ECLATS DE LIRE

 

"mes" livres en 2006...


JACQUES RANCIERE
Le destin des images

"L'image "juste", Godard le rappelle en citant Reverdy, c'est celle qui établit le rapport juste entre deux lointains saisis dans leur écart maximum."


GIORGIO AGAMBEN
L'Ouvert
De l'homme et de l'animal

"Les puissances historiques traditionnelles ­poésie, religion, philosophie - qui, tant dans la perspective hégélo-kojévienne que dans celle de Heidegger, tenaient en éveil le destin historico­politique des peuples, ont été depuis longtemps transformées en spectacles culturels et en expériences privées, et ont perdu toute efficacité historique. Devant cette éclipse, la seule tâche qui semble encore conserver un peu de sérieux est la prise en charge et la « gestion intégrale» de la vie biologique, c'est -à-dire de l'animalité même de l'homme. Génome, économie globale, idéologie humanitaire sont les trois faces solidaires de ce processus où l'humanité post-historique semble assumer sa physiologie même comme ultime et impolitique mandat.


GIORGIO AGAMBEN
Profanations

"L'image photographique est toujours plus qu'une image: elle est le lieu d'un écart, d'une estafilade sublime entre le sensible et l'intelligible, entre la copie et la réalité, entre le souvenir et l'espérance. "

 

"Profaner c'est restituer à l'usage commun ce qui a été séparé dans la sphère du sacré."


MICHEL THION
Le lieu d'être

Fragments nous sommes.
chercheurs d'autres fragments,

passeurs de fragments qui font mosaïque en nous,
pensées sans cesse partagée,

le lieu d'être est ainsi peint sur l'océan.

peintures de Anne Weulersse

Editions Castells


ERIC CLEMENS
La fiction de l'apparaître

Antonin Artaud force le corps de la vie au dehors de la langue.
La fiction fait naître - laisse être l'à-naître (la nature) par cris des langues qui défont les masses et les formes, le sans-temps et le temps mort, et par langues des cris qui font et refont les langages, les corps, les phénomènes. Elle n'est pas auto-engendrée au sens d'une création sans fond, mais polyphonique, protéiforme, disséminée, toujours entre­temps, entre avant-temps et fins du temps, décisions de différance. La fiction est surgissement des cris, des signifiances toujours premières, inachèvements et recommencements, langues et langages, histoires. Son déploiement se déchiffrera dans l'expérience littéraire.


Dormir, rêver...et autres nuits

Jean-Luc Nancy …  « Je deviens à moi-même le gouffre et la plongée, l’épaisseur des eaux profondes et la descente du corps noyé qui sombre à la renverse. Je tombe là où je ne suis plus séparé du monde par une démarcation qui m’appartient encore tout le temps de ma veille et que je suis moi-même tout comme je suis ma peau et tous mes organes des sens. Je passe cette ligne de distinction, je glisse tout ensemble au plus intérieur et au plus extérieur de moi, effaçant le partage de ces deux régions supposées. »


PIERRE BERGOUNIOUX
Univers préférables

La classification habituelle des récits ne couvre pas, loin s'en faut, l'extension du genre. A côté des formes élaborées, pourvues d'un titre, imprimées, des simples histoires qu'on échange et qu'on oublie, prolifèrent des textes muets, sans destinataire, ignorés du narrateur lui-même. Eux aussi, pourtant, postulent des mondes. On peut ne s'être jamais su l'auteur de cette prose sourde. Il arrive qu'un mot qu'on dit ou qu'on entend, un lieu où l'on revient, plus tard, agissent comme des catalyseurs, révèlent après coup le grouillement de textes embryonnaires qui visaient à résoudre les énigmes, à conjurer les périls dont on se sentait environné.


PIERRE BERGOUNIOUX
Points cardinaux

Nous avons perdu la félicité indistincte qu'on voit aux bêtes, aux poissons enchâssés dans l'eau cristalline, aux bêtes des bois couleur de feuilles mortes, aux oiseaux ivres d'air. Nous sommes devenus pensifs et, par­tant, étrangers, frêles, frileux, vulnérables. Il nous faut une table, un toit, du feu, une maison. Nous nous souvenons parfois d'avoir été au monde pleinement, sans états d'âme, d'un très lointain commencement. Je rêve, pour finir, d'une lande ouverte à tous les vents où l'on verrait ce qu'il en est de nous et de tout et d'y être, avant d'avoir été.


EUGENE ENRIQUEZ
La face obscure des démocraties modernes

Le trouble est un état essentiel parce qu'il indique bien que nous sommes des êtres conflictuels, toujours en gestation, nous construisant et nous détruisant chaque jour, à la recherche d'une identité qui nous fuit bien qu'elle soit nécessaire. C'est seulement à cette condition que nous pouvons entrer en relation avec les autres et avec nous-même. Être troublé, être ébranlé est la promesse d'un changement possible ou d'une création probable. Tout vrai créateur est un être d'interrogation qui sait que le plus important, c'est la question qui obsède et non la réponse qui conforte.


EDGAR MORIN
Culture et barbarie européennes

«L'Europe a été le foyer d'une domination barbare sur le monde durant cinq siècles. Elle a été en même temps le foyer des idées émancipatrices qui ont sapé cette domination. Il faut comprendre la relation complexe, antagoniste et complémentaire, entre culture et barbarie, pour savoir mieux résister à la barbarie.
Les tragiques expériences du XXe siècle doivent aboutir à une nouvelle conscience humaniste. Ce qui est important, ce n'est pas la repentance, c'est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes: Juifs, Noirs, Tziganes, homosexuels, Arméniens, colonisés d'Algérie ou de Madagascar. Elle est nécessaire si l'on veut surmonter la barbarie européenne.
Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au milieu du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d'une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historico-politico-sociales qui rendent le pire envisageable, particulièrement lors des périodes paroxystiques.
La barbarie nous menace, y compris derrière les stratégies qui sont censées s'y opposer.»


BERNARD STIEGLER
Constituer l'Europe

Mais la surconsommation, bien loin de satisfaire les hommes, les conduit vers le mal-être et engendre la laideur: nous vivons dans un monde dont la laideur suinte mécaniquement. Tous nous le savons, mais personne n'ose le dire: cela paraît réactionnaire. Et pourtant, tout le monde en souffre, et les pauvres bien plus que les autres: ils y sont exposés en permanence, ils ne peuvent plus échapper à ce devenir-immonde du monde, tandis que l'on ménage encore des réserves symboliques aux couches sociales solvables dans leurs ghettos dorés.


ANTOINE EMAZ
Boue

poser encore
quelque chose comme un ciel
ou un linoléum

quelque chose comme bleu

bleu débandé
et bleu encore ensuite après

sans pouvoir en finir

l'important n'est pas d'être là
on le saurait
mais d'être encore pourtant

sans être sûr

 


Rennes, dimanche 15 octobre

François Rannou présente Pierre Bergounioux




BACK IN THE SIXTIES
Pierre Bergounioux

"Or, nous savons, depuis Aristote, qui fut le plus grand philosophe de l'Antiquité, que l'homme est un animal politique. Ces impressions qu'on retire, n'ont rien de naturel. Elles sont la conséquence de décisions politiques, d'actes concertés, de principes explicites. J'avais du mal, en me promenant dans les rues, à distinguer le rêve de la réalité et c'est cette confusion, précisément que j'avais souhaitée."


LA LIGNE
Pierre Bergounioux

" L'univers des origines ruisselait de sources, miroitait d'étangs. Des hommes qui m'entouraient partageaient, quoique pour des raisons opposées, le goût de l'eau. Si nous participons à quelque degré du monde extérieur et, par notre ascendance, des âges antérieurs, comment, dans de pareilles conditions, ne pas naître pêcheur?"

 

LE CHEVRON
Pierre Bergounioux

"Notre petit équipement d'yeux, de jambes et de bras semble assorti au monde qu'on touche en naissant. A moins qu'on n'ait vu le jour dans un creux mouillé, sous de mauvais taillis, qu'on ne se soit impliqué, d'emblée, dans la zone accidentée, oblique, qui sépare l'Auvergne de l'Aquitaine. Auquel cas, on peut douter d'être apparié à ce qu'il y a, d'être fait pour la réalité. Heureusement, on a la ressource de rêver."

