JACQUES RANCIERE
Les écarts du cinéma
. La tâche d'un cinéma moderne, d'un cinéma ayant pris la mesure de sa propre utopie historique, serait peut-être de revenir sur la disjonction du regard et du mouvement, de réexplorer les pouvoirs contradictoires des arrêts, des retards et des déliaisons du regard.
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Je pense qu'il y a plus de puissance commune préservée dans la sagesse de la surface, dans la manière dont les questions de la justice y sont mesurées selon des impératifs de justesse. Mais aussi ces histoires d'espaces et de trajets, de marcheurs et de voyages peuvent nous aider à inverser la perspective, à imaginer non plus les formes d'un art adéquatement mis au service de fins politiques mais des formes politiques réinventées à partir des multiples manières dont les arts du visible inventent des regards, disposent des corps dans des lieux et leur font transformer les espaces qu'ils parcourent.
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N'est-ce pas là ce qu'on peut attendre du cinéma, l'art populaire du xxè siècle, celui qui a permis au plus grand nombre, à ceux qui ne passaient pas les portes des musées, de jouir de la splendeur d'un effet de lumière sur un décor ordinaire, de la poésie d'un tintement de verre ou d'une conversation banale au comptoir d'un bistrot quelconque?
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Le cinéma ne peut pas être l'équivalent de la lettre d'amour ou de la musique des pauvres. Il ne peut plus être l'art qui simplement rend aux humbles la richesse sensible de leur monde. Il lui faut consentir à n'être que la surface où cherche à se chiffrer en figures nouvelles l'expérience de ceux qui ont été relégués à la marge des circulations économiques et des trajectoires sociales. Il faut que cette surface accueille la scission qui sépare le portrait et le tableau, la chronique et la tragédie, la réciprocité et la fêlure. Un art doit se faire à la place d'un autre. La grandeur de Pedro Costa est d'accepter et de refuser en même temps cette altération, de faire en un seul et même mouvement le cinéma du possible et celui de l'impossible.