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La page Jacques Rancière sur ce site

JACQUES RANCIERE
Béla Tarr, le temps d'après

"Il n'en va plus de même chez Béla Tarr : il ne s'agit pas de planter le décor de petite ville industrielle où va se situer l'action des personnages. Il s'agit de voir ce qu'ils voient car l'action n'est finalement que l'effet de ce qu'ils perçoivent et ressentent. «Je ne m'accroche à rien, dit Karrer, l'homme à la fenêtre, mais toutes les choses s'accrochent à moi». Cette confidence intime sur un caractère est tout autant une déclaration de méthode cinématographique. Béla Tarr filme la manière dont les choses s'accrochent aux individus. Les choses, ce peut être les bennes inlassables devant la fenêtre, les murs décrépits des immeubles, les piles de verres sur le comptoir du bistrot, le bruit des boules de billard ou le néon tentateur des lettres italiques du Titanik Bar. Tel est le sens de ce plan initial : ce ne sont pas les individus qui habitent des lieux et se servent des choses. Ce sont d'abord les choses qui viennent à eux, qui les entourent, les pénètrent ou les rejettent."

 


"Le temps d'après n'est ni celui de la raison retrouvée, ni celui du désastre attendu. C'est le temps d'après les histoires, le temps où l'on s'intéresse directement à l'étoffe sensible dans laquelle elles taillaient leurs raccourcis entre une fin projetée et une fin advenue. Ce n'est pas le temps où l'on fait de belles phrases ou de beaux plans pour compenser le vide de toute attente. C'est le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même.

Les voix ne sont pas attachées à un masque mais à une situation. Dans le continuum de la séquence tous les éléments sont à la fois interdépendants et autonomes, tous dotés d'une égale puissance d'intériorisation de la situation, c'est-à-dire de la conjonction des attentes. C'est là le sens de l'égalité propre au cinéma de Béla Tarr.Ce sens est fait d'une égale attention à chaque élément et à la manière dont il entre dans la composition d'un microcosme du continuum égal lui-même à tous les autres en intensité. C'est cette égalité qui permet au cinéma de relever le défi que lui avait lancé la littérature. Il ne peut pas franchir la frontière du visible, nous montrer ce que pensent les monades dans lesquelles le monde se réfléchit. Nous ne savons pas quelles images intérieures animent le regard et les lèvres fermées des personnages autour desquels tourne la caméra. Nous ne pouvons pas nous identifier à leurs sentiments. Mais nous pénétrons quelque chose de plus essentiel, la durée même au sein de laquelle les choses les pénètrent et les affectent, la souffrance de la répétition, le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. En cela réside l'exacte adéquation entre le propos éthique du cinéaste et la splendeur envoûtante du plan-séquence qui suit le trajet de la pluie dans les âmes et les forces qu'elles lui opposent.

 

JACQUES RANCIERE
Aisthesis

Il faut bien saisir la puissance de subversion de cet innocent far niente. Le far niente n'est pas la paresse. Il est la jouissance de l’otium. L’otium est proprement le temps où l'on n'attend rien, ce temps précisément interdit au plébéien, que le souci de sortir de sa condition condamne à toujours attendre l'effet du hasard ou de l'intrigue. Il n'est pas l'inoccupation mais l'abolition de la hiérarchie des occupations. L'antique opposition des patriciens et des plébéiens est en effet d'abord une affaire d'« occupations » différentes. Une occupation, c'est une manière de remplir le temps de la vie qui définit aussi une manière d'être des corps et des esprits. L'occupation des patriciens est d’agir, de poursuivre de grands desseins où leur succès propre s'identifie au destin de vastes communautés. Celle des plébéiens est de faire, de fabriquer des objets utiles et de rendre des services matériels pour répondre à la nécessité de leur survie individuelle....

