Jean-Claude Leroy


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Tiens, etc


La page Jean-Claude Leroy sur Lieux-dits

JEAN-CLAUDE LEROY
ça contre ça

"en imagination ou par délire
tu pénètres le meilleur de loin

un regard une illusion une fermeture
proche autant qu'inaccessible c'est la règle

- inventer un passage parlant, un silence à plusieurs"


"...débrouillez-vous, neurones
vous l'avez bien voulu, vous l'avez
ce "tout ÇA pour ÇA"
ce sablier percé
gavé de sang
de vanité
et de vertige..."


"...ÇA de pris à ton désespoir interdit
ÇA de pris à la vanité d'exister
tandis que des codes illisibles clignotent sur la vitre
tandis que le thermostat nous préfigure
tandis que tu ignores le sens même de tes appels
tandis que tu zoomes sur un vide intérieur."


JEAN-CLAUDE LEROY
Aimer de vivre

"J'étais seul et sans mémoire depuis cinq ou six années. Je ne savais plus quoi, mais il avait bien fallu l'oublier. Mon nom même m'apparaissait comme une résonance plutôt étrange, je l'avais perdu sans doute pour gagner celui de fleurs et d'astres que je distinguais nouvellement - le monde me devenait familier, m'engloutissait. La vieille maison dont j'avais hérité souffrait de désolation, j'y errais dans un étroit périmètre de pénombre, entre des murs gris et des objets surannés. Une atmosphère mélancolique m'imbibait comme un mauvais vin, une piquette prise à contre-cœur. Cependant je vivais en continuant de vivre, ne méritant plus que de l'habitude. Rien de triste, en somme, simplement la vie de presque tout le monde. L'hiver venait souvent, j'avais froid. Des heures durant je me tenais sur le seuil, assis sur la pierre d'entrée, comme à attendre. Ainsi ce jour."


JEAN-CLAUDE LEROY
Toutes tuées

"mots désarmés plus éclatants qu'un blanc calculé
ou un blanc gris infini et indéchirable
celui qui vient chaussé de bottes de cent lieues
mille femmes dévorées par des regards en hachoirs
mille femmes entre elles murées et désarmées de mots d'un seul sexe
et condamnées comme tout ce qui est tout à se relire et se redire
jusqu'à la fin du fin du souffle
quand plus rien à asseoir ni le soir ni le matin
à l'entrée du jour
à la fermeture de la bouche."

http://www.editions-rougerie.fr/


JEAN-CLAUDE LEROY
Un cahier sans école
(écrire ne pas)
suivi de Se sentir seule

"Ma timidité devant l'écriture prise au sérieux, condition de l'écriture comme elle est condition de l'amour. De cette peur surmontée, j'ai dû et je dois gagner en hardiesse et partager mon envie, me faire entraîneur d'un «devenir soi» exemplaire. Timidité devant l'écriture qui n'est rien à côté de ce que fut ma timidité devant mes congénères, et de mon incapacité à parler devant eux, à - notamment- tenir un propos devant un aréopage ou au sein d'une assemblée. Le recours à l'écriture, induisant que l'expression est différée -puisqu'on écrit toujours trop tard, devait me sauver du désastre et de l'aliénation. Pour un handicapé de l'expression orale, l'écriture n'est pas un choix, elle est le seul passage possible pour la parole. Ecriture d'autant plus oratoire que la voix manque, le volume des mots se reconstruit sur la feuille comme celui de la voix se déploierait dans l'espace.
Quant à la lecture, qui est son extrémité, elle fait figure de première audace et d'apprentissage avant de passer à la pratique et rejoindre la république de ces êtres de papier que sont les écrivassiers, les grimauds, les stylistes, les barbouilleurs. Le lecteur féru finit par rédiger des réponses à ses lectures, des lettres aux auteurs, des livres aux éditeurs, des retours de lumière ou d'émotion destinés à l'humanité. La lecture est en soi bien plus extraordinaire sans doute que l'écriture, elle est sportive et magique, elle transporte l'imagination et perce le temps. Elle ne prétend à rien, est intelligence avérée."

"Outre ce déménagement qui me voit passer d'un lieu à l'autre, le basculement de ma bibliothèque d'abord dans des cartons que je dois mendier un peu partout, puis sur les rayonnages réinstallés dans l'espace où je vis désormais, les sollicitations se multiplient, les engagements que je ne saurais ne pas tenir, les séductions qui m'aimantent, le loisir de la paresse et la paresse du devoir. Pourtant, je n'oublie jamais, je ne cesse de penser à ce livre que j'ai à faire, je l'écris pour moi, intérieurement, sans le construire, mais il me faut admettre que ce n'est pas assez, que je dois transcrire avec des mots bien rangés, des phrases sans approximations, des réflexions suffisamment exhaustives, dérouler mon témoignage terre à terre en plus de ces éclairs de fumées qui voyagent d'un rêve à l'autre, jour et nuit."


JEAN-CLAUDE LEROY
Carnet de veille
(journal, fragments 1988-1989)

"Je ne me sens jamais regardé. Mon corps n'existe pas, se fond. Moi, c'est le rêve."

