L-M

PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
La poésie comme expérience

Un poème n'a rien à raconter, ni rien à dire : ce qu'il raconte et dit est ce à quoi il s'arrache comme poème.

 

L'acte poétique consiste à percevoir, non à représenter


PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
Le chant des muses

Dans la mythologie des anciens Grecs, les Muses, toutes filles de Mnémosyne (la Mémoire) étaient indissociablement les déesses de la musique et de la poésie, les deux arts du son. On dit qu'elles inspiraient les hommes et qu'elles tentaient de leur faire reproduire la voix qu'ils avaient entendue, avant de naître, dans le sein maternel, et dont, en naissant, ils avaient perdu toute mémoire. Peut-être alors - telle était au fond l'hypothèse - la musique serait-elle le plus archaïque de tous les arts, le plus émouvant aussi, celui par lequel on chercherait à réentendre, comme en écho, cette voix antérieure, à jamais disparue, oubliée, vouée au silence.

 

HENRI LEFEBVRE
Le sens de la marche
Critique de la vie quotidienne

Compromise et même ébranlée, l'identité nationale, un peu partout, se cherche et cherche à se maintenir. Les secousses amènent de véritables paniques. Le vague de ces termes - pertes d'identité, recherche de l'identité - à toutes les échelles, de l'individu au continent, serait-il dû au hasard? Non, il a un sens. La francité, où se trouve-t-elle? Le nationalisme, dont le retour en force se fait menaçant, serait-il la reconquête de l'identité perdue, ou sa simulation idéologique? Quoiqu'il advienne, le maintien de l'identité signifie l'us et l'abus des commémorations, le retour de l'historique comme référentiel, la pression sur le quotidien pour l'empêcher de se « déstabiliser » et le garder dans l'identitaire. Ce qui implique ainsi une tendance à la reproduction dans l'identité des rapports de domination - non sans obscurcissements et doutes. Toutefois il faut distinguer dans l'identité nationale le réel et l'idéologie : le marché intérieur et la culture dite nationale (par exemple en France le rationalisme traditionnel, dont le caractère national s'estompe au cours de la crise; d'autant qu'il se rattache au logos européen et occidental, lui-même en crise). Cette identité fonctionne dans le sens du non-devenir, autrement dit dans le sens du conservatisme.

Elle fortifie les résistances au changement, alors que par ailleurs et simultanément on proclame l'urgence du changement pour rénover la vie nationale. N'est-il pas étrange qu'à propos de coins arriérés, de villages reculés, de bourgades figées dans l'archaïsme, on parle si souvent de la « France profonde »? Cette francité serait obsolète, désuète; cependant on la valorise à la télévision, dans le journalisme. Ne dissimule-t-on pas ainsi sous des idéologies manipulatrices quelques dures vérités? La France superficielle peut se caractériser ainsi : idéologies avancées - structures arriérées, incroyablement difficiles à mettre en mouvement (corps et ordres constitués, institutions figées, etc.). Quant à la France dite profonde elle se caractérise par des idéologies aussi arriérées que les structures.

HENRI LEFEBVRE.
Nietzsche

"Nietzsche a annoncé la nouvelle barbarie, issue de cette décadence bourgeoise et chrétienne, barbarie qu'il faudrait à tout prix éviter si cela était possible.Il a pressenti le bilan, du point de vue spirituel, de la dernière étape de la société bourgeoise; l'impérialisme sous lequel tout se dissout, culture et organisation de la communauté humaine, et où seule la violence apparaît comme une réalité déterminée."
(1937-1938)

Collectif, coordonné par THIERRY LENAIN
L'image
Deleuze, Foucault, Lyotard

"C'est pourquoi, en face des grands monochromes du peintre américain, (Bernett Newman) j'entre en résonnance avec l'être, autre façon de dire que je m'écoute à travers sa revendication : je ne suis qu'une oreille ouverte au son qui lui arrive du silence, le tableau est ce son, un accord."
Jean-François Lyotard

