JACQUES RANCIERE

Ecouter sur Radio Univers

"Je ne dis jamais ce qu'il faut faire ni comment le faire. J'essaie de redessiner la carte du pensable afin de lever les impossibles et les interdits qui se logent souvent au coeur même des pensées qui se veulent subversives."
Et tant pis pour les gens fatigués. Entretiens.


Fred Zeller

JACQUES RANCIERE
Le sillon du poème

En lisant Philippe Beck

"Le mot de poésie désigne pour moi un noeud entre une pratique de la langue et une figure de la pensée."

L'arme propre du poème c'est "le petit hérisson schlégélien, roulé en boule pour résumer un monde et hérissé de piquants non point seulement pour se défendre mais aussi pour ramasser au passage tout fil de pelote-Ariane ou poussière d'or qui traîne aux basques de quelque passant considéré. Son arme, c'est la forge de mots et de phrases, la déclivité des lignes et le glissement des sens qui instrumentalisent la masse écrite, qui en font jaillir l'éclair du mot d'esprit, donnant aux mots assoupis une énergie neuve, une capacité inédite d'en attraper d'autres, de les rendre à des clartés ou à des opacités nouvelles. Inventer des mots pour nous dire de quoi parlent les mots que nous avons lus, ceux que l'on a écrits à leur sujet, ceux qui nous ont faits, c'est le travail de la poésie d'après la nature. "

"Et si la poésie est encore à l'ordre du jour, ce n'est pas pour donner un sens plus pur aux mots de la tribu, c'est pour créer dans la tribu des mots des alliances et des dissenssions nouvelles."


 


"Tous ceux d'entre nous qui sont convoqués à donner un texte à un journal ou à parler à la radio connaissent cet appel à la sollicitude : « Soyez simple! Vous parlez au public, au grand public! Pas de mots compliqués! Etc. » C'est ça, la sollicitude ordinaire pour le grand nombre qui n'écrit pas. Or la sollicitude est ici retournée par Philippe Beck : savent lire ceux pour qui lire est difficile. C'est-à-dire d'abord l'enfant en train de tracer la courbe des mots avec son œil, ou sa main ou le travailleur qui a affaire à la matérialité des hommes et des choses.[...] La vraie sollicitude pour le nombre qui n'écrit pas, c'est la sollicitude pour celui pour qui précisément écrire et lire sont des choses difficiles, qui présentent du dur, de l'étrange, du fuyant, du résistant. Cette découverte de la puissance commune d'humanité qui est présente partout où l'attention au tracé des signes s'égale à l'attention au geste de la main, il m'est difficile de ne pas y reconnaître les formules de l'émancipation intellectuelle de Joseph Jacotot..."

" Votre poésie s'impose ainsi comme une tentative profondément originale d'utiliser une forme poétique pour penser la poésie et la penser comme une forme de la pensée. Il n'y a donc pas lieu de la situer par rapport à l'idée d'une post-poésie ou de l'identifier à quelque détermination époquale d'où elle tirerait sa légitimité. Elle existe par elle-même. Elle permet de penser beaucoup de choses sur la poésie et sur la pensée. C'est pour moi une poésie qui vient après et non une post-poésie. Un après qui n'est pas un orgueil de la bonne formule des temps nouveaux ou une délectation morose de la fin, mais maintient l'avenir ouvert; un après-avant donc qui est en même temps un entre-deux."


JACQUES RANCIERE
Figures de l'histoire

« L'histoire est le temps où ceux qui n'ont pas le droit d'occuper la même place peuvent occuper la même image : le temps de l'existence matérielle de cette lumière commune dont parle Héraclite, de ce soleil juge auquel on ne peut échapper. Il ne s'agit pas d'"égalité des conditions" au regard de l'objectif. Il s'agit de la double maîtrise à laquelle l'objectif obéit, celle de l'opérateur et celle de son "sujet". Il s'agit d'un certain partage de la lumière. »


Les grands entretiens d'artpress
JACQUES RANCIERE

Dork Zabunyan, Yan Ciret, Dominique Gonzalez-Foerster, W.J.T. Mitchell

"Le changement se fait à travers une multitude de petites effractions."

"De mon point de vue, il importait de souligner que les transformations esthétiques ne dépendent pas simplement de l'invention technique. Bien des caractéristiques esthétiques de la photographie ne découlent pas automatiquement de l'essence du média, mais avaient déjà été expérimentées en littérature : la beauté de l'anonyme, ainsi qu'un certain régime d'indétermination de la signification. Dans cette mesure, la littérature a ouvert la voie à la photographie.
Et ironiquement, bien que Baudelaire ait condamné la photographie, l'esthétique de la photographie a été engendrée par le poème en prose tel qu'il le pratiquait, par la scène comme instantané, par l'image sur laquelle se lit la structure de la relation entre l'individu et le visible à un moment donné. Aussi, ce qui m'intéresse chez Benjamin n'est pas tant le rôle de la technique ou la perte de l'aura que l'intuition de nouvelles formes de partage de l'expérience: l'idée qu'un nouveau média crée de nouvelles formes de compétences qui sont partagées par de nouveaux experts ; l'idée que le cinéma, par exemple, crée de nouvelles compétences accessibles à n'importe qui ; l'idée que ce qui était provocation en peinture devient accessible à tous avec le cinéma."