...On mesure moins bien l'autre aspect de la révolution égalitaire : la promotion de cette qualité de l'expérience sensible où l'on ne fait rien, qualité également offerte à ceux que l'ordre ancien séparait en hommes de jouissance et hommes de travail et que l'ordre nouveau divise encore en citoyens actifs ou passifs. Cet état suspensif, cet état sensible libéré des intérêts et des hiérarchies de la connaissance et de la jouissance, Kant l'a caractérisé comme objet de l'universalité subjective du jugement esthétique

« Le  peuple libre est, dit Schiller, le peuple qui joue, le peuple incarné dans cette activité qui suspend l’opposition même de l’actif et du passif »

« Et l'expression achevée de la collectivité ouvrière combattante s'appellera grève générale, équivalence exemplaire de l'action stratégique et de l'inaction radicale. La révolution scientifique marxiste a certes voulu en finir avec les rêveries ouvrières comme avec les programmes utopiques. Mais en y opposant les effets du développement réel de la société, elle soumettait encore les fins et les moyens de l'action au mouvement de la vie, au risque de découvrir que le propre de ce mouvement est de ne rien vouloir et de n'autoriser aucune stratégie à s'en prévaloir. »


 

« Le beau est ce qui plaît sans concept »

« Winckelmann ouvre cet âge où les artistes s'emploieront à déchaîner les puissances sensibles cachées dans l'inexpressivité, l'indifférence ou l'immobilité, à composer les mouvements contrariés du corps dansant mais aussi bien de la phrase, du plan ou de la touche colorée qui arrêtent l'histoire en la racontant, suspendent le sens en le faisant passer ou dérobent la figure même qu'ils désignent. »

«  Mais Winckelmann est l'un des premiers, sinon le premier, à inventer la notion de l'art tel que nous l'entendons : non plus comme compétence des faiseurs de tableaux, de statues ou de poèmes, mais comme milieu sensible de coexistence de leurs œuvres. »


« Cet art, c'est celui qu'il qualifie par ailleurs de poésie « naïve » : une poésie qui ne cherche pas à faire de la poésie, mais exprime l'accord immédiat entre un univers collectif vécu et des formes d'invention singulières ; un art qui n'est pas de l'art, pas un monde à part, mais une manifestation de la vie collective. »

"L'objectivité de la photographie, c'est le régime de pensée, de perception et de sensation qui fait coïncider l'amour des formes pures avec l'appréhension de l'historicité inépuisable contenue dans toute intersection de rue, tout pli d'une peau et tout instant du temps."


JACQUES RANCIERE
Les écarts du cinéma

. La tâche d'un cinéma moderne, d'un cinéma ayant pris la mesure de sa propre utopie historique, serait peut-être de revenir sur la disjonction du regard et du mouvement, de réexplorer les pouvoirs contradictoires des arrêts, des retards et des déliaisons du regard.

[...]

Je pense qu'il y a plus de puissance commune préservée dans la sagesse de la surface, dans la manière dont les questions de la justice y sont mesurées selon des impératifs de justesse. Mais aussi ces histoires d'espaces et de trajets, de marcheurs et de voyages peuvent nous aider à inverser la perspective, à imaginer non plus les formes d'un art adéquatement mis au service de fins politiques mais des formes politiques réinventées à partir des multiples manières dont les arts du visible inventent des regards, disposent des corps dans des lieux et leur font transformer les espaces qu'ils parcourent.

[...]

N'est-ce pas là ce qu'on peut attendre du cinéma, l'art populaire du xxè siècle, celui qui a permis au plus grand nombre, à ceux qui ne passaient pas les portes des musées, de jouir de la splendeur d'un effet de lumière sur un décor ordinaire, de la poésie d'un tintement de verre ou d'une conversation banale au comptoir d'un bistrot quelconque?

[...]

Le cinéma ne peut pas être l'équivalent de la lettre d'amour ou de la musique des pauvres. Il ne peut plus être l'art qui simplement rend aux humbles la richesse sensible de leur monde. Il lui faut consentir à n'être que la surface où cherche à se chiffrer en figures nouvelles l'expérience de ceux qui ont été relégués à la marge des circulations économiques et des trajectoires sociales. Il faut que cette surface accueille la scission qui sépare le portrait et le tableau, la chronique et la tragédie, la réciprocité et la fêlure. Un art doit se faire à la place d'un autre. La grandeur de Pedro Costa est d'accepter et de refuser en même temps cette altération, de faire en un seul et même mouvement le cinéma du possible et celui de l'impossible.

