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SLAVOJ ZIZEK

SLAVOJ ZIZEK
De la croyance

En 1991, à la suite du coup d'État monté par la nomenklatura elle-même pour faire tomber Ceausescu, l'appareil de la police secrète roumaine, resté bien sûr pleinement opérant, poursuivit son activité comme à l'ordinaire. Toutefois, la tentative de la police secrète de présenter une image d'elle-même plus sympathique, au diapason des temps "démocratiques" nouveaux, occasionna quelques épisodes étranges. Un ami américain qui à cette époque vivait à Bucarest dans le cadre d'une bourse d'études Fulbright, appela chez lui une semaine après son arrivée pour dire à sa petite amie qu'il vivait maintenant dans un pays pauvre mais amical, où les gens étaient sympathiques et avides d'apprendre. Après qu'il eut reposé le combiné, le téléphone sonna immédiatement : il décrocha, et une voix lui annonça dans un anglais quelque peu maladroit qu'il avait au bout du fil l'officier de la police secrète dont le travail allait consister à écouter ses conversations téléphoniques, qui voulait le remercier pour les gentilles choses qu'il venait de dire sur la Roumanie - il lui souhaita un séjour agréable et raccrocha.
Le présent ouvrage est dédié à cet agent anonyme de la police secrète roumaine.


SLAVOJ ZIZEK
Vivre la fin des temps

Aucun doute n'est plus permis: le système capitaliste global entre à toute vitesse dans sa phase terminale. Crise écologique mondiale, révolution biogénétique, marchandisation effrénée et croissance explosive des divisions sociales sont, selon Zizek, les quatre cavaliers de l'apocalypse à venir. Mais la mort du capitalisme doit-elle entraîner, comme le croient beaucoup, la fin du monde ? Non. Il y a un espoir. Nos réponses collectives à la catastrophe correspondent précisément aux étapes du deuil décrites par la psychologue Elisabeth Kubler-Ross : déni, explosion de colère, tentatives de marchandage, puis dépression et, enfin, acceptation. C'est après avoir atteint le point zéro, après avoir traversé le traumatisme absolu que l'individu, devenu sujet, pourra discerner dans la crise l'occasion d'un nouveau commencement. Mais la vérité traumatique doit faire l'objet d'une acceptation et se vivre pleinement pour qu'ait lieu ce tournant émancipateur.

Notre salut viendra d'une réaction à l'idéologie multiculturaliste hégémonique qui entrave notre prise de conscience politique, mais aussi par la lutte. La lutte contre l'autorité de ceux qui sont au pouvoir, contre l'ordre global et la mystification qui l'étaye, contre nos propres mécanismes d'évitement et d'aveuglement qui nous conduisent à inventer des remèdes ne faisant qu'aggraver la crise.

 


SLAVOJ ZIZEK
Quatre variations philosophiques
sur le thème cartésien

Ainsi, lorsque nous sommes bombardés d'affirmations qui nous serinent qu'à notre époque post-idéologique, cynique, plus personne ne croit aux idéaux proclamés, ou lorsque nous rencontrons quelqu'un qui se prétend guéri de toutes les croyances et accepte la réalité sociale telle qu'elle est, nous devrions toujours contrer de telles affirmations en posant cette question : "Soit, mais où est le fétiche qui vous permet (de faire semblant) d'accepter la réalité "telle qu'elle est" ? " . Le « bouddhisme occidental » peut jouer le rôle de fétiche : il vous permet de participer pleinement au rythme effréné du jeu capitaliste, tout en vous donnant à croire que vous n'en êtes pas vraiment prisonniers, que vous avez parfaitement conscience de l'inanité de ce spectacle — ce qui compte réellement pour vous, c'est la paix du Soi intérieur qui, vous le savez, peut toujours vous servir de refuge...


