sa forme génétique, on ne peut s'y opposer qu'en réinscrivant l'esprit dans une détermination oppositionnelle, en en faisant de nouveau une unilatéralité de la subjectivité, fût-ce sous la forme volontariste. La contrainte de ce programme reste très forte, elle règne sur la plupart des discours qui, aujourd'hui et pour longtemps encore, s'opposent au racisme, au totalitarisme, au nazisme, au fascisme, etc., et le font au nom de l'esprit, voire de la liberté de l'esprit, au nom d'une axiomatique - par exemple celle de la démocratie ou des "droits de l'homme"- qui directement ou non, revient à cette métaphysique de la subjectivité. Tous les pièges de la stratégie démarcatrice appartiennet à ce même programme, quelque place qu'on y occupe. On n'a de choix qu'entre les terrifiantes contaminations qu'il assigne. Même si toutes les complicités ne sont pas équivalentes, elles sont irréductibles.


JACQUES DERRIDA
Voyous

"Les premiers et les plus violents rogue States, ce sont ceux qui ont ignoré et continuent de violer le droit international dont ils se prétendent les champions, au nom duquel ils parlent, au nom duquel ils partent en guerre, contre lesdits rogue States, chaque fois que leur intérêt le commande. C'est-à-dire les Etats-Unis."


JACQUES DERRIDA, ELISABETH ROUDINESCO
De quoi demain...

J.D.:" Je dois poutant avouer que c'est seulement aujourd'hui même, qu'avec d'autres, je suis comme pris de vertige devant une évidence, nouvelle pour moi : la société française reste accueillante au retour des vieux démons, en particulier dans des milieux et dans des lieux de l'espace public qui en étaient, croyais-je préservés...

...Une éthique générale de la vigilance me semble nécessaire à l'égard de tous les signaux qui, ici ou là, dans le langage, la publicité, la vie politique, l'enseignement, l'écriture des textes, etc., peuvent encourager par exemple la violence phallocentrique, ethnocentrique ou raciste."


JEAN-TOUSSAINT DESANTI

Dominique Desanti
Jean-Toussaint Desanti
La liberté nous aime encore

"Tout ce que j'ai tiré de ma vie, tout ce que la société m'a laissé comme idées sur elle, ce sont des inquiétudes. Je reste pourtant optimiste en ceci que j'ai confiance en la capacité de révolte des hommes et je tiens pour a-humain tout ce qui s'emploie à tuer cette révolte qui est simplement le désir de vivre." J.T.D.


JEAN-TOUSSAINT DESANTI
La peau des mots

"- Je suis depuis longtemps agacé par le ressassement de notre Bible laïque, la « Déclaration des droits de l'homme », qui à présent s'est décorée d'un «universelle» de plus. Car jamais on ne définit vraiment la notion de « droits », jamais on ne dit - du moins maintenant - à quel homme, quel humain elle s'applique. La première au moins spécifiait « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ». Donc seuls les « citoyens », les gens de l'êthos, du site où ils s'enracinent, jouissaient de ces droits. La « Déclaration universelle», en revanche, ne parle pas du statut des personnes concernées.
- En somme, ton livre cherchera « quels droits pour quels hommes" ?
- Il n'aura pas tant de prétention, mais c'est bien la direction de ma quête. Au cours des siècles, les pays et les régimes changent, ils sont divers; l' êthos, le site où vivent les hommes, varie, et le statut des humains aussi change selon les régimes et les croyances. Les mots, d'ailleurs, le révèlent. À condition de les prendre par leur peau, de les prendre par ce qui les isole et en fait des signes reconnaissables, différents des bruits et des chants d'oiseaux."

