ECLATS DE LIRE

"mes" livres en 2008...


la littérature contemporaine s'installe dans le numérique !


"Accepte cette écaille car je suis sans paroles"
Valérie Rouzeau - Récipients d'air


"Je voudrais, avant de déchoir, m'imprimer comme un gros délire en haut relief sur le flanc fatigué d'un volcan couvert de livres."
Marcel Moreau


Philosophes, sociologues, historiens..., des Eclats de lire de 2001 à 2008, réorganisés par ordre alphabétique:

A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z

SLAVOJ ZIZEK
Organes sans corps
Deleuze et conséquences

Aimer véritablement un philosophe, c'est retrouver des traces de ses concepts dans la vie de tous les jours. Récemment, alors que je regardais une fois encore Ivan le Terrible, de Sergueï Eisenstein, j'ai remarqué, au début de la première partie, dans la scène du couronnement, un détail merveilleux: lorsque les deux meilleurs amis (pour le moment) d'Ivan prennent des pièces d'or dans d'immenses plateaux pour les répandre sur la tête nouvellement couronnée, cette pluie d'or, par son caractère excessif et magique, ne peut qu'étonner le spectateur: même après que les plateaux sont vides, l'or continue de pleuvoir à jet continu sur la tête d'Ivan, sans aucun « réalisme». Cet excès n'est-il pas tout à fait « deleuzien » ? Ne s'agit-il pas là du pur excès du flot du devenir sur sa cause corporelle, du virtuel sur le réel ?


HERVE BOUGEL
Les Pommarins

L'usine, elle est aux Pommarins, dans la campagne.
On quitte la gare par un mauvais escalier de rondins, gras de terre, on marche quelques centaines de mètres. Voilà, c'est ici Les Pommarins.
Dans les ateliers, on fabrique des pièces en caoutchouc, des joints pour l'automobile, le bâtiment. On construit. Le monde avance sur ses quatre roues un peu grâce à nous. Un bon rechapage, c'est une vie de sauvée, pour quelques virelets de plus.


JEAN-MICHEL MAULPOIX
Pas sur la neige

Elle et lui sous la neige: c'est une histoire qui se répète.
Elle, qui se veut si sûre. Lui, incertain et décousu. Toujours creusant de vieilles douleurs, le cœur mal amarré. Désireux de nouvelles attaches, mais si vite agacé de ne pouvoir aller et venir à sa guise. Ou ne sachant se retenir d'éprouver cruellement la solidité des liens neufs en tirant brutalement dessus jusqu'à ce qu'ils menacent de se rompre. Moins capable de vivre l'amour que de le considérer. Lui, malade de soi, ne pouvant ni guérir par lui-même, ni confier à autrui le soin de son apaisement. Lui, travailleur au noir : de la famille de ceux qui font de la beauté avec de l'encre, de la neige avec de la suie. Lui, de ceux qui noircissent, qui aggravent et recreusent. Ceux à qui un amour apporte moins de force que de vertige, tant ils craignent qu'il ne les prive de l'espèce de curieux ménage qu'ils forment avec l'obscurité.


JEAN-MICHEL MAULPOIX
Une histoire de bleu
suivi de L'instinct de ciel

Le bleu du ciel se passe de nos services.
Voilà qu'avec des mots sonores nous prétendons le célébrer, quand en réalité nous rédigeons la mièvre apologie de notre misère. Nous réclamons de l'impossible et balançons nos phrases pour ressembler aux dieux. Mal employé, ce bleu n'est qu'un mot de trop dans la langue: une épithète naïve, une épite, ou un épithème, à peine un saignement de nez, un hoquet, pas de quoi faire une histoire! Et pourtant cela nous occupe: l'infini est plein de péripéties, nul n'en achèvera la chronique. Tout ce bleu, en nous, est une lumière qui brûle, qui attend son jour, qui le chasse à cor et à cri, qui creuse, qui trace, qui détecte, corrompue, sans doute, et vite empiégée, déçue et décevante, mais nous n'en avons pas d'autre, pas de plus intime, il faut s'y plier, il n'est pas de chant pur, pas de parole qui ne rhabille de bleu notre misère.

 


JACQUES RANCIERE
Le spectateur émancipé

C'est que toute situation est susceptible d'être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. Reconfigurer le paysage du perceptible et du pensable, c'est modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et des incapacités. Le dissensus remet en jeu en même temps l'évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. C'est en quoi consiste un processus de subjectivation politique: dans l'action de capacités non comptées qui viennent fendre l'unité du donné et l'évidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible. L'intelligence collective de l'émancipation n'est pas la compréhension d'un processus global d'assujettissement. Elle est la collectivisation des capacités investies dans ces scènes de dissensus. Elle est la mise en œuvre de la capacité de n'importe qui, de la qualité des hommes sans qualité. Ce ne sont là, je l'ai dit, que des hypothèses déraisonnables. Je pense pourtant qu'il y a plus à chercher et plus à trouver aujourd'hui dans l'investigation de ce pouvoir que dans l'interminable tâche de démasquer les fétiches ou l'interminable démonstration de l'omnipotence de la bête.


La politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences - et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l'espace invisible du travail qui ne laisse pas le temps de faire autre chose prennent ce temps qu'ils n'ont pas pour s'affirmer copartageants d'un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n'était entendu que comme le bruit des corps.


ALAIN LE SAUX
CruciFiction

Ces brides d'envers Ces brides d'hiver
Ce loin d'osmose
Ce mauve exclamatif dans un poing crépusculaire


LIONEL BOURG
Comme sont nus les rêves

C'est qu'il y a dehors une chiche clarté, des gens qui sortent d'une banque, un bureau, des femmes tristes, une jeunesse braillarde, de sorte que le goût d'errer s'épuise, qu'il faut reprendre corps ou, semblable aux animaux marins qu'un trouble de la perception désoriente, chercher la grève, s'échouer sur la première banquette disponible et, dans l'attente d'événements qui ne viendront plus, boire une boisson quelconque en regardant les clients s'accouder au comptoir.


JEAN-MICHEL MAULPOIX
Chutes de pluie fine

Voyager à rebours, lentement ou très vite. Réclamer l'impossible et désirer le simple. Oser la notion de ciel intérieur. Cultiver l'aptitude au quotidien et saluer la beauté. Eviter de trop élaborer. Toucher à peine. Suivre le rythme. Se tenir en éveil avant de disparaître. Toujours garder en tête une averse de pluie fine.

...

Moi: ce point instable et vibratoire sur lequel toute altérité vient jouer sa musique.

...

Nous offrons à autrui ce par quoi nous sommes seuls, séparés jusque dans l'amour, et silencieux sous les replis de notre voix.

...

Toujours à la recherche du point d'incandescence où la flamme de vivre devient visible.

 


JEAN-LUC STEINMETZ
N'essences

Il y a toute la vérité d'un nom-nous éperdu. On interroge les lueurs au loin, plus près les forces du corps avant le sommeil. Quand l'heure est hermétiquement close, on déplace un peu la porte au fond de soi; et par là, longuement, on regarde. Des monstres calmes sont assis. Des exclamations imprécises, cris de douleur ou de bonheur, parcourent les murs troublés. Des mains fabriquent des visières contre l'abîme pour les yeux amincis.


JEAN-PIERRE GEORGES
Aucun rôle dans l'espèce

On voudrait repousser soi comme on repousse un drap. On voudrait crever sa peau et glisser comme un poisson dans la lumière. On voudrait un temps unique qui ne sépare de rien. Qui nous a mis ça en tête ? On voudrait nager tout entier dans le corps d'une femme, pour ne plus penser. Qui nous a mis ça en tête ? On voudrait mille autres choses de moindre importance, pour tuer l'orgueil démesuré. On ne voudrait plus attendre, s'affaler sur l'autre rive où miroite sous la frondaison un sable blond comme miel. Qui nous a mis ça en tête ? On voudrait ce que des milliards d'hommes n'ont pas même osé rêver. Par misère ou par pudeur.


PETER SLOTERDIJK
Le Palais de cristal

Depuis que le divertissement, comme agent de désinhibition, gagne du terrain, à partir des années quatre-vingt, on peut même renoncer au prétexte de l'innovation. Devenus souverainistes du vulgaire, les acteurs de la culture du divertissement s' ébattent sur leurs surfaces de bien-être et considèrent que le se-laisser-aller de son plein gré constitue une motivation suffisante. Ils pourraient renoncer aux consultants parce qu' ils s' adressent directement à leurs séducteurs; ils font tout au plus confiance à leur amuseur, leur entraîneur, celui qui leur écrit leurs bons mots. Est souverain celui qui décide lui-même dans quel piège il veut tomber.


JOËL-CLAUDE MEFFRE
Respirer par les yeux

 

AMANDINE MAREMBERT
L'ombre des arbres diminueà certaines heures du jour

 

La page Wigwam

 

"Petite visite aux lieux-dits. Ça réconcilie avec la réalité vraie."
Louis Dubost

 

Editions du pré#carré

LOUISE WARREN
observations

Que doit-on réveiller en premier? Ce qui hante? Ce qui fut hanté? Quelle science secrète, vivante, portons-nous dans nos tremblements, nos hésitations, nos doutes? A quel corps appartenir?


Editions du pré#carré

CHRISTOPHE JUBIEN
les peupliers de beausoleil

Une crêpe au sucre
et le téléphone sonne
plusieurs papillons blancs
autour de la putain

 

Une aile arrachée
à une mouche morte
il y a bien longtemps
regarde-moi en face


GERARD BENSUSSAN
Ethique et expérience

Qu'est-ce qu'une expérience? C'est au fond de cela et de cela centralement qu'il aura été question. Qu'est-ce qu'un mouvement effectif, qu'est-ce que se déplacer dans l'espace, soit foncièrement dans le temps, qu'est-ce qu'aller d'un point à un autre point, d'une vie à une autre vie, qu'est-ce que l'altérité d'une arrivée? Une« arrivée-au-but» au terme d'une« progression irrésistible» à travers « stations », inquiétudes et mises en correspondances successives, selon la très belle description hégélienne, ou la possibilité extrême d'un égarement à quoi aucun « guide bleu des égarés» ne pourra jamais faire retrouver ni le nord ni l'orient?
On ne saurait autrement conclure que par des questions, par ces questions sur le voyage, qui ramassent en fait quelques bribes de réponse à propos de ce que peuvent bien être les« grandes expériences de notre vie ».


ERIC ALLIEZ
avec la collaboration de Jean-Clet Martin
L'oeil-cerveau
nouvelles histoires de la peinture moderne

Ce livre a pour ambition de mettre au jour la pensée à l'œuvre dans la peinture moderne en replaçant au cœur de la recherche la notion d' hallucination, notion centrale s'il en est pour le XIXème siècle qui associe la création artistique aux études « psychophysiologiques ».
Au plus près des œuvres et des énoncés constituant aussi bien la peinture moderne que l'idée moderne de l'art, entre Delacroix et Cézanne, avec Manet, Seurat et Gauguin, on suivra les mutations auxquelles donne lieu le rapport entre l'Œil et le Cerveau avec la dénaturalisation et la cérébralisation de l'Œil engagé dans « l'hallucination vraie» du monde en son devenir-modernePorteur d'un nouveau régime de visibilité qui désoriente le système général des évidences sensibles et de leurs inscriptions discursives, l'Œil-Cerveau projette dans la puissance hallucinatoire de la peinture les conditions de réalité d'une modernité irréductible aux notions philosophiquement communes de sujet et d'objet.
En ce mouvement de transformation du régime esthétique de l'art vers une esthétique de l'hétérogénéité, les questions liées à la couleur ont constitué - depuis la Théorie des couleurs goethéenne, à l'exposé de laquelle est consacré le premier chapitre - un horizon permanent d'interrogation. Mais loin d'être le mobile du culte de la «peinture pure », la couleur est avant tout la matière et l'enjeu de dispositifs à la fois sensibles et discursifs synonymes d'une problématisation extrême, toujours singulière, de la Forme-Peinture ( et de ses formes publiques d'exposition). La révolution esthétique en acquiert une portée politique autant que philosophique qui se mesure, dans la destruction continuée d'un système de la représentation, à la déconstruction toujours reprise de la notion même d'Image,

 

Des livres dans la ville, a présenté, hier, samedi 25 octobre André MARKOWICZ, à la Maison internationale de Rennes.
Françoise Morvan était là, aussi.

"Il est, comme tout grand écrivain contemporain, notre langue élisant une de ses limites et s'interrogeant elle-même sur sa frontière." François Bon

 



Oui, l'ombre de l'ami, le plomb des vagues,
et l'alcyon de brume, et par trois fois
tendant les bras, voyelles,
«il transformait
les larmes en pensée»,
je vous le dis
à vous, pour, le disant,

dans la soie de l'écoute,
être entre.