SLAVOJ ZIZEK
Après la tragédie, la farce!
ou comment l'histoire se répète

Le capitalisme à l'asiatique ... en Europe
Peter Sloterdijk (franchement pas de notre côté, mais pas complètement idiot non plus) a déclaré que s'il existe une personne à laquelle on érigera des monuments dans un siècle, c'est sans conteste Lee Kuan Yew, le dirigeant singapourien qui a inventé et réalisé le prétendu «capitalisme à l'asiatique ». Le virus de cette forme autoritaire de capitalisme se propage lentement mais sûrement à la surface du globe.


SLAVOJ ZIZEK
Organes sans corps
Deleuze et conséquences

Aimer véritablement un philosophe, c'est retrouver des traces de ses concepts dans la vie de tous les jours. Récemment, alors que je regardais une fois encore Ivan le Terrible, de Sergueï Eisenstein, j'ai remarqué, au début de la première partie, dans la scène du couronnement, un détail merveilleux: lorsque les deux meilleurs amis (pour le moment) d'Ivan prennent des pièces d'or dans d'immenses plateaux pour les répandre sur la tête nouvellement couronnée, cette pluie d'or, par son caractère excessif et magique, ne peut qu'étonner le spectateur: même après que les plateaux sont vides, l'or continue de pleuvoir à jet continu sur la tête d'Ivan, sans aucun « réalisme». Cet excès n'est-il pas tout à fait « deleuzien » ? Ne s'agit-il pas là du pur excès du flot du devenir sur sa cause corporelle, du virtuel sur le réel ?


SLAVOJ ZIZEK
La parallaxe

"En résumé, le passage de la réalité substantielle à l'événement (dans ses différentes formes) n'est-il pas l'une des caractéristiques essentielles des sciences modernes? Selon la physique quantique,
le fondement de la réalité n'est pas constitué de certains éléments primordiaux, mais d'une sorte de « vibration» de cordes, d'entités que l'on peut seulement décrire comme des processus désubstantialisés. Le cognitivisme et la théorie des systèmes s'intéressent au mystère des «propriétés émergentes », qui désignent également les auto-organisations purement processuelles, etc. Rien d'étonnant, donc, à ce que les trois philosophes contemporains - Heidegger, Deleuze, Badiou - déploient trois pensées de l'événement : chez Heidegger, l'événement est la révélation épocale d'une configuration de l'être; chez Deleuze, l'événement est le pur devenir désubstantialisé du sens; chez Badiou, c'est la référence à l'événement qui fonde un processus de vérité. Pour les trois, l'événement est irréductible à l'ordre de l'être (au sens de la réalité positive), à l'ensemble de ses (pré)conditions matérielles.
[...] À la différence de Heidegger, Deleuze et Badiou accomplissent le même geste philosophique paradoxal consistant à défendre, en tant que philosophes matérialistes, l'autonomie de l'ordre «immatériel» de l'événement. En tant que matérialiste, et pour l'être tout à fait, Badiou s'intéresse au topos idéaliste par excellence* : comment un animal humain peut-il renoncer à son animalité et placer sa vie au service d'une vérité transcendante? Comment la« transsubstantiation» d'un individu qui consacre sa vie au plaisir en sujet dévoué à une cause se produit-elle? En d'autres termes, comment un acte libre est-il possible? Comment peut-on échapper au réseau des connexions causales de la réalité positive et concevoir un acte qui commence par et en lui-même?
[...]un évènement ne courbe pas l'espace de l'être en s'inscrivant en lui - au contraire, un évènement n'est rien d'autre que cette courbure de l'espace de l'être. Il n'y a rien d'autre que l'interstice, la non-coïncidence-avec-lui-même de l'être, c'est-à-dire la non-fermeture ontologique de l'ordre de l'être."

