JACQUES RANCIERE

Fred Zeller


Démocratie, dans quel état?


"Je ne dis jamais ce qu'il faut faire ni comment le faire. J'essaie de redessiner la carte du pensable afin de lever les impossibles et les interdits qui se logent souvent au coeur même des pensées qui se veulent subversives."
Et tant pis pour les genq fatigués. Entretiens.


Esther Shalev-Gerz : ton image me regarde
Exposition au Jeu de Paume, Paris du 9 février au 6 juin 2010

Esther Shalev-Gerz

 


"Certains souhaitent que l'art inscrive sous une forme indélébile la mémoire des horreurs du siècle. D'autres veulent qu'il aide les hommes d'aujourd'hui à se comprendre dans la diversité de leurs cultures. D'autres encore nous expliquent que l'art aujourd'hui produit - ou doit produire - non plus des œuvres pour des amateurs mais des nouvelles formes de relations sociales pour tous. Mais l'art ne travaille pas pour rendre les contemporains responsables à l'égard du passé ou pour construire des rapports meilleurs entre les différentes communautés. Il est un exercice de cette responsabilité ou de cette construction. Il l'est dans la mesure où il prend dans son égalité propre les diverses sortes d'arts qui produisent des objets et des images, de la résistance et de la mémoire. Il ne se dissout pas en relations sociales. Il construit des formes effectives de communauté: des communautés entre objets et images, entre images et voix, entre visages et paroles, qui tissent des rapports entre des passés et un présent, entre des espaces lointains et un lieu d'exposition. Ces communautés n'assemblent qu'au prix de séparer, ne rapprochent qu'au prix de créer de la distance. Mais séparer, créer de la distance, c'est aussi mettre les mots, les images et les choses dans une communauté plus large des actes de pensée et de création, de parole et d'écoute qui s'appellent et se répondent. Ce n'est pas développer des bons sentiments chez les spectateurs, c'est les convier à entrer dans le processus continué de création de ces communautés sensibles. Ce n'est pas proclamer que tous sont artistes. C'est dire que toujours l'art vit de l'art qu'il transforme et de celui qu'il suscite à son tour. " J. Rancière


JACQUES RANCIERE
Moments politiques
Interventions 1977-2009

"Or, 68 a montré que ce qui importe, dans un mouvement, ce n'est pas le but fixé mais la création d'une dynamique subjective, qui ouvre un espace et un temps où la configuration des possibles se trouve transformée. Pour le dire autrement: ce sont les actions qui créent les rêves, et non l'inverse."

"Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l'ont voulu."


Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons­nous nous contenter d'appeler cela "démocratie"?Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme"? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dis sensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance. (Ce texte est aussi paru dans BADIOU/ZIZEK L'idée du communisme, conférence de Londres, 2009


JACQUES RANCIERE
Et tant pis pour les gens fatigués
Entretiens

Les territoires de la pensée partagée: "En travaillant sur l'histoire de l'émancipation ouvrière, je me suis redu compte que celle-ci ne traduisait nullement le passage d'une ignorance à un savoir, ni l'expression d'une identité et d'une culture propres, mais plutôt une manière de traverser les frontuères qui définissent les identités. Tout mon parcours a porté sur cette question que j'ai nommée par la suite "partage du sensible": comment dans un espace donné, on organise la perception de son monde, on relie une expérience sensible à des modes d'interprétation intelligibles."

Un autre type d'universalité: "J'ai perçu l'enjeu que représentait, du point de vue de l'émancipation, l'entrée dans un univers de parole qui était l'univers des autres, l'univers de l'écriture et notamment de l'écriture poétique, en écart avec l'univers oral qui était censé être celui du monde ouvrier et de la culture populaire."


L'émancipation est-elle une chose du passé?: "Ce qui m'intéresse, c'est la transgression : vous mettez vos pieds ou votre regard dans d'autres lieux que ceux qui sont supposés être les vôtres."


JACQUES RANCIERE
Le spectateur émancipé

C'est que toute situation est susceptible d'être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. Reconfigurer le paysage du perceptible et du pensable, c'est modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et des incapacités. Le dissensus remet en jeu en même temps l'évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. C'est en quoi consiste un processus de subjectivation politique: dans l'action de capacités non comptées qui viennent fendre l'unité du donné et l'évidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible. L'intelligence collective de l'émancipation n'est pas la compréhension d'un processus global d'assujettissement. Elle est la collectivisation des capacités investies dans ces scènes de dissensus. Elle est la mise en œuvre de la capacité de n'importe qui, de la qualité des hommes sans qualité. Ce ne sont là, je l'ai dit, que des hypothèses déraisonnables. Je pense pourtant qu'il y a plus à chercher et plus à trouver aujourd'hui dans l'investigation de ce pouvoir que dans l'interminable tâche de démasquer les fétiches ou l'interminable démonstration de l'omnipotence de la bête.


La politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences - et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l'espace invisible du travail qui ne laisse pas le temps de faire autre chose prennent ce temps qu'ils n'ont pas pour s'affirmer copartageants d'un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n'était entendu que comme le bruit des corps.


JACQUES RANCIERE
La Mésentente

La politique, précisément commence là où l'on cesse d'équilibrer des profits et des pertes, où l'on s'occupe de répartir les parts du commun

...

La politique, c'est la sphère d'activité d'un commun qui ne peut être que litigieux, le rapport entre des parties qui ne sont que des partis et des titres dont l'addition est toujours inégale au tout.

...

C'est le décompte exhaustif de la population interminablment sondée qui produit, à la place du peuple déclaré archaïque, ce sujet appelé « les Français» qui, à côté des pronostics sur l'avenir « politique» de tel ou tel sous-ministre, se manifeste par quelques opinions bien tranchées sur le nombre excessif d'étrangers et l'insuffisance de la répression. Ces opinions, bien sûr, sont en même temps des manifestations de la nature même des opinions en régime médiatique, de leur nature en même temps réelle et simulée. Le sujet de l'opinion dit ce qu'il pense sur les Noirs et les Arabes sur le même mode réel/simulé selon lequel il est par ailleurs invité à tout dire de ses fantasmes et à les satisfaire intégralement au seul prix de quatre chiffres et d'autant de lettres. Le sujet qui opine ainsi est le sujet de ce nouveau mode du visible qui est celui de l'affichage généralisé, un sujet appelé à vivre intégralement tous ses fantasmes dans le monde de l'exhibition intégrale et du rapprochement asymptotique des corps, dans ce « tout est possible» de la jouissance affichée et promise, c'est-à-dire, bien sûr, promise à déception et conviée, par là, à rechercher et à pourchasser le « mauvais corps », le corps diabolique qui se met partout en travers de la satisfaction totale qui est partout à portée de la main et partout dérobée à son emprise. " (1995)


JACQUES RANCIERE
La nuit des prolétaires

. Le retour du capitalisme sauvage et de la vieille assistance aux « exclus» remet à l'ordre du jour l'effort de ceux qui entreprirent d'en rompre le cercle, leur expérience du partage du temps et de la pensée. Mais aussi, face au nihilisme de la sagesse officielle, il faut à nouveau s'instruire à la sagesse plus subtile de ceux dont la pensée n'était pas le métier et qui pourtant, en déréglant le cycle du jour et de la nuit, nous ont appris à remettre en question l'évidence des rapports entre les mots et les choses, l'avant et l'après, le possible et l'impossible, le consentement et le refus.


"L'homme est un animal politique parce qu'il est un animal littéraire qui se laisse détourner de sa destination "naturelle" par le pouvoir des mots."(Le Partage du sensible)

"Quelle que soit la spécificité des circuits économiques dans lesquels elles s'insèrent, les pratiques artistiques ne sont pas «en exception» sur les autres pratiques. Elles représentent et reconfigurent les partages de ces activités." (Le Partage du sensible)

"La force d'une pensée tenait plutôt à sa capacité d'être déplacée, comme peut-être la force d'une musique à sa capacité d'être jouée sur d'autres instruments que les siens." (Le philosophe et ses pauvres)

"Une démocratie est d'autant mieux assurée qu'elle est plus parfaitement dépolitisée, qu'elle n'est plus perçue comme objet d'un choix politique mais vécue comme un milieu ambiant."(Aux Bords du politique)

"Il n'y a pas de voix du peuple. Il y a des voix éclatées, polémiques, divisant à chaque fois l'identité qu'elles mettent en scène." (Les Scènes du peuple)

"La politique précisément commence là où l'on cesse d'équilibrer des profits et des pertes, où l'on s'occupe de répartir les parts du commun, d'harmoniser selon la proportion géométrique les parts de la communauté et les titres à obtenir ces parts, les axiaï qui donnent droit à communauté." (La Mésentente)

"L'invention politique s'opère dans des actes qui sont à la fois argumentatifs et poétiques, des coups de force qui ouvrent et rouvrent autant de fois qu'il est nécessaire les mondes dans lesquels ces actes de communauté sont des actes de communauté." (La Mésentente)