 


JACQUES RANCIERE
Moments politiques
Interventions 1977-2009

"Or, 68 a montré que ce qui importe, dans un mouvement, ce n'est pas le but fixé mais la création d'une dynamique subjective, qui ouvre un espace et un temps où la configuration des possibles se trouve transformée. Pour le dire autrement: ce sont les actions qui créent les rêves, et non l'inverse."

"Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l'ont voulu."


Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons­nous nous contenter d'appeler cela "démocratie"?Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme"? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dis sensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance. (Ce texte est aussi paru dans BADIOU/ZIZEK L'idée du communisme, conférence de Londres, 2009


JACQUES RANCIERE
Et tant pis pour les gens fatigués
Entretiens

Les territoires de la pensée partagée: "En travaillant sur l'histoire de l'émancipation ouvrière, je me suis redu compte que celle-ci ne traduisait nullement le passage d'une ignorance à un savoir, ni l'expression d'une identité et d'une culture propres, mais plutôt une manière de traverser les frontières qui définissent les identités. Tout mon parcours a porté sur cette question que j'ai nommée par la suite "partage du sensible": comment dans un espace donné, on organise la perception de son monde, on relie une expérience sensible à des modes d'interprétation intelligibles."

Un autre type d'universalité: "J'ai perçu l'enjeu que représentait, du point de vue de l'émancipation, l'entrée dans un univers de parole qui était l'univers des autres, l'univers de l'écriture et notamment de l'écriture poétique, en écart avec l'univers oral qui était censé être celui du monde ouvrier et de la culture populaire."


L'émancipation est-elle une chose du passé?: "Ce qui m'intéresse, c'est la transgression : vous mettez vos pieds ou votre regard dans d'autres lieux que ceux qui sont supposés être les vôtres."


JACQUES RANCIERE
Le spectateur émancipé

C'est que toute situation est susceptible d'être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. Reconfigurer le paysage du perceptible et du pensable, c'est modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et des incapacités. Le dissensus remet en jeu en même temps l'évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. C'est en quoi consiste un processus de subjectivation politique: dans l'action de capacités non comptées qui viennent fendre l'unité du donné et l'évidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible. L'intelligence collective de l'émancipation n'est pas la compréhension d'un processus global d'assujettissement. Elle est la collectivisation des capacités investies dans ces scènes de dissensus. Elle est la mise en œuvre de la capacité de n'importe qui, de la qualité des hommes sans qualité. Ce ne sont là, je l'ai dit, que des hypothèses déraisonnables. Je pense pourtant qu'il y a plus à chercher et plus à trouver aujourd'hui dans l'investigation de ce pouvoir que dans l'interminable tâche de démasquer les fétiches ou l'interminable démonstration de l'omnipotence de la bête.


La politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences - et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l'espace invisible du travail qui ne laisse pas le temps de faire autre chose prennent ce temps qu'ils n'ont pas pour s'affirmer copartageants d'un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n'était entendu que comme le bruit des corps.


JACQUES RANCIERE
Parole muette

"C'est art qu'est la littérature a le malheur de n'avoir à sa disposition que le langage des mots écrits pour mettre en scène les grands mythes de l'écriture plus qu'écrite, partout inscrite dans la chair des choses. Ce malheur le contraint au bonheur sceptique des mots qui font croire qu'ils sont plus que des mots et qui critiquent eux-mêmes cette prétention. C'est ainsi que l'aplat de la coulée d'encre démocratique, en mettant en scène la guerre des écritures, devient paradoxalement le refuge de la consistance de l'art. "