JULES LEQUIER
La Fourche et la quenouille

Il y avait une fois, dans le pays de Quintin, en Bretagne, un fermier et sa femme qui demeuraient dans une grande et riche métairie. Tout leur avait réussi : ils possédaient des clos et des prés, ils étaient honorés par leurs voisins et par la grâce du ciel, ils avaient sept garçons dont chacun se trouvait doté d'un genre de beauté particulière. Il est vrai que le plus jeune était petit et bossu, et quand il partait pour les champs avec ses frères, sa tournure aurait déridé les passants, mais la beauté de son visage était merveilleuse. Comme il avait beaucoup d'orgueil c'était lui qu'on envoyait à la ville pour les affaires délicates, et si les jeunes filles de Quintin montraient son dos en riant, elles regardaient aussi d'un œil d'envie ses longs cheveux d'un blond cendré ; ses cheveux fins et brillants qui descendaient jusque sur sa bosse.


GOULVEN LE BRECH
Jules Lequier

"FAIRE. Non pas devenir, mais faire et en faisant SE FAIRE."

EMMANUEL LEVINAS
Autrement qu'être

"L'ouverture de l'espace comme ouverture de soi sans monde, sans lieu, l'u-topie, le ne pas être enmuré, l'inspiration jusqu'au bout, jusqu'à l'expiration - c'est la proximité d'Autrui, qui ne se veut que comme responsabilité pour autrui, laquelle ne se peut que comme substitution à lui."


LIGNES 34

"Les civilisations ne sont pas essentiellement des constructions ordonnées. Ce sont des événements, des inventions, des accidents, des errances. C'est ce qu'on ne pouvait planifier, un métal, un animal, une plante, le passage d'un air jamais respiré, d'une mélodie inouïe. Cela s'est passé bien des fois dans l'histoire et cela reviendra, cela revient déjà comme passent ici ou là, dehors, dedans, entre nous, des Roms qui ne sont ni des gens, ni des hommes, ni des personnes, ni des citoyens, mais des farfadets, des jongleurs, des semi-conducteurs, des borborygmes, des escarbilles, des astéroïdes et parfois, pourquoi pas, même nous, nous tous les Gadjos."
Jean-Luc Nancy

"Le racisme d'aujourd'hui est donc d'abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d'Etat est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l'élite intellectuelle." Jacques Rancière

WALTER LIPPMANN
La Cité libre

En 1933, Laski écrit que l'apparition de la Grande Dépressio révèle l'incapacité du capitalisme à assurer de façon adéquate la subsistance des travailleurs, et souligne l'existence d'une classe de privilégiés vivant à proximité des masses appauvries, spectacle intolérable pour une société dans laquelle les pauvres ont le droit de vote. Aux Etats-Unis, écrit Laski, il y a aujourd'hui "une grande désillusion démocratique, un plus grand scepticisme à l'égard des institutions populaires, qu'à n'importe quelle période de son histoire.[...] Le malaise de la démocratie capitaliste est incurable aussi longtemps qu'elle reste capitaliste, pour la simple raison que c'est contre les conditions inhérentes du capitalisme que les hommes se révoltent." Ainsi, pour Laski, soit les capitalistes seront contraints d'éliminer la démocratie, soit la démocratie fera disparaître le capitalisme.


FREDERIC LORDON
Capitalisme,
désir et servitude

Marx et Spinoza

"...la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu'il veut est conditionné par l'aval de son supérieur, lui-même s'efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d'instrumentalisation."


"Il n'est que de voir l'habileté (élémentaire) du discours de défense de l'ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié pour induire les individus à s'identifier à la première exclusivement, et faire retomber la seconde dans l'ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents «par les affects joyeux» de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines - de l'allongement de la durée du travail (« qui permet aux magasins d'ouvrir le dimanche») jusqu'aux déréglementations concurrentielles («qui font baisser les prix») - par adresse au seul consommateur en eux. La construction européenne a porté cette stratégie à son plus haut point de perfection en réalisant l'éviction quasi complète du droit social par le droit de la concurrence, conçu et affirmé comme le plus grand service susceptible d'être rendu aux individus, en fait comme la seule façon de servir véritablement leur bien-être - mais sous leur identité sociale de consommateurs seulement."