JACQUES RANCIERE
Les mots de l'histoire
Essai de poétique du savoir

"Mais l'impudique niaiserie avec laquelle se proclame aujourd'hui l'ouverture d'un temps désormais sans histoire et livré à la seule performance des « gagneurs » laisse clairement apparaître une alternative : ou bien l'histoire s'attache d'abord à consolider sa reconnaissance « scientifique » au risque de liquider son aventure propre en fournissant à la société des vainqueurs l'encyclopédie de sa préhistoire. Ou bien elle s'intéresse d'abord à l'exploration des multiples chemins aux croisements imprévus par lesquels peuvent être appréhendées les formes de l'expérience du visible et du dicible qui constituent la singularité de l'âge démocratique et permettent aussi de repenser d'autres âges. Elle s'intéresse aux formes d'écriture qui la rendent intelligible dans l'entrelacement de ses temps, dans la combinaison des chiffres et des images, des mots et des emblèmes. Elle consent pour cela à sa propre fragilité, au pouvoir qu'elle tient de sa parenté honteuse avec les faiseurs d'histoires et les raconteurs d'histoires. Tel historien déplorait récemment la «crise de confiance » introduite en sa discipline par les rumeurs et les tumultes parasites de « disciplines adjacentes » qui voudraient la soumettre à l'empire maléfique du texte et de sa déconstruction, à l'indistinction fatale du réel et de l'imaginaire. On conclura à l'inverse: rien ne menace l'histoire sinon sa propre lassitude à l'égard du temps qui l'a faite ou sa peur devant ce qui fait la matière sensible de son objet : le temps, les mots et la mort. L'histoire n'a à se protéger contre aucune invasion étrangère. Elle a seulement besoin de se réconcilier avec son propre nom."


JACQUES RANCIERE
Le fil perdu

"La poésie n'est pas d'abord une manière d'écrire mais une manière de lire et de transformer ce qu'on a lu en manière de vivre, d'en faire le support d'une multiplicité d'activités: errer, musarder, réfléchir, faire l'exégèse, rêver."

""C'est comme tissu commun, constamment retissé à partir de telle ou telle parcelle, que la poésie peut appartenir à tous."

"Le monde excède le champ de l'action tout comme le sujet excède le cercle de la volonté. L'acte de pensée qui prend cet excès en compte porte un nom, il s'appelle rêverie. La rêverie n'est pas le repliement sur le monde intérieur de celui qui ne veut plus agir parce que la réalité l'a déçu. Elle n'est pas le contraire de l'action mais un autre mode de la pensée, un autre mode de rationalité des choses. Elle n'est pas le refus de la réalité extérieure mais le mode de pensée qui remet en question la frontière même que le modèle organique imposait entre la réalité «intérieure» où la pensée décidait et la réalité «extérieure» où elle produisait ses effets."


 

Lors du colloque:

Philippe Beck, un chant objectif aujourd'hui


Centre culturel International de Cerisy-La-Salle
Du lundi 26 aout au lundi 2 septembre 2013

Philippe Beck: "La poésie est la technique même; c'est pourquoi elle n'est pas supérieure. Mais présente non décachetée en tout".

Jacques Rancière: "Mais la condition pour que la poésie existe comme technique absolue, c'est que la poésie, par ailleurs, existe, latente en tout."



JACQUES RANCIERE
La méthode de l'égalité

Entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan

"À partir de ce moment-là, ce qui a été important pour moi a été la critique de tout identitarisme, l'idée que ce n'est pas l'idéologie ouvrière contre l'idéologie bourgeoise, la culture populaire contre la culture savante, mais que tous les phénomènes importants comme déflagrateurs de conflit idéologique et social sont des événements qui se passent à la frontière, des phénomènes de barrières qu'on voit et qu'on transgresse, de passages d'un côté à un autre."p51

"Pour moi la seule méthode qui vaille c'est de savoir si une parole fait tout à coup poids, résonance par rapport à une autre, si elle établit un réseau par rapport à une autre."p66


"Dans la pensée, il y a aussi des choses comme ça, des phrases qui vous construisent et avec lesquelles on élabore quelque chose qu'on met en rapport avec d'autres phrases venues d'ailleurs. Petit à petit, il se construit, à partir de ces refrains entêtants, une certaine forme d'intelligibilité d'un domaine, que ce soit la politique, la littérature, le cinéma ou que sais-je."p95

"Mais aussi j'ai montré, dans l'analyse de l'émancipation, comment le problème n'était pas d'échapper aux griffes d'une sorte de monstre tentaculaire mais de concevoir la possibilité de mener d'autres vies que celle qu'on était en train de mener."p112

"J'ai toujours essayé de dire qu'un être supposé fixé à une place était toujours en réalité participant à plusieurs mondes, ce qui était une position polémique contre cette théorie asphyxiante des disciplines, mais aussi une position théorique plus globale contre toutes les formes de théories identitaires. Il s'agissait de dire que ce qui définit les possibles pour les individus et les groupes, ce n'est jamais le rapport entre une culture propre, une identité propre et les formes d'identification du pouvoir qui est en question, mais le fait qu'une identité se construit à partir d'une multitude d'identités liée à la multitude des places que les individus peuvent occuper, la multiplicité de leurs appartenances, des formes d'expérience possibles."p113

"Toute écriture un peu forte est une écriture capable de parcourir les plus grands espaces sans dire qu'elle les parcourt."p146

"Qu'est-ce que le social pour moi? C'est le lieu où opère constamment un conflit des compétences. Le social est le lieu où opère la question : est-ce que le fait que les ouvriers veulent gagner plus est une affaire privée ou non ? Il est le lieu où on pose la question de savoir si tel ou tel désagrément ou souffrance que vivent les gens est une pure affaire personnelle, privée, ou si c'est une question publique qui appelle une action collective. Le social est le lieu où se noue la question du partage." p220



JACQUES RANCIERE

Vendredi 25 août 2006:
La Démocratie possible ou impossible?
Journées organisées par Planète IO,

Enregistrement Radio Univers fm

 

Librairie Planète Io
7, rue St Louis
Rennes



JACQUES RANCIERE
La haine de la démocratie
(2005)

"Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’"individualisme démocratique" et les ravages de l’ "égalitarisme" détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide."