Je vous redis ces chants,
les chants des autres,
les fils tissés, l'écho réagrégé de cette
indéchirable soie du son, la terre existe
quand on commence à la sentir,
qu'on sait, en se taisant, lui laisser prendre
son temps à elle, être un passage,
pour l'hospitalité et le présent.

André Markowicz, Figures, Seuil.



ALEXANDRE POUCHKINE
EUGÈNE ONÉGUINE
Roman en vers traduit du russe par André Markowicz


"Placé du côté de la légèreté, du sourire, le roman de Pouchkine est unique dans la littérature russe: il n'apprend pas à vivre, ne dénonce pas, n'accuse pas, n'appelle pas à la révolte, n'impose pas un point de vue, comme le font, chacun à sa façon, Dostoïevski, Tolstoï, ou, plus près de nous, Soljénitsyne et tant d'autres, Tchekhov excepté ...
En Russie, chacun peut réciter de larges extraits de ce roman-poème qui fait partie de la vie quotidienne. A travers l'itinéraire tragique d'une non-concordance entre un jeune mondain et une jeune femme passionnée de littérature, il est, par sa beauté, par sa tristesse et sa légèreté proprement mozartiennes, ce qui rend la vie vivable."
A. M.


Avril-22
Ceux qui préfèrent ne pas

Alain Badiou, Bernard Stiegler, Michel Surya, Alain Brossat...Alain Jugnon.

"Ne pas voter aujourd'hui, c'est continuer à être le pouvoir, toujours." Alain Jugnon


 

Stéphane Bouquet
Le mot frère

(Stéphane Bouquet, était l'invité de Tanguy Viel au Triangle, à Rennes)

choses :
1. train: dehors à très grande vitesse notamment

est une longue durée de givre
même l'eau

est deux fois une telle noyade
dans le brouillard, les yeux inutiles
c'est la solution: on les retire on est
délivrés
de la prof use beauté des visages
& corps posés partout

est le soleil très bas à travers l'arbre défeuillé les branches abstraites
je regarde ça,
quelque chose de situé dans le pré

2. il faut sûrement
abandonner la pluie d'atomes, la théorie
du hasard de nous continués jusqu'à dispersion

désormais ce qu'il explique (physique actuelle)
les particules sont des modes d'oscillation de la corde fondamentale
à quoi l'on pend je préfère

on ne va plus se mélanger
après la mort, c'est déjà
devenu le clignotement d'un seul visage


CLEMENT ROSSET
Ecrits satiriques

"Ce pastiche, à peine forcé, des manuels de philosophie invite plutôt au rire qu'à la réflexion. Il tend cependant à illustrer le fait que la transmission du savoir, par le biais des ouvrages à vocation pédagogique, se confond bien souvent avec la transmission de l'imbécillité."


TANGUY VIEL au Triangle

 

JEAN-LUC NANCY
Le poids d'une pensée, l'approche

Dès que la « culture » est détachée comme une peau, comme une pellicule, et montrée pour elle-même, miroitant sous quelques projecteurs, sous quelques chandelles de souper fin pour magazine, sa vulgarité est insupportable. Ainsi de la littérature, lorsqu'elle se propose « intéressante », ainsi de la philosophie, lorsqu'elle fait valoir l'importance, la profondeur et l'angoisse de ses pensées. Ainsi de l'art qui garantit qu'il est de l'art, et non pas rien.

Le bord est cela par où la limite fait contact ou se fait elle-même contact. Sur la limite, les singuliers sont bord à bord. Ils se touchent ainsi, c’est-à-dire qu’ils s’écartent de rien : très exactement, du rien qu’ils ont en partage. Les bords sont les uns pour les autres dans le double rapport de l’attraction et de la répulsion. Par le bord, on peut aborder à l’autre bord, voire se livrer à un abordage. On peut aussi déborder, précisément pour aborder de l’autre côté, à moins de se répandre seulement dans le rien de la limite : cela dépend de l’énergie, de l’impétuosité avec laquelle on s’élance.


CHRISTIAN PRIGENT
Demain je meurs

Mais si je me penche, quoique pas trop près pour toucher à rien qui ressemble à chair, j'entends quelque chose, encore, qui lui sort en forme de parole comme le phylactère de la bouche de l'ange ou la bulle BD. J'entends ce qu'il dit, mon père pour encore très fort peu de temps, comme révélation dernière au bas monde cy représenté en personne par moi. Il souffle ceci, à peine si j'entends : « Hier j'étais né, demain je meurs. » Puis regarde ses ongles, referme ses paupières : adieu. Rien d'autre qu'écho, mais écho c'est moi, répète le mot. Il dort. Tu sors en glissé sur la pointe des pieds. Fin de la visite, bientôt fin de tout. Après, tourne talon, descente des étages, traversée du hall, porte en verre, grand air, odeurs du faubourg, le dehors banal. Renfourche le biclou, avale le bitume, pédale machinal. Et va voir ailleurs à cuver ta honte d'avoir rien su dire et bol de remords d'avoir pas su faire, bassine de regrets d'avoir rien osé et kil de chagrin sur tout mis ensemble en même chopine et bien mélangé. Puis la suite sans pause dans la nuit dehors qui salope tout et oint ta casquette de sa suie de deuil car soir est tombé sur tout le parage et rideau pareil sur le dernier acte ou l'avant-dernier. Tu pédales à fond dans les encablures, tu re-remoulines plein pot le cerveau ce qu'il t'a glissé comme dernier mot dans le tuyau et tu te répètes: viens jamais, demain, viens jamais.


ERIC SAUTOU
La Tamarissière

une vie ensemble était aussi quelque chose d'enfin disparu marcher
pour toujours s'éloigner d'un bord à l'autre et disparaître
sans fleur ni mot rien là n'étincelle
je vais je ne sais plus les visages jadis
terre de sable lune
comme une autre mais la seule
marcher d'ici la longue vie le long rêve des mots
la seule nuit qui nous reste

Eric Sautou: Maison de la Poésie de Rennes, Villa Beauséjour.
Le 12 décembre, 19h30


Michel Dugué
une escorte très nue

Langues: parcelles d'eau, présence et mémoire.
Le déjà dit par couches se dépose sur le lieu l'abrupte permanence de la pierre aveugle épaissit l'instant de lecture et se tisse fibre à fibre l'entrelacs de ce qui a été dit et de ce qui se dit. L'eau se retire pour resurgir sous l'eau comme autant d'oiseaux qui font cercle sur la mer afin de peser lourdement dans nos yeux.
Roches statues repères saltinbamques recoins recours saumâtre ... L'heure est certaine du rassemblement, de même sonne l'heure du lieu sans écho, mais violente quand le sol se dérobe et que le sang afflue.


SEYMUS DAGTEKIN
Au fond de ma barque

Quand tu te retires du monde
Le monde ne s'arrête pas pour autant
Ne se retire pas
Quand tu vas dans le vaste monde
Tu ne deviens pas vaste pour autant
Quand tu te prives de la multitude
Tu n'occupes pas pour autant ta solitude
Tu ne l'élargis pas
Quand tu te chasses du bruit
Tu ne découvres pas pour autant le silence
Quand tu te coupes les branches
Tu n'augmentes pas pour autant
La sève qui irrigue ton front


GILBERT SIMONDON
Deux leçons sur l'animal et l'homme

Anaxagore
Toujours chez les Présocratiques, tout au moins chez les auteurs qui sont venus avant Platon, on trouve la doctrine d'Anaxagore, qui affirme qu'il y a identité de nature des âmes, mais qu'il y a pour ainsi dire des différences de quantité, des quantités d'intelligence, des quantités de raison (de noûs), le noûs de la plante étant moins fort, moins détaillé, moins puissant que celui des animaux, le noûs des animaux étant lui-même aussi moins fort, moins détaillé, moins puissant que celui de l'homme. Ce sont des différences non point de nature, mais de quantité, de quantité d'intelligence, de quantité de raison, qui se trouvent entre les êtres.

 


GILBERT SIMONDON
L'individuation psychique et collective

"Dès lors, entrer dans cette pensée, c'est un peu faire un rêve spirituel : c'est s'engager dans une expérience de dépaysement du familier, c'est faire l'épreuve de l'inquiétante étrangeté de la pensée où tout est déjà connu, où tout a déjà été vu, et où cependant tout apparaît, et soudainement, sous un jour radicalement nouveau.
Simondon y fait droit à tous les problèmes qu'a rencontré l'âme humaine au cours de son histoire - de la religion au suicide. Le monde n'est ici objet de considération que comme un processus qui décrit l'activité même de la pensée de celui qui tente de le penser (ce qui est une sorte d'affinité transcendantale dynamique), situation qui décrit notre activité mentale et individuante, et donc déjà sociale, au moment même où nous lisons Simondon, qui ne pense l'individuation que pour autant qu'il s'individue lui-même en tentant de la penser, et nous individue, donc, avec lui. Ici comme dans la physique quantique, les phénomènes n'apparaissent plus tels que nous les expérimentons quotidiennement : ils requièrent une nouvelle conversion du regard, et une sorte d'épokhè, s'il est permis de convoquer ici des catégories de la phénoménologie husserlienne."
Bernard STIEGLER.


Au moment où un individu meurt, son activité est inachevée, et on peut dire qu'elle restera inachevée tant qu'il subsistera des êtres individuels capables de réactualiser cette absence active, semence de conscience et d'action. Sur les individus vivants repose la charge de maintenir dans l'être les individus morts dans un perpétuel rite d'évocation des morts. La subconscience des vivants est toute tissée de cette charge de maintenir dans l'être les individus morts qui existent comme absence, comme symboles dont les vivants sont réciproques.


BERNARD STIEGLER
Economie de l'hypermatériel et psychopouvoir

Aujourd'hui, il y a une tendance à énucléer tous les cerveaux humains de leur conscience - à laquelle personne n'échappe: ni vous, ni moi, ni le président Sarkozy -, et de les ramener à un niveau d'activité cérébrale de mollusque: de détruire ce qui permet à chaque individu d'être une singularité, de se distinguer de tout autre, d'avoir son libre-arbitre, de pouvoir faire des choix véritables, c'est-à-dire remettant en cause l'état des choses - ce qui n'a rien à voir avec ces pseudo-choix que sont les options proposées par le marketing personnalisé.

 


PASCAL QUIGNARD
Boutès

Ils rament. Ils rament. Ils filent sur la mer. La voile est fermement tirée sur les drisses de la vergue. Un vent rapide les aide et pousse le navire. Le vaisseau s'approche de l'île aux oiseaux à tête de femme qui sont nommés en grec Sirènes. Tout à coup une voix féminine et merveilleuse s'élève. La voix avance sur la mer vers les rameurs. Elle provient de l'île. Aussitôt ils veulent s'arrêter; ils veulent entendre ce chant; ils lâchent les rames; ils se lèvent de leur banc; ils détendent la voile; ils vont chercher les pierres ancres; ils s'apprêtent à déployer les amarres; ils veulent rejoindre le rivage de l'île.


JAMES SACRE
D'autres vanités d'écriture

Ainsi ce qui m'a fait prendre plus nettement conscience que la poésie (celle que je crois pratiquer) est un jeu vivant d'arrangements dans la langue, des gestes de mots qui ont aussi à voir avec les autres gestes de mon corps, et partant avec ceux de mes semblables, se révélait être non pas un moyen de mettre en branle les matériaux d'écriture, mais, tout bonnement, était un de ces matériaux. Le pouvoir d'explication du concept d'isotopie devenait dans son incarnation écrite la même obscurité questionnante que le reste. Comme il arrive bien sûr, à l'occasion, que ce soit le cas avec telle « disparition» démesurée d'une lettre de l'alphabet, ou tels retours de mots d'une sextine.


"Philippe Lacoue-Labarthe est mort - et nous ne comprendrons jamais ce que cela veut dire, cet être-mort. Cette impossibilité de comprendre un énoncé de ce genre, « un énoncé qui fait césure », dit Philippe Lacoue-Labarthe, un énoncé comme: Philippe Lacoue-Labarthe est mort, ce défi inconditionné à notre faculté d'intelligence vaut pour chacun, bien sûr. Elle vaut, cette impossibilité de prendre avec soi, sur soi, en plein cœur de soi, elle vaut pour chaque mort et elle est à chaque fois, pour chaque mort, d'une singularité inouïe et terrible, à chaque fois ni mienne, ni tienne ni sienne ni nôtre, inappropriable dans son extériorité nue, pure. " Gérard Bensussan


de la limite

Textes de :
Alain Badiou (Philosophe), Augustin Berque (géographe),
André Brigot (sociologue), Bronislaw Geremek (historien et homme politique), François Jullien (Philosophe et sinologue),
Étienne Klein (physicien), Pierre Legendre (juriste et psychanaliste), Hubert Reeves (astrophysicien), Dominique Schnapper (sociologue), George Steiner (historien et philosophe),
Pierre Veltz (ingénieur et sociologue).