SIMPLES, MAGISTRAUX ET AUTRES ANTIDOTES.
Pierre Bergounioux

"J'aurais aimé demander à grand-père quel degré de parenté il se sentait avec les machines, si elles lui cédaient au passage, à lui aussi, un peu de l'énergie qu'il faut pour vaincre les crêtes, tenir l'humidité, la broussaille en respect, devenir moins inégal, plus consistant. Mais lorsque j'ai trouvé les mots, grand-père avait disparu. De sorte que j'ignore si le prix que j'attachais à ce qui se déplaçait sur rails venait de l'hérédité ou de l'intuition crépusculaire qui indique aux bêtes souffrantes un remède à leurs maux."

B-17 G
Pierre Bergounioux

" Il a dix-neuf ans. Il a peur. Il a froid. Il n'arrive pas à penser. Qui le pourrait dans la bourrasque supranaturelle qui hurle à la fenêtre, sous la torture qu'elle inflige aux pieds, aux mains, malgré la soie, à l'espace sensible, entre les omoplates, où l'âme, désertant le crâne saturé de bruit, d'appréhension, descend parfois se nicher, prête à l'envol."

 

LE PREMIER MOT
Pierre Bergounioux

"J'hésitais entre les contraires, également exaltants, qui font le charme du Quercy. D'un côté les vallées que l'eau descend en majesté entre les cultures exubérantes du maïs et du tabac, les essences tendres, l'ombre verte, les terrasses pomponnées d'arbres fruitiers; de l'autre, les pechs dressés dans la sécheresse, les vastes demeures régnant sur les vignes, leur parfum légèrement astringent, composite où entrent l'odeur de la suie refroidie, de la pierre claire, du bois de noyer, de l'éternité."

Remue.net

CHRISTIAN PRIGENT
Une erreur de la nature

A chacun, de toute façon, son débat avec le mur des langues mortes, à chacun sa façon d'y faire trou, s'il peut, pour les faire (re)vivre. On peut polyglotter, camavaliser, caviarder, mécrire, cut-uper, scanner, sampler, etc. : tout est bon et rien ne fait loi en soi, parce que l'écrit ne tire pas sa vie d'un programme donné, mais d'une résistance active, à la fois emportée et méticuleusement technique, à tous les pro-, à toutes les gammes, à tous les programmes.


PETER SLOTERDIJK
Essai d'intoxication volontaire
suivi de
L'heure du crime et le temps de l'oeuvre d'art

Peter Sloterdijk : Si l'on voulait s'exprimer à l'ancienne, on pourrait dire qu'une vieille gauche décantée quitte ses cavernes oniriques et redécouvre le monde et la vie.

Carlos Oliviera : Décantée?

P S. : Un terme œnologique - le vin que l'on a versé de la bouteille dans une carafe pour le chambrer s'appelle du vin décanté, on fait surtout cela avec de grands rouges, les Bordeaux grands crus classés, le Rioja Gran Reserva, et d'autres du même ordre. En réalité, ce mot signifie « dé-chanter» une chanson, peut-être aussi désenchanter, conjurer, faire de la contre-musique. À bien y réfléchir, une grande partie de mon travail est une décantation. Je verse les vieux grands crus de la pensée dans de nouveaux récipients, j'ai relu les métaphysiciens et je les ai transvasés, je lis Heidegger avec de nouveaux yeux et je laisse chambrer ses excentricités - tout cela, ce sont des pratiques de décantation. Alors qu'est­ce qu'un théoricien est censé faire de sa journée? On est une sorte de goûteur du flot des idées, un sommelier, un contre-chanteur. Je pourrais dire une foule de choses là-dessus, l'histoire des idées est une histoire des spiritueux, ou une histoire de la contre­musique, n'est-ce pas? J'affirme en tout cas que cela fait du bien aux anciens gauchistes de changer de bouteille, ces étiquettes moisies ne disent plus rien qui vaille depuis longtemps. Il faut quitter sa bouteille lorsqu'on cherche la décantation, je l'ai dit tout à l'heure, les bons rouges en ont besoin ...


CORNELIUS CASTORIADIS
Fait et à faire
Les carrefours du labyrinthe V

Certes, encore une fois, à moins d'en rester à une interrogation vide, toute pensée qui aboutit établit à son tour une nouvelle clôture. L'histoire de la pensée est aussi l'histoire de ces clôtures successives - et c'est ce qui rend inéliminable une attitude critique à l'égard des penseurs d'autrefois. Mais il est aussi vrai que, parmi les formes ainsi créées, certaines possèdent une mystérieuse et merveilleuse permanence. Et la vérité de la pensée est ce mouvement même dans et par lequel le permanent déjà créé se trouve placé et éclairé autrement par la création nouvelle dont il a besoin pour ne pas sombrer dans le silence du simplement idéal.



JACQUES RANCIERE
La chair des mots

A la vieille poétique d'Aristote, qui gageait la puissance d'écrire sur des modèles, des règles ou des genres s'oppose cette nouvelle poétique qui veut la gager sur la puissance d'esprit qui s'écrit déjà dans les choses et doit finir par s'identifier au rythme même de la communauté. Cette puissance d'esprit est à l' œuvre déjà dans la nature qui écrit sa propre histoire dans les plissements de la pierre ou les lignes du bois. Elle l'est dans cette vie qui ne cesse de s'écrire, de se symboliser elle­même, dès ses plus humbles degrés, et qui s'élève sans cesse vers des puissances plus hautes d'écriture et de symbolisation de soi. Elle l'est dans cette humanité dont le langage est déjà un poème vivant mais qui parle, dans les pierres qu'elle taille, les objets qu'elle forge et les lignes qu'elle découpe sur le territoire, un langage plus vrai que celui des mots. Plus vrai parce que plus proche de la puissance par laquelle la vie s'écrit elle-même.


JACQUES RANCIERE
Le maître ignorant

En 1818, Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé et lecteur de littérature française à l'université de Louvain, commença à semer la panique dans l'Europe savante. Non content d'avoir appris le français à des étudiants flamands sans leur donner aucune leçon, il se mit à enseigner ce qu'il ignorait et à proclamer le mot d'ordre de l'émancipation intellectuelle: tous les hommes ont une égale intelligence.
La grande leçon de Jacotot est que l'instruction est comme la liberté: elle ne se donne pas, elle se prend.

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JACQUES RANCIERE
Courts voyages au pays du peuple

Nous le savons aujourd'hui : ce qui rend vaine la critique des images, c'est que l'image apparaît déjà escortée de sa critique, affectée de son indice de distance et de dérision. En vain les bonnes âmes gémissent-elles sur le sort des enfants et des simples abrutis par le matraquage des images télévisuelles. L'enfant téléphile reçoit les procédures socialisées de la critique en même temps que la décharge des images. La formation au défilement des images est aussi une formation à la critique comme activité sociale complémentaire, relevant d'un même régime du représenté. Le déferlement de la critique est exactement contemporain du déferlement de l'image. La démystification fait partie de l'abrutissement, d'un investissement du système des lieux et des manières de les occuper qui n'exclut qu'une seule chose: l'atopie.


Chroniques des temps consensuels

"Reste que, de temps en temps, les sociétés réapprennent ainsi brusquement deux ou trois choses inouïes : que l'intelligence est la chose du monde la mieux partagée et que l'inégalité elle-même n'existe qu'en raison de l'égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique a un sens. "


Vendredi 25 août: La Démocratie possible ou impossible? Journées organisées par Planète IO, Librairie à Rennes
JACQUES RANCIERE, philosophe

 

 


« La société égale n’est que l’ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. Elle n’est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n’est portée par aucune nécessité historique et n’en porte aucune. Elle n’est confiée qu’à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n’importe qui le pouvoir égal de l’intelligence, elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. » (La haine de la démocratie)


JACQUES RANCIERE
La haine de la démocratie

"Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’"individualisme démocratique" et les ravages de l’ "égalitarisme" détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide."