JACQUES RANCIERE
Politique et littérature

La « pétrification» littéraire ne se laisse alors ramener à aucun schéma simple d'adéquation entre une forme d'écriture et un contenu politique. Elle est faite de la tension entre trois régimes d'expression qui définissent trois formes d'égalité. Il y a d'abord l'égalité des sujets et la disponibilité de tout mot ou de toute phrase pour construire le tissu de n'importe quelle vie. Cette disponibilité-là scelle la solidarité entre les romanciers de la comédie humaine ou des « moeurs de province» et leurs personnages; elle définit la capacité pour n'importe lequel de leurs lecteurs ou lectrices de reprendre le bien qu'ils ont dérobé à leurs semblables. Il y a ensuite la démocratie des choses muettes qui parlent mieux que tout prince de tragédie mais aussi que tout orateur du peuple. Et il y a enfin cette démocratie moléculaire des états de choses sans raison, qui réfute à la fois le tapage des orateurs de clubs et le grand bavardage herméneutique du déchiffrement des signes écrits sur les choses. Trois « démocraties », si l'on veut, trois manières dont la littérature assimile son régime d'expression à un mode de configuration d'un sens commun; trois façons dont elle travaille à l' élaboration du paysage du visible, des modes de déchiffrement de ce paysage et du diagnostic sur ce qu'individus et collectivités y font et peuvent y faire. Mais aussi trois politiques en tension entre elles, et en tension avec les logiques selon lesquelles des collectifs politiques construisent les objets de leur manifestation et les formes de leur énonciation subjective.


JACQUES RANCIERE
Le philosophe et ses pauvres

Qui part de l'inégalité est sûr de la retrouver à l'arrivée. Il faut partir de l'égalité, partir de ce minimum d'égalité sans lequel aucun savoir ne se transmet, aucun commandement ne s'exécute, et travailler à l'élargir indéfiniment.


La philosophie déplacée

Jacques Rancièr : "Il n'y a jamais le sensible et l'intelligible. Il y a un certain tramage de ce qui est donné: une intelligence du sensible et une sensibilité de la pensée. Il n'y a jamais une transparence de la connaissance intelligible des données sensibles ni un choc de la vérité sensible comme rencontre avec l'Idée ou le Réel. Le vrai se donne toujours dans le processus d'une vérification, selon la logique des questions du «maître ignorant» de Jacotot: que vois-tu? Qu'en dis-tu? Qu'en penses-tu? Qu'en fais­tu ? Cela veut dire aussi: l'autre ne se rencontre pas dans l'événement d'une stupéfaction, mais dans le processus d'une altération. Une altération, c'est une redistribution du même et de l'autre, du séparé et de l'inséparé. Le travail de la pensée alors n'est pas un travail d'abstraction. C'est un travail de nouage et de dénouage: il y a des mots qui se nouent à des corps ou projettent des corps, des corps qui appellent une nomination, de l'universel qui s'affirme dans une singularisation. Il s'agit toujours de dédoubler l'universel, sur le modèle de la «critique» opérée par la politique qui dédouble l'universel de l'inscription légale en lui inventant des cas singuliers d'application, en cassant le rapport donné de l'universel et du particulier. Car ce rapport donné constitue une certaine privatisation de l'universel. C'est cela la police: une privatisation de l'universel qui le fixe comme loi générale subsumant les particuliers. La politique, elle, déprivatise l'universel, elle le rejoue sous la forme d'une singularisation. Elle offre ainsi un exemple du travail de la pensée en général: ce dédoublement et cette singularisation qui dénouent et renouent l'intelligible et le sensible, l'universel et le particulier. "


Sous la direction de Jacques Rancière

La politique des poètes
Pourquoi des poètes en temps de détresse

"Plutôt qu'une entreprise collective, on verra là le croisement d'un certain nombre de parcours unis au moins par une conviction commune : que la question poétique ne relève pas plus du savoir des spécialistes ou de la vénération des initiés qu'elle ne doit s'abîmer dans une quelconque évidence du sentir; qu'elle est proprement une question philosophique, une question qui porte sur l'événement de la pensée et sur les conditions de sa destination commune. Il est apparu que ces contributions, dans le provisoire même de leurs formulations ou le suspens éventuel de leurs analyses, pouvaient aider à ce que se dessine le terrain d'une réflexion nouvelle sur ce que signifie penser en poésie. "J.R


Alain Badiou: "Le poème se tient alors involontairement - je veux dire, sans que cette position relève d'un calcul ou d'une rivalité - dans une sorte d'ébrèchement, qui est aussi un recouvrement, avec la philosophie, dont la vocation originaire est justement de penser le temps de la pensée, ou de penser l'époque comme site de compossibilité des différentes procédures génériques (le poème, le mathème, la politique et l'amour .)"