Approches,2014


le phare du cousseix, 2014

JEAN-CLAUDE LEROY
A la porte

"Solitude sans plus d'écho
sans plus de sens
avec plus rien à construire à l'intérieur
avec ce grincement à la place
et cet aperçu du gouffre
sur lequel on se penche
avec vertige et vestige à la place des bras
tord-boyaux à la place du ventre
minuteur à la place du cœur
et un feu dans l'estomac
où s'allume n'importe quoi
les deux jambes sont à genoux
d'avoir trop tremblé
de fièvre et d'inaccomplissement
ces jambes qu'on a perdues d'être immobile
au-dessus des mots qui restent dans la gorge
les ongles dessinent des coupures sur le putois qui chasse
les terriers sont occupés par des espèces disparues
ça vaudra peut-être quelque chose un jour pour une quelconque fondation Pinault
tous ces excréments de cinglés enfermés dans des grottes
à ne plus rien dire pendant des vies entières
à ne plus satisfaire l'instinct social
sans rien faire de rentable ou de distrayant
on n'en peut mais de tout ce cirque
cette agonie qui circule en propagande
on n'en peut plus du tout sans respirer
rien qu'avec le mental se faire un monde vivable
littérature, territoire, nuage..."


JEAN-CLAUDE LEROY
Rien seul

"Si on l'accepte, le fait même de mourir introduit dans l'organisme une forme de mélancolie qui, avec soi, franchit le passage. Nul besoin de survivance, de résurrection, juste la conscience d'être une partie d'un ensemble infini. Et il suffit d'un parfait silence qui s'établit naturellement entre la mémoire et l'oubli. La douleur s'éteint pour qu'à cet endroit la vie reprenne."

Cénomane 2014


Rougerie, 2013

JEAN-CLAUDE LEROY
Aléa second
suivi de Nuit élastique

"avec l'unique projet parfois d'en finir
sous les coups d'une furie haineuse

être ce rien qui leste le temps
corps noyé sec sur l'étal de l'ennui

prêt à jouir d'une lame, devenir fragment"


JEAN-CLAUDE LEROY
Comédie du suicide

"Un soir, alors que le soleil commençait à s'effacer derrière la cime de blancs grisards clôturant la rive opposée, sur le calme miroir de l'eau je crus voir une longue caisse en bois qui dérivait. Non pas un tronc roulé par le courant, comme il y en avait parfois, mais une embarcation sommaire rampant sans rameur, plutôt radeau que bélandre, et elle dérivait comme une morte, sans volonté, sans plainte. La Varenne est une pente douce, le courant ne s'y presse guère, prend le temps de remous autour de rochers solitaires, de lents silences au-dessus de caves où s'attardent les corps flottants avant de repartir à leur train dans le lit principal et de poursuivre une descente impassible. "

Cénomane, 2011


Cénomane, 2010

JEAN-CLAUDE LEROY
ERIC PENARD
Retrait texte
Voyage autour de mon atelier dessins

"Quelquefois, dans la journée, j'ai des moments d'absence. Comme si la machine s'enrayait, comme si le cerveau avait à se détendre. Je marche dans le sous-sol de ma station debout, dans les égouts de ma folie, je renifle le purin le moins civil, je sombre dans le renoncement...
Puis, à nouveau, je suis dans la rue, égrené dans la circulation, le monde apparaît et j'ai peur. C'est la peur dont j'ai besoin."



JEAN-CLAUDE LEROY
Le temps pour Laure

"La rue Soliman Pacha est remplie d'encre. Des signaux coulent sur moi comme un courant. Les voitures sont les mots, un agent dubitatif règle la syntaxe. Les passants s'agitent comme des cris orphelins, s'agglutinent ou s'enfuient, toujours pour le commerce. Ils verbalisent, à moi de décrypter; s'ensuit donc un léger gloussement dans ma cervelle. Poésie urbaine, dit-on. Et les métropoles, des leurres où se confineraient les imaginaires nomades. Autour de la place les étals de journaux proposent les aboiements du monde. Plus localement, ça doit raconter aussi quelques bombes ferventes ou hiératiques pendaisons."

Cénomane, 2008


JEAN-CLAUDE LEROY
Entrée en matière

"Sépulcre a pris le corps et il Fa balancé dans la rivière. Je crois qu'il y avait des gens qui regardaient mais ils se tenaient loin de nous. Et de toute façon personne n'avait protesté quand nous avons tué le type, ils étaient tous d'accord. J'admirais la force de Sépulcre, comment il avait porté au-dessus de lui la masse tordue et l'avait projetée dans l'air. Et son visage dur, même lorsque le corps s'était trouvé aspiré par l'eau sale. Une eau vorace qui paraissait bien connaître et aimer les cadavres."

Cénomane 2006

pré#carré, 2004

 

JEAN-CLAUDE LEROY
où nul ne porte

"...bourrée d'étoupe
une arme prise
entre peau et botte
le couteau franc
sur l'être plié

à chaque vision
la tranche rouillée
le sourd combat
le résumé..."


Gros Textes, 2004

JEAN-CLAUDE LEROY
Procès de carence

on vient tester la qualité des courants d'air
sans jamais prévenir le quinconce des
regards


JEAN-CLAUDE LEROY
Corrige la mort

"qui sait que la mort vient
tout à l'heure pour moi seul

les mots sont la mort lente

forcer
ce corps à corriger
la mort universelle

j'oeuvre je torture
le passage des mots

mots indépassables
imprononçables

pour moi seul"


Wigwam, 2003


Photos Jean-Claude Leroy