 


L'inconscient esthétique

"L'inconscient esthétique, celui qui est consubstantiel au régime esthétique de l'art, se manifeste dans la polarité de cette double scène de la parole muette: d'un côté, la parole écrite sur les corps, qui doit être restituée à sa signification langagière par le travail d'un déchiffrement et d'une réécri­ture; de l'autre, la parole sourde d'une puissance sans nom qui se tient derrière toute conscience et toute signification, et à laquelle il faut donner une voix et un corps, quitte à ce que cette voix anonyme et ce corps fantomatique entraînent le sujet humain sur la voie du grand renoncement, vers ce néant de la volonté dont l'ombre schopenhauerienne pèse de tout son poids sur cette littérature de l'inconscient. "



JACQUES RANCIERE
Le partage du sensible

...l'art comme transformation de la pensée en expérience sensible de la communauté.

JAMES SACRE
Aneries pour mal braire

Un jour il n'y aura plus d'ânes du tout, c'est sûr. Le dernier que je connaissais vraiment par chez moi (on allait tous les matins chercher le fourrage vert champ de sarrasin pas loin, après les premiers buissons, charrette juste un fond de planches monté sur un essieu bas) j'aimais bien ses yeux doux, son corps d'âne rieur et tout montré, souvent.
Justement quand ça sera fini les ânes quelque chose va nous manquer, cette façon d'avoir ensemble le plus fin et le plus grotesque:
Beaucoup de silence ramassé dans les yeux puis d'un coup l'espace en forme de trompette mal jouée qui dit ce qui manque à la prétentieuse harmonie du monde.

On finira par ne plus savoir. De temps en temps je touche à mon ventre, à ma bêtise. Je crois deviner que c'est important d'écrire aussi comme un âne.

 


PHILIPPE RAHMY
Mouvement par la fin

Il me reste peu d'ombre pour m'abriter de la mort. Le soleil se lève derrière les arbres.

La douleur détruit toute idée d'au-delà, l'ailleurs de la douleur est encore sa durée.


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
Caillou

(un petit morceau de ferraille rouillée
fiché dans le noyau de l'être, grésillement
des questions dans le labyrinthe des veines)

j'ouvre la fenêtre, j'inspire l'air bleu de la
nuit d'hiver. je regarde le mot dehors dans
l'obscurité duquel le noyer est invisible;
le reste aussi est retourné provisoirement
au magma: fil à linge, carcasse de voiture
sur cales, tous les fantômes de chevaux ...

creuser la terre pour m'y coucher n'est
qu'une idée, un peu trop symbolique,
extravagante ; je n'en aurais de toute
façon pas la force physique pas la force
non



 

ROBERT ANTELME
Vengeance?

Il n'y a pas de problème: le prisonnier est un être sacré parce que c'est un être livré et qu'il a perdu toutes ses chances. Si cet homme s'est rendu personnellement responsable d'actes criminels, il doit être jugé, et s'il est condamné à mort, il a des droits afférents à la règle des condamnés à mort; l'exécution devant être un acte net, conséquence directe du jugement, rien ne peut être « ajouté » et rien ne doit être subi par le condamné en marge de ce déroulement linéaire. La barbarie c'est ce que quiconque y ajoute.

 


ANTONIO LOBO ANTUNES
Bonsoir les choses d'ici-bas

Je ne sais plus si elle m'a dit
- Ma maison était là
ou
(peut-être)
- Il y a vingt ans ou
(possible, mais je n'en suis pas sûr)
- J'ai vécu ici
ou alors rien de tout ça, elle s'est contentée de traverser Muxima à mes côtés, en marchant devant moi je crois
(oui, légèrement devant moi)
avec une baguette ou une tige de bambou à la main, sans quasiment me regarder
(ça, je m'en souviens)
comme si nous nous promenions bien que quelque chose dans ses gestes, dans son visage
(une inquiétude, une attente, une colère)
révélât que nous étions tout sauf en promenade dans des quartiers détruits par la guerre
(la mer à notre gauche, la mer là-bas à notre gauche)


DANIEL BIGA
C'est l'été

pourvu qu'il y ait une fenêtre
où l'homme écrive
lorsque le jour se lève

l'éternité a l'odeur du moment


ROBERT PICCAMIGLIO
après la fureur

Tu en as vu si peu de ces jours qui se
remettaient en marche.

A cause de la couleur qu'avaient tes yeux, à cause
de la fatigue laissée par toutes ces nuits autour de
tes paupières.

D'abord si légères, puis si lourdes, pour finir
toujours fermées.

Et moi, pendant toutes ces nuits où tu étais
absente de nous, je faisais inlassablement
le même rêve.

Et le rêve, c'était qu'à mon tour, je traversais
beaucoup de pays.

Encore plus que ces oiseaux aux ailes tendues qui
venaient finir, dans le silence, leur bout de vie, sur
le sable laissé humide par les marées montantes
de la nuit.

Seuls, malgré leur nombre et presque
résignés d'être là.


La POEVIE de Daniel Biga

"D'un coup d'un seul BIGA m'a fait découvrir:
- que la poésie ça n'était pas de la littérature (tout en en étant, mais il m'a fallu 20 ans de plus pour le comprendre)
- que la poésie ne respectait pas forcément les limitations de vitesse, les sens interdits, les règles de bonne conduite etc ... parce que ça urgeait !
- que la poésie pouvait provoquer le même effet que l'écoute de - disons - Jumpin Jack Flash ou AlI along the watchtower : une sacrée envie de gueuler" ouais ! Oauis ! C'est ça ! C'est ça ! "
- que la poésie n'était pas bégueule et qu'elle ne s'offusquait pas si une colombe de passage concpiait les" toits tranquilles ". Et surtout, surtout :
- que sa vie, ma vie, votre vie, était le matériau nécessaire et suffisant de la poésie. L'unique matériau. Et qu'on avait à disposition tous les mots pour les dire, nos vies, les vrais mots, les mots de tous les jours,

" la vie, la vie encore, la vie
Détache-toi de ton cadavre" ..."

Roger Lahu


N4728
Revue de poésie

 

L'éméché des solstices
Le cycle des marées
Le profus des prodiges
Et des prismes princiers
C'est dans l'œil que ça leurre
Éprouve et justifie
Tout un fouillis confus
Épandu sur la terre
Pour noyer les choses drues
Que nous n'avons jamais eues

 

Le Chant des mots. Anger


ARMAND LE POETE
Mes plus beaux poèmes d'amour

 

 

Editions Gros Textes


JEAN-PIERRE GEORGES
Le moi chronique

"Je voudrais me laisser aller, définitivement. Ne plus me « raidir» - sauf bien sûr en certaine occurrence ... Me laisser aller, porter, emporter, sans appréhension, sans résistance, dans un rafting contradictoire, ne rien éviter, pas plus rocher du désir, que rocher de la satisfaction du désir, débouler comme ça jusqu'à' l'échouage, en guenille d'amour-propre, avec plus rien MAIS VRAIMENT PLUS RIEN à attendre."

 

 

Couverture: Jean-Gilles Badaire
Editions Les Carnets du Dessert de Lune

 


MICHEL THION
Ils riaient avec leur bouche

"On va lui faire une piqûre de fourmi a dit l'un. L'autre il a fouillé dans mon oreille avec son couteau et c'était comme un grand soleil noir dans ma tête et mes pieds qui battaient par terre. Approche-le il a dit un le même mais plus pareil et puis j'ai vu les fourmis venir et maintenant elles sont dans moi et je les aime pas."

 

Cheyne éditeur


ANTOINE EMAZ
K.-O

l'étroit
on ne s'y fait pas

rares moments de peau
sur mesure
très rares

temps martelant
son peu d'histoire

temps qui bat faux
sur une caisse
claire on ne sait mais sûre
caisse au bout
avec peau et tout
fermée

Editions Inventaire. Invention

 

Marché de la poésie 2006

Brigitte Gyr
(son mp3)

"...recomposer l'inexpugnable
forteresse du souvenir
en explorer
le corps de cendres
que blanchit
jusqu'à effacement
une lumière incertaine...
"
Brigitte Gyr. La Forteresse de cendres


Michel Thion et Julien Roux
Présentés par Roger Lahu
(son mp3)

Le site de Michel Thion

"Noir. Pas noir. Presque quand même. Rien ne bouge tout crie dans moi. Rien trop fort je crie pas. Qu'est-ce qui bouge dans le froid très.
Noir.
J'oublie tout"
Michel Thion. Ils riaient avec leur bouche.