La démocratie n'est ni cette forme de gouvernement qui permet à l'oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l'action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd'hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. Retrouver la singularité de la démocratie, c'est aussi prendre conscience de sa solitude. L'exigence démocratique a été longtemps portée ou recouverte par l'idée d'une société nouvelle dont les éléments seraient formés au sein même de la société actuelle. C'est ce que «socialisme» a signifié: une vision de l'histoire selon laquelle les formes capitalistes de la production et de l'échange formaient déjà les conditions matérielles d'une société égalitaire et de son expansion mondiale. C'est cette vision qui soutient encore aujourd'hui l'espérance d'un communisme ou d'une démocratie des multitudes: les formes de plus en plus immatérielles de la production capitaliste, leur concentration dans l'univers de la communication formeraient dès aujourd'hui une population nomade de «producteurs» d'un type nouveau; elles formeraient une intelligence collective, une puissance collective de pensées, d'affects et de mouvements des corps, propre à faire exploser les barrières de l'empire. Comprendre ce que démocratie veut dire, c'est renoncer à cette foi. L'intelligence collective produite par un système de domination n'est jamais que l'intelligence de ce système. La société inégale ne porte en son flanc aucune société égale. La société égale n'est que l'ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. La démocratie est nue dans son rapport au pouvoir de la richesse comme au pouvoir de la filiation qui vient aujourd'hui le seconder ou le défier. Elle n'est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n'est portée par aucune nécessité historique et n'en porte aucune. Elle n'est confiée qu'à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n'importe qui le pouvoir égal de l'intelligence, elle peut susciter à l'inverse du courage, donc de la joie.



"L'homme est un animal politique parce qu'il est un animal littéraire qui se laisse détourner de sa destination "naturelle" par le pouvoir des mots."(Le Partage du sensible)

"Quelle que soit la spécificité des circuits économiques dans lesquels elles s'insèrent, les pratiques artistiques ne sont pas «en exception» sur les autres pratiques. Elles représentent et reconfigurent les partages de ces activités." (Le Partage du sensible)

"La force d'une pensée tenait plutôt à sa capacité d'être déplacée, comme peut-être la force d'une musique à sa capacité d'être jouée sur d'autres instruments que les siens." (Le philosophe et ses pauvres)

"Une démocratie est d'autant mieux assurée qu'elle est plus parfaitement dépolitisée, qu'elle n'est plus perçue comme objet d'un choix politique mais vécue comme un milieu ambiant."(Aux Bords du politique)

"Il n'y a pas de voix du peuple. Il y a des voix éclatées, polémiques, divisant à chaque fois l'identité qu'elles mettent en scène." (Les Scènes du peuple)

"La politique précisément commence là où l'on cesse d'équilibrer des profits et des pertes, où l'on s'occupe de répartir les parts du commun, d'harmoniser selon la proportion géométrique les parts de la communauté et les titres à obtenir ces parts, les axiaï qui donnent droit à communauté." (La Mésentente)

"L'invention politique s'opère dans des actes qui sont à la fois argumentatifs et poétiques, des coups de force qui ouvrent et rouvrent autant de fois qu'il est nécessaire les mondes dans lesquels ces actes de communauté sont des actes de communauté." (La Mésentente)

"La politique existe là où le compte des parts et des parties de la société est dérangé par l'inscription d'une part des sans-part. Elle commence quand l'égalité de n'importe qui avec n'importe qui s'inscrit en liberté du peuple. Cette liberté du peuple est une propriété vide, une propriété impropre par quoi ceux qui ne sont rien posent leur collectif comme identique au tout de la communauté. La politique existe tant que des formes de subjectivation singulières renouvellent les formes de l'inscription première de l'identité entre le tout de la communauté et le rien qui la sépare d'elle-même, c'est-à-dire le seul compte de ses parties. La politique cesse d'être là où cet écart n'a plus de lieu, où le tout de la communauté est ramené sans reste à la somme de ses parties." (La Mésentente)

"Un sensible est toujours une certaine configuration entre sens et sens."(L'Usage des distinctions)

"Le propre de l'égalité, en effet, est moins d'unifier que de déclassifier, de défaire la naturalité supposée des ordres pour la remplacer par les figures polémiques de la division." (Le Maître ignorant)

 

JACQUES RANCIERE
La leçon d'Althusser
1974, 2012

Les extravagances d'un temps ne sont jamais que des variations sur ce que ce temps rend pensable, sur le sens du possible que ses énergies produisent. Et le jugement de nos sages sur les folies d'hier montre surtout dans quelles étroites limites ils ont su, pour leur part, borner le champ du pensable. Ce qui vaut aujourd'hui comme raison n'est guère plus que la servilité à l'égard de ce que l'ordre des dominants impose comme réalité et exige comme croyance.

[...]

Mais je n'ai pas varié sur le principe qui guidait mes solidarités et mes hostilités d'alors, à savoir l'idée que la présupposition d'une capacité commune à tous peut seule fonder à la fois la puissance de la pensée et la dynamique de l'émancipation. Aussi n'ai-je pas trop d'inquiétude à voir mes pensées et paroles combattantes d'il y a quarante ans rencontrer le présent. Dans leur lexique d'hier, elles me semblent plus contemporaines des aspirations et des combats de ceux qui aujourd'hui occupent les rues pour contester le règne mondial de l'injustice que ne l'est l'honnête réalisme d'une pensée de gauche qui a assurément renoncé à demander l'impossible et semble même effrayée à la seule idée de demander le possible.