Philippe Lacoue-Labarthe :"Le « coup de génie » de Heidegger - l'expression est de Badiou - a été, entre autres, « de parvenir ( . ..) au point où il est possible de livrer la philosophie à la poésie. Cette suture apparaît comme une garantie de force."


JACQUES RANCIERE
La nuit des prolétaires

. Le retour du capitalisme sauvage et de la vieille assistance aux « exclus» remet à l'ordre du jour l'effort de ceux qui entreprirent d'en rompre le cercle, leur expérience du partage du temps et de la pensée. Mais aussi, face au nihilisme de la sagesse officielle, il faut à nouveau s'instruire à la sagesse plus subtile de ceux dont la pensée n'était pas le métier et qui pourtant, en déréglant le cycle du jour et de la nuit, nous ont appris à remettre en question l'évidence des rapports entre les mots et les choses, l'avant et l'après, le possible et l'impossible, le consentement et le refus.


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JACQUES RANCIERE
La Mésentente

"C'est le décompte exhaustif de la population interminablement sondée qui produit, à la place du peuple déclaré archaïque, ce sujet appelé « les Français» qui, à côté des pronostics sur l'avenir « politique» de tel ou tel sous-ministre, se manifeste par quelques opinions bien tranchées sur le nombre excessif d'étrangers et l'insuffisance de la répression. Ces opinions, bien sûr, sont en même temps des manifestations de la nature même des opinions en régime médiatique, de leur nature en même temps réelle et simulée. Le sujet de l'opinion dit ce qu'il pense sur les Noirs et les Arabes sur le même mode réel/simulé selon lequel il est par ailleurs invité à tout dire de ses fantasmes et à les satisfaire intégralement au seul prix de quatre chiffres et d'autant de lettres. Le sujet qui opine ainsi est le sujet de ce nouveau mode du visible qui est celui de l'affichage généralisé, un sujet appelé à vivre intégralement tous ses fantasmes dans le monde de l'exhibition intégrale et du rapprochement asymptotique des corps, dans ce « tout est possible» de la jouissance affichée et promise, c'est-à-dire, bien sûr, promise à déception et conviée, par là, à rechercher et à pourchasser le « mauvais corps », le corps diabolique qui se met partout en travers de la satisfaction totale qui est partout à portée de la main et partout dérobée à son emprise. " (1995)


JACQUES RANCIERE
Le destin des images

"L'image "juste", Godard le rappelle en citant Reverdy, c'est celle qui établit le rapport juste entre deux lointains saisis dans leur écart maximum."


JACQUES RANCIERE
La chair des mots

A la vieille poétique d'Aristote, qui gageait la puissance d'écrire sur des modèles, des règles ou des genres s'oppose cette nouvelle poétique qui veut la gager sur la puissance d'esprit qui s'écrit déjà dans les choses et doit finir par s'identifier au rythme même de la communauté. Cette puissance d'esprit est à l' œuvre déjà dans la nature qui écrit sa propre histoire dans les plissements de la pierre ou les lignes du bois. Elle l'est dans cette vie qui ne cesse de s'écrire, de se symboliser elle­même, dès ses plus humbles degrés, et qui s'élève sans cesse vers des puissances plus hautes d'écriture et de symbolisation de soi. Elle l'est dans cette humanité dont le langage est déjà un poème vivant mais qui parle, dans les pierres qu'elle taille, les objets qu'elle forge et les lignes qu'elle découpe sur le territoire, un langage plus vrai que celui des mots. Plus vrai parce que plus proche de la puissance par laquelle la vie s'écrit elle-même.


JACQUES RANCIERE
Le maître ignorant

En 1818, Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé et lecteur de littérature française à l'université de Louvain, commença à semer la panique dans l'Europe savante. Non content d'avoir appris le français à des étudiants flamands sans leur donner aucune leçon, il se mit à enseigner ce qu'il ignorait et à proclamer le mot d'ordre de l'émancipation intellectuelle: tous les hommes ont une égale intelligence.
La grande leçon de Jacotot est que l'instruction est comme la liberté: elle ne se donne pas, elle se prend.