SLAVOJ ZIZEK
La marionnette et le nain

[Un copié-collé pour une bonne moitié du "Bienvenue dans le désert du réel"
...Ai demandé des explications aux éditeurs ...à suivre...]


LOUIS DUBOST
Lettre
d'un éditeur de poésie à un poète en quête d'éditeur

...Ce n'est hélas! pas le cas de 95 % des manuscrits qui me parviennent, où l'imitation indigente voire le plagiat redondant s'exhibent trop souvent de façon quasi obscène.
Votre manuscrit n'en est pas exempt. Si on peut lui reconnaître une volonté et un parti pris au demeurant sympathiques (érotisme un tantinet torride, éloge des blasons du corps féminin ... ) mais pas très nouveaux et guère inédits, en revanche l'écriture est décevante, n'entraîne pas le jouir attendu du propos annoncé. Très franchement, et trivialement parlant, on s'emmerde...

 

SLAVOJ ZIZEK
Bienvenue dans le désert du réel

"Et si, en nous raccrochant à la survie, aussi agréable puisse-t-elle être, c'était la vie elle-même, en somme, que nous perdions? Et si le terroriste suicidaire palestinien sur le point de se faire exploser et d'emporter autrui avec lui était formellement «plus vivant» que le soldat américain engagé sur le front numérique d'une guerre menée contre un ennemi situé à des centaines de kilomètres, « plus vivant» qu'un jeune cadre new-yorkais, dynamique et ambitieux, qui fait son jogging le long de l'Hudson River pour garder la forme? Et si un (e) hystérique, pour le dire avec les mots de la psychanalyse, de par son questionnement permanent sur l'existence, représentait la vraie vie alors que le choix de l'obsessionnel (le) était le modèle même de la "vie dans la mort"?"

. ..."Ceux qui défendent le caractère sacré de la vie, parasité et menacé par les puissances transcendantes, finissent dans un monde supervisé où certes nous vivons en toute sécurité, sans souffrance, mais qui est un monde assommant dans lequel, pour l'amour de son but même - une longue vie hédoniste -, tous les plaisirs réels sont interdits ou sévèrement assujettis au contrôle (cigarettes, stupéfiants, nourriture ... ) ."


MAYA MEMIN
Linges rendus à la lumière fertile

Textes de Jacques Josse


La Grèce
pour penser l'avenir
Introduction de JP Vernant
Marc Augé
Cornélius Castoriadis
Maria Daraki
Philippe Descola
Claude Mossé
Marie-Henriette Quet
Gilbert Romeyer-Dherbey

"Quand l'art et la littérature seront devenus culture et la culture ensemble de produits, quand s'effaceront l'idée de création et la notion d'auteur, nous aurons perdu du paganisme ce qu'il avait de meilleur (la pluralité) pour privilégier ce qu'il offre de plus confortable, de plus paresseux et de plus sournoisement totalitaire : la culture quotidienne de l'immanence." Marc Augé

 


F. BEGAUDEAU à Etonnants Voyageurs

FRANCOIS BEGAUDEAU
Un démocrate Mick Jagger 1960-1969

"Mick et Keith étaient nés, de l'accouplement d'une foule et d'un train; De l'étincelle issue du frottement des gens contre la machine"


THIERRY LE SAEC (Etonnants Voyageurs)

THIERRY LE SAEC (Etonnants Voyageurs)
Ce que les images ignorent

Le texte peut comporter une

obscurité qui lui est essentielle

et ce serait l'anéantir que de

transporter en pleine lumière,

la lueur de son reflet;

Henri Maldiney, L'espace du livre

NATHALIE POTAIN ( Etonnants Voyageurs)

NATHALIE POTAIN ( Etonnants Voyageurs)
Zébulon Le monde

« C'est sûr, elle l'a eu trop tôt. Zébulon a toujours affiché cette vélocité de puce. Un ressort, une piafferie chronique, l'éclaireur intrépide qui met la troupe en danger. Sa tête à elle n'était pas formatée. Il a poussé gigolo, elle n'avait que des barrettes dans le cœur. Il a tapé au soupirail un jour de rouge à lèvres et de cheveux shampouinés de frais, qui se déploient en éventail, sur la cambrure du dos. De longs cheveux que l'on finit par lisser entre l'index et le pouce.
Elle n'avait surtout pas voulu le voir venir, en tapinois. Faites comme si je n'étais pas là ! À quinze ans, une belle figure de petite blonde, tout sucre et tout boudoir, première clope maladroite à l'angle d'un bar, les talons calés crânement au mur, impossible d'entendre brailler les couches au coin de l'amour et des baisers ! »


JEAN-PIERRE VERNANT
PIERRE VIDAL-NAQUET
Oedipe
Et ses mythes


"Ce n'est donc pas le rêve, posé comme une réalité anhistorique, qui peut contenir et livrer le sens des œuvres de culture. Le sens d'un rêve apparaît lui-même, en tant que phénomène symbolique, comme un fait culturel relevant d'une étude de psychologie historique. A cet égard on pourrait proposer aux psychanalystes de se faire davantage historiens et de rechercher, à travers les diverses Clés des songes qui se sont succédé en Occident, les constances et les transformations éventuelles de la symbolique des rêves."

 

 


MARIE-JOSE MONDZAIN
Le commerce des regards

"Quitter la vie des chiens pour choisir celle des loups demande beaucoup de courage et la capacité d'accepter une existence famélique. Chose bien difficile dans un monde où le bonheur consiste à être repu. Changer de place pour ne s'en approprier aucune est le choix d'une errance libre ouverte à l'aventure des rencontres. Le commerce des paroles et des regards est sans avenir là où chacun ne se définit que par ce qu'il achète et par ce qu'il vend dans un commerce qui exige qu'il se vende lui-même pour devenir un bon acheteur et bon vendeur du produit qu'il est devenu lui-même."

 


ZYGMUNT BAUMAN
Vies perdues. La modernité et ses exclus

"Le premier Big Brother, celui qui est décrit par George Orwell, présidait sur les usines fordistes, les casernes, ainsi que d'autres, petits ou grands panopticons (voir Bentham, Foucault) - son unique désir était de maintenir nos ancêtres à l'intérieur et de ramener la brebis égarée dans le troupeau. Le Big Brother de la télé-réalité est uniquement préoccupé de maintenir les hommes (et les femmes) un peu différents - les incapables ou les moins capables, les moins intelligents ou les moins zélés, les moins doués ou les moins astucieux - à l'extérieur; et une fois à l'extérieur, pour toujours à l'extérieur.



L'ancien Big Brother était préoccupé par l'inclusion - l'intégration, mettre les gens en rang et les y maintenir. Ce qui intéresse le nouveau Big Brother, c'est l'exclusion - c'est chercher les gens qui ne conviennent pas au lieu où ils sont; les bannir de ce lieu et les déporter « là où est leur place », ou, mieux encore, ne jamais les autoriser, pour commencer, à se rapprocher de ce lieu. Le nouveau Big Brother fournit aux officiers de l'immigration les listes de gens qu'ils ne devraient pas laisser entrer, et aux banquiers, la liste de ceux qu'ils ne devraient pas admettre dans la compagnie de ceux qui sont dignes de crédit. Il donne aux gardes des instructions concernant ceux qu'ils devraient arrêter devant les grilles et ne pas laisser pénétrer dans la communauté de l'autre côté des grilles. Il insuffle aux surveillants du voisinage l'idée d'épier et de chasser les prétendus rôdeurs ou ceux qui ont des intentions louches - étrangers qui ne sont pas à leur place. Il offre aux propriétaires des circuits de télévision fermés, pour empêcher les indésirables de
s'approcher. Il est le saint patron de tous les videurs, que ce soit au service d'une boîte de nuit ou d'un ministre d'État, ministre de l'Intérieur.
Certes, la nouvelle du décès de Big Brother ancienne école est, selon la célèbre formule de Mark Twain, grossièrement exagérée. Les deux Big Brothers - l'ancien et le nouveau - sont assis l'un près de l'autre au poste de contrôle des passeports aux aéroports, à ceci près que le nouveau vérifie scrupuleusement les papiers d'identité et les titres de transport à l'arrivée, alors que l'ancien les vérifie plutôt superficiellement, au départ.
L'ancien Big Brother est bien vivant et mieux équipé que jamais - mais maintenant il se trouve surtout dans les parties hors limites et marginalisées de l'espace social tels que les ghettos urbains, les camps de réfugiés ou les prisons. Là, l'ancienne tâche perdure: maintenir les gens à l'intérieur et les ramener dans le rang lorsqu'ils en sortent. Tel qu'il était il y a une centaine d'années, ce Big Brother-là est le saint patron de toutes sortes de geôliers. C'est, me direz-vous, un rôle important - et un rôle qui, parce qu'il est maintenu sous les feux de la rampe et fortement médiatisé, est généralement supposé être encore plus important qu'il n'est en réalité. Mais c'est désormais un rôle secondaire, dérivatif et qui vient en supplément de celui qui est joué par Big Brother nouveau style; sa véritable tâche est de rendre la tâche du nouveau Big Brother un peu plus facile. À eux deux, les frères maintiennent l'ordre et assurent l'entretien de la ligne frontière entre l'"intérieur" et l'"extérieur". Leurs fonctions respectives marchent bien ensemble, selon la sensibilité, la porosité et la vulnérabilité des frontières."