JACQUES RANCIERE
Béla Tarr, le temps d'après

"Il n'en va plus de même chez Béla Tarr : il ne s'agit pas de planter le décor de petite ville industrielle où va se situer l'action des personnages. Il s'agit de voir ce qu'ils voient car l'action n'est finalement que l'effet de ce qu'ils perçoivent et ressentent. «Je ne m'accroche à rien, dit Karrer, l'homme à la fenêtre, mais toutes les choses s'accrochent à moi». Cette confidence intime sur un caractère est tout autant une déclaration de méthode cinématographique. Béla Tarr filme la manière dont les choses s'accrochent aux individus. Les choses, ce peut être les bennes inlassables devant la fenêtre, les murs décrépits des immeubles, les piles de verres sur le comptoir du bistrot, le bruit des boules de billard ou le néon tentateur des lettres italiques du Titanik Bar. Tel est le sens de ce plan initial : ce ne sont pas les individus qui habitent des lieux et se servent des choses. Ce sont d'abord les choses qui viennent à eux, qui les entourent, les pénètrent ou les rejettent."

 


"Le temps d'après n'est ni celui de la raison retrouvée, ni celui du désastre attendu. C'est le temps d'après les histoires, le temps où l'on s'intéresse directement à l'étoffe sensible dans laquelle elles taillaient leurs raccourcis entre une fin projetée et une fin advenue. Ce n'est pas le temps où l'on fait de belles phrases ou de beaux plans pour compenser le vide de toute attente. C'est le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même.

Les voix ne sont pas attachées à un masque mais à une situation. Dans le continuum de la séquence tous les éléments sont à la fois interdépendants et autonomes, tous dotés d'une égale puissance d'intériorisation de la situation, c'est-à-dire de la conjonction des attentes. C'est là le sens de l'égalité propre au cinéma de Béla Tarr.Ce sens est fait d'une égale attention à chaque élément et à la manière dont il entre dans la composition d'un microcosme du continuum égal lui-même à tous les autres en intensité. C'est cette égalité qui permet au cinéma de relever le défi que lui avait lancé la littérature. Il ne peut pas franchir la frontière du visible, nous montrer ce que pensent les monades dans lesquelles le monde se réfléchit. Nous ne savons pas quelles images intérieures animent le regard et les lèvres fermées des personnages autour desquels tourne la caméra. Nous ne pouvons pas nous identifier à leurs sentiments. Mais nous pénétrons quelque chose de plus essentiel, la durée même au sein de laquelle les choses les pénètrent et les affectent, la souffrance de la répétition, le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. En cela réside l'exacte adéquation entre le propos éthique du cinéaste et la splendeur envoûtante du plan-séquence qui suit le trajet de la pluie dans les âmes et les forces qu'elles lui opposent.


JACQUES RANCIERE
Aisthesis
(2011)

Il faut bien saisir la puissance de subversion de cet innocent far niente. Le far niente n'est pas la paresse. Il est la jouissance de l’otium. L’otium est proprement le temps où l'on n'attend rien, ce temps précisément interdit au plébéien, que le souci de sortir de sa condition condamne à toujours attendre l'effet du hasard ou de l'intrigue. Il n'est pas l'inoccupation mais l'abolition de la hiérarchie des occupations. L'antique opposition des patriciens et des plébéiens est en effet d'abord une affaire d'« occupations » différentes. Une occupation, c'est une manière de remplir le temps de la vie qui définit aussi une manière d'être des corps et des esprits. L'occupation des patriciens est d’agir, de poursuivre de grands desseins où leur succès propre s'identifie au destin de vastes communautés. Celle des plébéiens est de faire, de fabriquer des objets utiles et de rendre des services matériels pour répondre à la nécessité de leur survie individuelle....

...On mesure moins bien l'autre aspect de la révolution égalitaire : la promotion de cette qualité de l'expérience sensible où l'on ne fait rien, qualité également offerte à ceux que l'ordre ancien séparait en hommes de jouissance et hommes de travail et que l'ordre nouveau divise encore en citoyens actifs ou passifs. Cet état suspensif, cet état sensible libéré des intérêts et des hiérarchies de la connaissance et de la jouissance, Kant l'a caractérisé comme objet de l'universalité subjective du jugement esthétique

« Le  peuple libre est, dit Schiller, le peuple qui joue, le peuple incarné dans cette activité qui suspend l’opposition même de l’actif et du passif »

« Et l'expression achevée de la collectivité ouvrière combattante s'appellera grève générale, équivalence exemplaire de l'action stratégique et de l'inaction radicale. La révolution scientifique marxiste a certes voulu en finir avec les rêveries ouvrières comme avec les programmes utopiques. Mais en y opposant les effets du développement réel de la société, elle soumettait encore les fins et les moyens de l'action au mouvement de la vie, au risque de découvrir que le propre de ce mouvement est de ne rien vouloir et de n'autoriser aucune stratégie à s'en prévaloir. »


 

« Le beau est ce qui plaît sans concept »

« Winckelmann ouvre cet âge où les artistes s'emploieront à déchaîner les puissances sensibles cachées dans l'inexpressivité, l'indifférence ou l'immobilité, à composer les mouvements contrariés du corps dansant mais aussi bien de la phrase, du plan ou de la touche colorée qui arrêtent l'histoire en la racontant, suspendent le sens en le faisant passer ou dérobent la figure même qu'ils désignent. »

«  Mais Winckelmann est l'un des premiers, sinon le premier, à inventer la notion de l'art tel que nous l'entendons : non plus comme compétence des faiseurs de tableaux, de statues ou de poèmes, mais comme milieu sensible de coexistence de leurs œuvres. »


« Cet art, c'est celui qu'il qualifie par ailleurs de poésie « naïve » : une poésie qui ne cherche pas à faire de la poésie, mais exprime l'accord immédiat entre un univers collectif vécu et des formes d'invention singulières ; un art qui n'est pas de l'art, pas un monde à part, mais une manifestation de la vie collective. »

"L'objectivité de la photographie, c'est le régime de pensée, de perception et de sensation qui fait coïncider l'amour des formes pures avec l'appréhension de l'historicité inépuisable contenue dans toute intersection de rue, tout pli d'une peau et tout instant du temps."