" La réservation d'une part de revenu pour le capital n'était-elle pas originellement justifiée par le partage du risque, les salariés abandonnant une part de la valeur ajoutée contre une rémunération fixe, donc soustraite aux aléas de marché ? Or le désir du capital est maintenant doté par le nouvel état des structures de suffisamment de latitude stratégique pour ne plus même vouloir supporter le poids de la cyclicité et en reporter l'ajustement sur le salariat qui en était pourtant constitutivement exonéré. Contre toute logique, c'est à la masse salariale qu'il incombe désormais d'accommoder les fluctuations de l'activité, ce qui reste de marge de négociation n'étant plus consacré qu'à établir le partage de cet ajustement entre ralentissement des salaires, intensification de l'effort et réduction des effectifs."

"Et voilà son ajout stratégique : l'aiguillon de la faim était un affect salarial intrinsèque, mais c'était un affect triste ; la joie consumériste est bien un affect joyeux, mais il est extrinsèque ; l'épithumogénie néolibérale entreprend alors de produire des affects joyeux intrinsèques. C'est-à-dire intransitifs et non pas rendus à des objets extérieurs à l'activité du travail salarié (comme les biens de consommation). C'est donc l'activité elle-même qu'il faut reconstruire objectivement et imaginairement comme source de joie immédiate. Le désir de l'engagement salarial ne doit plus être seulement le désir médiat des biens que le salaire permettra par ailleurs d'acquérir, mais le désir intrinsèque de l'activité pour elle-même. Aussi l'épithumogénie néolibérale se donne-t-elle pour tâche spécifique de produire à grande échelle des désirs qui n'existaient pas jusqu'alors, ou bien seulement dans des enclaves minoritaires du capitalisme, désirs du travail heureux ou, pour emprunter directement à son propre lexique, désirs de «l'épanouissement» et de la «réalisation de soi» dans et par le travail. Et le fait est qu'elle voit juste ce faisant, au moins instrumentalement. Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n'étaient pas suffisants à désarmer l'idée que «la vraie vie est ailleurs».... Mais s'il peut désormais les convaincre de la promesse que la vie salariale et la vie tout court de plus en plus se confondent, que la première donne à la seconde ses meilleures occasions de joie, quel supplément de mobilisation ne peut-il escompter? " Si de réticents qu'étaient les salariés, "ils deviennent "consentants", alors ils seront autrement mus."

"À part l'indication d'une certaine situation stratégique, le délire de l'illimité est donc surtout le germe d'une nouvelle forme politique à laquelle on peut bien donner le nom de totalitarisme, évidemment non plus au sens classique du terme, mais en tant qu'il est une visée de subordination totale, plus précisément d'investissement total des salariés, et ceci au double sens où il est non seulement demandé aux subordonnés, selon la formule commune, de «s'investir totalement», mais aussi où les subordonnés sont totalement investis - envahis - par l'entreprise. Plus encore que les dérives de l'appropriation quantitative, ce sont les extrémités de l'empire revendiqué sur les individus qui signent le mieux ce projet de l'enrôlement total. Se subordonner la vie et l'être entiers du salarié comme y prétend l'entreprise néolibérale, c'est-à-dire refaire au service de ses fins propres les dispositions, les désirs, les manières de l'enrôlé, bref refaçonner sa singularité pour que désormais jouent «spontanément» en son sens à elle toutes ses inclinations à lui, est le projet délirant d'une possession intégrale des individus, au sens quasi chamanique du terme. Totalitarisme est donc un nom possible pour une visée de prise de contrôle si profonde, si complète qu'elle ne veut plus se satisfaire d'asservir en extériorité - obtenir les actions voulues - mais revendique la soumission entière de l'«intériorité».("...Subordonnés totalement investis - envahis..." FL utilise aussi le terme de "capturé", "colonisé"et parle du"rechapage des individus et leur transformation en robots affectifs")


LUCRECE
DE LA NATURE. Livre I

"Ce qui paraît mourir ne meurt donc jamais tout à fait
car la nature reforme toute chose par une autre
et ne laisse rien naître qu'au dépens de la mort d'autrui.(...)
Rien donc ne retourne au néant, mais toute chose
se désagrège et rejoint les éléments de la matière."