PHILIPPE DESCOLA
Par delà nature et culture

Seul l'Occident moderne s'est attaché à classer les êtres selon qu'ils relèvent des lois de la matière ou des aléas des conventions. L'anthropologie n'a pas encore pris la mesure de ce constat : dans la définition même de son objet - la diversité culturelle sur fond d'universalité naturelle -, elle perpétue une opposition dont les peuples qu'elle étudie ont fait l' économie.
Peut-on penser le monde sans distinguer la culture de la nature?
Philippe Descola propose ici une approche nouvelle des manières de répartir continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. Son enquête met en évidence quatre façons d'identifier les «existants» et de les regrouper à partir de traits communs qui se répondent d'un continent à l'autre: le totémisme, qui souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains; l'analogisme, qui postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structuré par des relations de correspondanees; l'animisme, qui prête aux non-humains l'intériorité des humains, mais les en différencie par le corps; le naturalisme qui nous rattache au contraire aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l'aptitude culturelle.
La cosmologie moderne est devenue une formule parmi d'autres. Car chaque mode d'identification autorise des configurations singulières qui redistribuent les existants dans des collectifs aux frontières bien différentes de celles que les sciences humaines nous ont rendues familières.
C'est à une recomposition radicale de ces sciences et à un réaménagement de leur domaine que ce livre invite, afin d'y inclure bien plus que l'homme, tous ces «corps associés» trop longtemps relégués dans une fonction d'entourage.

VINCENT DESCOMBES
CHARLES LARMORE
Dernières nouvelles du Moi

Charles Larmore: "La philosophie du sujet faisait partie de ce grand mouvement de la philosophie moderne qui depuis Descartes voyait dans la théorie de la connaissance son premier souci, à force d'être persuadé que le rapport primordial qu'on entretient au monde comme à soi-même est le rapport d'un sujet connaissant aux objets qu'il veut maîtriser.
Descombes et moi-même sommes unis dans la conviction que la voie du progrès est d'abandonner cette perspective. A notre avis, il s'agit de reconnaître qu'on se trouve déjà engagé dans le monde, par le fait même de croire ou désirer des choses, avant d'accéder à une connaissance quelconque de sa vie mentale. Un peu plus loin, il est vrai, nous tombons en désaccord. Car je suis convaincu, à la différence de Descombes, qu'il y a bien un rapport à soi constitutif du sujet (ou du Moi, comme je préfère dire), seulement qu'il est de nature pratique ou mieux normative, non cognitive. Mais il ne faut pas perdre de vue ce que nous partageons. Nous cherchons chacun à briser l'empire de l'image moderne de l'esprit comme spectateur d'abord de tout ce qui existe, son propre être y compris, et seulement par la suite, sur la base de ses conceptions ou « idées » des choses, s'insérant dans le monde.

 

 

GEORGES DIDI-HUBERMAN

GEORGES DIDI-HUBERMAN
Atlas ou le gai savoir inquiet

A propos de l'atlas Mnémosyne d'Aby Warburg:

Mnémosyne est bien ce dispositif étrange - fantomal à sa manière - qui exige plus qu'il n'existe. Ce qu'il exige est admirable et nous demande, aujourd'hui encore, de le considérer comme un nouveau départ dans l'historiographie des images, et à ce titre de l'interpréter, au sens musical du terme, pour en déplier toutes les versions, toutes les ressources possibles. Ce qui existe reste marqué par l'incomplétude et par une inquiétude - voire un déséquilibre - constamment remises en jeu, un jeu par lequel toute configuration se voit mise en crise aussitôt que proposée.

« Wittgenstein, écrit Jacques Bouveresse, estime que le mérite essentiel des gens comme Darwin ou Freud ne réside pas dans leurs hypothèses explicatives proprement dites, mais dans leur aptitude à faire parler les faits eux-mêmes en les regroupant et en les ordonnant de façon inédite. » Or, c'est exactement ce que Warburg venait de mettre en œuvre dans son atlas Mnémosyne : inventer un mode de présentation tel que le « regard embrassant » fasse lever de nouvelles connexions ou affinités entre certaines images, manière de faire surgir la tempestas philosophica de problèmes inaperçus et d'ouvrir de nouveaux horizons pour une histoire de la culture.


"Si l'atlas Mnémosyne est bien l'« héritage de notre temps » dans le domaine de la compréhension historique des images, alors nous devons accepter la double condition qu'il impose au savoir même qu'il délivre : L'inépuisable en lui - l'abondance, l'ouverture de nouveaux horizons - ne va pas sans l' insondable de quelque chose qui nous demeurera peut-être pour toujours mystérieux, informulé, invisible. L'inépuisable du savoir warburgien ne tient pas seulement à la prodigieuse quantité de matériel iconographique que nous voyons défiler dans Mnémosyne, depuis les foies divinatoires babyloniens jusqu'aux photographies de presse des premières décennies du XXe siècle. Il tient aussi - et surtout - à cette capacité de déplacer le regard qui fit de Warburg un véritable « voyant des temps », un véritable remonteur des temps perdus (perdus mais efficients jusque dans notre plus intime contemporanéité). Grâce à ce « petit geste qui consiste à déplacer le regard, il rend visible ce qui est visible, fait apparaître ce qui est si proche, si immédiat, si intimement lié à nous qu'à cause de cela nous ne le voyons pas », comme le dira Michel Foucault de tout philosophe en tant que « diagnosticien du temps »."