JACQUES RANCIERE
Les écarts du cinéma
(2011)

. La tâche d'un cinéma moderne, d'un cinéma ayant pris la mesure de sa propre utopie historique, serait peut-être de revenir sur la disjonction du regard et du mouvement, de réexplorer les pouvoirs contradictoires des arrêts, des retards et des déliaisons du regard.

[...]

Je pense qu'il y a plus de puissance commune préservée dans la sagesse de la surface, dans la manière dont les questions de la justice y sont mesurées selon des impératifs de justesse. Mais aussi ces histoires d'espaces et de trajets, de marcheurs et de voyages peuvent nous aider à inverser la perspective, à imaginer non plus les formes d'un art adéquatement mis au service de fins politiques mais des formes politiques réinventées à partir des multiples manières dont les arts du visible inventent des regards, disposent des corps dans des lieux et leur font transformer les espaces qu'ils parcourent.

[...]

N'est-ce pas là ce qu'on peut attendre du cinéma, l'art populaire du xxè siècle, celui qui a permis au plus grand nombre, à ceux qui ne passaient pas les portes des musées, de jouir de la splendeur d'un effet de lumière sur un décor ordinaire, de la poésie d'un tintement de verre ou d'une conversation banale au comptoir d'un bistrot quelconque?

[...]

Le cinéma ne peut pas être l'équivalent de la lettre d'amour ou de la musique des pauvres. Il ne peut plus être l'art qui simplement rend aux humbles la richesse sensible de leur monde. Il lui faut consentir à n'être que la surface où cherche à se chiffrer en figures nouvelles l'expérience de ceux qui ont été relégués à la marge des circulations économiques et des trajectoires sociales. Il faut que cette surface accueille la scission qui sépare le portrait et le tableau, la chronique et la tragédie, la réciprocité et la fêlure. Un art doit se faire à la place d'un autre. La grandeur de Pedro Costa est d'accepter et de refuser en même temps cette altération, de faire en un seul et même mouvement le cinéma du possible et celui de l'impossible.

 


Esther Shalev-Gerz : ton image me regarde
Exposition au Jeu de Paume, Paris du 9 février au 6 juin 2010

Esther Shalev-Gerz

 


"Certains souhaitent que l'art inscrive sous une forme indélébile la mémoire des horreurs du siècle. D'autres veulent qu'il aide les hommes d'aujourd'hui à se comprendre dans la diversité de leurs cultures. D'autres encore nous expliquent que l'art aujourd'hui produit - ou doit produire - non plus des œuvres pour des amateurs mais des nouvelles formes de relations sociales pour tous. Mais l'art ne travaille pas pour rendre les contemporains responsables à l'égard du passé ou pour construire des rapports meilleurs entre les différentes communautés. Il est un exercice de cette responsabilité ou de cette construction. Il l'est dans la mesure où il prend dans son égalité propre les diverses sortes d'arts qui produisent des objets et des images, de la résistance et de la mémoire. Il ne se dissout pas en relations sociales. Il construit des formes effectives de communauté: des communautés entre objets et images, entre images et voix, entre visages et paroles, qui tissent des rapports entre des passés et un présent, entre des espaces lointains et un lieu d'exposition. Ces communautés n'assemblent qu'au prix de séparer, ne rapprochent qu'au prix de créer de la distance. Mais séparer, créer de la distance, c'est aussi mettre les mots, les images et les choses dans une communauté plus large des actes de pensée et de création, de parole et d'écoute qui s'appellent et se répondent. Ce n'est pas développer des bons sentiments chez les spectateurs, c'est les convier à entrer dans le processus continué de création de ces communautés sensibles. Ce n'est pas proclamer que tous sont artistes. C'est dire que toujours l'art vit de l'art qu'il transforme et de celui qu'il suscite à son tour. " J. Rancière


JACQUES RANCIERE
Moments politiques
Interventions 1977-2009

"Or, 68 a montré que ce qui importe, dans un mouvement, ce n'est pas le but fixé mais la création d'une dynamique subjective, qui ouvre un espace et un temps où la configuration des possibles se trouve transformée. Pour le dire autrement: ce sont les actions qui créent les rêves, et non l'inverse."

"Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l'ont voulu."


Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons­nous nous contenter d'appeler cela "démocratie"?Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme"? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dis sensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance. (Ce texte est aussi paru dans BADIOU/ZIZEK L'idée du communisme, conférence de Londres, 2009


JACQUES RANCIERE
Et tant pis pour les gens fatigués
Entretiens
(2009)

Les territoires de la pensée partagée: "En travaillant sur l'histoire de l'émancipation ouvrière, je me suis redu compte que celle-ci ne traduisait nullement le passage d'une ignorance à un savoir, ni l'expression d'une identité et d'une culture propres, mais plutôt une manière de traverser les frontuères qui définissent les identités. Tout mon parcours a porté sur cette question que j'ai nommée par la suite "partage du sensible": comment dans un espace donné, on organise la perception de son monde, on relie une expérience sensible à des modes d'interprétation intelligibles."