CEZANNE ET PISSARO

"Ce fut aussi cette année-là [1863] que je connus Cézanne. J'avais alors, aux Batignolles, un petit atelier que je partageais avec Bazille. Celui-ci arriva, un jour, accompagné de deux jeunes gens : "Je t'amène deux fameuses recrues!" C'étaient Cézanne et Pissaro..."

Auguste Renoir


Quelques temps avant sa mort (Octobre 1906), dans sa dernière lettre à son fils Paul, Cézanne écrivait:

"Je continue à travailler avec difficulté, mais enfin, il y a quelque chose. C'est l'important, je crois. Les sensations faisant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable. Je laisserai d'ailleurs le malheureux que tu sais me pasticher tout à son aise, ce n'est guère dangereux."

 

ANTONIO RAMOS ROSA
Le livre de l'ignorance

"Etre ainsi tellement heureux dans la lumière
c'est laisser la brise devenir le sens pur
de la claire harmonie qui éclaire la parole"


ANTONIO RAMOS ROSA
LE DIEU NU ( L ))

"Dans l'anonyme fracas, de silence en silence, je trouve la légère plénitude de la joie, des totalités brouillées par des ombres, des embruns d'écume, des voix et des arômes incandescents."


JEAN-PASCAL DUBOST
Les Quatre-chemins

Elles ne s'écrivent pas
que tout va mal
ni le contraire,
mais elles savent lire
dans la fatigue
de leurs enfants,

QUAND ILS VIENNENT"


ALESSANDRO BARICCO
Homère, Iliade

"Construire une autre beauté, c'est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d'éclairer la pénombre de l'existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, aveuglante, de la mort. Pouvoir changer notre propre destin sans devoir nous emparer de celui d'un autre; réussir à mettre en mouvement l'argent et la richesse sans devoir recourir à la violence; trouver une dimension éthique, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort; nous confronter à nous-mêmes dans l'intensité d'un lieu et d'un moment qui ne soit pas une tranchée; connaître l'émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre. "


SLAVOJ ZIZEK
Que veut l'Europe?

"Seule l'Europe est susceptible de défendre la notion d'universalisme, bien plus menacée que les particularismes locaux par la globalisation. La défense de l'héritage européen impose toutefois une autocritique complète. Ce que nous jugeons dangereux dans la politique et la civilisation américaines, c'est l'une des conséquences possibles du projet européen. Dans les années trente, Max Horkheimer écrivait que ceux qui ne voulaient pas s'exprimer (de façon critique) sur le libéralisme devaient également rester silencieux à propos du fascisme. Il faudrait dire à ceux qui attaquent le nouvel impérialisme américain : ceux qui ne veulent pas s'engager dans la critique de l'Europe devraient également se taire à propos des USA.
Si la défense de l'héritage européen se limite à la défense de la tradition démocratique européenne, la bataille est perdue d'avance. L'Europe doit réinventer, dans l'acte même de défense, ce qu'elle a à défendre. Il nous faut remettre en question, impitoyablement, les fondations mêmes de l'héritage européen, jusqu'à ces vaches sacrées (y compris ces vaches sacrées) que sont la démocratie et les droits de l'homme. "


MARCEL CONCHE
Orientation philosophique

Le point essentiel est de choisir, parmi toutes les combinaisons, les plus nobles et les plus belles, celles qui portent au plus haut degré la valeur de la vie. Alors le sage est celui en qui la vie a sa plus haute intensité, une vie qui est à la fois dans la proximité et le contraste les plus grands avec la mort. La grande passion, violente et immodérée (incompatible donc avec la sophrosyné) est là à sa place, car elle n'a rien de bas; bien plutôt elle nous délivre de tout ce qui est bas (et peut-être la véritable vie est-elle là : dans la profondeur, le sérieux de la passion extrême ?). La sagesse ainsi réconciliée avec la vie (ce qui mérite ce nom), on peut dire que par la notion de « sagesse tragique» se résout l' « aporie de la sagesse».


JOSE SARAMAGO
Périgrinations portugaises

"Le bonheur, que le lecteur le sache, a d'innombrables visages. Voyager est probablement l'un d'eux. Qu'il confie ses fleurs à qui saura s'en occuper et qu'il se mette en route. Aucun voyage n'est définitif."


MIGUEL TORGA
Portugal

"Lisbonne est jolie. Il n'est pas encore né, l'insensible qui du haut de Santa Catarina n'écarquillerait pas les yeux de surprise devant la beauté d'un panorama que la nature ne peut se vanter d'avoir reproduit. Entre la percée castillane du Douro au nord, et les furtives amours andalouses du Guadiana au sud, le Portugal méritait la visite calme et prolongée d'un grand cours d'eau qui, sans l'aide de norias, tuât la soif et, sans brisants, fût un port abrité. La sécheresse de son corps réclamait un rafraîchissement; la violence de l'océan, une protection contre les vagues. Le sort a voulu qu'il en soit ainsi et que le Tage ouvrît dans le calcaire de l'Estremadura un estuaire large et majestueux, profond et abrité..."


NIMROD
Le départ

"J'aime le mumure des nuages ; je les compare volontiers à des "moutons d'infini"..."

CHARLES JULIET
D'une rive à l'autre

"J'avais ce besoin de silence, de solitude, de contemplation. Les plus hauts états de l'être, on les vit dans la passivité, quand il n'y a plus de peur, d'angoisse, de désir, de vouloir ... Alors, en coïncidant avec soi même, avec son centre, on est submergé par la jouissance d'être. On se trouve inondé par une joie grave, calme, une joie à laquelle est mêlé un fond de souffrance. Bonheur d'être et douleur d'être sont souvent vécus en même temps. Ils n'interagissent pas l'un sur l'autre. "

 


 

DENIS GROZDANOVITCH
Petit traité de la désinvolture

Pourquoi sommes-nous donc à ce point gagnés par le bien-être dès que nous abordons et séjournons, ne fût ce que pour quelques heures, dans les îles? Ossip Mandelstam déclare, dans Le Sceau égyptien, que c'est parce qu'il ne s'y ouvre que des chemins courts et limités qui n'offrent plus «l'infini de leur liberté négative» !
Il semble, en effet, que cette exaltation microcosmique nous saisisse dès l'instant où nous posons le pied sur ces «bouts du monde» repliés sur eux-mêmes, ces monades géographiques ... Nous redécouvrons, oubliés depuis l'enfance, les multiples et riches ressources de l'immédiat, les trésors anciennement enfouis de nous mêmes, des dimensions à nos mesures. En bref, nous renouons avec cette évidence que bien souvent l'existence gagne à se restreindre!


TANGUY VIEL
L'insoupçonnable

Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu'elle avait été blanche, lumineuse sous l'effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d'argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l'édifice.


JIM HARRISON
l'été où il faillit mourir

En tant que romancier et poète, j'ai souvent pensé que je transportais avec moi une fenêtre afin de regarder ce que je souhaitais regarder, que ma vocation consistait à devenir cette fenêtre pour proposer une vision peut-être unique et esthétiquement agréable, quelle que soit l'horreur du paysage humain.