"Quand il y a un électron d'énergie négative qui se manifeste à nous, ce sera par le fait que cette charge d'énergie négative devient vide, elle se comporte comme un trou positif." Etienne Klein


JEAN LUC NANCY
juste
impossible

. Lorsque je dis: « la justice se fait toujours en fonction des autres », cela ne signifie pas que je n'ai rien à dire et que j'ai à subir. Mais en dernière instance, ce n'est pas à moi que revient de savoir ce qui est juste. La justice se fait effectivement par rapport aux autres. Je suis un autre par rapport à vous, comme vous êtes un autre par rapport à moi. Dans la mesure où je suis seulement moi, je suis limité dans ma possibilité de penser, de comprendre, d'apprécier ce qui est dû à l'autre, ce qui vous est dû. Je ne peux pas décider seul de ce qui est juste pour vous et pour tout le monde.



MARCEL MOREAU
La Pensée mongole

« ... L'embarras des Mongols, des gens de la steppe, quand, sans transition, le hasard les met en possession des vieux pays de civilisation urbaine : Ils brûlent et tuent non par sadisme, mais parce qu'ils sont décontenancés, et faute de savoir faire mieux ... » car n'est-ce pas ainsi que ferait la pensée libre si un jour elle se trouvait maîtresse des techniques et des lois ? Elle brûlerait et tuerait (le matérialisme), ne sachant que faire de tout cela, et dans l'hébétude de la destruction, elle ne laisserait pas d'être magnifique et justifiée.

La liberté est une aristocratie, le prix qu'il faut chèrement payer pour accéder à une condition telle que chaque fois que l'outrance de l'être éclate, un blason survienne qui la distingue entre toutes. C'est ce qui explique que je crois si peu à la liberté et beaucoup à la libération. La liberté est la plus rare des grâces, celle où l'ébranlement inspiré de toutes les audaces jette l'homme, ivre, au pied de la Mort saturante. Il faut une convergence incroyable de vent, d'espace, d'amour, d'horreurs et de soleil pour qu'un instant de vraie liberté sans frein troue soudain l'homme, qui ne peut plus alors qu'exploser. Telle est la liberté idéale, vers laquelle seule une aspiration dévergondée au déraisonnable peut prétendre monter, de degré en degré, comme vers une lumière noire, définitive.

Marcel Moreau à la Maison de la Poésie de Rennes
Villa Beauséjour, le 23 avril 2009


ANTJIE KROG
La douleur des mots

Les journalistes qui s'apprêtent à couvrir la Commission Vérité et Réconciliation, tout comme leurs rédacteurs en chef, ont droit à un atelier introductif. Nous sommes entourés en majorité de collègues allemands, néerlandais et chiliens. Plus remarquable encore, seuls deux reporters noirs sont venus - l'un de la radio, l'autre du Sowetan. Comment faut-il comprendre l'absence de journalistes noirs à tout ce qui touche la Commission ?
Au cours de l'habituelle séance de présentation, un journaliste allemand dit: "Je pense que l'Afrique du Sud est encore trop traumatisée pour faire vraiment face à son passé - vous cherchez à comprendre comment vous en avez réchappé, à savoir si votre économie est intacte, si vous allez vous en sortir." Au fil des débats, il apparaît clairement que les journalistes étrangers ne s'intéressent qu'aux demandeurs d'amnistie et à la présence éventuelle d'hommes politiques d'envergure parmi eux.


THiERRY METZ
L'homme qui penche

Je n'arrive pas à leur parler. Pas entièrement comme je voudrais. Je laisse des mots derrière les mots ­arrivés mais cachés, en retrait de l'enterrement.
J'effleure ce que j'écris comme après line longue journée de travail.
Chaqne mot m'essouffle.


JEAN-LUC NANCY
JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
La comparution

Reste, donc, en dépit de tout, l'éclat dur de l'injustice absolue, de cela qui contrevient au "partage du juste et de l'injuste" en quoi consiste la nature de "l'animal politique". C'est l'éclat dur d'une "déna turation" du politique inscrite au cœur du politique, et comme une de ses propres possibilités. C'est l''intérêt qui ronge ou qui fracasse l'interêtre - cela s'appelle exploitation, oppression, extorsion, extermination. Aucune figure, sans doute, ne nous le représente plus : ni "prolétariat" , ni "peuple", ni , "nation".
Et pourtant, un corps mourant de faim, un corps torturé, une volonté brisée, un regard vidé, un charnier de guerre, une condition bafouée, refoulée, et aussi une déréliction de banlieue, une errance de migrant, et même un désarroi de jeunesse ou de vieillesse, une insidieuse privation d'être, un bousillage, un barbouillage de bêtise, cela existe. Cela existe en tant que déni de l'existence. Et il n'y a rien par-delà l'exister, et l'existence à laquelle on dénie le partage est elle-même existence déniée. Ce déni, où qu'il advienne, atteint toute l'existence, car il touche à l'en de l'en-commun. Et c'est ainsi qu'il nous fait comparaître et répondre de lui, c'est-à-dire de nous.

 


JEAN-LUC NANCY
Tombe de sommeil

Le sommeil n'intéresse guère la philosophie que comme une négativité sans emploi, sans autre usage que le repos du corps ou bien la production de signes d'une nuit de l'âme.
"Le sommeil de la raison engendre des monstres" est une sentence des Lumières qu'il ne s'agit pas de mettre en doute. Mais il convient aussi de se demander s'il n'existe pas quelque chose comme une raison du sommeil, une raison à l' œuvre dans la forme ou dans la modalité du sommeil. C'est-à-dire dans un être-en-soi qui n'est pas un "soi ", dans une absence d'égoïté, d'apparaître et d'intention, dans un abandon grâce auquel se creuse un non-lieu partagé par tous.
S'y atteste quelque chose comme une égalité de tous dans le rythme du monde. Avec elle, une victoire toujours renouvelée sur la peur de la nuit. Une confiance dans le retour du jour, dans le retour à soi, à nous - chaque jour différents, imprévus, non doués de significations préalables.
Car c'est de trouver à nouveau le sens qu'il s'agit dans cette supposée perte de sens, de conscience et de contrôle. Non pas retrouver du sens qui serait déjà prêt, comme celui des philosophies, des religions, des progressismes ou des intégrismes (de tous les -ismes, dont la démolition n'est jamais assez farouche), mais ouvrir à nouveau la source qui n'est pas celle d'un sens, mais qui fait la plus propre nature du sens, sa vérité: l'ouverture, le jaillissement, l'infini.
Sommeil comme ressource du commencement, du recommencement. Veille d'un lendemain auquel on ne demande rien que de venir. Confiance sans promesse à travers la nuit que traverse en ce moment la terre difficile aux hommes.
(À l'aube, les bêtes viennent lécher les sueurs, les humeurs ou les pleurs de la nuit.)


GIORGIO AGAMBEN
L'amitié

L'amitié est si étroitement liée à la définition de la philosophie que l'on peut dire que sans elle la philosophie ne serait pas possible. La relation intime entre amitié et philosophie est si profonde que celle-ci inclut le philos, l'ami, dans son nom même. Or, comme il arrive souvent dans les cas de proximité excessive, la philosophie risque de ne pas pouvoir venir à bout de l'amitié.


 

JEAN-LUC NANCY
A l'écoute

- Écoute ! Qu'est-ce qui résonne ?

- C'est un corps sonore.

- Mais lequel? Une corde, un cuivre, ou bien mon propre corps ?

- Écoute : c'est une peau tendue sur une chambre d'écho, et qu'un autre frappe ou pince, te faisant résonner, selon ton timbre et à son rythme.


Francis Ponge écrit: «Non seulement n'importe quel poème mais n'importe quel texte ­quel qu'il soit - comporte (au sens plein du mot comporte), comporte, dis-je, sa diction. / Pour ma part - si je m'examine écrivant - il ne m'arrive jamais d'écrire la moindre phrase que mon écriture ne s'accompagne d'une diction et d'une écoute mentales, et même plutôt qu'elle ne s'en trouve (quoique de très peu sans doute) précédée. »
La diction - diction et écoute, comme le précise Ponge, car la diction est déjà sa propre écoute - c' est l'écho du texte dans lequel le texte se fait et s'écrit, s'ouvre à son propre sens comme à la pluralité de ses sens possibles. Ce n'est pas, et en tout cas pas seulement, ce qu'on peut appeler de manière superficielle la musicalité d'un texte: c'est plus profondément la musique en lui ou l'archi-musique de cette résonance où il s'écoute, en s'écoutant se trouve et en se trouvant s'écarte encore de soi pour résonner plus loin, s'écoutant plus avant qu'il ne s'entend, devenant ainsi proprement son « sujet» qui n'est ni le même ni non plus l'autre que le sujet individuel qui écrit le texte.
Dire n'est pas toujours, ni seulement, parler, ou bien parler n'est pas seulement signifier, mais c'est aussi, toujours, dicter, dictare, c'est-à-dire à la fois donner au dire son ton, c'est-à-dire son style (sa tonalité, sa couleur, son allure) et pour cela ou en cela, dans cette opération ou dans cette tenue du dire, le réciter, se le réciter ou le laisser se réciter (se faire sonore, se dé-clamer et s'ex-clamer, et se citer soi-même (se mettre en mouvement, s'appeler, selon la valeur première du mot, s'inciter), renvoyer à son propre écho et, ce faisant, se faire). L' écriture est aussi, très littéralement et jusque dans la valeur d'une « archi­écriture », une voix qui résonne. (Ici, sans doute, écriture littéraire et écriture musicale se touchent en quelque façon: de dos, si l'on veut. Se pose alors, pour l'une et pour l'autre, la question de l'écoute de cette voix en tant que telle, en tant qu'elle ne renvoie qu'à soi: c'est-à-dire l'écoute de ce qui n'est pas déjà codé. Peut-être n'écoute­t-on jamais que le non-codé, ce qui n'est pas encore cadré dans un système de renvois signifiants, et n'entend-on que le déjà codé qu'on décode.)

 

PIERRE ALFERI
Guillaume d'Ockham
Le singulier

"Au début du XIVe siècle, Guillaume d'Ockham assigna à la philosophie une tâche nouvelle, dont elle a encore à s'acquitter: penser la singularité de chaque chose, décrire depuis ce point irréductible le contenu de l'expérience et le fonctionnement du langage. Pour cerner ce projet, on propose ici une interprétation systématique de la pensée d'Ockham.
En affirmant résolument leur singularité, il cherche dans les choses mêmes un point de départ modeste pour la philosophie. C'est le projet d'une ontologie réduite à sa plus simple expression. Il demande à l'expérience de montrer comment cet arbre, cette pierre devient pour nous l'élément d'une série - les arbres, les pierres. C'est le projet d'un empirisme. Il demande au langage de montrer que l'on peut, fût-ce par des termes généraux, signifier des choses singulières, afin d'analyser la référence sous toutes ses formes. C'est le projet d'un nominalisme.
Singularité, sérialité, référence : trois faits fondateurs et trois questions à nouveau ouvertes. Qu'est-ce que le singulier? Comment, autour de lui, constituer des séries? Comment le signifier? "


"La forme et la pratique du discours philosophique doivent ainsi être réinterprétées à partir des nouvelles exigences avancées par Ockham. Depuis une sémiologie rigoureuse - la logique proprement dite -, la philosophie doit aller à la rencontre des sciences particulières pour en interroger le langage, l'organisation et les limites. Elle ne doit pas être la science des sciences, mais un discours transversal qui parcourt les régions du savoir et du discours, de plain-pied avec elles, qui travaille à une sorte de cadastre de la pensée discursive: une philosophie critique, à.la fois transcendantale et sans surplomb. "

"Le philosophe n'est pas géomètre, mais arpenteur."


Jean-Luc Nancy
Vérité de la démocratie

C'est à la politique en elle-même et au capitalisme en lui-même que s'adressait le mouvement profond de 68. C'est à la démocratie gestionnaire que s'en prenait sa véhémence et, plus avant encore, c'est une interrogation sur la vérité de la démocratie qui s'y ébauchait.
La vérité de la démocratie est celle-ci: elle n'est pas une forme politique parmi d'autres, à la différence de ce qu'elle fut pour les Anciens. Elle n'est pas une forme politique du tout, ou bien et à tout le moins n'est-elle pas d'abord une forme politique.
« Démocratie» est d'abord le nom d'un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice ou gouvernante mais qui engage entièrement 1'« homme» en tant que risque et chance de « lui-même». Ce premier sens n'emprunte un nom politique que de manière accidentelle et provisoire.
Ensuite, « démocratie» dit le devoir d'inventer la politique non pas comme ordre des fins mais des moyens d'ouvrir et de garder des espaces pour les inventer. Cette distinction des fins et des moyens n'est pas donnée, pas plus que la distribution des « espaces» possibles. Il s'agit de les trouver, voire d'inventer comment ne même pas prétendre les trouver. Cette politique doit être tenue distincte de l'ordre des fins - même si la justice sociale constitue d'évidence un moyen nécessaire à toutes fins possibles.