"La politique existe là où le compte des parts et des parties de la société est dérangé par l'inscription d'une part des sans-part. Elle commence quand l'égalité de n'importe qui avec n'importe qui s'inscrit en liberté du peuple. Cette liberté du peuple est une propriété vide, une propriété impropre par quoi ceux qui ne sont rien posent leur collectif comme identique au tout de la communauté. La politique existe tant que des formes de subjectivation singulières renouvellent les formes de l'inscription première de l'identité entre le tout de la communauté et le rien qui la sépare d'elle-même, c'est-à-dire le seul compte de ses parties. La politique cesse d'être là où cet écart n'a plus de lieu, où le tout de la communauté est ramené sans reste à la somme de ses parties." (La Mésentente)

"Un sensible est toujours une certaine configuration entre sens et sens."(L'Usage des distinctions)

"Le propre de l'égalité, en effet, est moins d'unifier que de déclassifier, de défaire la naturalité supposée des ordres pour la remplacer par les figures polémiques de la division." (Le Maître ignorant)

 

 

Alain Badiou:

"S'agissant du problème de l'éducation on peut dire ceci: Rancière n'affirme pas que l'éducation occupe une position centrale dans le processus politique. En ce sens, il n'entérine pas la conclusion platonicienne. Mais il n'affirme pas non plus le contraire, à savoir que l'éducation est une superstructure sans privilège aucun. C'est un bon exemple, et peut-être la source, de ce que j'appelle son style« médian ». Par «médian », je ne veux pas dire centriste, mais plutôt, qui n'est jamais immédiatement conclusif. Ce style médian résulte de ce que Rancière cherche toujours un point d'où les solutions héritées entrent dans un jeu qui les obscurcit, cet obscurcissement valant démonstration que ces solutions n'ont pas l'évidence à laquelle elles prétendent."

 

Bien entendu on retiendra un point essentiel, qui est devenu comme un acquis commun de l' œuvre de Rancière: l'égalité est déclarée et elle n'est jamais programmatique. Cela va peut-être de soi pour les ranciériens convaincus que nous sommes ici, mais il faut bien voir que c'est un apport majeur de son entreprise. C'est lui qui a instauré dans le champ conceptuel contemporain l'idée que l'égalité est déclarée et non programmatique, c'est un renversement fondamental, et j'ai très tôt prononcé mon accord absolu avec cette thèse, qu'il faut rendre à son auteur.

 

La philosophie déplacée

Jacques Rancière : "Il n'y a jamais le sensible et l'intelligible. Il y a un certain tramage de ce qui est donné: une intelligence du sensible et une sensibilité de la pensée. Il n'y a jamais une transparence de la connaissance intelligible des données sensibles ni un choc de la vérité sensible comme rencontre avec l'Idée ou le Réel. Le vrai se donne toujours dans le processus d'une vérification, selon la logique des questions du «maître ignorant» de Jacotot: que vois-tu? Qu'en dis-tu? Qu'en penses-tu? Qu'en fais­tu ? Cela veut dire aussi: l'autre ne se rencontre pas dans l'événement d'une stupéfaction, mais dans le processus d'une altération. Une altération, c'est une redistribution du même et de l'autre, du séparé et de l'inséparé. Le travail de la pensée alors n'est pas un travail d'abstraction. C'est un travail de nouage et de dénouage: il y a des mots qui se nouent à des corps ou projettent des corps, des corps qui appellent une nomination, de l'universel qui s'affirme dans une singularisation. Il s'agit toujours de dédoubler l'universel, sur le modèle de la «critique» opérée par la politique qui dédouble l'universel de l'inscription légale en lui inventant des cas singuliers d'application, en cassant le rapport donné de l'universel et du particulier. Car ce rapport donné constitue une certaine privatisation de l'universel. C'est cela la police: une privatisation de l'universel qui le fixe comme loi générale subsumant les particuliers. La politique, elle, déprivatise l'universel, elle le rejoue sous la forme d'une singularisation. Elle offre ainsi un exemple du travail de la pensée en général: ce dédoublement et cette singularisation qui dénouent et renouent l'intelligible et le sensible, l'universel et le particulier. "


"La philosophie s'est constituée comme telle en donnant une réponse à cette question: la pensée définit son partage propre en se séparant de son opposé qui est l'opinion. Une phrase, un argument sont de la pensée lorsqu'ils sont énoncés du point de vue de n'importe quel sujet ("disparition élocutoire" du sujet, dit Mallarmé), lors donc qu'on pense du point de vue de l'universel. L'opinion, à l'inverse, est ce qui exprime la particularité d'un individu, d'un mode d'être ou de sentir."