PIERRE HADOT
Wittgenstein et les limites du langage


L'acte de comprendre une proposition du langage est beaucoup plus apparenté que l'on ne croit, à l'acte de comprendre un thème en musique. Je veux dire ceci: l'acte de comprendre une phrase linguistique est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement: comprendre un thème musical.


Collectif, coordonné par THIERRY LENAIN
L'image
Deleuze, Foucault, Lyotard

"C'est pourquoi, en face des grands monochromes du peintre américain, (Bernett Newman) j'entre en résonnance avec l'être, autre façon de dire que je m'écoute à travers sa revendication : je ne suis qu'une oreille ouverte au son qui lui arrive du silence, le tableau est ce son, un accord."
Jean-François Lyotard


.CORNELIUS CASTORIADIS
Dialogue

C. Castoriadis. - Je pense par exemple à Mai 1968 (qui est passé, c'est sûr) où on a vu que ceux qui étaient extraordinairement actifs dans le mouvement productif d'idées et de significations n'étaient pas tellement des ouvriers, c'étaient des techniciens, c'étaient les professions libérales, c'étaient des intellectuels si l'on veut, les étudiants ...
O. Paz. - Les étudiants d'abord.
C.C. - ... Les étudiants bien sûr, et les jeunes d'abord; et c'est très important même si cela crée de grandes difficultés pour l'action.
O.P. - Oui, 68 a été une flambée qui nous a illuminés pendant une période très courte mais qui nous a montré une certaine direction. Une chose m'a frappé dans la révolte universelle: ça venait de beaucoup de pays, la France, les États-Unis, l'Allemagne, mon pays ...
C.C. - Le Mexique ...
O.P. - Oui. Eh bien, les revendications n'étaient pas de caractère économique, ni même social, mais plutôt de caractère moral ; ils ne dénonçaient pas au nom d'une classe ni au nom d'une économie. Ce qui était en jeu, c'était quelque chose de tout à fait différent, je dirais la position, le lieu de la personne humaine dans la société: je pense que la société moderne a éliminé les valeurs, le centre même de créativité qu'est la personne humaine. Castoriadis a parlé d'individu, je voudrais substituer au mot individu le mot personne.


PASCAL QUIGNARD
Villa Amadia

Puis il irradia la détresse.
Il s'approcha de la mort.
Il buvait trop.
Il explosa soudain en intolérances, en plaintes, en violences, en injustices.


J.M.G. LE CLEZIO
Ourania

J'ai demandé: « C'est où, chez toi? » Il n'a pas répondu tout de suite. Puis il m'a dit, et c'est la première fois que j'ai entendu ce nom: « Cela s'appelle Campos. »
Nous sommes restés un long moment sans rien nous dire. Le paysage catastrophique de la sierra volcanique transversale lançait des éclairs blancs à travers la glace teintée. En contrebas,j'ai aperçu en un coup d'œil le lit du fleuve Armerfa, puis le car a commencé à rouler dans une plaine monotone, poudreuse, et je pensais au décor des livres de Rulfo, à Comala pareille à une plaque de fer chauffée à blanc par le soleil, où les humains sont les seules ombres vivantes.
C'était un pays inquiétant, un pays pour aller d'un monde à un autre monde. j'avais envie d'en savoir plus sur mon voisin



MICHEL ONFRAY
Les sagesses antiques

"Je propose ici de raconter les grands épisodes de ces équipées profuses depuis Leucippe jusqu'à Jean-François Lyotard pour le dernier des grands morts, soit plus de vingt-cinq siècles de couleurs, de lumières, de bigarrures solaires, de chromatismes vivants, de pensées généreuses, de sagesses prodigues et existentiellement utiles. Inchangée, radieuse et lumineuse, tout porte à croire que cette philosophie de l'incandescence hédoniste paraît disponible pour de nouvelles aventures."

Le Préambule général me ravit...jusqu'à la page 26 donc! Après...après...n'en parlons plus, ça fâche mon copain D.D.


JACQUES JOSSE
Vision claire d'un semblant
d'absence du monde

de l'autre côté
de la vitre

le soleil
mange l'ombre
et les angles morts
du jour.


HENRI MICHAUX
Emergences-Résurgences

"L'art est ce qui aide à tirer de l'inertie.
Ce qui compte n'est pas le repoussement, ou le sentiment générateur, mais le tonus. C'est pour en arriver là qu'on se dirige, conscient ou inconscient, vers un état au maximum d'élan, qui est le maximum de densité, le maximum d'être, maximum d'actualisation, dont le reste n'est que le combustible - ou l'occasion."

"Trait comme une gifle qui coupe court aux explications"

"Peinture par oubli de soi, et de ce qu'on voit ou qu'on pourrait voir, peinture de ce qu'on sait, expression de sa place dans le Monde"


PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
Le chant des muses

Dans la mythologie des anciens Grecs, les Muses, toutes filles de Mnémosyne (la Mémoire) étaient indissociablement les déesses de la musique et de la poésie, les deux arts du son. On dit qu'elles inspiraient les hommes et qu'elles tentaient de leur faire reproduire la voix qu'ils avaient entendue, avant de naître, dans le sein maternel, et dont, en naissant, ils avaient perdu toute mémoire. Peut-être alors - telle était au fond l'hypothèse - la musique serait-elle le plus archaïque de tous les arts, le plus émouvant aussi, celui par lequel on chercherait à réentendre, comme en écho, cette voix antérieure, à jamais disparue, oubliée, vouée au silence.

 


LIONEL BOURG
Les chiens errants de Bucarest

Au creux de l'opacité - masse, non, mais une laitance d'ombre, onctueuse, visqueuse malgré le scintillement des étoiles (taches translucides, ocelles et glaires de revêche lueur dans ce ciel frappé d'alignement que les caténaires des tramways et des trolleybus découpent en rubans réguliers) -, ce ne sont pas les yeux des chiens qui brillaient mais, furtifs, affûtés comme lames de coupeurs de bourses, leurs regards, mesquins, corrosifs, apeurés ou querelleurs, de vrais regards de gueux se disputant la charpie d'une sombre et putride lumière. Toute une vésanie. Vide. Toute une disgrâce agressive. La détresse de déments ou de psychopathes implorant du secours, populace hagarde, vorace, prête à prendre la fuite ou à montrer les crocs, zombies et revenants, princes maléfiques sondant l'inanité de vivre et de mourir dans le glauque étang des psychés.


JACQUES JOSSE
Café Rousseau

Quelque part une horloge sonne dix heures du soir. Une autre puis une autre encore répètent alentour la même litanie. C'est à Lanloup, à Bréhec, à Plouézec ...
Dans la chambre, Rousseau traîne toujours dans des méandres d'aventures. Il flâne, il rôde. Il continue de hacher ses phrases. A ses côtés, Inizan malaxe les os des défunts de son village natal. Tous deux rendent visite à leurs morts.

 


BOHUMIL HRABAL
Une trop bruyante solitude

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j'ai bien comprimé trois tonnes; je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte, je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mette à couler de moi; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues. C'est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m'entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool...