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JACQUES RANCIERE
Courts voyages au pays du peuple

Nous le savons aujourd'hui : ce qui rend vaine la critique des images, c'est que l'image apparaît déjà escortée de sa critique, affectée de son indice de distance et de dérision. En vain les bonnes âmes gémissent-elles sur le sort des enfants et des simples abrutis par le matraquage des images télévisuelles. L'enfant téléphile reçoit les procédures socialisées de la critique en même temps que la décharge des images. La formation au défilement des images est aussi une formation à la critique comme activité sociale complémentaire, relevant d'un même régime du représenté. Le déferlement de la critique est exactement contemporain du déferlement de l'image. La démystification fait partie de l'abrutissement, d'un investissement du système des lieux et des manières de les occuper qui n'exclut qu'une seule chose: l'atopie.


JACQUES RANCIERE
Chroniques des temps consensuels

"Reste que, de temps en temps, les sociétés réapprennent ainsi brusquement deux ou trois choses inouïes : que l'intelligence est la chose du monde la mieux partagée et que l'inégalité elle-même n'existe qu'en raison de l'égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique a un sens. "


JACQUES RANCIERE
La haine de la démocratie

"Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’"individualisme démocratique" et les ravages de l’ "égalitarisme" détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide."

 


JACQUES RANCIERE
L'inconscient esthétique

"L'inconscient esthétique, celui qui est consubstantiel au régime esthétique de l'art, se manifeste dans la polarité de cette double scène de la parole muette: d'un côté, la parole écrite sur les corps, qui doit être restituée à sa signification langagière par le travail d'un déchiffrement et d'une réécri­ture; de l'autre, la parole sourde d'une puissance sans nom qui se tient derrière toute conscience et toute signification, et à laquelle il faut donner une voix et un corps, quitte à ce que cette voix anonyme et ce corps fantomatique entraînent le sujet humain sur la voie du grand renoncement, vers ce néant de la volonté dont l'ombre schopenhauerienne pèse de tout son poids sur cette littérature de l'inconscient. "


JACQUES RANCIERE
Le partage du sensible

...l'art comme transformation de la pensée en expérience sensible de la communauté.


 

OLIVIER RAZAC
L'écran et le zoo

"Le problème posé par la télé-réalité n’est pas essentiellement esthétique ou moral, il est éthique. La télé-réalité n’est pas un simple effet de mode. Elle est un dispositif de contrôle social voué à s’installer. Un ensemble de programmes au fonctionnement et aux effets semblables. Il ne faut donc pas se laisser aveugler par les émissions les plus controversées et voyantes. Ce modèle technologique est aussi bien partagé par des reportages, des talk-shows ou des émissions de variété. Disons, le brutalement, la télé-réalité fonctionne comme un zoo."

 

 


PAUL RICOEUR.
JACQUES DERRIDA
La philosophie au risque de la promesse

"Le tournant décisif approche quand soudain les promesses dont je suis l'auteur viennent se replacer dans la mouvance des promesses dont j'ai été et suis encore le bénéficiaire. Or il ne s'agit pas seulement de ces promesses fondatrices, dont la promesse à Abraham constitue le paradigme, mais de cette suite de promesses dans lesquelles des cultures entières et des époques marquantes ont projeté leurs ambitions et leurs rêves, promesses dont beaucoup sont restées non tenues. de celles-là aussi je suis le continuateur.
C'est en ce point que la philosophie se trouve exposée au risque de la promesse."
Paul Ricoeur

"Si je sais qui promet quoi à qui, moi, moi-même, et si je sais que moi, promet à un autre qui lui aussi sait ce qu'il reçoit et de qui, à ce moment-là, la promesse devient calculable, et, dès qu'elle est déterminable, elle se transforme en programme, en contrat, et elle est trahie comme promesse; autrement-dit, la promesse est trahie, dans sa dignité de promesse, là où elle n'accepte pas que le risque de la trahison l'habite incessament."
Jacques Derrida


PAUL RICOEUR
LA CRITIQUE ET LA CONVICTION

"Je ne réclame rien, je ne réclame aucun " après ".Je reporte sur les autres, mes survivants, la tâche de prendre la relève de mon désir d'être, de mon effort pour exister, dans le temps des vivants."