 

Michel Dugué
Les alentours

Il n'a plus d'appui. Ses jambes flageolent. Par endroits le sol cède sous lui. Il s'en extrait malaisément. Mais il avance. C'est la nuit sans trêve. Sous le couvert des nuages la lune embarque. C'est la nuit façonnée comme un outil de bronze retrouvé dans la terre. Il s'arme de patience. Son œil entame la ténèbre et le rebord caillouteux du chemin. Il a les mains assurées, les paumes dures. Elles prennent des pierres coupantes. Le sang ne les tache pas. Lentement ses pupilles s'agrandissent. Il voit. C'est la nuit pourtant mais il voit. En voisin, je m'approche, je le hèle. Il se retourne et joint la parole à son sourire. Bientôt le jour, me dit-il.


Erwann Rougé
Nous, qui n'oublie pas

Une fois de plus
l'oiseau a piqué vers la gorge

et posé la frontière
dans le ventre-là

Il compte un à un

et le souffle
et la nuit blessée - un à un

ce qui fait encore et encore
élargir le vide


relectures

ALBERT COSSERY
Mendiants et orgueilleux

L'homme, grand et large d'épaules, se tenait debout dans son échoppe, comme une momie dans son sarcophage. C'était une étroite boutique, large d'un demi-mètre et profonde de trente centimètres à peine; elle était pleine de petites bouteilles remplies d'essences, de pots d'onguents et de fioles contenant des élixirs contre l'impuissance et la stérilité. Elle dégageait une odeur de parfum lourd et tenace, qui rendait l'atmosphère irrespirable jusqu'au bout de la ruelle, et même plus loin encore.

La violence et la dérision

 


CORNELIUS CASTORIADIS
L'imaginaire comme tel

Texte établi, anoté et présenté par Arnaud Tomès

Le faire humain ne serait pas faire humain et élément d'existence du social-historique, s'il était simplement automatisme logico-mécanique ou activité réflexe animale. Et certes, déjà l'activité animale est irréductible à la réflexologie ; mais ce que la recherche contemporaine a établi, c'est la capacité de l'animal, dans certaines limites, de donner des réponses différentes à des situations différentes (de saisir comme un « sens global » de la situation et de fournir une réponse biologiquement «sensée », à savoir adéquate). Ce dont il s'agit, avec l'homme, c'est d'une part, la capacité de fournir, même hors les situations « catastrophiques », des réponses inadéquates; la possibilité de cette déficience, même si elle était exceptionnelle, montre qu'un sens de finalité biologique n'est pas ici exclusif, ni même toujours dominant. Mais surtout, c'est la capacité de l'homme de donner des réponses différentes aux mêmes situations.


THIERRY METZ
Le journal d'un manoeuvre


7 juillet. - L'entreprise nous a envoyé trois de ses gars : Louis, chauffeur du camion et manœuvre. Soixante ans passés mais une force qui étonne. Toujours en lutte. Mais sans violence. Un homme qui ne fait pas de bruit, un être alluvial qui chemine dans le courant de ses mains. On peut tenir longtemps dans la simplicité de ces mains qui veillent et se croisent.

Ahmed: un maçon. Pour l'instant on n'entend pas ce qu'il dit, un orage dérive dans sa voix. Mais on peut deviner, en écoutant son rire, que son souffle est tourné vers le soleil, s'en inspire. Rire d'Ahmed pour défier une langue sourde qui ne sort pas de ses besognes. De son hiver de travail.
Ahmed a le visage du sphinx.

Alain explore le silence à chaque instant.
Mais quand il parle ses mots se touchent, s'aventurent, désignent ce qu'on n'avait pas vu. Un chantier. Un campement d'hommes, venus pour écouter la terre, pour dire ... presque rien ... une parole cernée d'oubli, de nécessités mais dans l'inépuisable. Une parole de berger, chuchotée à une brebis ...


FRANCOIS JULLIEN
La propension des choses

Un mot chinois (che) nous servira de guide dans cette réflexion. Il s'agit pourtant là d'un terme relativement commun auquel on n'attribue guère, d'ordinaire, de portée philosophique et générale. Mais ce mot est en lui-même source d'embarras, et c'est de cet embarras qu'est né ce livre.
Les dictionnaires, pour leur part, rendent ce terme aussi bien par « position» ou « circonstances» que par «pouvoir» ou «potentiel ». Quant aux traducteurs et aux exégètes, sauf dans un domaine précis (en politique), ils compensent le plus souvent leur imprécision à son égard par une note de bas de page qui se borne à faire état de cette polysémie - sans y attacher plus d'importance. Comme si nous avions seulement affaire à l'une des nombreuses imprécisions de la pensée chinoise (insuffisamment « rigoureuse») dont il faille prendre son parti et auxquelles on s'habitue. Simple terme pratique, forgé d'abord pour les besoins de la stratégie et de la politique, utilisé le plus souvent dans des expressions typées et glosé presque exclusivement par quelques images récurrentes: il n'y a rien là effectivement qui puisse lui assurer la consistance d'une véritable notion - comme la philosophie grecque nous en a donné l'exigence - à finalité descriptive et désintéressée.
Or, précisément, c'est l'ambivalence de ce terme qui m'a attiré, dans la mesure où elle trouble insidieusement les antithèses bien faites sur lesquelles repose - se repose - notre représentation des choses: parce que ce terme oscille ostensiblement entre les points de vue du statisme et du dynamisme, un fil nous est donné à suivre pour nous glisser derrière l'opposition de plans dans laquelle se laisse murer notre analyse de la réalité.



FRANCOIS JULLIEN
Du mal/Du négatif

Pensons entre: entre le mal et le négatif (ou comme entre la Chine et l'Europe). Décollons l'un de l'autre: du «vivre» 1'« exister», ou bien, à l'inverse, du sens la cohérence (ou de la sainteté la sagesse); et rouvrons, du clivage esquissé, de nouveaux embranchements du dedans même de la pensée. En n'attendant d'intelligibilité que du travail de sa différence. Au lieu de la laisser s'extrapoler vers les nébuleux sommets auxquels s'accroche trop prestement la croyance, partons du plus près: de la nuance, et commençons de nous y enfoncer.

Mahmoud Darwich est mort.

[...] Et je veux vivre...
J’ai à faire à bord du navire.
Non pour préserver l’oiseau de notre faim
Ou du mal de mer,
Mais pour voir de près le déluge.
Et après ? Que feront les rescapés de la terre ancienne ?
Reprendront-ils le récit ? Qu’est le commencement ?
Qu’est l’épilogue ?
Aucun mort n’est revenu nous dire
La vérité…

O mort attends-moi à l’extérieur de la terre,
Attends-moi dans tes contrées, le temps que j’achève
Une conversation passagère avec ce qui reste de ma vie
À proximité de la tente.
Attends que j’achève la lecture de Tarafa ibn al-‘Abd.
Les existentialistes me séduisent
Qui puisent dans chaque instant
Liberté, justice et vin des dieux…
Alors ô mort, attends que j’achève
Les préparatifs des funérailles dans le printemps fragile où je suis né,
Où j’interdirai aux orateurs
De répéter ce qu’ils ont déjà dit
De la patrie triste et de l’obstination des figuiers et des oliviers
Face au temps et à ses armées.

Mahmoud Darwich, Murale, traduction d’Elias Sanbar, éd. Actes Sud, coll. « Mondes arabes ».

 

FRANCOIS JULLIEN
De l'universel, de l'uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures

Il en résulte d'abord que le pluriel des cultures est à envisager non plus sous l'angle inventoriant de la différence, mais sous celui exploratoire de l'écart qui met en tension, découvre jusqu'où vont les possibles et fait paraître la diversité des cultures comme autant de ressources à exploiter. Façon d'inviter à passer d'une stérile défense de l'identité culturelle à la fécondité née d'une résistance à l'uniformisation telle qu'engendrée par la mondialisation. Un «dia-logue» des cultures n'aura lui­même en effet de force que s'il fait jouer ce dia de l'écart et du négatif en même temps qu'il sait se situer sur ce seul plan commun de l'intelligible (logos). Par le dispositif qu'il instaure ainsi en érigeant les diverses cultures en vis-à-vis et sans plus supposer d'universalité qui soit donnée d'emblée, il produit les conditions nouvelles d'un auto-réjléchissement de l'humain - l'infini chantier désormais ouvert après que les dernières mythologies de l'Homme ont périclité.


JEAN-LUC NANCY
Résistance de la poésie

Si nous comprenons, si nous accédons d'une manière ou d'une autre à une orée de sens, c'est poétiquement. Cela ne veut pas dire qu'aucune sorte de poésie constitue un moyen ou un milieu d'accès. Cela veut dire - et c'est presque le contraire - que seul cet accès définit la poésie, et qu'elle n'a lieu que lorsqu'il a lieu.

 


Tout au plus puis-je dire qu'elle ne saurait se tenir quitte de son voisinage avec la philosophie, voisinage intime, complexe, conflictuel, séducteur et captateur à la fois - et cela, de l'une à l'autre autant que de l'autre à l'une. Il faudra bien, à nouveau, s'y affronter. Le philosophe ne peut pas, en tout cas, ne pas être effleuré - ou tenaillé - par une sorte de nécessité de poésie qui lui vient du plus vif de sa pratique, et indépendamment de toute exaltation, de toute tentation « poétisante ». Cela ne veut pas dire que la poésie doive, comment dire? prendre en charge la métaphysique. Ce n'est pas, en tout cas, une affaire de « grands sujets» ou de « pensées profondes », pas seulement ni simplement. Ce serait plutôt d'abord l'affaire de ce qui, du rapport à la langue (ou de l'être-dans-la-langue) est commun à philosophie et poésie - qui est commun et qui les partage (aux deux sens du mot) de l’intérieur de cette communauté.


On ne peut pas ne pas compter avec la poésie. Ou : il faut compter avec la poésie. Il faut compter avec elle en tout ce que nous faisons et pensons devoir faire, en discours, en pensée, en prose et en « art» en général. Quoi qu'il y ait sous ce mot, et à supposer même qu'il n'y ait là plus rien qui ne soit daté, fini, délogé, arasé, il reste ce mot. Il reste un mot avec lequel il faut compter parce qu'il demande son dû. Nous pouvons supprimer le « poétique », le « poème» et le « poète» sans beaucoup de dommages (peut-être). Mais avec « la poésie », dans tout l'indéterminé de son sens et malgré toute cette indétermination, il n'y a rien à faire. Elle est là, et elle est là alors même que nous la récusons, la suspectons, la détestons.


D'autre part, ce qui résiste avec la poésie - et très certainement, dans une connexion étroite avec ce qui précède -, c'est ce qui, dans la langue ou de la langue, annonce ou retient plus que la langue. Non pas de la «surlangue» ni de l'«outre-langue», mais l'articulation qui précède la langue «en» elle-même (et qui est aussi bien une « affection» et une « praxis », ou un « ethos », que proprement une « énonciation ») - et, sans doute, quelque chose de cette articulation en tant que « rythme », « cadence », « coupe », « syncope» («  espacement », « battement »), et avec cela, en cela, quelque chose de ce que je nommerais, pour ne pas dire une « figuration », un dessin. Du sens en tant que dessin, et non dans le continuum du ... sens. Du sens enlevé, en ce sens, et non discouru. Ou bien, si vous voulez, de l'inflexion (de la voix, du ton monté, baissé ou tenu; du retour au lieu de la droite ligne; de la pliure au lieu de la syntaxe, etc.). Cela insiste dès la chanson, dès la comptine, et aussi jusque dans le discours, bien sûr, par voies plus ou moins discrètes de rhétorique et de prosodie. Je dirais même, et bien que je n'aime pas ce lexique, cela insiste dans « l'inconscient» et comme « l'inconscient» que la langue est (ce qui dit tout autre chose, vous le comprenez, que la formule de « l'inconscient structuré comme un langage »).
Cette insistance n'est ni enfantine ni populaire, au sens où on pourrait frôler ici un infantilisme et un populisme de la poésie. En revanche, je dirais volontiers qu'il se cache là quelque chose de ce que le « peuple» a pour nous de si problématique et de si difficile, de si lointain, et quelque chose de l'existence forcément populaire de la langue. « Populaire» veut dire ici: non dominé, non régenté, non normalisé.