 


Recherches et pensées contemporaines : Atlan, Castoriadis, Domenach, Dupuy, Feyerabend...
Création et désordre

Je ne pense pas que les hommes se mobiliseront jamais pour transformer la société, surtout dans les conditions du capitalisme moderne, et pour établir une société autonome, uniquement dans le but d'avoir une société autonome. Ils voudront vraiment et effectivement l'autonomie lorsqu'elle leur paraîtra comme le porteur, la condition, l'accompagnement presque, mais indispensable, de quelque chose de substantif qu'ils veulent vraiment réaliser, qui aura pour eux de la valeur et qu'ils n'arrivent pas à faire dans le monde actuel. Mais cela veut dire qu'il faudra que de nouvelles valeurs émergent dans la vie social-historique. Castoriadis

 


TIMOTHY HYMAN
Bonnard

« Il y a chez moi un moment où soit par faiblesse personnel1e, soit par manque de solidité des principes reçus tout a été démoli. [. .. ]. Dans cette bourrasque fol1e, je n'avais de guide que mon instinct, le plaisir, ou plutôt la satisfaction trouvée [. .. ]. Le sentiment de certitude se restreignant de plus en plus, en particulier le travail possible devint élémentaire. Heureusement pour moi, j'avais des amis. Aidé par eux, j'ai cru à la signification de simples accords de couleurs ou de formes. C'était le point où je n'avais qu'à écrire. Mais ce n'était qu le commencement d'une convalescence dangereuse. »


KOSTAS AXOLOS
Héraclite et la philosophie

Jusqu'ici nous avons rencontré « plusieurs» grandes sphères dans la pensée héraclitéenne. Le logos, constituant le sens du devenir universel, le feu, qui, participant au logos, constitue le moteur interne du mouvement cosmique, la divinité, qui, reliée au logos et au feu, est la sagesse (foudroyante) du Monde, le temps, tout-puissant et enfantin, l'harmonie invisible, qui relie en un ensemble cohérent tous les contraires, la loi, structure du monde physique et politique, le destin, qui maintient le rythme nécessaire et juste de la coulée des êtres et des choses, la guerre, qui oppose et unit violemment les contraires. Toutes ces entités se manifestent à l'intérieur de la Totalité absolue, qui englobe tout ce qui est, tout ce qui devient ; cette Totalité composée par l'ensemble des sphères est le Monde, le grand ensemble bien structuré, le Cosmos, et elle se trouve en perpétuel devenir. Toutes ces entités font beaucoup plus que communiquer entre elles; elles s'unissent, mais elles ne s'identifient pas; elles sont et elles ne sont pas identiques. L'entité nouvelle à laquelle nous avons à faire est l'âme. L'âme est aussi, et avant tout, un lieu de convergence universelle, une arché liée aux puissances dominantes. Elle devient âme humaine en s'individualisant. L'âme demeure reliée au logos, au feu, à la divinité et au temps, à l'harmonie invisible, à la loi, au destin et à la guerre ; elle est portée également par les courants du fleuve.


MIGUEL TORGA
Senhor Ventura

Mais comme je suis l'homme des impossibles, je me sauve comme je peux. Je m'emplis du souvenir magique de Senhor Ventura, que rien ni personne n'empêcha de parcourir les sept parties du monde appelant en vain chacun de nous. Dans sa personne je mets la réalité de ce que je suis et la nostalgie de ce que j'aurais pu être. J'entrelace dans le dessin de son nom tout ce que mon imagination réclame de distance et de péril. Je vis en lui. Et, tant que dure le souvenir de ses errances, je me sens si vrai que je suis presque heureux.

 


MICHEL ONFRAY
Esthétique du pôle Nord

Depuis sa naissance le 29 janvier 1921, jamais mon père n'a quitté Chambois, son village natal normand ; jamais il n'a manifesté de désirs, d'envies, de souhaits; jamais je ne l'ai entendu récriminer ou se révolter contre son sort; jamais je ne l'ai surpris dans la convoitise; jamais il n'a maudit sa condition d'ouvrier agricole qui l'a condamné au dénuement; jamais je ne l'ai vu dans le ressentiment à l'endroit du monde comme il va et qui l'a fait modeste, sans grade, sans voix, taciturne comme le sont viscéralement les gens de la terre, épuisés au travail, fatigués, éreintés.
Au milieu d'un champ où nous plantions des pommes de terre, sous le gazouillis d'alouettes époumonées, je lui avais demandé quelle destination il élirait si d'aventure un magicien se penchait sur son destin pour rendre possible ce voyage idéal. Il m'avait répondu: «Au pôle Nord. »


ENRIQUE DUSSEL
L'éthique de la libération
A l'ère de la mondialisation et de l'exclusion

C'est la raison pour laquelle nous avons jugé nécessaire de présenter un principe absolument universel, complètement nié par le système en vigueur qui se globalise: le devoir de production et de reproduction de la vie de chaque sujet humain, en particulier et de toute urgence, concernant les victimes de ce système mortel qui exclut les sujets éthiques et n'inclut que l'augmentation de la valeur d'échange...

L'éthique ne se construit pas sur des jugements de valeur, subjectifs, de goût. Elle se construit sur des jugements de fait. .. et le fait massif auquel nous nous sommes souvent référés est l'exclusion de la majorité de l'humanité du processus de la Modernité et du Capitalisme, qui sont ceux qui monopolisent, pour leurs agents, la reproduction et le développement de la vie, la richesse comme biens d'usage et la participation discursive aux décisions qui leur sont favorables (le «Groupe des 7» : G.7 (ou aujourd'hui les 8) et qui exclut le reste, les "jetables", leurs victimes.


FELIX GUATTARI
Chaosmose

C'est dans le maquis de l'art que se trouvent les noyaux de résistance parmi les plus conséquents au rouleau compresseur de la subjectivité capitalistique, celle de l'unidimentionnalité, de l'équivaloir généralisé, de la ségrégation, de la surdité à l'altérité vraie.


OCTAVIO PAZ
L'inconnu personnel

Le thème de l'aliénation et de la quête de soi-même, dans la forête enchantée ou dans la ville abstraite, est plus qu'un thème : c'est la substance même de son oeuvre. Durant ces années, il se cherche; il ne tardera pas à se trouver, en s'inventant.


MIGUEL TORGA
Contes et nouveaux contes de la Montagne

Sûr que tu iras un jour à la rencontre de l'aridité, de la tristesse de ces rochers, non pas en lecteur du pittoresque et de l'étrange, mais en créature sensible touchée par la magie de l'art et poussée par les impératifs de la vie. J'ai fait cette promesse en ton nom, c'est-à-dire au nom de la conscience collective. Peut-être crois-tu que ce que j'écris, ces histoires par exemple, je l'écris seulement pour te distraire et, si possible, t'émouvoir. Mais je veux que tu saches ceci: j'ai osé me servir de cette distraction et de cette émotion pour te rendre responsable du sauvetage d'une maison qui, parce qu'elle brûle, éblouit tes sens.
A toi,
Miguel Torga

 

 


ELISABETH ROUDINESCO
Philosophes dans la tourmente

J'ai choisi de rendre hommage à six philosophes français - Canguilhem, Sartre, Foucault, Althusser, Deleuze et Derrida - dont l'œuvre est connue et commentée dans le monde entier, et qui ont eu pour point commun, à travers leurs divergences, leurs disputes et leurs élans complices, de s'être confrontés, de façon critique, non seulement à la question de l'engagement politique (c'est-à-dire à une philosophie de la liberté) mais à la conception freudienne de l'inconscient (c' est-à-dire à une philosophie de la structure). Ils furent tous des stylistes de la langue, passionnés d'art et de littérature.

remarque perso:cette citation donnée par Roudinesco:
De Bernard-Henri Lévy, à propos de Gilles Deleuze:"sorte de dégénéré qui a fait l'apologie du pourri sur fumier de décadence"
C'est drôle, je me sens sale, rien qu'à recopier ces mots...


CORNELIUS CASTORIADIS
L'institution imaginaire de la société

Mais la représentation n'est pas tableau accroché à l' intérieur du sujet et assorti de divers trompe-l 'œil, ou bien un immense trompe-l'œil; elle n'est pas mauvaise photographie du « spectacle du monde » que le sujet serre sur son cœur et ne peut jamais égarer. La représentation est la présentation perpétuelle, le flux incessant dans et par lequel quoi que ce soit se donne.Elle n'appartient pas au sujet, elle est, pour commencer, le sujet.

Elle est ce par quoi nous sommes dans la lumière même si nous fermons les yeux, ce par quoi nous sommes lumière dans l'obscurité, ce par quoi le rêve même est lumière. Elle est ce par quoi il y a toujours, même si nous « ne pensons à rien », cette coulée épaisse et continuée que nous sommes, ce par quoi nous ne sommes présents à nous qu'en étant présents à autre chose que nous... Elle est précisément ce par quoi ce « nous » ne peut jamais être enfermé en lui-même, ce par quoi il fuit de tous les côtés...

La représentation n'est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par-quoi se lève, à partir d'un moment, un monde. Elle n'est pas ce qui fournit des « images» appauvries des «choses» mais ce dont certains segments s'alourdissent d'un «indice de réalité» et se « stabilisent », tant bien que mal et sans que cette stabilisation soit jamais définitivement assurée, en «perceptions de choses ». Dire le contraire, c'est dire que l'on détient par-devers soi, comme fixe et indubitable la séparation du « réel » et de l'magmaire, et la norme de son application en toute circonstance - affirmation qui ne mérite pas une seconde de discussion.