CLEMENT ROSSET

CLEMENT ROSSET
Tropiques.
Cinq conférences mexicaines

La dénonciation chronique des méfaits du monothéisme, telle celle à laquelle s'emploie aujourd'hui sans s'essouffler Michel Onfray, est une illustration exemplaire de cette confusion intellectuelle et de la simplicité d'esprit qu'elle implique.


CLEMENT ROSSET
Le principe de cuauté

Mais l'intérêt principal d'une vérité philosophique consiste en sa vertu négative, je veux dire sa puis­ sance de chasser des idées beaucoup plus fausses que la vérité qu'elle énonce a contrario. Vertu critique qui, si elle n'énonce par elle-même aucune vérité claire, parvient du moins à dénoncer un grand nombre d'idées tenues abusivement pour vraies et évidentes. Il en va un peu de la qualité des vérités philosophiques comme de celle des éponges qu'on utilise au tableau noir et auxquelles on ne demande rien d'autre que de réussir à bien effacer. En d'autres termes, une vérité philosophique est d'ordre essentiellement hygiénique : elle ne procure aucune certitude mais protège l'organisme mental contre l'ensemble des germes porteurs d'illusion et de folie.

 


CLEMENT ROSSET
Ecrits satiriques

"Ce pastiche, à peine forcé, des manuels de philosophie invite plutôt au rire qu'à la réflexion. Il tend cependant à illustrer le fait que la transmission du savoir, par le biais des ouvrages à vocation pédagogique, se confond bien souvent avec la transmission de l'imbécillité."


CLEMENT ROSSET
L'école du réel

"Le réel est la seule chose du monde à laquelle on ne s'habitue jamais."


CLEMENT ROSSET
La nuit de mai

Ce que je suggère (et continuerai à suggérer ici) est qu'un objet d'amour n'est jamais seul mais toujours accompagné. Non pas accompagné d'un facteur perturbant qui le troublerait (telle la présence d'un jaloux ou d'une rivale), mais d'un ensemble de facteurs favorables qui le favorisent et lui tiennent lieu, comme pour un mets réussi, d'excellente et nécessaire «garniture ». Si je suis heureux c'est que tout va bien et que tout est bon; si je suis heureux mais qu'autour de ce bonheur certaines choses ne vont pas rond, c'est que je ne le suis pas. C'est pourquoi je ne saurais approuver, malgré son apparence de bon sens et de profondeur, le mot de Ramuz dans l'Histoire du soldat de Stravinsky : «Un bonheur, c'est tout le bonheur; deux c'est comme s'il n'existait plus.»

 


CLEMENT ROSSET
Impressions fugitives
L'ombre, le reflet, l'écho

"L'ombre, le reflet, l'écho, ces trois compagnons de proximité du réel, sont les garants de la réalité des objets dont ils constituent l'environnement forcé, quelque fugitif et parfois inquiétant que celui-ci puisse sembler. La littérature nous enseigne depuis longtemps ce qu'il en coûte d'être privé de son ombre ou de son reflet et, pour parodier La Fontaine, qu'à lâcher l'ombre on perd aussi la proie."

GEORGES ROQUE
CLAUDE GUDIN
La vie nous en fait voir de toutes les couleurs

"Développer de la couleur, c'est s'exposer! : à la lumière, aux autres, c'est s'ouvrir...s'épanouir et ne pas craindre le plein jour.
La difficulté c'est d'éviter la sous-exposition ou la surexposition mais la couleur nuancera grâce à sa réflexion. Elle a acquit en quelques milliards d'années son autonomie bien avant nos milliards de neurones qui la perçoivent, l'analysent et l'interprètent sans encore bien la comprendre."

(Geoges Roque: philosophe, Claude Gudin, biologiste)


ELISABETH ROUDINESCO

Elisabeth Roudinesco
La part obscure de nous-mêmes

Une histoire des pervers

Mais, au cœur de cette hiérarchie de la misère humaine qui tend à s'imposer dans l'opinion publique, les sans-domicile fixe, sales, alcooliques, odieux et vivant avec leurs chiens , sont regardés aujourd'hui comme les plus nuisibles - c'est-à-dire les plus pervers - puisqu'on les accuse de jouir de ne pas travailler. Et pour les éloigner de la cité, les nouveaux Homais de l'hygiénisme moderne prétendent désormais combattre leur puanteur en déversant sur eux des substances malodorantes. Mais peut-on ainsi, sans pervertir la Loi, lutter contre une puanteur par une autre puanteur agréée par l'État



ELISABETH ROUDINESCO
Le patient, le thérapeute et l'Etat.