Un autre type d'universalité: "J'ai perçu l'enjeu que représentait, du point de vue de l'émancipation, l'entrée dans un univers de parole qui était l'univers des autres, l'univers de l'écriture et notamment de l'écriture poétique, en écart avec l'univers oral qui était censé être celui du monde ouvrier et de la culture populaire."


L'émancipation est-elle une chose du passé?: "Ce qui m'intéresse, c'est la transgression : vous mettez vos pieds ou votre regard dans d'autres lieux que ceux qui sont supposés être les vôtres."


JACQUES RANCIERE
Le spectateur émancipé
(2008)

C'est que toute situation est susceptible d'être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. Reconfigurer le paysage du perceptible et du pensable, c'est modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et des incapacités. Le dissensus remet en jeu en même temps l'évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. C'est en quoi consiste un processus de subjectivation politique: dans l'action de capacités non comptées qui viennent fendre l'unité du donné et l'évidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible. L'intelligence collective de l'émancipation n'est pas la compréhension d'un processus global d'assujettissement. Elle est la collectivisation des capacités investies dans ces scènes de dissensus. Elle est la mise en œuvre de la capacité de n'importe qui, de la qualité des hommes sans qualité. Ce ne sont là, je l'ai dit, que des hypothèses déraisonnables. Je pense pourtant qu'il y a plus à chercher et plus à trouver aujourd'hui dans l'investigation de ce pouvoir que dans l'interminable tâche de démasquer les fétiches ou l'interminable démonstration de l'omnipotence de la bête.


La politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences - et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l'espace invisible du travail qui ne laisse pas le temps de faire autre chose prennent ce temps qu'ils n'ont pas pour s'affirmer copartageants d'un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n'était entendu que comme le bruit des corps.


JACQUES RANCIERE
Politique et littérature
(2007)

La « pétrification» littéraire ne se laisse alors ramener à aucun schéma simple d'adéquation entre une forme d'écriture et un contenu politique. Elle est faite de la tension entre trois régimes d'expression qui définissent trois formes d'égalité. Il y a d'abord l'égalité des sujets et la disponibilité de tout mot ou de toute phrase pour construire le tissu de n'importe quelle vie. Cette disponibilité-là scelle la solidarité entre les romanciers de la comédie humaine ou des « moeurs de province» et leurs personnages; elle définit la capacité pour n'importe lequel de leurs lecteurs ou lectrices de reprendre le bien qu'ils ont dérobé à leurs semblables. Il y a ensuite la démocratie des choses muettes qui parlent mieux que tout prince de tragédie mais aussi que tout orateur du peuple. Et il y a enfin cette démocratie moléculaire des états de choses sans raison, qui réfute à la fois le tapage des orateurs de clubs et le grand bavardage herméneutique du déchiffrement des signes écrits sur les choses. Trois « démocraties », si l'on veut, trois manières dont la littérature assimile son régime d'expression à un mode de configuration d'un sens commun; trois façons dont elle travaille à l' élaboration du paysage du visible, des modes de déchiffrement de ce paysage et du diagnostic sur ce qu'individus et collectivités y font et peuvent y faire. Mais aussi trois politiques en tension entre elles, et en tension avec les logiques selon lesquelles des collectifs politiques construisent les objets de leur manifestation et les formes de leur énonciation subjective.


Colloque de Cerisy (2006)

La philosophie déplacée

Autour de Jacques Rancière

Jacques Rancière : "Il n'y a jamais le sensible et l'intelligible. Il y a un certain tramage de ce qui est donné: une intelligence du sensible et une sensibilité de la pensée. Il n'y a jamais une transparence de la connaissance intelligible des données sensibles ni un choc de la vérité sensible comme rencontre avec l'Idée ou le Réel. Le vrai se donne toujours dans le processus d'une vérification, selon la logique des questions du «maître ignorant» de Jacotot: que vois-tu? Qu'en dis-tu? Qu'en penses-tu? Qu'en fais­tu ? Cela veut dire aussi: l'autre ne se rencontre pas dans l'événement d'une stupéfaction, mais dans le processus d'une altération. Une altération, c'est une redistribution du même et de l'autre, du séparé et de l'inséparé. Le travail de la pensée alors n'est pas un travail d'abstraction. C'est un travail de nouage et de dénouage: il y a des mots qui se nouent à des corps ou projettent des corps, des corps qui appellent une nomination, de l'universel qui s'affirme dans une singularisation. Il s'agit toujours de dédoubler l'universel, sur le modèle de la «critique» opérée par la politique qui dédouble l'universel de l'inscription légale en lui inventant des cas singuliers d'application, en cassant le rapport donné de l'universel et du particulier. Car ce rapport donné constitue une certaine privatisation de l'universel. C'est cela la police: une privatisation de l'universel qui le fixe comme loi générale subsumant les particuliers. La politique, elle, déprivatise l'universel, elle le rejoue sous la forme d'une singularisation. Elle offre ainsi un exemple du travail de la pensée en général: ce dédoublement et cette singularisation qui dénouent et renouent l'intelligible et le sensible, l'universel et le particulier. "


"La philosophie s'est constituée comme telle en donnant une réponse à cette question: la pensée définit son partage propre en se séparant de son opposé qui est l'opinion. Une phrase, un argument sont de la pensée lorsqu'ils sont énoncés du point de vue de n'importe quel sujet ("disparition élocutoire" du sujet, dit Mallarmé), lors donc qu'on pense du point de vue de l'universel. L'opinion, à l'inverse, est ce qui exprime la particularité d'un individu, d'un mode d'être ou de sentir."