 


SLAVOJ ZIZEK
Plaidoyer en faveur de l'intolérance

Le multiculturalisme, naturellement, est la forme idéale de l'idéologie de ce capitalisme planétaire, l'attitude qui, d'une sorte de position globale vide, traite chaque culture locale à la manière du colon traitant une population colonisée - comme des « indigènes» dont les mœurs doivent être précautionneusement étudiées et « respectées ». C'est-à-dire que la relation entre le colonialisme impérialiste traditionnel et l'autocolonisation capitaliste planétaire est exactement la même que celle existant de nos jours entre l'impérialisme culturel occidental et le multiculturalisme : de la même façon que le capitalisme global induit le paradoxe d'une colonisation sans métropole, sans État-nation colonisateur, le multiculturalisme induit une distance eurocentriste paternaliste et/ou un respect pour des cultures locales arrachées à la culture particulière qui était la leur. En d'autres termes, le multiculturalisme est une forme de racisme désavouée, invertie, auto référentielle, un «racisme avec une distance» - il respecte l'identité de l'Autre, le concevant comme une communauté «authentique» fermée sur elle-même par rapport à laquelle l'adepte du multiculturalisme maintient, lui, une distance que rend possible sa position universelle privilégiée. Le multiculturalisme est un racisme qui vide la position qui est la sienne de toute teneur positive (le défenseur du multiculturalisme n'est pas un raciste franc du collier, il n'oppose pas à l'Autre les valeurs particulières de sa propre culture), mais conserve néanmoins cette position comme le point vide d'universalité privilégié à partir duquel il est possible d' apprécier (et de déprécier) de manière appropriée d'autres cultures particulières - le respect du multiculturalisme pour la spécificité de l'Autre est la forme même qu'adopte l'affirmation de sa propre supériorité.

 


SLAVOJ ZIZEK
La marionnette et le nain

[Un copié-collé pour une bonne moitié du "Bienvenue dans le désert du réel"
...Ai demandé des explications aux éditeurs ...à suivre...]


SLAVOJ ZIZEK
Bienvenue dans le désert du réel

"Et si, en nous raccrochant à la survie, aussi agréable puisse-t-elle être, c'était la vie elle-même, en somme, que nous perdions? Et si le terroriste suicidaire palestinien sur le point de se faire exploser et d'emporter autrui avec lui était formellement «plus vivant» que le soldat américain engagé sur le front numérique d'une guerre menée contre un ennemi situé à des centaines de kilomètres, « plus vivant» qu'un jeune cadre new-yorkais, dynamique et ambitieux, qui fait son jogging le long de l'Hudson River pour garder la forme? Et si un (e) hystérique, pour le dire avec les mots de la psychanalyse, de par son questionnement permanent sur l'existence, représentait la vraie vie alors que le choix de l'obsessionnel (le) était le modèle même de la "vie dans la mort"?"

. ..."Ceux qui défendent le caractère sacré de la vie, parasité et menacé par les puissances transcendantes, finissent dans un monde supervisé où certes nous vivons en toute sécurité, sans souffrance, mais qui est un monde assommant dans lequel, pour l'amour de son but même - une longue vie hédoniste -, tous les plaisirs réels sont interdits ou sévèrement assujettis au contrôle (cigarettes, stupéfiants, nourriture ... ) ."


SLAVOJ ZIZEK
Que veut l'Europe?

"Seule l'Europe est susceptible de défendre la notion d'universalisme, bien plus menacée que les particularismes locaux par la globalisation. La défense de l'héritage européen impose toutefois une autocritique complète. Ce que nous jugeons dangereux dans la politique et la civilisation américaines, c'est l'une des conséquences possibles du projet européen. Dans les années trente, Max Horkheimer écrivait que ceux qui ne voulaient pas s'exprimer (de façon critique) sur le libéralisme devaient également rester silencieux à propos du fascisme. Il faudrait dire à ceux qui attaquent le nouvel impérialisme américain : ceux qui ne veulent pas s'engager dans la critique de l'Europe devraient également se taire à propos des USA.
Si la défense de l'héritage européen se limite à la défense de la tradition démocratique européenne, la bataille est perdue d'avance. L'Europe doit réinventer, dans l'acte même de défense, ce qu'elle a à défendre. Il nous faut remettre en question, impitoyablement, les fondations mêmes de l'héritage européen, jusqu'à ces vaches sacrées (y compris ces vaches sacrées) que sont la démocratie et les droits de l'homme. "


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