On sait aujourd'hui que la volonté fanatique d' « hygiéniser» les corps et les consciences risque toujours de basculer dans un projet d'éradication de la déviance avec pour objectif le contrôle, non plus de la santé physique, mais de la santé dite «raciale» ou «mentale ».

 


Et c'est ainsi que nous assistons, dans nos Etats démocratiques, à une sorte d'involution du rationalisme des Lumières conduisant les sujets eux-mêmes à désirer leur propre servitude. En conséquence de quoi la psychanalyse est violemment prise à partie par les neurosciences et le comportementalisme, qui sont les deux piliers de ce sombre hygiénisme des âmes par lequel un individu risque toujours d'abdiquer sa liberté pour se mouler dans un modèle de soumission collective. La psychanalyse est attaquée partout dans le monde - et par les psychanalystes eux-mêmes, parfois complices d'une résistance inconsciente à leur propre discipline - parce qu'elle représente l'une des formes les plus modernes de résistance, non seulement aux savoirs occultes, mais à la pratique de l'expertise, du contrôle et de l'évaluation mise en œuvre par le savoir dominant.
Prédire, évaluer, calculer, expertiser, valider, compter, mesurer: que veulent dire tous ces mots s'agissant de la souffrance psychique et des thérapies censées la guérir, ou encore de la clinique susceptible d'en assurer la description?


ELISABETH ROUDINESCO
Philosophes dans la tourmente

J'ai choisi de rendre hommage à six philosophes français - Canguilhem, Sartre, Foucault, Althusser, Deleuze et Derrida - dont l'œuvre est connue et commentée dans le monde entier, et qui ont eu pour point commun, à travers leurs divergences, leurs disputes et leurs élans complices, de s'être confrontés, de façon critique, non seulement à la question de l'engagement politique (c'est-à-dire à une philosophie de la liberté) mais à la conception freudienne de l'inconscient (c' est-à-dire à une philosophie de la structure). Ils furent tous des stylistes de la langue, passionnés d'art et de littérature.

remarque perso:cette citation donnée par Roudinesco:
De Bernard-Henri Lévy, à propos de Gilles Deleuze:"sorte de dégénéré qui a fait l'apologie du pourri sur fumier de décadence"
C'est drôle, je me sens sale, rien qu'à recopier ces mots...


ELISABETH ROUDINESCO
LA FAMILLE EN DESORDRE

"C'est pourquoi elle (la famille) suscite un tel désir aujourd'hui, face au grand cimetière de références patriarchiques désaffectées que sont l'armée, l'Eglise, la nation, la patrie, le parti. Du fond de sa détresse, elle paraît en mesure de devenir le lieu de résistance à la tribalisation organique de la société mondialisée. Et elle y parviendra sans doute, à condition toutefois qu'elle sache maintenir, comme un principe fondateur, l'équilibre entre l'un et le multiple dont tout sujet a besoin pour construire son identité."

BERTRAND RUSSEL
LA CONQUETE DU BONHEUR

"Tout manque de bonheur résulte d'une désintégration ou un manque d'intégration; il y a désintégration dans le moi par manque de coordination entre le conscient et l'inconscient; il y a manque d'intégration entre le moi et la société là où ils ne sont pas liés ensemble par la force d'intérêts et d'affectations objectifs. L'homme heureux est celui qui ne souffre pas d'un de ces manques de synthèse, l'homme heureux est celui dont la personnalité n'est pas divisée contre elle-même ni en conflit avec le monde. Un tel homme se sent citoyen de l'univers, il jouit en toute liberté du spectacle et des joies que le monde lui offre, il n'est pas troublé par la pensée de la mort, parcequ'il ne se sent pas réellement séparé de ceux qui viennent après lui. C'est dans cette union profonde et instinctive avec le courant de la vie que l'on trouvera les joies les plus intenses."


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