 

"Le régime esthétique qui fait que nous voyons les choses comme artistiques, fait aussi que l'art déploie une certaine politique; qu'il a son égalité à lui: l'égalité des sujets, la destruction du rapport hiérarchique forme/matière; qu'il provoque des déplacements des corps, comme la disjonction entre les bras du menuisier et son regard; qu'il produit aussi des programmes métapolitiques, c'est-à-dire des programmes visant à réaliser en vérité, dans les relations de la vie sensible, ce que la politique cherche dans l'univers des formes de la vie publique. "


Alain Badiou:

"S'agissant du problème de l'éducation on peut dire ceci: Rancière n'affirme pas que l'éducation occupe une position centrale dans le processus politique. En ce sens, il n'entérine pas la conclusion platonicienne. Mais il n'affirme pas non plus le contraire, à savoir que l'éducation est une superstructure sans privilège aucun. C'est un bon exemple, et peut-être la source, de ce que j'appelle son style« médian ». Par «médian », je ne veux pas dire centriste, mais plutôt, qui n'est jamais immédiatement conclusif. Ce style médian résulte de ce que Rancière cherche toujours un point d'où les solutions héritées entrent dans un jeu qui les obscurcit, cet obscurcissement valant démonstration que ces solutions n'ont pas l'évidence à laquelle elles prétendent."

 

Bien entendu on retiendra un point essentiel, qui est devenu comme un acquis commun de l' œuvre de Rancière: l'égalité est déclarée et elle n'est jamais programmatique. Cela va peut-être de soi pour les ranciériens convaincus que nous sommes ici, mais il faut bien voir que c'est un apport majeur de son entreprise. C'est lui qui a instauré dans le champ conceptuel contemporain l'idée que l'égalité est déclarée et non programmatique, c'est un renversement fondamental, et j'ai très tôt prononcé mon accord absolu avec cette thèse, qu'il faut rendre à son auteur.


JACQUES RANCIERE
Chroniques des temps consensuels
(2005)

"Reste que, de temps en temps, les sociétés réapprennent ainsi brusquement deux ou trois choses inouïes : que l'intelligence est la chose du monde la mieux partagée et que l'inégalité elle-même n'existe qu'en raison de l'égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique a un sens. "



JACQUES RANCIERE
Le destin des images
(2003)

"L'image "juste", Godard le rappelle en citant Reverdy, c'est celle qui établit le rapport juste entre deux lointains saisis dans leur écart maximum."

"La peinture pure et la peinture «dévoyée» sont deux configurations d'une même surface faite de glissements et de mélanges.
La révolution esthétique moderne a opéré une rupture par rapport à ce double principe: elle est l'abolition du parallélisme qui alignait les hiérarchies de l'art sur les hiérarchies sociales, l'affirmation qu'il n'y a pas de sujets nobles ou bas, que tout est sujet de l'art. Mais elle est aussi l'abolition du principe qui séparait les pratiques de l'imitation des formes et des objets de la vie ordinaire. "


JACQUES RANCIERE
L'inconscient esthétique
(2001)

"L'inconscient esthétique, celui qui est consubstantiel au régime esthétique de l'art, se manifeste dans la polarité de cette double scène de la parole muette: d'un côté, la parole écrite sur les corps, qui doit être restituée à sa signification langagière par le travail d'un déchiffrement et d'une réécri­ture; de l'autre, la parole sourde d'une puissance sans nom qui se tient derrière toute conscience et toute signification, et à laquelle il faut donner une voix et un corps, quitte à ce que cette voix anonyme et ce corps fantomatique entraînent le sujet humain sur la voie du grand renoncement, vers ce néant de la volonté dont l'ombre schopenhauerienne pèse de tout son poids sur cette littérature de l'inconscient. "



JACQUES RANCIERE
Le partage du sensible
(2000)

...l'art comme transformation de la pensée en expérience sensible de la communauté.


JACQUES RANCIERE
Parole muette
(1998)

"C'est art qu'est la littérature a le malheur de n'avoir à sa disposition que le langage des mots écrits pour mettre en scène les grands mythes de l'écriture plus qu'écrite, partout inscrite dans la chair des choses. Ce malheur le contraint au bonheur sceptique des mots qui font croire qu'ils sont plus que des mots et qui critiquent eux-mêmes cette prétention. C'est ainsi que l'aplat de la coulée d'encre démocratique, en mettant en scène la guerre des écritures, devient paradoxalement le refuge de la consistance de l'art. "


JACQUES RANCIERE
La chair des mots
(1998)

A la vieille poétique d'Aristote, qui gageait la puissance d'écrire sur des modèles, des règles ou des genres s'oppose cette nouvelle poétique qui veut la gager sur la puissance d'esprit qui s'écrit déjà dans les choses et doit finir par s'identifier au rythme même de la communauté. Cette puissance d'esprit est à l' œuvre déjà dans la nature qui écrit sa propre histoire dans les plissements de la pierre ou les lignes du bois. Elle l'est dans cette vie qui ne cesse de s'écrire, de se symboliser elle­même, dès ses plus humbles degrés, et qui s'élève sans cesse vers des puissances plus hautes d'écriture et de symbolisation de soi. Elle l'est dans cette humanité dont le langage est déjà un poème vivant mais qui parle, dans les pierres qu'elle taille, les objets qu'elle forge et les lignes qu'elle découpe sur le territoire, un langage plus vrai que celui des mots. Plus vrai parce que plus proche de la puissance par laquelle la vie s'écrit elle-même.


Mallarmé où l'obscurité lumineuse
Colloque de Cerisy 1997
sous la direction de Bertrand Marchal et Jean-Luc Steinmetz

Rancière: La rime et le conflit. La politique du poème

"Je parlerai de politique du poème, en comprenant sous ce terme le rapport intrinsèque entre deux choses: le poème, comme disposition de la pensée dans un espace matériel et symbolique déterminé, et la politique comme idée de la disposition matérielle et symbolique des corps en communauté."