FRANCOIS JULLIEN
Si parler va sans dire

«Cela va sans dire» fait partie de ces formules heureuses qu'on tient d'on ne sait où, polies par l'usage, au sein du langage le plus familier, et dans lesquelles s'entrevoit soudain un appel à philosopher; y affleure discrètement de la profondeur, et qui même est inépuisable. Elle dit ce qui va tout seul, qui va de soi - mais sans subir l'isolement de ce «seul» et sans traîner avec elle la pesanteur référentielle de ce «soi»; et dans ce «va», qui n'a pas besoin de se justifier, léger et sans finalité, j'entends l'allant de toutes choses, la «voie» par où silencieusement et continûment elles passent - tao, disent les taoïstes. Par rapport à quoi, dire, commenter, ajouter des phrases et des explications, non seulement n'apporterait rien par son doublage, mais grève déjà et fait obstacle.
Or, si c'est la parole qui devient elle-même le sujet de ce «va»; qui, portée par son seul essor, se dispense du pointage insistant de ce «dire» ?


Je propose d'en suivre ici l'hypothèse en ouvrant une séparation tranchée entre les deux, «dire» et «parler»; c'est-à-dire en dissociant la parole de ce à quoi elle est habituellement attelée, comme «objet ». «Parler sans paroles », yan wu yan, dit le Zhuangzi. «On peut parler tout le jour sans avoir jamais parlé ... ». En quoi bien sûr je dois faire face à Aristote et aux conditions qu'il fixe à la parole pour qu'elle soit légitime en disant et signifiant «quelque chose ».Je le porte ainsi à dialoguer, non plus avec ses interlocuteurs du livre gamma, Héraclite ou Protagoras, mais avec d'autres dont il n'a pas l'idée: à débattre d'arguments qu'il ne pouvait même imaginer, tant ils l'obligeraient à déplier sa pensée, et que je prends chez ses contemporains de la Chine ancienne.
Cet essai a par suite un triple enjeu: politique, puisque c'est le logos aristotélicien qui s'est mondialisé, en portant l'ambition de la science, et même a été le vecteur de cette mondialisation, ce qui pose la question de ce que sa domination (colonisation) a recouvert et finit par enfouir; poétique, puisque cette autre parole, qui n'est plus «dire quelque chose» mais s'énonce au gré, me paraît caractériser de plus en plus consciemment, du moins en contexte européen, la vocation du poème; philosophique, enfin, si tant est que le logos est bien l'élément dans lequel se déploie la philosophie et qu'explorer la nature de celui-là est en même temps interroger celle­ci sur sa ressource, qui est aussi son parti pris.
Le périple débute en Grèce, puis ne cessent les allers-retours avec la Chine.


JEAN ALLOUCH -ALAI N BADIOU - PI ERRE CHARTIER
DU XIAOZHEN-FRAN ÇOISE GAILLARD-PATRICK HOCHART- PHILIPPE JOUSSET-PHILIPPE D'IRIBARNE
WOLFGANG KUBIN-BRUNO LATOUR-LIN CHI-MING
RAMONA NADDAFF-PAUL RICŒUR-JEAN-MARIE SCHAEFFER - LÉON VANDERMEERSCH

OSER CONSTRUIRE
Pour François Jullien

Le type chinois de connaissance ne porte pas sur un objet (à identifier) mais sur un cours (à suivre). Il ne détermine pas des niveaux d'être, comme la pensée grecque, mais interdit au contraire toute coupure dualiste au sein du réel - à laquelle notre métaphysique doit son avènement même. D'autre part, la source de la connaissance ne se trouve pas dans un sujet détenteur de facultés, mais dans l'aptitude à continuer d'un procès (dont l'idéal, par conséquent, est de ne jamais se laisser bloquer). Jullien qualifie cette logique de processive. On en devine les conséquences, théoriques et pratiques, en cascade: ce sont toutes les paires oppositives, solidaires de la première paire, qui jouent, ou travaillent, différemment: la présence et l'absence, la vie et la mort, le visible et l'invisible ... «Je est passager-inventif (processif), il se garde de l'obtention-fixation. Il est par où de la vie (du désir, de l'intelligence, de l'inquiétude ... ) continue de se promouvoir et de passer, de se recueillir sans s'enliser ». Philippe Jousset


ANTOINE EMAZ
Peau

...seul
on ne se porte pas si mal
sans être vraiment léger

cela tient à cet air
qui aide

comme de la tendresse
diffuse la lumière
enrobe

bien sûr on ne va pas
en rester là

on sera rejoint
et ça s'en ira comme le reste
dans l'évier du soir
on le sait...


JEAN-PAUL KLEE
mon coeur flotte sur strasbourg comme une rose rose

je savais pas qu'une soutenance thèse en philo­
sophie ça pouvait être émouvant comme une auto­
biographie, comme la musique même de soi­
même, les violons du cœur ou la
buée de l'âme (là-bas où parfois il ...
neige un peu (où) il pleut des demi-
larmes) ... Philippe Lacoue-Labarthe a
soutenu son doctorat, devant derrida, oh là là
tout ce monde qu'il y a; tous venus écouter les
tam-tam de la réflex-i-on, les fumées de la ...
occidentale pensée depuis les origines l' ho-
mme; foule folle jusqu'à ...
monter parmi tables et rideaux;
Denis Guénoun peut-être là; j'ai vu ...
Richez, Kauffmann, et Fugler, la voix
de Christiane Klein «Alsace-radio», Jean Paira;
Charles Fichter qui sur Yvan Goll travaillera? ..
et dans l'escalier Michel Deutsch; le
«frère» de Lacoue sûrement était là:
Jean-Luc Nancy et puis ...
500; autres; âmes; heureuses; Quant · à · moi,
sous l'extincteur Harden (Paris) dans un fauteuil ca-
ssé ma joie fut vive découvrir que la ...
philosophie n'était (comme poésie) que la
mélodie des Etoiles- Nous; ça commença,
(mince le micro!) l'heureux candidat récita
très pudique « confession» mes lectures, mes é­
tudes (mes maîtres) mes amis; voilà déjà
20 ans qu'à Strasbourg de Bordeaux il débarqua;
vos étudiants, vos travaux théâtre et poésie; vous nous
manqueriez; votre lecture romantisme allemand; il y a
de vous mille pages, Opus Lyrica; mais je n'aime
(dira-t-il) que les «fragments», l'œuvre doit
ouverte rester, tous · les· chemins · fileront· droit...
sur . le . complot · génial· de . la
vivante Synthesia!...
on apprend que
Socrate Platon Heidegger ont eu ...
fréquentations «troubles» avec les tyrans, a­
ssassins, mais quoi! le génie n' a-t-il pas
un tout petit peu d'excuse à tout cela? oh là là,
terrain «glissant», il y a, qu'à la
Libération Heidegger pas n'a par-
lé/ contre/les/Nazis; son silence ...
longtemps nous troublera! quelqu'un articula:
«Dieu est-il mort à ...
Auschwitz?» quel «silence» alors sur l'a­
ttentive assemblée (les yeux qui s'a­
ssombrissent (l'horreur) l'apoca-
lypse (à quoi tout ça n' a-t-il pas ...
servi)? ... l'inhumanité aura-t-elle enfin sa
fin? .. que nous réservera la ...
Transcendance, là-
haut?... ) comme a dit Bergson «il n'y a
qu'à· attendre · que· le . sucre· Sacré· s'a-
ssemble et dans la bouche fonde lente­
ment jusqu'à la
mandarine de l' ï-
neffable-si-Doux qu'à ...
le nommer seulement, le
cœur. Vous . fondra!...

Jean-Paul Klée, au Marché de la Poésie à Rochefort-sur-Loire
5/07/08



Sur Portnawak

JEAN-PAUL KLEE
Poëmes de la noirceur de l'occident


... Massés là comme des Vers-de-terre ils
écoutent prient un peu, müsiquent défilent Tambours clairons &
drapeaux (baveux) à travers tout le camp, de la potence au
four, dü müsée au cachot. La chambre-à-gaz est à l'écart,
ils . n' iront · quand . même · pas · jusqu'à ? ... Peut-on visiter aussi la
chambre / à / gaz? ... (les gens sûrement ne refuseraient
pas) - Non l'oiseau ni le dieu (ni les anges) ni les SOLEILS, ni les
milliards ·
d'étoiles · Galaxies · ne . savent · pas· le ...
millième de ce que les « hommes» ici ont fait ! ...
sürtout ne le dites jamais aux lions Tigres baleines,
aux chiens ni chats, ne le dites pas
aux bêtes les plüs Visqueuses & molles, car les
monstres les plüs froids de l'Univers, s'ils apprenaient nos
crimes (nos Anthropophagies) nos millions d'assassi-
nats, ils rougiront de honte !!! ... Ils
mourront de douleur & le SOLEIL lui-même,
le . Soleil . le . jour . . il...
saura, notre! SOLEIL! ex- plo-
se- ra !!!...

(Retour au Struthof)


DANIEL BIGA
Impasse du progrès

à la petite fille qui questionne:

« Maman qu'est-ce que je serai après? »
- eh bien après tu seras une maman!
« et après qu'est-ce que je serai? »
- eh bien après tu seras une grand-maman!

la petite fille cinq secondes réfléchit puis:
« et après je serai un chien! »

la Vache!
(elle a tout compris)


JAMES SACRE
Anacoluptères

...émeraude rare le mot coléoptère ra­massé dans un maximum de couleur carapace élytres strictement serrées caillou creux pres­que coquille et nacre d'escargot sec dans un champs de petite luzerne ...


PETER SLOTERDIJK
Ecumes

"Sous la cloche sémantique totalitaire, les gens ne cessent d'inhaler leurs propres mensonges, devenus l'opinion publique, et choisissant volontairement l'absence de liberté, évoluent désormais dans une transe opportuniste. À l'intérieur de ce type d atmosphères toxiques, on reconnalt encore plus fortement les individus comme ce qu'ils sont déjà dans des conditions plus libres - des « somnambules » se déplaçant comme s'ils étaient téléguidés dans le « rêve social éveillé ». Au journaliste revient le rôle des anesthésistes, qui veillent sur la stabilité de la transe collective."


"Ainsi commence à progresser l'idée selon laquelle la vie tient moins dans l'être-là par ouverture et participation au tout qu'elle ne se stabilise par autofermeture et refus sélectif de la participation."

"L'identité est une prothèse d'évidence en terrain incertain.[...] Admettons-le: tant que je considère que le fait essentiel de mon existence est que je suis Corse, ou Arménien, ou Irlandais protestant, les modernismes de ce type ne me regardent pas. Je me comporte alors comme un ready-made ethnique et je me prépare pour des entrées dans le bazar de la multiculture. S'il le faut vraiment, je descends même dans la rue pour défendre la chasse au renard en Grande-Bretagne. Mais si le refuge dans le type ne me dit rien, je devrais m'intéresser à la création des bases intérieures sur lesquelles j'aimerais me tenir jusqu'à nouvel ordre."


JEAN-PASCAL DUBOST
Dame

L'amour me fait faire le poète
Et les vers cerchent le repos

Agrippa d'Aubigné


C'est l'hiver en Bretagne et la pluie, le vent, le panneau inondation sur La Lauducière, aucune matière et rien sinon que force et de vouloir sur quoi j'insiste rêveusement déplace et transporte et rapproche, entre la fougère et la dépression, sans sonner l'orphée je frotte sans attendre le déluge au cours de mon rythme contadin, hausse à la virgule le ton, sinon tout qu'ombre et fumée, sans execution, sans œuvre, sans effortz, et chagrine pour la journée, si tu rajoutes un mot mal placé plus haut que l'autre de plein fouet-


HENRI MESCHONNIC
Nous le passage

comme nous cherchions à atteindre
les fruits mangés par le coucher du soleil
nos phrases se sont inversées
nous invisibles ressemblant au hasard
regardant les choses les plus proches
à travers un océan


DEMARCQ
Les Zozios

Toute parole fait d'abord lien, entre les choses comme entre les hommes. Peu importe que la réalité soit correctement appréhendée, pourvu que la description soit sans faille: non pas tellement cohérente, mais coalescente. Faut qu'ça colle; plus j'englobe, plus tu gobes. Seule compte la dimension syntagmatique: l'ordre et la hiérarchie des mots dans la phrase, celui et celle des hommes dans la société. En dernier ressort, le vocabulaire se soumet toujours à la grammaire. Sauf en poésie chinoise classique, et encore! Ou quand la phrase défaille. Cummings par exemple, lorsqu'il troue le corps des mots de blancs ou le perce de ponctuations, troublant par ailleurs les strophes d'incisives parenthèses, ou roublardant les catégories verbales en conjuguant des noms, substantivant des conjonctions, etc. Mes zozios autrement: quand leur phrasé perd le nord, dérouté par des onomatopées, des bégaiements qui affolent la boussole du sens.


ZANZOTTO
les pâques

...Repliement dans des abîmes de régression
hermétique cagette tabernacle
coup d'oeil trompe l'oeil
casupola casipola
qui ondule oscille au plus haut des collines ailées...


ROGER LAHU, JACKY ESSIRARD
Poème cambouis

...Et forcément ça m'a titillé
cette question
Pourquoi en effet n'ai-je jamais écrit un poème « sur le
cambouis»
et même
pourquoi n'a-t-on sans doute jamais écrit un poème sur le
cambouis ?
Et peut être même le mot cambouis n'apparaît il jamais dans un poème

Pourquoi?