HENRI MALDINEY
Art et existence

Esthétique de l'abstraction

....besoin qui se manifeste comme l'essence profonde et dernière de toute vie esthétique : le besoin de se dessaisir de soi...

Ce qui domine chez les peuples de haute culture de l'Antiquité, conscients, plus encore que les peuples primitifs, de la confusion et du jeu changeant des phénomènes et chez qui le malaise de l'irrationnel et du contingent ne précède pas mais suit au contraire la connaissance, c'est, dit A. Riegl, un immense besoin de repos. Ils aspirent à échapper au flux de la vie universelle qui s'entretient de la mort des vivants. Le bonheur qu'ils éprouvent à l'œuvre d'art et qu'ils exigent d'elle ne consiste pas à «s'immerger dans les choses du monde extérieur pour jouir d'eux-mêmes en elles mais à arracher la chose individuelle de ce monde à son arbitraire et à sa contingence apparente, à l'éterniser en la rapprochant des formes abstraites et à trouver de cette manière un point de repos dans la fuite des phénomènes».


HENRI MALDINEY
L'ART, L'ECLAIR DE L'ETRE

Chute d'eau, arête de montagne, branche d'arbre ou fumée, toutes en voie d'elles-mêmes: la genèse d'une forme est un événement qui se transforme en lui-même. Cette transformation plénière, cette mutation de soi à soi suppose le vide. Et le vide est la «ressource» de la forme en formation. Son rythme fondateur comporte des moments critiques, où, menacés de s'anéantir dans la faille, elle est mise en demeure ou de disparaître ou d'exister à l'avant de soi.

BERNARD MANDEVILLE (1670-1733)
Recherche sur la nature de la société

"Nous nous apercevons facilement qu'aucune société n'aurait pu jaillir des vertus aimables et des qualités aimantes de l'homme, mais qu'au contraire toutes les sociétés ont nécessairement eu leur originedans ses besoins, ses imperfections et ses divers appétits. Nous verrons également que plus l'orgueil et la vanité s'y déploient et plus les désirs s'y étendent, plus les hommes sont nécessairement capables de s'élever à l'état de grandes et très populeuses sociétés."

MICHELA MARZANO
La mort spectacle

Mon propos est justement de chercher à éclairer ces questions. Mais, pour ce faire, il me faut commencer par raconter mon "voyage" et en décrire les conséquences - dont la principale est d'anesthésier petit à petit, de "neutraliser", le jugement du spectateur. Ces images extrêmes qui se construisent sur un arrière­fond de haine, haine de soi comme haine de l'autre, ces vidéos qui mettent en spectacle des actes de barbarie engendrent en effet une nouvelle forme de barbarie: celle de l'indifférence.


MICHELA MARZANO
La pornographie ou l'épuisement du désir

Tout au long de cet ouvrage, nous avons vu, dans la pornographie, le désir céder la place à la consommation, la liberté à l'asservissement, l'imaginaire au voyeurisme. Nous avons cherché à repérer les traits les plus caractéristiques de la pornographie classique et à mettre en évidence leur exacerbation dans les représentations pornographiques contemporaines. Les scénarios s'appuient sur une imagerie très pauvre, dans laquelle reviennent de manière récurrente les thèmes du chateau, du masque, les relations de domination et de soumission. Ces représentations reprennent d'ailleurs des éléments de l'esthétique fasciste et nazie pour mettre en scène l'aboutissement de la dépersonnalisation. ce qui amène à penser qu'on y trouve à l'oeuvre, au moins au point de vue symbolique, une logique comparable à celle qui avait rendu possible l'expérience des camps de travail nazis, où les détenus, réduits à des "choses", étaient dépouillés de leur forme humaine, de leur singularité, de leur unicité.