 

"Le régime esthétique qui fait que nous voyons les choses comme artistiques, fait aussi que l'art déploie une certaine politique; qu'il a son égalité à lui: l'égalité des sujets, la destruction du rapport hiérarchique forme/matière; qu'il provoque des déplacements des corps, comme la disjonction entre les bras du menuisier et son regard; qu'il produit aussi des programmes métapolitiques, c'est-à-dire des programmes visant à réaliser en vérité, dans les relations de la vie sensible, ce que la politique cherche dans l'univers des formes de la vie publique. "


JACQUES RANCIERE
Politique et littérature

La « pétrification» littéraire ne se laisse alors ramener à aucun schéma simple d'adéquation entre une forme d'écriture et un contenu politique. Elle est faite de la tension entre trois régimes d'expression qui définissent trois formes d'égalité. Il y a d'abord l'égalité des sujets et la disponibilité de tout mot ou de toute phrase pour construire le tissu de n'importe quelle vie. Cette disponibilité-là scelle la solidarité entre les romanciers de la comédie humaine ou des « moeurs de province» et leurs personnages; elle définit la capacité pour n'importe lequel de leurs lecteurs ou lectrices de reprendre le bien qu'ils ont dérobé à leurs semblables. Il y a ensuite la démocratie des choses muettes qui parlent mieux que tout prince de tragédie mais aussi que tout orateur du peuple. Et il y a enfin cette démocratie moléculaire des états de choses sans raison, qui réfute à la fois le tapage des orateurs de clubs et le grand bavardage herméneutique du déchiffrement des signes écrits sur les choses. Trois « démocraties », si l'on veut, trois manières dont la littérature assimile son régime d'expression à un mode de configuration d'un sens commun; trois façons dont elle travaille à l' élaboration du paysage du visible, des modes de déchiffrement de ce paysage et du diagnostic sur ce qu'individus et collectivités y font et peuvent y faire. Mais aussi trois politiques en tension entre elles, et en tension avec les logiques selon lesquelles des collectifs politiques construisent les objets de leur manifestation et les formes de leur énonciation subjective.


JACQUES RANCIERE
Le philosophe et ses pauvres

Qui part de l'inégalité est sûr de la retrouver à l'arrivée. Il faut partir de l'égalité, partir de ce minimum d'égalité sans lequel aucun savoir ne se transmet, aucun commandement ne s'exécute, et travailler à l'élargir indéfiniment.

 

JACQUES RANCIERE

Vendredi 25 août 2006:
La Démocratie possible ou impossible?
Journées organisées par Planète IO,

Enregistrement Radio Univers fm

 

Librairie Planète Io
7, rue St Louis
Rennes


Jacques Rancière

Philosophe




JACQUES RANCIERE
Parole muette

"C'est art qu'est la littérature a le malheur de n'avoir à sa disposition que le langage des mots écrits pour mettre en scène les grands mythes de l'écriture plus qu'écrite, partout inscrite dans la chair des choses. Ce malheur le contraint au bonheur sceptique des mots qui font croire qu'ils sont plus que des mots et qui critiquent eux-mêmes cette prétention. C'est ainsi que l'aplat de la coulée d'encre démocratique, en mettant en scène la guerre des écritures, devient paradoxalement le refuge de la consistance de l'art. "



La haine de la démocratie

"Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’"individualisme démocratique" et les ravages de l’ "égalitarisme" détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide."


La démocratie n'est ni cette forme de gouvernement qui permet à l'oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l'action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd'hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. Retrouver la singularité de la démocratie, c'est aussi prendre conscience de sa solitude. L'exigence démocratique a été longtemps portée ou recouverte par l'idée d'une société nouvelle dont les éléments seraient formés au sein même de la société actuelle. C'est ce que «socialisme» a signifié: une vision de l'histoire selon laquelle les formes capitalistes de la production et de l'échange formaient déjà les conditions matérielles d'une société égalitaire et de son expansion mondiale. C'est cette vision qui soutient encore aujourd'hui l'espérance d'un communisme ou d'une démocratie des multitudes: les formes de plus en plus immatérielles de la production capitaliste, leur concentration dans l'univers de la communication formeraient dès aujourd'hui une population nomade de «producteurs» d'un type nouveau; elles formeraient une intelligence collective, une puissance collective de pensées, d'affects et de mouvements des corps, propre à faire exploser les barrières de l'empire. Comprendre ce que démocratie veut dire, c'est renoncer à cette foi. L'intelligence collective produite par un système de domination n'est jamais que l'intelligence de ce système. La société inégale ne porte en son flanc aucune société égale. La société égale n'est que l'ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. La démocratie est nue dans son rapport au pouvoir de la richesse comme au pouvoir de la filiation qui vient aujourd'hui le seconder ou le défier. Elle n'est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n'est portée par aucune nécessité historique et n'en porte aucune. Elle n'est confiée qu'à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n'importe qui le pouvoir égal de l'intelligence, elle peut susciter à l'inverse du courage, donc de la joie.