Peut être que la poésie a peur de se tacher les doigts?
De se confronter à la basse réalité de nos existences
ordinaires ?
Celle qui a les ongles en deuil
et qui pue un peu la sueur et les pieds ?

De mon vieux père mort ....


PETER SLOTERDIJK
Derrida, un Egyptien

Derrida vient tout juste de se référer à la théorie hégélienne de l'imagination comme souvenir, selon laquelle l'intelligence est semblable à un puits (menant verticalement vers la profondeur, comme un puits d'eau potable ou un puits d'installation minière) et au fond duquel sont « inconsciemment conservées » images et voix de la vie antérieure. De ce point de vue, l'intelligence est une sorte d'archives souterraines dans lesquelles reposent, telles des inscriptions précédant l'écrit, les traces de ce qui a été. À ce propos Derrida dit soudain quelque chose de très surprenant :
« Un chemin, nous le suivons, conduit de ce puit de nuit, silencieux comme la mort et résonnant de toutes les puissances de voix qu'il tient en réserve, à telle pyramide, ramenée du désert égyptien, qui s'élèvera tout à l'heure sur le tissu sobre et abstrait du texte hégélien, y composant la stature et le statut du signe. »


Lignes 25
Mars 2008

Décomposition
Recomposition
Politiques

JL Amselle, A Badiou, MB Kacem, D Bensaïd, G Bensussan, A Brossat, J Dakhlia, JP Dollé, Y Dupeux P Hauser, A Jappe O Le Cour Grandmaison, E Renault

"C'est de lucidité qu'il faut faire règle de conduite. C'est par une réflexion sur les lieux de la politique, et sur ce qui, en ces lieux, se traduit et ne se traduit pas des hors-lieux (faut-il dire des ban-lieues?) des expériences et des affects collectifs, des douleurs et des blessures sociales, que pareille lucidité, politique, a chance d'advenir. Peut-être." G. Bensussan


HAROLDO DE CAMPOS
Une anthologie

Galaxie 50
je ferme j'enferme je réverbère ici je me dépéris ici je me zère je ne chante ni ne conte
je ne m 'avère pas je crépuscule je déptintanise je me libère enfin dans ce livre dans ce vol
je m'envole je mouche araignée mine et minerai corde accord psaltérion muse
nonplusnonplus que je me tempère j'ai joué propre j'ai joué sérieux dans cette soif
je me désaltère je me décommence je m'enferme à la fin du monde le livre se finit le
fond la fin le livre le destin il ne subsiste ni trace ni séquelle jeu de dames ou
de marelle colin-maillard jeu de la vieille le livre s'achève le monde dépérit l'amour
déplume et déracine la main se meut la table vacille le vrai songe au
mensonge fiction filiation ciseaux et lyre que l'esprit d'emblée s'ensaphire et
se nacre et s'affole chantant l'oiseau dans son dedans par où son chant
s'illumine lamine sa langue la plus intime tandis que la langue se lancine
ici je me lâche embouchure et bouche point sans noeud contrepoint où je chantai je ne
chante pas où c'est l'été j'en fais hiver voyage tournevoyage passant au-delà
je réverbère je ne conte ni ne chante je ne m'avère pas je déchire mon cahier...


Jules Lequier par Goulven Le Brech

"FAIRE. Non pas devenir, mais faire et en faisant SE FAIRE."


FLORENCE PAZZOTTU
La place du sujet

Nathan ne comprend pas; la place du sujet;
Il ne sait pas le dire. - Allons, dit la maîtresse,
Tu connais l'alphabet, sois patient pour le reste!
Omar ne le sait pas, ni Manon, ni Laïa;
Je dois m'occuper d'eux, d'Elahmin, de Kader;
Je veux entendre Joy réciter le poème ...
Justement, dit Nathan, c'est votre poésie ...
(Il ouvre grand les yeux pour chercher un appui.)
"Sans lâcher son butin / Longtemps alla Lapin ... "
Mais qui le fait aller? - Qu ' est-ce que tu dis, Nathan?
C'est lui qui va, bien sûr! C'est Lapin le sujet!
- Mais si c'est lui qui va ... pourquoi est-il derrière? !


FRANCK VENAILLE
La descente de l'Escaut
Poème

Des-
cendre
au
plus
profond
du
corps
du
fleuve.

la mer
se
noie!
Plonger!
plonger!
Puis
retrouver
ce
monde
de si peu
de joie.


ALAIN BROSSAT
La résistance infinie

Dans les sociétés occidentales contemporaines, l'irruption de la politique en tant qu'exercice de la liberté et création de valeurs prend toujours l'institution dite « démocratique» par le travers; elle la contrarie et l'offusque. La politique qui doit s'inventer sous les auspices de la « résistance infinie» mérite ses propres noms, ses propres mots. Dans cette attente, nous ne nous reconnaissons aucunement dans la posture d'énonciation d'une position politique qui consisterait en ceci: « Nous, vrais démocrates, etc. », posture vertueuse, irréprochable et bien policée . Cette politique à venir ne s'inventera que par le côté du sauvage et de l'imprésentable; là où s'élèvera cette rumeur où se laisse distinguer le grondement: « Nous, plèbe ; nous, barbares ... » .                                            


ALAIN BROSSAT
Bouffon Impérator

À l'aube de ce règne placé sous le signe des petites et grandes infamies, la question demeure pendante: que faisons-nous face à l'intolérable? Où est la troisième voie, l'étroit défilé entre prise d'armes, comme effacée de l'horizon historique (au point qu'on hésite même à en prononcer le nom), et l'infinie acedia de l'exil intérieur?
À défaut d'autres mérites, l'avènement de Bouffon, Gorgone d'un régime sans boussole, aura servi à réveiller ces questions indispensables.


SAMUEL BECKETT
Quad

suivi de L'EPUISE par Gilles Deleuze

"Ce qui compte dans l'image, ce n'est pas le pauvre contenu, mais la folle énergie captée prête à éclater, qui fait que les images ne durent jamais longtemps."


SOPHOCLE
Antigone

Antigone: ...Et voilà comment aujourd'hui, pour avoir, Polynice, pris soin de ton cadavre, voilà comment je suis payée! Ces honneurs funèbres pourtant, j'avais raison de te les rendre, aux yeux de tous les gens de sens. Si j'avais eu des enfants, si c'était mon mari qui se fût trouvé là à pourrir sur le sol, je n'eusse certes pas assuré cette charge contre le gré de ma cité. Quel est donc le principe auquel je prétends avoir obéi? Comprends-le bien: un mari mort, je pouvais en trouver un autre et avoir de lui un enfant, si j'avais perdu mon premier époux; mais, mon père et ma mère une fois dans la tombe, nul autre frère ne me fût jamais né. Le voilà, le principe pour lequel je t'ai fait passer avant tout autre. Et c'est ce qui me vaut de paraître à Créon coupable, rebelle, frère bien-aimé! Et à cette heure je suis entre ses mains; il m'a saisie, il m'emmène -


MICHAEL GLUCK
Peaux d'lapin

 

BRUNO NORMAND
Du Contour

page wigwam


CORNELIUS CASTORIADIS
LA CITE ET LES LOIS

Le mot de politique est bien entendu extrêmement galvaudé, prostitué même; on lui donne des significations soit trop particulières, soit trop universelles. Pour moi, la seule définition possible - et elle apparaît déjà en Grèce -, c'est celle d'une activité collective qui essaie de se penser elle-même et se donne comme objet, non pas telle ou telle disposition particulière, mais l'institution de la société en tant que telle. En dehors de cela, je vous l'ai dit, on peut avoir des intrigues de cour, des clans, des révoltes, etc., mais on n'a pas de politique au sens fort de ce terme. Quant à savoir si cela coïncide avec la démocratie ... Certainement pas. Il n'y a coïncidence que dans la mesure où l'existence d'une activité politique ainsi définie ouvre la question de ce que doit être l'institution de la société: on sort alors de la pure et simple hétéronomie où l'institution de la société est donnée, que ce soit par révélation, par tradition ou même par démonstration scientifique, pseudo-scientifique bien entendu. En ce sens-là et en ce sens seulement, on peut lier ces deux notions, politique et démocratie.


RAYMOND FEDERMAN
coups de pompes

POÉZUT
J'écoutais de la poézie
une lecxure de poézie
poézie appitoyante
et assoupichiante
j'avais envie d'erculer
je me suis dit poézut
j'en ai marre je cale
et alors j'ai renculé
sur place m'appitoychiant
donc jercule et déjercule
et me voilà alors perculé
et forcé de reculer
sans pourtant bien déculer
que faire que faire
me déculotter ou bien
m'enculotter sur place
en culbutant dans le recul
erculant du cul dégoûté
je m'execulte ici dans
cet énorme emmerdement


50 façons d'assassiner les limaces

C'est un livre que Patron a eu pour son anniversaire

"jardiniers sensibles s'abstenir!"


PHILIPPE BECK
Le Fermé de l'époque

Je ne suis pas le fermé d'une époque.
pas le fermé de l'époque.
Or, chacun est au mieux de son temps.
L'époque se ferme dans l'élargissement
de la parenthèse essentielle.
L'ouvert, 1'« homme ouvert »,
notamment: le poëte ouvrant
(décabriolet)
se ferme lui, et
re-ferme puis dé-ferme
pour la « néo »-simplification
(synthétique)
ce qu'il faut.
De la prose est fermée
par l'époque déjà farcie;
de la poésie exceptionnellement
ouvre lourdement
l'époque, une époque,
la scalpélise ou la délabélise.


CLEMENT ROSSET
La nuit de mai

Ce que je suggère (et continuerai à suggérer ici) est qu'un objet d'amour n'est jamais seul mais toujours accompagné. Non pas accompagné d'un facteur perturbant qui le troublerait (telle la présence d'un jaloux ou d'une rivale), mais d'un ensemble de facteurs favorables qui le favorisent et lui tiennent lieu, comme pour un mets réussi, d'excellente et nécessaire «garniture ». Si je suis heureux c'est que tout va bien et que tout est bon; si je suis heureux mais qu'autour de ce bonheur certaines choses ne vont pas rond, c'est que je ne le suis pas. C'est pourquoi je ne saurais approuver, malgré son apparence de bon sens et de profondeur, le mot de Ramuz dans l'Histoire du soldat de Stravinsky : «Un bonheur, c'est tout le bonheur; deux c'est comme s'il n'existait plus.»

 


BERNARD VARGAFTIG
Ce n'est que l'enfance

La sauge l'enfance l'attirance
La même insoumission de l'espoir
Une crainte suivie du glissement
Dont la fissure se déchire


SLAVOJ ZIZEK
La parallaxe

"En résumé, le passage de la réalité substantielle à l'événement (dans ses différentes formes) n'est-il pas l'une des caractéristiques essentielles des sciences modernes? Selon la physique quantique,
le fondement de la réalité n'est pas constitué de certains éléments primordiaux, mais d'une sorte de « vibration» de cordes, d'entités que l'on peut seulement décrire comme des processus désubstantialisés. Le cognitivisme et la théorie des systèmes s'intéressent au mystère des «propriétés émergentes », qui désignent également les auto-organisations purement processuelles, etc. Rien d'étonnant, donc, à ce que les trois philosophes contemporains - Heidegger, Deleuze, Badiou - déploient trois pensées de l'événement : chez Heidegger, l'événement est la révélation épocale d'une configuration de l'être; chez Deleuze, l'événement est le pur devenir désubstantialisé du sens; chez Badiou, c'est la référence à l'événement qui fonde un processus de vérité. Pour les trois, l'événement est irréductible à l'ordre de l'être (au sens de la réalité positive), à l'ensemble de ses (pré)conditions matérielles.
[...] À la différence de Heidegger, Deleuze et Badiou accomplissent le même geste philosophique paradoxal consistant à défendre, en tant que philosophes matérialistes, l'autonomie de l'ordre «immatériel» de l'événement. En tant que matérialiste, et pour l'être tout à fait, Badiou s'intéresse au topos idéaliste par excellence* : comment un animal humain peut-il renoncer à son animalité et placer sa vie au service d'une vérité transcendante? Comment la« transsubstantiation» d'un individu qui consacre sa vie au plaisir en sujet dévoué à une cause se produit-elle? En d'autres termes, comment un acte libre est-il possible? Comment peut-on échapper au réseau des connexions causales de la réalité positive et concevoir un acte qui commence par et en lui-même?
[...]un évènement ne courbe pas l'espace de l'être en s'inscrivant en lui - au contraire, un évènement n'est rien d'autre que cette courbure de l'espace de l'être. Il n'y a rien d'autre que l'interstice, la non-coïncidence-avec-lui-même de l'être, c'est-à-dire la non-fermeture ontologique de l'ordre de l'être."