"le poème en général a pour fonction de consacrer le séjour humain pour ce qu'il est : un pli, une parenthèse singulière dans la muette éternité des choses."

"...l'essence de la poésie est la rime, mais non point la rime comme ressemblance de deux terminaisons, la rime comme idée de la langue et idée de l'idée. Aux deux versions de la langue de l'Un - la langue unique des origines ou la langue de chacun -, il faut opposer une langue du Deux.
La rime est

Cet unanime blanc conflit
D'une guirlande avec la même.

Elle est le conflit égalitaire, le fractionnement de l'idée en motifs égaux qui se répondent. Aux anciennes contraintes de la norme représentative et de la régularité métrique succède la seule contrainte de correspondance entre les motifs de l'idée, la rime comme l'idée du poème, comme système des accords et des correspondances où l'Idée se prouve elle -même."

"L'Idée, c'est le pouvoir de mettre tout x en équation ou en rime avec l'or de nos trésors, de faire cette preuve avec n'importe quel rien."

"La mythologie est l'idée sous forme sensible, le corps donné à l'esprit d'un peuple, d'une communauté d'une race.Pour sortir les idées de leur abstraction philosophique, pour les rendres sensibles au peuple, pour en faire les formes mêmes de sa conscience sensible, la poésie devait se faire mythologie. ET ainsi, en dernière instance, la présentation sensible de l'Idée devenait la présentation de la communauté à elle-même."

 


JACQUES RANCIERE
La Mésentente
(1995)

La politique, précisément commence là où l'on cesse d'équilibrer des profits et des pertes, où l'on s'occupe de répartir les parts du commun

...

La politique, c'est la sphère d'activité d'un commun qui ne peut être que litigieux, le rapport entre des parties qui ne sont que des partis et des titres dont l'addition est toujours inégale au tout.

...

C'est le décompte exhaustif de la population interminablment sondée qui produit, à la place du peuple déclaré archaïque, ce sujet appelé « les Français» qui, à côté des pronostics sur l'avenir « politique» de tel ou tel sous-ministre, se manifeste par quelques opinions bien tranchées sur le nombre excessif d'étrangers et l'insuffisance de la répression. Ces opinions, bien sûr, sont en même temps des manifestations de la nature même des opinions en régime médiatique, de leur nature en même temps réelle et simulée. Le sujet de l'opinion dit ce qu'il pense sur les Noirs et les Arabes sur le même mode réel/simulé selon lequel il est par ailleurs invité à tout dire de ses fantasmes et à les satisfaire intégralement au seul prix de quatre chiffres et d'autant de lettres. Le sujet qui opine ainsi est le sujet de ce nouveau mode du visible qui est celui de l'affichage généralisé, un sujet appelé à vivre intégralement tous ses fantasmes dans le monde de l'exhibition intégrale et du rapprochement asymptotique des corps, dans ce « tout est possible» de la jouissance affichée et promise, c'est-à-dire, bien sûr, promise à déception et conviée, par là, à rechercher et à pourchasser le « mauvais corps », le corps diabolique qui se met partout en travers de la satisfaction totale qui est partout à portée de la main et partout dérobée à son emprise. " (1995)


JACQUES RANCIERE


Courts voyages au pays du peuple
(1990)

Nous le savons aujourd'hui : ce qui rend vaine la critique des images, c'est que l'image apparaît déjà escortée de sa critique, affectée de son indice de distance et de dérision. En vain les bonnes âmes gémissent-elles sur le sort des enfants et des simples abrutis par le matraquage des images télévisuelles. L'enfant téléphile reçoit les procédures socialisées de la critique en même temps que la décharge des images. La formation au défilement des images est aussi une formation à la critique comme activité sociale complémentaire, relevant d'un même régime du représenté. Le déferlement de la critique est exactement contemporain du déferlement de l'image. La démystification fait partie de l'abrutissement, d'un investissement du système des lieux et des manières de les occuper qui n'exclut qu'une seule chose: l'atopie.


JACQUES RANCIERE
Le maître ignorant
(1987)

En 1818, Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé et lecteur de littérature française à l'université de Louvain, commença à semer la panique dans l'Europe savante. Non content d'avoir appris le français à des étudiants flamands sans leur donner aucune leçon, il se mit à enseigner ce qu'il ignorait et à proclamer le mot d'ordre de l'émancipation intellectuelle: tous les hommes ont une égale intelligence.
La grande leçon de Jacotot est que l'instruction est comme la liberté: elle ne se donne pas, elle se prend.


JACQUES RANCIERE
Le philosophe et ses pauvres
(1983)

Qui part de l'inégalité est sûr de la retrouver à l'arrivée. Il faut partir de l'égalité, partir de ce minimum d'égalité sans lequel aucun savoir ne se transmet, aucun commandement ne s'exécute, et travailler à l'élargir indéfiniment.


JACQUES RANCIERE
La nuit des prolétaires
(1981)

. Le retour du capitalisme sauvage et de la vieille assistance aux « exclus» remet à l'ordre du jour l'effort de ceux qui entreprirent d'en rompre le cercle, leur expérience du partage du temps et de la pensée. Mais aussi, face au nihilisme de la sagesse officielle, il faut à nouveau s'instruire à la sagesse plus subtile de ceux dont la pensée n'était pas le métier et qui pourtant, en déréglant le cycle du jour et de la nuit, nous ont appris à remettre en question l'évidence des rapports entre les mots et les choses, l'avant et l'après, le possible et l'impossible, le consentement et le refus.


Fred Zeller