 



Le partage du sensible

...l'art comme transformation de la pensée en expérience sensible de la communauté.



Le destin des images

"L'image "juste", Godard le rappelle en citant Reverdy, c'est celle qui établit le rapport juste entre deux lointains saisis dans leur écart maximum."

"La peinture pure et la peinture «dévoyée» sont deux configurations d'une même surface faite de glissements et de mélanges.
La révolution esthétique moderne a opéré une rupture par rapport à ce double principe: elle est l'abolition du parallélisme qui alignait les hiérarchies de l'art sur les hiérarchies sociales, l'affirmation qu'il n'y a pas de sujets nobles ou bas, que tout est sujet de l'art. Mais elle est aussi l'abolition du principe qui séparait les pratiques de l'imitation des formes et des objets de la vie ordinaire. "


L'inconscient esthétique

"L'inconscient esthétique, celui qui est consubstantiel au régime esthétique de l'art, se manifeste dans la polarité de cette double scène de la parole muette: d'un côté, la parole écrite sur les corps, qui doit être restituée à sa signification langagière par le travail d'un déchiffrement et d'une réécri­ture; de l'autre, la parole sourde d'une puissance sans nom qui se tient derrière toute conscience et toute signification, et à laquelle il faut donner une voix et un corps, quitte à ce que cette voix anonyme et ce corps fantomatique entraînent le sujet humain sur la voie du grand renoncement, vers ce néant de la volonté dont l'ombre schopenhauerienne pèse de tout son poids sur cette littérature de l'inconscient. "


Chroniques des temps consensuels

"Reste que, de temps en temps, les sociétés réapprennent ainsi brusquement deux ou trois choses inouïes : que l'intelligence est la chose du monde la mieux partagée et que l'inégalité elle-même n'existe qu'en raison de l'égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique a un sens. "



La chair des mots

A la vieille poétique d'Aristote, qui gageait la puissance d'écrire sur des modèles, des règles ou des genres s'oppose cette nouvelle poétique qui veut la gager sur la puissance d'esprit qui s'écrit déjà dans les choses et doit finir par s'identifier au rythme même de la communauté. Cette puissance d'esprit est à l' œuvre déjà dans la nature qui écrit sa propre histoire dans les plissements de la pierre ou les lignes du bois. Elle l'est dans cette vie qui ne cesse de s'écrire, de se symboliser elle­même, dès ses plus humbles degrés, et qui s'élève sans cesse vers des puissances plus hautes d'écriture et de symbolisation de soi. Elle l'est dans cette humanité dont le langage est déjà un poème vivant mais qui parle, dans les pierres qu'elle taille, les objets qu'elle forge et les lignes qu'elle découpe sur le territoire, un langage plus vrai que celui des mots. Plus vrai parce que plus proche de la puissance par laquelle la vie s'écrit elle-même.



Courts voyages au pays du peuple

Nous le savons aujourd'hui : ce qui rend vaine la critique des images, c'est que l'image apparaît déjà escortée de sa critique, affectée de son indice de distance et de dérision. En vain les bonnes âmes gémissent-elles sur le sort des enfants et des simples abrutis par le matraquage des images télévisuelles. L'enfant téléphile reçoit les procédures socialisées de la critique en même temps que la décharge des images. La formation au défilement des images est aussi une formation à la critique comme activité sociale complémentaire, relevant d'un même régime du représenté. Le déferlement de la critique est exactement contemporain du déferlement de l'image. La démystification fait partie de l'abrutissement, d'un investissement du système des lieux et des manières de les occuper qui n'exclut qu'une seule chose: l'atopie.



Le maître ignorant

En 1818, Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé et lecteur de littérature française à l'université de Louvain, commença à semer la panique dans l'Europe savante. Non content d'avoir appris le français à des étudiants flamands sans leur donner aucune leçon, il se mit à enseigner ce qu'il ignorait et à proclamer le mot d'ordre de l'émancipation intellectuelle: tous les hommes ont une égale intelligence.
La grande leçon de Jacotot est que l'instruction est comme la liberté: elle ne se donne pas, elle se prend.