Pour une vue globale du livre: Magazine littéraire


RAHARIMANANA
Za

Eskuza-moi. Za m'eskuze. À vous déranzément n'est pas mon vouloir, défouloir de zens malaizés, mélanzés dans la tête, mélanzés dans la mélasse démoniacale et folique. Eskuza-moi. Za m'eskuze. Si ma parole à vous de travers danse vertize nauzéabond, tango maloya, zouk collé serré, zetez-la s'al vous plaît, zatez-la ma pérole, évidez-la de ses tripes, cœur, bile et rancœur, zetez-la ma parole mais ne zetez pas ma personne, triste parsonne des tristes trop piqués, triste parsonne des à fric à bingo, bongo, grotesque elfade qui s'égaie dans les congolaises, longue langue foursue sur les mangues mûres de la vie.


JOHN GIORNO
Il faut brûler pour briller

je suis un voleur
dans un appartement
vide
et je distribue
tout
à la ronde,


JEAN-PASCAL DUBOST
Monstres morts

AUTOP.
Mal dépuzzlé dès composition, mille morceaux de complexion, morceaux qui ne se recollent jamais, nervermore, éparpillés aux quatre coins du corps qu'à quatre pattes je rembuche jusqu'au fin fond de livres et dans les châteaux d'autres, fort nombreux, construction disloquée force de faire d'écrire tripatatulium, le doigt dans l' œil et mille yeux, mille fausses voies, mal vu, y mal entendant dire je t'aime comme on ment, mais, malgré, c'est une nature muette -

 

La page JP Dubost


JEAN-PASCAL DUBOST
Les loups vont où?

«Et ces trucs sales ça va au sale quand?» mais quoi, tu mouftes quoi contre la sévère harangue de mère lancée du pas de la porte de la chambre ou de la buanderie ces hardes bien usées qu'on s'entête à garder là fétides et qu'on entasse et qui font mont qu'on ruse dans toutes sortes de travaux comme de me nettoyer cette véritable porcherie tu veux !


JAMES SACRE
Un paradis de poussières

On la pense plutôt comme une belle pièce d'étoffe l'amitié
D'un seul tenant, solide, quelque chose
D'entier, vêtement
Comme un bras qui te prend l'épaule. C'est mal penser.
C'est jamais
Que des moments pas longtemps, des gestes
Mal cousus à l'histoire de quelqu'un d'autre
Quasiment rien guenilles de mots
Pour dire on sait pas quoi, passer
Dans l'énigme du monde: l'amitié.


MAURICE BLANCHOT
Pour l'amitié

La pensée de l'amitié : je crois qu'on sait quand l'amitié prend fin (même si elle dure encore) , par un désaccord qu'un phénoménologue nommerait existentiel, un drame, un acte malheureux. Mais sait-on quand elle commence? Il n'y a pas de coup de foudre de l'amité, plutôt un peu à peu, un lent travail du temps. On était amis et on ne le savait pas.


MICHELA MARZANO
La mort spectacle

Mon propos est justement de chercher à éclairer ces questions. Mais, pour ce faire, il me faut commencer par raconter mon "voyage" et en décrire les conséquences - dont la principale est d'anesthésier petit à petit, de "neutraliser", le jugement du spectateur. Ces images extrêmes qui se construisent sur un arrière­fond de haine, haine de soi comme haine de l'autre, ces vidéos qui mettent en spectacle des actes de barbarie engendrent en effet une nouvelle forme de barbarie: celle de l'indifférence.


JEAN-PASCAL DUBOST
Fatrassier

PAR-DESSUS LES UNS LES AUTRES
Et grand-mère convaincante disait bon-sang-de­bois-regarde-moi-tous-ces-corbeaux-là-haut, et je regardais-moi tous ces corbeaux gris, blancs, bleutés, mouchetés, et rou-roucoulant tandis qu'en catimini elle plongeait, plouc, des crabes, plouc, dans l'énorme gamelle, plouc, d'eau bouillante-

 

La Page Jean-Pascal Dubost


JOHN GIORNO
La sagesse des sorcières

Remplir ce qui est vide,
vider ce qui est plein,
la lumière
comme corps,
la lumière
comme souffle


BOHUMIL HRABAL
moi qui ai servi le roi d'angleterre

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

J'étais à peine arrivé à l'hôtel « À la Ville dorée de Prague» que le patron me prit à part pour me dire, en me tirant l'oreille gauche: «Maintenant que tu es groom chez nous, rappelle-toi bien ceci: tu n'as rien vu, rien entendu! Répète!» Je répondis donc que dans son établissement, je n'avais en effet rien vu ni rien entendu. Mais le patron de poursuivre, en me tirant l'oreille droite: «Or rappelle-toi aussi que tu dois tout voir et tout entendre! Répète! » Je répétai donc, interloqué, que désormais je verrais tout et entendrais tout. Voilà comment j'avais débuté

 


EDGAR MORIN
CLAUDE LEFORT
CORNELIUS CASTORIADIS
Mai 68 La Brèche
suivi de Vingt ans après

"La dissolution des mouvements des années 60 a sonné le début de la nouvelle phase de régression de la vie politique dans les sociétés occidentales, à laquelle nous assistons depuis une quinzaine d'années. Cette régression va de pair avec (est presque synonyme de) un nouveau round de bureaucratisation-privatisation-médiatisation, en même temps que, dans un vocabulaire plus traditionnel, avec un retour en force des tendances politiques autoritaires dans le régime libéral-oligarchique. On a le droit de penser que ces phénomènes sont provisoires ou permanents, qu'ils traduisent un moment particulier de l'évolution de la société moderne ou sont l'expression conjoncturelle de traits insurmontables de la société humaine. Ce qui n'est pas permis, c'est d'oublier que c'est grâce à et moyennant ce type de mobilisation collective représenté par les mouvements des années 60 que l'histoire occidentale est ce qu'elle est et que les sociétés occidentales se trouvent avoir sédimenté les institutions et les caractéristiques qui les rendent tant bien que mal viables et en feront, peut-être, le point de départ et le tremplin d'autre chose." C. Castoriadis (1986)


MARIO VARGAS LLOSA
Conversation à La Cathédrale

Depuis la porte de La Crônica Santiago regarde l'avenue Tacna, sans amour : des automobiles, des édifices pâles et dépareillés, des squelettes d'enseignes lumineuses flottant dans la brume, la grisaille de midi. Foutu Pérou, mais depuis quand? Les petits vendeurs de journaux maraudent entre les véhicules arrêtés par le feu rouge de l'avenue Wilson en braillant les titres du soir, cependant qu'à pas lents, il se dirige vers la Colmena. Les mains dans les poches, tête basse, il marche au milieu de passants qui avancent aussi vers la Place San Martin. Il était pareil au Pérou, Zavalita, foutu depuis un certain temps. Depuis quand? pense-t-il.


LIONEL BOURG
Le Chemin des écluses
suivi de Gueules de fort

Je suis rentré sans hâte.
Longeant le canal, sa lame d'étroit silence mal engagée, mal plantée dans un décor où des bâtisses en ruine exhibent leurs viscères sous de magnifiques glycines, j'attendis que la nuit fût complète avant de pousser la porte du jardin.
L'herbe crissait sous la semelle.
Le ciel s'égouttait lentement, comme si l'on eût mis à sécher sur la ville une serpillière humide encore d'avoir été plongée dans un grand seau d'étoiles.
J'ai gravi les escaliers de la maison.
Préparé du café tout en grignotant une croûte de pain debout dans la cuisine.
Bu une tasse du breuvage.
:Écouté quelques blues - un titre de Larry Davis,. deux ou trois interprétés par Carrey et Lurrie Bell, le père, le fiston haletant comme l'enfer sur les rails d'une six cordes et d'un harmonica -, griffonné, raturé, griffonné à nouveau le même début de phrase.

Lionel Bourg à Rennes, à Combourg


BRUNO GENESTE
lumière de froid

L'estran retourne
sa blancheur

éd. pré#carré


JEAN-PASCAL DUBOST
Vers à vif

On tombe de haut une bonne fois pour toutes et de plus pomme, mais je ne creux creuserai pas plus bas, car en dessous de tout ça ne repousse pas et lorsqu'il faudra vous savez quoi, laissez-moi donc un peu de lumière -

La Page JP Dubost


JACQUES JOSSE
Près du pilier

Peu avant d'atteindre le resto, il s'arrête à nouveau, me serre le bras et me dit qu'un jour, un jour, Fildefer, si ça te tente, mais il faudra bien sûr qu'il y ait du fracas dans l'air pour que les armatures et toute la ferraille bétonnée du pont sifflent et gémissent ensemble, un jour de tempête force dix ou onze, un jour où ça bastonnera dans les mâts, un jour d'ardoises arrachées et jetées à terre par centaines, un jour je t'emmènerai au pilier.


JACQUES JOSSE
La mort de Grégory Corso

DIX-HUIT HEURES. La nuit tombe sur Minneapolis et Saint-Paul sombre peu à peu dans les brumes du Mississippi. La mort se penche sur le fleuve. Elle le toise à travers la vitre. Pour l'instant, elle se détend. Elle traîne au centre de l'atelier. Chaque soir, elle s'accorde ainsi quelques minutes de répit. Elle invite ses pensées à vaquer d'une berge à l'autre, au fil de l'eau, des lumières, des vapeurs...


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
L'instant et son ombre

Parce qu'elle est aussi, à sa façon, une ombre, ou le dépôt d'une ombre, toute photographie est le souvenir d'un rayonnement, d'une occurence du rayonnement, et la prémonition d'une ruine, ou d'un effacement.

 


JUAN BENET
Une méditation

Le livre est un personnage masqué et l'auteur l'expose sachant que quelqu'un d'averti lui ôtera son masque; engagés dans ce jeu culturel, les lecteurs successifs remarqueront qu'il ne s'agit plus de ce masque premier et découvriront peu à peu d'autres corps sous-jacents dont l'auteur lui-même n'avait aucune idée; et au fil des générations et des lectures, le livre sera comme un oignon.


MARC-VINCENT HOWLETT
Triomphe de la vulgarité

La pertinence de l'individu n'est donc pas tributaire de son statut de sujet, de citoyen et encore moins de sa singularité, mais de sa capacité à faire l'épreuve et la preuve de son indifférenciation, et de son pouvoir à s'affirmer comme héraut d'une parole insignifiante au cœur de cette indifférenciation. C'est le règne de ce que j'appellerai et écrirai dorénavant ainsi: le « Tout-un-chacun », soit l'idée d'un ensemble en position de tout qui se manifeste comme un (qui n'accepte ni le deux ni l'altérité) et dans lequel chacun se doit de participer indifféremment à ce tout. Ce « Tout-un-chacun » n'est ni une foule (rencontre indéfinie d'individus) ni une communauté (nation, groupe, association, parti, etc., dont la constitution suppose un signifiant-maître comme principe revendiqué d'appartenance), mais un ensemble dans lequel chacun - se leurrant dans le un de sa position d'individu - se fond dans l'Un d'un Tout dont il ne reconnaît pas le principe unifiant.


CLEMENT ROSSET
L'école du réel

"Le réel est la seule chose du monde à laquelle on ne s'habitue jamais."


JACQUES JOSSE
Les Lisières

À ce penchant immodéré pour les beaux perdants, leurs échecs, leurs coups de folie, leur vie brisée, s'ajoutait ce que Jean Grenier nomme « le goût d'une indépendance absolue », ce goût de moutarde qui décuple la révolte et que l'on retrouve intact, sautant d'un siècle l'autre, chez Villiers de l'Isle-Adam, Corbière, Palante, Robin, Elléouët, Collobert... Autant de trajectoires brisées, nées sur des fins de terres abruptes, calées entre le doute et la nécessité, suivies avec véhémence par des êtres ouverts mais incompris, hantés par de sombres prémonitions et la plupart du temps ignorés, rejetés, laissés pour compte. Lequier est du nombre. Il appartient à la tribu. Semblable à ses frères. Avec en lui la même mélancolie, le même désespoir, le même attrait pour le vide.

Jacques Josse


ALAIN JEGOU
Juste de passage

En griller une ou pas
Dans l'air du temps
Laisser filer son souffle
Au teint nicotiné
Ou se serrer le kiki
Et stanguler l'envie
Blabla conflictuel
Convulsif et confus
Intox amoniaquée
Versée sur la matière contrite
Viandox inquisiteur
Dilué dans la grisaille
De pensées naufragées
Lourd dilemme
Aux toxines irritantes
Et conséquences crétines


JUAN BENET
Dans la pénombre

- Toi, tu te tais, ordonna la tante avec un geste péremptoire. Le schisme est sur le point d'être scellé. Il ne reste plus personne pour contempler et applaudir ce moment, mais c'est peut-être mieux ainsi. Un acte sans public, dénué de toute théâtralité, réduit à lui-même, comme doivent l'être l'union et la séparation de deux êtres, le passage entre deux époques ou deux états, une évolution si lente que l' œil humain ne peut la remarquer que grâce à ses millions d'empreintes, un fléchissement de nos sentiments si rectiligne que, sans le soupçonner, l'âme nous conduit toujours à ce point de départ antérieur à tout changement.