[...]

"L'atlas Mnémosyne possède en effet toutes les caractéristiques dégagées par Adorno dans son remarquable texte sur « L'essai comme forme » : il « coordonne les éléments au lieu de les subordonner » à une explication causale ; il « construit des juxtapositions » en dehors de toute méthode hiérarchique ; il produit des arguments sans renoncer à son « affinité avec l'image » ; il cherche « une plus grande intensité que dans la conduite de la pensée discursive » ; il ne craint pas la « discontinuité » puisqu'il y voit une sorte de dialectique à l'arrêt, un « conflit immobilisé » ; il se refuse à conclure, et cependant il sait « faire jaillir la lumière de la totalité dans un trait partiel » ; il procède toujours « de manière expérimentale » et travaille essentiellement sur la « forme de la présentation », ce qui révèle en lui une certaine parenté avec l'œuvre d'art, bien que son enjeu soit clairement non artistique."

[...]

"Qu'en ce sens Mnémosyne soit l'" héritage de notre temps" cela ne fait désormais plus de doute. Mais on doit comprendre alors que l'atlas d'images est à envisager sous cet angle épis-témo-critique que les éclairages venus de Nietzsche ou de Wittgenstein, de Benjamin ou d'Adorno, auront, je l'espère, rendu évident. C'est en cela un héritage lourd à porter, un héritage qui ne nous simplifie pas la vie puisqu'il nous propose - en toute cohérence avec ses propres leçons sur l'histoire de la culture - une oscillation plutôt qu'une position, un zigzag plutôt qu'une voie rectiligne. Assumer la leçon de Mnémosyne, c'est accepter d'aller et venir entre le gai savoir et l'inquiétude : entre l'inépuisable des multiplicités (fonction épistémique où opèrent les disparates du monde sensible) et l'insondable des survivances (fonction critique où opèrent les désastres de la mémoire). Double régime, donc, et double temporalité pour ce savoir visuel d'un genre nouveau."

 

GEORGES DID-HUBERMAN
Survivance des lucioles

Loin, donc, des philosophes qui se donnent en dogmaticiens pour l'éternité ou en immédiats fabricateurs d'opinions pour le temps présent - à propos du dernier gadget technologique ou de la dernière élection présidentielle -, Agamben envisage le contemporain dans l'épaisseur considérable et complexe de ses temporalités enchevêtrées.[...] Il n'y a de contemporain, pour lui, que ce qui apparaît « dans le déphasage et l'anachronisme » par rapport à tout ce que nous percevons comme notre « actualité». Etre contemporain, en ce sens, ce serait obscurcir le spectacle du siècle présent afin de percevoir, dans cette obscurité même, la « lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas.» Ce serait donc, en prenant le paradigme qui nous occupe ici, se donner les moyens de voir apparaître les lucioles dans l'espace surexposé, féroce, trop lumineux, de notre histoire présente. Cette tâche, ajoute Agamben, demande à la fois du courage - vertu politique - et de la poésie, qui est l'art de fracturer le langage, de briser les apparences, de désassembler l'unité du temps.

 


Tout autre était la proposition de Walter Benjamin, que nous reprenons ici à notre compte : « organiser le pessimisme » dans le monde historique en découvrant un « espace d'images » au creux même de notre « conduite politique », comme il dit. Cette proposition concerne la temporalité impure de notre vie historique, qui n'engage ni destruction achevée ni début de rédemption. Et c'est en ce sens qu'il faut comprendre la survivance des images, leur immanence fondamentale : ni leur néant, ni leur plénitude, ni leur source d'avant toute mémoire, ni leur horizon d'après toute catastrophe. Mais leur ressource même, leur ressource de désir et d'expérience au creux même de nos décisions les plus immédiates, de notre vie la plus quotidienne.

[...]

Les lucioles, il ne tient qu'à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes - en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur - devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle.

Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s'agitent ceux que l'on appelle aujourd'hui, par cruelle et hollywoodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars - les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités - sur lesquelles nous regorgeons d'informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu'une seule chose, et c'est de l'acclamer unanimement. Mais aux marges, c'est- à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du « règne », font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres.


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Gestes d'air et de pierre

Corps, parole, souffle, image

Dire poétiquement? Travailler le langage pour qu'il s'essouffle et que de cet épuisement s'exhale sa limite même, sa limite pas encore massifiée, fugitivement condensée et montrée : une image.


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Images malgré tout

"Voilà pourquoi un "rectangle de trente-cinq millimètres", fût-il "rayé à mort" de son contact avec le réel (comme témoignage ou image d'archives), et pour peu qu'il soit rendu connaissable par sa mise en relation avec d'autres sources (comme montage ou image construite), "sauve l'honneur", c'est-à-dire sauve au moins de l'oubli, un réel historique menacé par l'indifférence."


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Génie du non-lieu

"C'est un filet si ténu que nous le traversons sans même y prendre garde. Mais les fils de soie, mêlés à nos cils, à nos cheveux, maintiennent sur notre peau une emprise si subtile, un contact si léger-comme une poussière- que nous oublions de nous en débarrasser alors même que, de ce contact, une inquiétude s'installe : hantise de l'air."

 

DOLLE

La page Jean-Paul Dollé sur ce site (Dans Présence)


JEAN-PAUL DOLLE
Fureurs de ville
(1990)

C est dans les villes, comme quelquefois dans les vastes paysages déserts et vierges d'avant l'homme, que se voit l'autre monde, celui où la musique s'achève, où l'artiste entre en sommeil et une autre espèce prend possession des places et des rues. L'affairement de l'échange généralisé brasse l'infini de ce qui circule. Ce qui circule dans la ville ce ne sont pas seulement des hommes et des marchandises, placés en des points définis de l'échange, mais la circulation elle-même.

Les villes naissent et vivent quand elles font d'un site un évènement, d'une géographie une histoire.

Quand l'avenir est impensable, la table dégarnie et les adultes muets, il vaut mieux prendre les mots en patience et le quotidien en flagrant délit de poésie.

 


Quelque lieu qu'on habite, c'est toujours au plus près de sa mémoire d'enfant, cette mémoire imprégnée des trois éléments qui façonnent tout homme à ses origines, l'eau, l'air et le feu.

Là encore, l'aporie surgit, insoluble. Oui, s'abstraire de la fixation au territoire, dépasser l'horizon, se confronter à l'invisible, mais amarré à un lieu, à une forme, qui permettent l'envol et l'infini de la parole. Citoyen du monde, parce que citoyen d'une ville, amoureux du droit et de l'abstraction, parce que familier du quotidien et affamé de sensations. En somme, sauvegarder les deux éléments de toute connaissance : " Une intuition sans concept est aveugle, un concept sans intuition est vide. " Est-ce possible? Rien ne permet ni d'affirmer ni de contester que soit fatale et indépassable l'alternative : idolâtre et élitiste parce que amoureux de la figure, de l'aspect, du lieu, ou abstrait, démocrate et juste, parce que rempli de saine colère contre le visible, ses charmes et ses sortilèges.
Faut-il pour se sentir amoureux, solidaire du genre humain, rester myope et aveugle et, comme Jean-Paul Sartre, protester contre toutes les injustices sauf celle qui consiste à habiter Sarcelles? Ou bien, pour apprécier les charmes de la ville baudelairienne, s'enchanter de sa propre singularité, et mépriser la vulgarité de la foule moutonnière et démocratique? Le talent ou la démocratie, en finira-t-on jamais avec cette aporie?

Le plaisir qu'il y ait de l'autre, serait-ce cela l'essence de la civilisation urbaine?