MAURICE MERLEAU-PONTY
La structure du comportement

"Le sens du travail humain est donc le reconnaissance, au-delà du milieu actuel, d'un monde de choses visible pour chaque Je sous une pluralité d'aspects, la prise de possession d'un espace et d'un temps indéfinis, et l'on montrerait aisément que la signification de la parole ou celle du suicide et de l'acte de révolution est la même. Ces actes de la dialectique humaine révèlent tous de la même essence : la capacité de s'orienter par rapport au possible, au médiat, et non par rapport à un milieu limité."

ANDRE MICOUD
Des Hauts-Lieux
La construction sociale de l'exemplarité

De façon immémoriale, mais pour des raisons qui restent encore bien énigmatiques, les hommes attachent à certains lieux des effets quasi magiques. D'autres - qui croient que les effets sont toujours à rapporter à des causes physiques - mettent en avant des raisons d'ordre tellurique. Dans cet ouvrage, les auteurs se posent d'autres questions. Que figurent de tels lieux ? Que s'y donne-t-il à voir, à parcourir, à toucher : un événement à commémorer, un exemple à suivre, un futur à espérer ? Autour de tels lieux, toujours construits socialement, les hommes célèbrent des affinités.
Au moment où les changements sociaux affectent toutes les représentations, toutes les certitudes et toutes les identités, certains lieux, comme des emblèmes, servent à rassembler des croyants.
Il se pourrait bien que de telles vertus n'aient pas échappé à ces techniciens du "faire-croire" dont la fonction est aujourd'hui de construire de nouveaux "corps sociaux". De ces "lieux pour l'exemple" - zones expérimentales, réalisations exemplaires, circonscriptions exceptionnelles..., - que les gestionnaires multiplient à l'envie, il est attendu qu'ils produisent de l'adhésion. Là où, avec l'adhésion, la fascination se profile, il importe que la critique ne fasse pas défaut.

 

MARIE-JOSE MONDZAIN
Le commerce des regards

"Quitter la vie des chiens pour choisir celle des loups demande beaucoup de courage et la capacité d'accepter une existence famélique. Chose bien difficile dans un monde où le bonheur consiste à être repu. Changer de place pour ne s'en approprier aucune est le choix d'une errance libre ouverte à l'aventure des rencontres. Le commerce des paroles et des regards est sans avenir là où chacun ne se définit que par ce qu'il achète et par ce qu'il vend dans un commerce qui exige qu'il se vende lui-même pour devenir un bon acheteur et bon vendeur du produit qu'il est devenu lui-même."

 


EDGAR MORIN

Edgar Morin
Vers l'abîme?

La pensée en pièces détachées
La pensée qui compartimente, découpe, isole, permet aux spécialistes et experts d'être très performants dans leurs compartiments, et de coopérer efficacement dans des secteurs de connaissance non complexes, notamment ceux concernant le fonctionnement des machines artificielles; mais la logique à laquelle ils obéissent, étend sur la société et les relations humaines les contraintes et les mécanismes inhumains de la machine artificielle et leur vision déterministe, mécaniste, quantitative, formaliste ignore, occulte ou dissout tout ce qui est subjectif, affectif, libre, créateur. De plus, les esprits parcellarisés et techno-bureaucratisés sont aveugles aux inter-rétro-actions et à la causalité en boucle et ils considèrent encore souvent les phénomènes selon la causalité linéaire; ils perçoivent les réalités vivantes et sociales selon la conception mécaniste/ déterministe, valable seulement pour les machines artificielles. Plus largement et profondément, il y a incapacité de l'esprit techno-bureaucratique de percevoir aussi bien que de concevoir le global et le fondamental, la complexité des problèmes humains.