Triages
Vingt-trois poètes et REVERDY vivants
Textes réunis et présentés par Antoine Emaz

Roger Lahu
Cinq poèmes sans lumière

LA SERRURE GRINCE. PEUT-ÊTRE LOIN DE TOUS VAIS-JE POUVOIR DORMIR
PIERRE REVERDY, Pierres blanches


à l'angle gauche de la fènêtre le jour
s'estompe en gris bleuté

Ie clocher noir compte et recompte
l'heure qu'il est

épicier assez pingre
sous l'enseigne d'un coq
enturbanné d'une chamaille
d'oiseaux indistincts

ça va être « le soir»
encore

et toujours

le soir
puisqu'il fit jour et fèra
bientôt nuit

« Le monde fatigué s'affaisse dans un trou»
PIERRE REVERDY, Plupart du Temps

 


ALEXIS CLOAGUEN
Petit Nord

Alors, on saisit ce qui passe à portée, comme le chevalier maubèche picore les bords du torrent. Sur ses pattes orangées, il va en reflet du parcours des pierres.
Deux de ces oiseaux se poursuivent, au compas de leurs bandes alaires blanches. Ils rythment la rumeur de leurs étincelles de cris. Ils savent la nécessité et le risque de l'eau, connaissent la ferveur de doubler leurs paires d'yeux pour demeurer en vie. Ils tourbillonnent en aval des rapides, de leur vol de papillons, comme le fait un bruant de Lincoln sous le couvert des sapins et comme je volte moi-même, à l'intersection des ailes et des chants, sur la peau d'otarie des roches. Je suis bientôt rejoint par une vision d'amour, par le flottement d'un autre monde.
Terre-Neuve, juillet 2001.


PIERRE MICHON
Vie de Joseph Roulin

Les voilà le lendemain face à face dans cet atelier de la maison jaune dont personne de vivant ne peut plus nous dire comment c'était fait; et les murs non plus n'en peuvent rien dire: des bombes américaines tombées du pur cobalt les ont rasés, en 1944. Mais nous savons par les tableaux que les murs étaient blanc de chaux, c'est-à-dire que Van Gogh les faisait de n'importe quelle couleur, et que les carreaux sous les pieds étaient rouges, car il les faisait rouges.



JEAN SALEM
cinq variations sur le plaisir, la sagesse et la mort

Il est bien temps, lecteur : "va, sauve-toi, sauve-toi de ce charnier, sous peine d'augmenter le nmobre des morts..."*

*Shakespeare, Richard III


Michel Thion
Le pays où les enfants rêvent de mourir

C'était il y a ... autant d'années qu'il y a de ces oiseaux gris qui tournent et qui poussent leurs cris rauques et dont le vol est plombé comme le ciel, autant d'années qu'il y a de ces insectes humides et circonspects, presque songeurs, sous les galets de la côte Nord, celle qui regarde vers le continent.

Photos de Frédéric Le Junter
Editions Castells


Vassili Golovanov
Eloge des voyages insensés
ou L'île

Autour de nous, un univers né de l'argile.
Argile des bancs de sable: argile grise, la plus tendre, la plus fine qu'il m'ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n'a effleuré; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l'eau jusqu'à devenir idéalement lisse; argile s'accumulant, gonflant ici d'année en année, couche après couche, siècle après siècle; argile vivant d'une vie sombre et aveugle, respirant d'un souffle primaire, lourd et cru; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d'algues iodées et des vers d'eau survivent en s'y accrochant ...
Je me souviens d'un énorme envol noir et blanc de bernacles nonnettes déchirant de leurs ailes le canevas laiteux du brouillard ...


Pierre Bergougnioux
Ecole: mission accomplie

Tout discours sur l'école qui néglige son hétéronomie, c'est-à-dire l'incidence d'une réalité sociale inégalitaire sur le rendement scolaire, entretient la mystification qui enveloppe toujours la représentation de l'école et perpétue l'injustice de ses effets.


Elisabeth Roudinesco
La part obscure de nous-mêmes

Une histoire des pervers

Mais, au cœur de cette hiérarchie de la misère humaine qui tend à s'imposer dans l'opinion publique, les sans-domicile fixe, sales, alcooliques, odieux et vivant avec leurs chiens , sont regardés aujourd'hui comme les plus nuisibles - c'est-à-dire les plus pervers - puisqu'on les accuse de jouir de ne pas travailler. Et pour les éloigner de la cité, les nouveaux Homais de l'hygiénisme moderne prétendent désormais combattre leur puanteur en déversant sur eux des substances malodorantes. Mais peut-on ainsi, sans pervertir la Loi, lutter contre une puanteur par une autre puanteur agréée par l'État


PLUMES REBELLES 2008


RAHARIMANANA
Madagascar
1947


Et la honte absolue qui nous a assaillis quand nos propres dirigeants ont pris la place des colons et ont repris subtilement les mêmes mots dans la bouche de ces derniers. Nous devons, paraît-il, nous « développer », prendre la marche de la « modernité », abandonner nos pratiques archaïques - sauvages? Faire décoller notre économie, rattraper notre retard, rejoindre la civilisation, la vraie. Traverser les mêmes étapes que l'Occident afin d'arriver au paradis sur terre. Suivre à la lettre, jusqu'à l'absurde les recommandations de la Banque mondiale et du FMI - autres prédateurs qui ne veulent que notre bien! Le mythe du progrès, l'imposture bue jusqu'à la lie. Le déroulement du temps amène-t-il réellement à l'amélioration de la condition humaine? Le rabaissement de soi peut-il être un moteur de progrès? Pendant la colonisation, le discours a été tenu pour conforter l'indigène dans sa position d'inférieur et pour justifier la domination, la présence seule de l'homme blanc pouvant le sauver de cette situation. L'indépendance ne changea pas grand-chose. Unique proposition: rattraper le retard, si ce n'est de civilisation, tout au moins d'économie.


Jean-Luc Raharimanana a fait son CP dans "mon"école....!


BOHUMIL HRABAL
Vends maison où je ne veux plus vivre

Tout au bout de la ville, une porte s'ouvrit violemment et l'aubergiste apparut, traînant derrière lui une jeune fille blonde. Il tenta de la jeter au bas des marches, mais la fille s'agrippa à la rampe en hurlant dans la nuit :
- Laissez-moi viiivre! Laissez-moi viiivre !
D'une main, l'aubergiste lui prit la taille, de l'autre, il sortit son trousseau de clés pour frapper les doigts de la fille et, lorsqu'elle lâcha la rampe, il lui envoya un coup de genou dans le dos. Les bras écartés, la fille chancela sur les marches, puis atterrit sur la route déserte où ses cheveux blonds s'ouvrirent telle une queue de paon, tel un éventail de plumes d'autruche blanches.


NIKOS KAVVADIAS
Le Quart

" Cargos
Iron thoughts sail out at evening on iron ships
MALCOLM LOWRY

Le lieu: la passerelle d'un vieux cargo. Mirador sur l'immensité. Le jour, les 360 degrés de l'horizon, "le vase sans défaut de la mer" (Saint-John Perse), seule expérience sensible que nous puissions avoir (à moins d'être astronaute) de la rotondité de la Terre. Parfois au loin une côte basse qu'annoncent des odeurs, des oiseaux, des amoncellements de nuages ("comme des choux-fleurs en train de bouillir, peints par Michel-Ange ", selon la parfaite description qu'en donne Malcolm Lowry dans La Traversée du Panama). "
Olivier Rolin


BOHUMIL HRABAL
Trains étroitement surveillés

Cette année-là, l'année mil neuf cent quarante-cinq, les Allemands n'étaient plus maîtres du ciel au-dessus de notre petite ville. Moins encore au-dessus de la région, de tout le pays. Les bombardiers en piqué avaient perturbé le trafic, à tel point que les trains du matin passaient à midi, les trains de midi le soir et les trains du soir en pleine nuit, et si par hasard un train de l'après-midi arrivait à l'heure exacte, c'était un omnibus retardé de quatre heures.


MARCEL CONCHE
Montaigne et la philosophie

Montaigne me manque
"Comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s'abastardit par le continuel commerce et fréquentation que nousavons avec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là."

De l'intérêt d'écrire! Un livre est comme un filet que l'on jette à la mer et qui ramène des poissons - "poissons" d'autant plus précieux qu'ils ne sont retenus par l'entrelacement des mots - des mailles - que par consentement.


MICHEL SERRES
Petites chroniques du dimanche soir

Qu'est-ce que le racisme en effet? Le racisme, c'est justement la confusion de l'identité et de l'appartenance. Si vous dites de quelqu'un qu'il est noir, qu'il est africain, qu'il est juif, qu'il est catholique, qu'il est protestant, la persécution vient toujours de là. Au lieu de dire que ce quelqu'un est un individu, vous le réduisez à son appartenance à un groupe.Et ce groupe-là peut être désigné comme persécuté. Par conséquent, ce tic de langage qui nous fait tout le temps parler d'« identité culturelle », etc., est dangereux. Ce n'est pas seulement une erreur logique, comme j'ai essayé de le démontrer en analysant ma carte d'identité. C'est aussi un crime politique qui peut être vraiment dommageable à l'humanité.


FRANCOIS WAHL
Le perçu

Quant au sujet-lui-même - faudra-t-il redire qu'il n'y en a pas d'autre que celui de la châine énoncée, même si l'existence s'y trouve, par le ressaut du dire-Je, en deçà de lui représentée? -, un trait l'isole dans le bruit qui connote l'entière existence : il n'est ni celui de la parole, ni celui d'une subjectivation triomphante: ce qui le supporte et ce dont il est le point d'Un, c'est le discours du cela là : le discours du silence.
                                                                              


Edgar Morin
Vers l'abîme?

La pensée en pièces détachées
La pensée qui compartimente, découpe, isole, permet aux spécialistes et experts d'être très performants dans leurs compartiments, et de coopérer efficacement dans des secteurs de connaissance non complexes, notamment ceux concernant le fonctionnement des machines artificielles; mais la logique à laquelle ils obéissent, étend sur la société et les relations humaines les contraintes et les mécanismes inhumains de la machine artificielle et leur vision déterministe, mécaniste, quantitative, formaliste ignore, occulte ou dissout tout ce qui est subjectif, affectif, libre, créateur. De plus, les esprits parcellarisés et techno-bureaucratisés sont aveugles aux inter-rétro-actions et à la causalité en boucle et ils considèrent encore souvent les phénomènes selon la causalité linéaire; ils perçoivent les réalités vivantes et sociales selon la conception mécaniste/ déterministe, valable seulement pour les machines artificielles. Plus largement et profondément, il y a incapacité de l'esprit techno-bureaucratique de percevoir aussi bien que de concevoir le global et le fondamental, la complexité des problèmes humains.



111 BRETONS
Des temps modernes aux Editions Armen

Bonjour Jacques!


YANNICK LECOQ
Avec mes yeux
Mitmeinen augen

A mes parents, à mes enfants

... La photo de l'être disparu vient me toucher comme les rqyons différés d'une étoile ...
Roland Barthes, La chambre claire

Les portraits proviennent d'une classe de petite et moyenne section de maternelle. Les élèves étudiaient les expressions du visage. La consigne fut simple, quoique difficile pour un enfant: poser devant l'appareil sans rien exprimer.
En résulte un ensemble touchant et inhabituel où le regard distant et interrogatif, plutôt emprunt à celui de l'adulte, remplace l'image naive et consensuelle que l'on se fait de l'enfance.
Cette série de photos s'est ensuite retrouvée auprès d'écrivains poètes. Les textes présents dans cet ouvrage sont le fruit de cette rencontre subtile.
Avec mes yeux offre un autre regard sur l'enfance, un clin d'œil à l'adulte qui sommeille en chaque enfant, un hommage à l'enfant qui est en nous.
Yannick Lecoq

29 poètes autour de 25 portraits d'enfants

Paul Badin , Hervé Bauer, Jean-Louis Bergère, Daniel Biga, Alexandra Bougé, Didier Bourda, Olivier Bourdelier, Bernard Bretonnière, Christian Bulting, Patricia Cottron - Daubigné, Christian Degoutte, Ludovic Degroote, Pierre Dhainaut, Nicole Drano Stamberg, Mohammed El Amraoui, Antoine Emaz, Claude Favre, Albane Gellé, Fred Griot, Cécile Guivarch, Roger Lahu, Thierry Le Pennec, Camille Loivie, Henri Meschonnic,Fabio Pusterla, James Sacré, Jean-Claude Touzeil, Pierre Antoine Villemaine