Jules Ferry a institué l'école obligatoire, gratuite, laïque comme l'intelligible de la démocratie, il faut aujourd'hui instituer la ville comme son sensible et son imaginaire


JEAN-PAUL DOLLE
Métropolitique
(2002)

Ce qui est glorifié par les urbanistes modernistes comme étant une nouvelle pensée en réseau, qui remplacerait les anciennes déterminations typologiques de la ville, c'est tout simplement l'effacement de la question de l'habiter. Car jamais un corps humain, pas plus que tout autre corps vivant d'ailleurs, n'a habité un réseau. La « pensée » du réseau, c'est l'idéologie de l'exil de la ville dans la mégapole, la nouvelle forme que prend une politique du contrôle des corps : version « soft » de ce qui, dans des temps plus cruels mais qui peuvent revenir, a déjà été mis en oeuvre en vue de leur annulation et de leur extermination.
L'absence de lieux pour habiter précède souvent l'absence tout court. Expulser, effacer, détruire : le XXè siècle a tragiquement démontré que cette « logique » pouvait fonctionner.

 


Le célibataire - corps qui ne partage pas le même espace avec un autre corps ayant un rapport sexué avec lui - devient le paradigme de la nouvelle civilisation de l'auto : le soi-même clos sur lui-même. Auto-mobile, bien sûr, vainqueur et maître de la mobilité ; auto-défense contre les agressions de tous les autres, auto-route (y compris de l'information) qui ne relie qu'à une autre auto-route.
Les auto-mobilistes s'agglomèrent, un + un + un, en tant que célibataires dans des « objets » architecturés, bâtiments célibataires, non reliés, exhibant leur auto-suffisance. La ville ne peut résister à pareil traitement : elle n'est pas faite de célibataires ni faite pour les célibataires, mais pour les combinaisons, les rapports, les échanges.
Or, nous constatons tous les jours que les mégapoles deviennent de vastes zones célibataires, non seulement parce que de plus en plus de célibataires y vivent (célibataires « uniques » ou familles monoparentales), mais surtout parce que n'y prolifèrent plus que des bâtiments célibataires - espaces marchands et « espaces de vie » -, comme si la vie pouvait s'enclore dans des espaces célibataires, posés sans aucun lien les uns avec les autres, comme si l'absence de l'autre devait être intégrée dans le nouveau paysage urbain ! La phobie du contact corporel trouve sa plus parfaite illustration dans l'engouement pour le virtuel. Tant d'ironie involontaire ravit ! Les technocrates et autres artistes des images et des villes virtuelles n'apprécient pas avec tout l'humour souhaitable tout le sel de leur situation : être le symptôme de la crise des rapports sexuels de la fin du patriarcat, alors qu'ils se pensent à l'avant-garde d'une révolution informatique.
Comment habiter ce devenir virtuel du monde ? Et qui l'habite ? À quoi aboutit pour l'instant la dominance de l'économie monde ? À des éclats de corps, des corps morcelés, des parties de corps - de la tête, du sexe, des muscles, du corps en forme, tel que les stakhanovistes du jogging, du culturisme ou du sexologique en imposent la norme. Ces corps performants, engagés dans le monde du calcul, ne peuvent laisser aucune place à ceux qui ne se connectent pas aux aires et aux raisons de la communication.
Architecture de l'isolat, façades de verre, qui reflètent la distance incommensurable séparant ceux qui voient des autres qui les regardent, sans pouvoir les toucher.
Être intouchable : fantasme ultime de l'asexué. La distance n'est jamais assez grande entre deux. À la limite, il ne faudrait pas de deux, mais de l'un, partout, dans un espace indifférencié. De la machine célibataire à l'écran, le mouvement de déréalisation et de décorporisation est nécessaire pour que ne revienne pas sous forme d'angoisse la présence obsédante du corps déchu de l'homo patriarcal.
Plutôt la dispersion - lotissements proliférants, multiplication d'alvéoles, de studios, de hauts murs, de systèmes de protection, de privatisation de quartiers, de « villas » protégées, de clubs réservés, etc. - que la rencontre et le rassemblement. La rue, la place font peur. Trop de corps étrangers, d'odeurs, trop de sueur, de coude à coude, d'effleurements, d'accostages, de regards : trop d'Autre(s). L'homme craint d'être bafoué, déchu ; la femme, d'être agressée, parce qu'elle renvoie à l'homme l'image de sa déchéance. La ville est vieille, sale ; obsolète ; non rentable. Vivent les suburbs!
Un + un + un ; identique ; du même.