EDGAR MORIN
CLAUDE LEFORT
CORNELIUS CASTORIADIS
Mai 68 La Brèche
suivi de Vingt ans après

"La dissolution des mouvements des années 60 a sonné le début de la nouvelle phase de régression de la vie politique dans les sociétés occidentales, à laquelle nous assistons depuis une quinzaine d'années. Cette régression va de pair avec (est presque synonyme de) un nouveau round de bureaucratisation-privatisation-médiatisation, en même temps que, dans un vocabulaire plus traditionnel, avec un retour en force des tendances politiques autoritaires dans le régime libéral-oligarchique. On a le droit de penser que ces phénomènes sont provisoires ou permanents, qu'ils traduisent un moment particulier de l'évolution de la société moderne ou sont l'expression conjoncturelle de traits insurmontables de la société humaine. Ce qui n'est pas permis, c'est d'oublier que c'est grâce à et moyennant ce type de mobilisation collective représenté par les mouvements des années 60 que l'histoire occidentale est ce qu'elle est et que les sociétés occidentales se trouvent avoir sédimenté les institutions et les caractéristiques qui les rendent tant bien que mal viables et en feront, peut-être, le point de départ et le tremplin d'autre chose." C. Castoriadis (1986)


:

EDGAR MORIN
Itinérance

La prose, ce sont les nécessités, les obligations auxquelles nous devons faire face et qui, évidemment, ne nous intéressent guère, mais qu'il faut effectuer pour survivre. La poésie, en revanche, c'est la vraie vie, c'est-à-dire tout ce qui nous apporte intensité, émotion, jouissance. C'est la fête, c'est la danse, c'est l'amour. C'est d'assister à la finale de la coupe du monde de football. Il y a mille formes de poésie. Certaines personnes trouvent de la poésie dans leur métier, comme l'écrivain, le chercheur, le découvreur. L'épanouissement de l'être humain, est dans la vie poétique, pas dans la vie prosaïque. Or il y a invasion de prose dans notre monde contemporain et, pour ne pas être asphyxiés, nous cherchons l'antidote poétique, notamment les adolescents avec leurs fêtes, leurs raves, leurs jeux, leurs amours, etc. Je propose donc, dans L'Humanité de l'Humanité, une anthropologie ni abstraite, ni mutilée, ni unilatérale, et qui, bien sûr, conçoit la relation au masculin-féminin. Lévi-Strauss disait que le but de l'anthropologie était non de révéler l'homme, mais de le dissoudre. Je pense le contraire.


EDGAR MORIN
Culture et barbarie européennes

«L'Europe a été le foyer d'une domination barbare sur le monde durant cinq siècles. Elle a été en même temps le foyer des idées émancipatrices qui ont sapé cette domination. Il faut comprendre la relation complexe, antagoniste et complémentaire, entre culture et barbarie, pour savoir mieux résister à la barbarie.
Les tragiques expériences du XXe siècle doivent aboutir à une nouvelle conscience humaniste. Ce qui est important, ce n'est pas la repentance, c'est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes: Juifs, Noirs, Tziganes, homosexuels, Arméniens, colonisés d'Algérie ou de Madagascar. Elle est nécessaire si l'on veut surmonter la barbarie européenne.
Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au milieu du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d'une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historico-politico-sociales qui rendent le pire envisageable, particulièrement lors des périodes paroxystiques.
La barbarie nous menace, y compris derrière les stratégies qui sont censées s'y opposer.»

LEWIS MUMFORD
La cité à travers l'histoire

Au dernier stade de son développement, la métropole est devenue le ressort essentiel qui assure le fonctionnement de cet absurde système. Elle procure à ses victimes l'illusion du pouvoir, de la richesse, du bonheur, l'illusion d'atteindre au plus haut point de la perfection humaine. En fait leur vie est sans cesse menacée, leur opulence est éphémère et insipide, leurs loisirs sont désespérément monotones, et leur bonheur pathétique est entaché par la peur, constante et justifiée, de la violence et d'une mort brutale. Ils se sentent de plus en plus étrangers et menacés par ce monde qu'ils n'ont pas construit, un monde qui échappe progressivement au contrôle des hommes, et qui, pour eux, a de moins en moins de sens.


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