BOHUMIL HRABAL
La petite ville où le temps s'arrêta

A la vue de cette sirène tatouée, indélébile sur ma poitrine, mon père resta sans voix, il la contempla un moment sans ciller, d'un regard fixe qui semblait trahir une recherche rétrospective des tenants et aboutissants susceptibles d'expliquer ce stigmate marin ... Mon cœur battait la chamade, si fort que la sirène clignait de l' œil au rythme saccadé de ma respiration...


BOHUMIL HRABAL
Jarmilka

Je me retourne et je vois: sur un coteau lointain, le petit train portant les lingots incandescents halète, différent et pourtant identique à celui que j'ai croisé un instant auparavant à l'aciérie de Poldi ... À présent il se dirige vers Konev et paraît si petit, pas plus grand qu'un harmonica d'enfant ... ou bien comme un train miniature qui traînerait une douzaine de claviers roses. J'entre dans le réfectoire ... mais Jarmilka n'est plus là ...



ELISABETH ROUDINESCO
Le patient, le thérapeute et l'Etat.

On sait aujourd'hui que la volonté fanatique d' « hygiéniser» les corps et les consciences risque toujours de basculer dans un projet d'éradication de la déviance avec pour objectif le contrôle, non plus de la santé physique, mais de la santé dite «raciale» ou «mentale ».

 

Et c'est ainsi que nous assistons, dans nos Etats démocratiques, à une sorte d'involution du rationalisme des Lumières conduisant les sujets eux-mêmes à désirer leur propre servitude. En conséquence de quoi la psychanalyse est violemment prise à partie par les neurosciences et le comportementalisme, qui sont les deux piliers de ce sombre hygiénisme des âmes par lequel un individu risque toujours d'abdiquer sa liberté pour se mouler dans un modèle de soumission collective. La psychanalyse est attaquée partout dans le monde - et par les psychanalystes eux-mêmes, parfois complices d'une résistance inconsciente à leur propre discipline - parce qu'elle représente l'une des formes les plus modernes de résistance, non seulement aux savoirs occultes, mais à la pratique de l'expertise, du contrôle et de l'évaluation mise en œuvre par le savoir dominant.
Prédire, évaluer, calculer, expertiser, valider, compter, mesurer: que veulent dire tous ces mots s'agissant de la souffrance psychique et des thérapies censées la guérir, ou encore de la clinique susceptible d'en assurer la description?


MIGUEL TORGA
Lapidaires

Curieuses, les réactions collectives! L'indécision de chaque individu dans sa vie intime, et la certitude massive des agglomérés, dans leur vie grégaire! N'y aurait-il pas là, dans cette contradiction, la preuve que les masses n'agissent que sentimentalement, entraînées par des forces étrangères à toute raison critique et réfléchie ?

JOSE SARAMAGO
Tous les noms

Le conservateur se leva, Je laisse ici la clé, je n'ai pas l'intention de m'en servir à nouveau, et il ajouta, sans laisser à monsieur José le temps de parler, Il reste une dernière question à résoudre, Laquelle, monsieur, Dans le dossier de votre femme inconnue, il manque le certificat de décès, Je n'ai pas réussi à le trouver, il doit être resté là-bas, au fond des archives, ou alors je l'ai laissé tomber en chemin, Tant que vous ne l'aurez pas retrouvé, cette femme sera morte, Elle sera morte même si je le retrouve, Sauf si vous le détruisez, répondit le conservateur.

FRANCOIS WARIN
Nietzsche et Bataille
La parodie à l'infinie

Logique de la succession
Avant d'entamer ce chapitre, il faut souligner d'abord que jamais Bataille ne revendique une quelconque pensée personnelle ou une « originalité isolée»; «je n'ai pas de pensée personnelle », affirme t-il ou encore: « Rien ne m'est plus étranger qu'un mode de pensée personnel. » Manière, peut-être, de signifier qu'on ne pense jamais « par soi-même », que c'est toujours dans l'horizon de la mimèsis que surgit la pensée et que toute œuvre, aussi originale soit-elle, n'est qu'une sorte de nœud qui se forme à l'intérieur du tissu culturel au sein duquel l'individu est plongé. Manière aussi très « moderne» de rappeler que rien n'est dit qui n'ai déjà été dit de sorte que l'on ne fait toujours que redire et que répéter.

SAMUEL BECKETT
Tous ceux qui tombent

MONSIEUR ROONEY. - Bien! Est-ce que j'ai jamais été bien? Le jour où tu as fait ma connaissance j'aurais dû être au lit. Le jour où tu m'as demandé en mariage les médecins me condamnaient. Ça tu le savais n'est-ce pas? La nuit où tu m'as épousé on m'a emporté sur une civière. Ça tu ne l'as pas oublié, je pense. (Un temps.) Non, on ne peut pas dire que je sois bien. Mais je ne suis pas plus mal. Je suis même plutôt mieux. La perte de mes yeux m'a donné un coup de fouet. Si je pouvais devenir sourd et muet je serais foutu de me traîner jusqu'à mes cent ans: (Un temps.) Ou est-ce chose faite? (Un temps.) Ai-je cent ans aujourd'hui? (Un temps). Ai-je cent ans, Maddy?


.DOMINIQUE JANICAUD
Heidegger en France

II

Car il faut bien s'entendre sur l'expression « das denkende Diehten ». Sur quoi l'accent est-il mis? L'insistance est sur le déploiement du caractère poétique encore voilé de l'écoute de l'être. La pensée de l'être devra trouver son champ et sa langue. Heidegger a peu d'émules encore dans ce domaine, parmi les « philosophes ». Pour exprimer l'Ereignis, Heidegger nous invite-t-il à trouver une langue nouvelle, capable de dire le séjour terrestre, dans l'humilité et la gloire tout ensemble de notre abandon? Je le crois et c'est ce qui m'anime dans ma propre écriture, qui n'est pas d'abord celle d'un poète, mais n'est plus celle d'un « philosophe». Roger Munier



.DOMINIQUE JANICAUD
Heidegger en France

I


Allons-nous penser l'horreur nazie grâce à la pensée de Heidegger? Ou tout le contraire: est-ce cette pensée, elle-même leurrée, qui nous bouche la voie de la justesse et de la justice? Ce rappel trop rapide ravive une angoisse et une attente renaissantes (et diffuses dans les rebondissements de la polémique depuis la Libération) qui dépassent de loin la simple énumération des faits exacts ou inexacts sur le comportement de l'homme Heidegger. La question de fond, l'enjeu: y a-t-il un recours en cette pensée? Ce petit homme matois, terriblement intelligent, mais au profil psychologique déconcertant, est-il porteur d'un message, des signes d'une pensée nouvelle, d'un cheminement décidément illuminant pour nos pauvres vies - ou tout cela n'est-il que rhétorique, poudre aux yeux, jeux de langage? On pourra ironiser tant qu'on voudra sur la « légèreté» des uns ou des autres. Vouloir éliminer cette inquiétude et cet espoir, ce serait se résigner à une perte incommensurable: celle de l'interrogation sur le sens même (ou le non-sens) de la détresse de notre siècle et de notre époque.

"J'aime tout cela parce que j'ai la conviction qu'il n'y a pas d'oeuvre essentielle de l'esprit dont les racines ne plongent dans un sol original sur lequel il s'agit de tenir debout." Heidegger

 

THEODOR W. ADORNO
Prismes
Critique de la culture et de la société

Jadis la sphère esthétique s'était dégagée en tant que sphère autonome de l'interdit magique qui séparait le sacré du quotidien et ordonnait de préserver la pureté du sacré; aujourd'hui, le successeur de la magie, l'art, paie le prix de cette sécularisation. L'art n'est maintenu en vie qu'à condition de renoncer au droit à la différence et de se subordonner à la toute-puissance du profane, porteur finalement de l'interdit. Rien ne doit être qui ne soit semblable à ce qui est. Le jazz est la fausse liquidation de l'art : au lieu de se réaliser, l'utopie disparaît de l'image.