Quand les municipalités sont dirigées par des militants ouvriers, l'essentiel de l'effort consacré aux quartiers populaires des villes ou aux banlieues, où vivent les travailleurs, porte sur le logement des familles et sur les équipements sportifs, scolaires et sanitaires - ce qui est parfaitement justifié, mais ne remet absolument pas en cause (mais au contraire exalte) le modèle de la famille patriarcale. Le meilleur de ce qui a été fait du point de vue urbanistico­architectural, en particulier les cités-jardins, participent de cette problématique.
Mais, du fait même du développement capitaliste, ce temps est révolu - le travailleur salarié se faisant rare. Le travailleur est une figure déchue, remplacée, quand on est du mauvais côté, par celle du chômeur, de l'émigré, de l'exclu, et quand on est du bon, par celle du « gagneur », du « tueur »- trader ou bête politique.
Font ainsi retour les images archaïques de la horde primitive : le père-ancêtre, possesseur de toutes les femelles, et la lutte acharnée des fils, ligués pour prendre sa place. Quand toute la « communication » des entreprises et de la classe politico-médiatique des pays les plus riches ressasse perpétuellement le thème obsédant de la guerre économique, qu'elle exalte les vertus héroïques des capitaines d'industrie et des meneurs d'hommes - modèles des vrais hommes -, on ne voit pas quelles raisons empêcheraient ceux qui ne sont pas ou plus en situation d'espérer se couvrir de gloire sur les champs de bataille de l'économie planétaire, ou sur les écrans noirs du spectacle généralisé, de se trouver des compensations à leurs blessures narcissiques. La religion et l'exaltation communautaire ethnique restent, ou redeviennent, les seules armes - qui s'avèrent jusqu'ici être les plus efficaces - pour tous ceux qui sont ou qui se considèrent comme des laissés pour compte, des perdants dans la guerre truquée des performances économiques et des images médiatiques.


A l'ère des mégapoles et de la mondialisation, la question qui se pose à chacun, qu'il soit sujet, collectivité locale, ville ou nation, est celle-ci : par où s'échapper dans l'Autre ? Comment accueillir l'étranger en soi ? En faisant circuler l'un dans l'autre, en devenant l'Autre, l'étranger, le minoritaire - et non en l'incluant dans un même, la communauté de « souche », c'est-à-dire les exclus de toutes sortes d'identification.
La politique consiste à construire la scène de cette translation. Dans les mégapoles, ce sont les étrangers, en exil de la ville, qui peuvent aider le mieux à se décentrer de l'identité monomaniaque. Haine projection ou circulation amour ? Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes face à cette alternative.


JEAN-PAUL DOLLE
L'inhabitable capital
(2010)

Le capitalisme, structurellement, produit l’inhabitable. Ce que révèle la crise des subprimes, c’est l'impossibilité pour le capitalisme de ménager pour les hommes le lieu de l’habiter. Fondé, au temps de l'accumulation primitive du capital, sur l'expropriation des paysans qui ménagent les sites et dessinent le paysage, le capitalisme, par et dans son développement même, exproprie la terre entiere des lieux de l’habiter. À son terme, la logique de la globalisation - l'extension à la terre entière du marché de la marchandise qui se substitue au monde où les hommes séjournent auprès des choses - exproprie l’habitation même. Le capitalisme, arrivé à son stade présent de financiarisation généralisée, ne
se contente pas d’exploiter le prolétariat mondial par l’extension de la plus-value, d’opprimer et de mettre en servitude des millions de nouveaux esclaves de la mondialisation, il s’attaque maintenant à l’existence même de l’humanité privée
désormais de l’habitation, c’est-à-dire confrontée à la disparition du monde en proie à l’im-monde.

 


JEAN-PAUL DOLLE
Le territoire du rien (2005)

Deux séries de questions - qui sont évidemment en rapport les unes avec les autres mais qui sont distinctes et relèvent de registres différents - peuvent à cet égard être posées. Première série de questions. L'interdit posé après la Deuxième Guerre mondiale, le "Plus jamais ça", est-il en train d’être levé et pourquoi ? Deuxième série de questions. Le vainqueur du nazisme - et du communisme totalitaire -, le libéralisme économico- politique, la postmodernité hypercapitaliste, ne produisent-ils pas des formes nouvelles du nihilisme où se déploie à nouveau une culture de mort ? Retour du refoulé nazi-fascite d'une art ; et métamorphose du nihilisme radical exterminateur et génocidaire par extermination du désir se changeant en désir de rien, d'autre part.
Pour essayer de répondre à ces deux séries de questions il convient d'abord de formuler correctement la question, c’est-à-dire, en l'occurrence, de bien délimiter le champ dans lequel ces questions trouvent leur pertinence. Il semble que ce soit du côté des pathologies de l’expérience du temps qu'il faille porter le regard : pathologie du rapport au passé qui se manifeste dans le recours au tout patrimonial ; pathologie par rapport au présent avec l'apparition et le développement du narcissisme de masse.

