Le célibataire - corps qui ne partage pas le même espace avec un autre corps ayant un rapport sexué avec lui - devient le paradigme de la nouvelle civilisation de l'auto : le soi-même clos sur lui-même. Auto-mobile, bien sûr, vainqueur et maître de la mobilité ; auto-défense contre les agressions de tous les autres, auto-route (y compris de l'information) qui ne relie qu'à une autre auto-route.
Les auto-mobilistes s'agglomèrent, un + un + un, en tant que célibataires dans des « objets » architecturés, bâtiments célibataires, non reliés, exhibant leur auto-suffisance. La ville ne peut résister à pareil traitement : elle n'est pas faite de célibataires ni faite pour les célibataires, mais pour les combinaisons, les rapports, les échanges.
Or, nous constatons tous les jours que les mégapoles deviennent de vastes zones célibataires, non seulement parce que de plus en plus de célibataires y vivent (célibataires « uniques » ou familles monoparentales), mais surtout parce que n'y prolifèrent plus que des bâtiments célibataires - espaces marchands et « espaces de vie » -, comme si la vie pouvait s'enclore dans des espaces célibataires, posés sans aucun lien les uns avec les autres, comme si l'absence de l'autre devait être intégrée dans le nouveau paysage urbain ! La phobie du contact corporel trouve sa plus parfaite illustration dans l'engouement pour le virtuel. Tant d'ironie involontaire ravit ! Les technocrates et autres artistes des images et des villes virtuelles n'apprécient pas avec tout l'humour souhaitable tout le sel de leur situation : être le symptôme de la crise des rapports sexuels de la fin du patriarcat, alors qu'ils se pensent à l'avant-garde d'une révolution informatique.
Comment habiter ce devenir virtuel du monde ? Et qui l'habite ? À quoi aboutit pour l'instant la dominance de l'économie monde ? À des éclats de corps, des corps morcelés, des parties de corps - de la tête, du sexe, des muscles, du corps en forme, tel que les stakhanovistes du jogging, du culturisme ou du sexologique en imposent la norme. Ces corps performants, engagés dans le monde du calcul, ne peuvent laisser aucune place à ceux qui ne se connectent pas aux aires et aux raisons de la communication.
Architecture de l'isolat, façades de verre, qui reflètent la distance incommensurable séparant ceux qui voient des autres qui les regardent, sans pouvoir les toucher.
Être intouchable : fantasme ultime de l'asexué. La distance n'est jamais assez grande entre deux. À la limite, il ne faudrait pas de deux, mais de l'un, partout, dans un espace indifférencié. De la machine célibataire à l'écran, le mouvement de déréalisation et de décorporisation est nécessaire pour que ne revienne pas sous forme d'angoisse la présence obsédante du corps déchu de l'homo patriarcal.
Plutôt la dispersion - lotissements proliférants, multiplication d'alvéoles, de studios, de hauts murs, de systèmes de protection, de privatisation de quartiers, de « villas » protégées, de clubs réservés, etc. - que la rencontre et le rassemblement. La rue, la place font peur. Trop de corps étrangers, d'odeurs, trop de sueur, de coude à coude, d'effleurements, d'accostages, de regards : trop d'Autre(s). L'homme craint d'être bafoué, déchu ; la femme, d'être agressée, parce qu'elle renvoie à l'homme l'image de sa déchéance. La ville est vieille, sale ; obsolète ; non rentable. Vivent les suburbs!
Un + un + un ; identique ; du même.