 


JEAN-PAUL DOLLE
L'ordinaire n'existait plus
(2001)

Le temps s'évanouit. On l'a retrouvée. Quoi ? L'Éternité.
C'est cela Paris, en Mai 68.
Rimbaud, bien sûr ! La ville se transformait, se rimbaldisait, comme l'avait toujours su le poète. Les gens n'étaient pas soudain devenus des poètes, comme certains démagogues d'assemblées générales le proclamaient pour se constituer une clientèle, mais les rues, les places, les trottoirs se métamorphosaient en opéras fabuleux où les êtres revendiquaient comme un dû plusieurs autres vies, ici.
L'ordinaire n'existait plus.
Une ville où, tout naturellement, le quotidien s'illumine, je t'assure, Béatrice, c'est une expérience que n'ont jamais oubliée tous ceux qui ont eu le bonheur sans borne de la vivre.


JEAN-PAUL DOLLE
L'odeur de la France
(1977)

Longtemps je fus un arpenteur des banlieues rouges, vendeur de "L'Huma" et goûteur de blanc sec. J'étais militant révolutionnaire dans les faubourgs de la Babylone moderne. J'habite maintenant Beaugency dans la lumière de la Loire. Mais je demeure un "penseur" de zinc, un vagabond des terrains vagues...
....J'aime les libertaires : Villon et Babeuf, Rimbaud et bernanos, et les Bretons entêtés de leur liberté.Et puis il y avait la terre d'où on a expulsé les prolétaires, les sans feu ni lieu, les sans forêts, les sans vallons.


JEAN-PAUL DOLLE
Le Myope (1975)

Moi j'avais l'histoire de ma géographie : elle m'avait épinglé parce que j'étais habité par ma terre. Mes origines sociales, mon mode de vie, mes études au lycée s'étaient unies pour me la faire oublier, au point que j'en étais devenu myope; je n'avais plus nul intérêt ou envie de regarder ce qui insultait ce que je savais bien, au fond de moi, avoir été mon monde natal et suffisant. Je l'avais redécouverte, malgré mes lunettes, dans ses exacts contours, en me fondant dans le corps imposant de mes camarades, aussi lent dans ses enjambées et puissant des naseaux que l'homme à sa charrue qui cogne aux mottes grasses en compagnie de son cheval nourricier.

[...]

Moi je ne croyais qu'aux infirmières de l'hôpital Saint-Antoine et aux vraies personnes qu'on rencontrait dans les cellules, en banlieue. Certes j'avais besoin de livres et de philosophie mais je jugeais indigne que des gens fassent métier de connaître ou d'écrire. Je méditais moi aussi et pourtant je ne savais pas comment me tenir avec les intellectuels car je trouvais comique et indécent que les mots ou les concepts fussent autre chose que les irruptions violentes d'un corps qui souffre ou qui rend grâce.

 

ENRIQUE DUSSEL
L'éthique de la libération
A l'ère de la mondialisation et de l'exclusion

C'est la raison pour laquelle nous avons jugé nécessaire de présenter un principe absolument universel, complètement nié par le système en vigueur qui se globalise: le devoir de production et de reproduction de la vie de chaque sujet humain, en particulier et de toute urgence, concernant les victimes de ce système mortel qui exclut les sujets éthiques et n'inclut que l'augmentation de la valeur d'échange...

L'éthique ne se construit pas sur des jugements de valeur, subjectifs, de goût. Elle se construit sur des jugements de fait. .. et le fait massif auquel nous nous sommes souvent référés est l'exclusion de la majorité de l'humanité du processus de la Modernité et du Capitalisme, qui sont ceux qui monopolisent, pour leurs agents, la reproduction et le développement de la vie, la richesse comme biens d'usage et la participation discursive aux décisions qui leur sont favorables (le «Groupe des 7» : G.7 (ou aujourd'hui les 8) et qui exclut le reste, les "jetables", leurs victimes.


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