Car aujourd'hui la philosophie politique, comme elle le fait depuis sa naissance avec la polis, consiste à décloisonner, à désagréger, à tenir chacun comme valant n'importe qui. Mais, à la différence de la démocratie athénienne, communauté des maîtres, égaux dans la maîtrise, la démocratie ne peut plus, on l'a vu, s'appuyer sur la philia, amitié entre des hommes sûrs de leur identité et de leur valeur, dans un système symbolique patriarcal. La ville démocratique d'aujourd'hui ne peut faire l'impasse sur la prise en compte politique de la différence des sexes. Le mouvement démocratique doit en tenir compte. Baudelaire et Freud sont passés par là, et les sujets femmes revendiquent droit de cité. Leurs revendications, leur invention d'une énergie capable de remplacer l'amitié comme ciment d'une communauté d'êtres libres, ouvrent une perspective de sortie du patriarcat. Cette énergie ne peut être que l'amour, en tant que nouvelle philosophie politique érotique capable d'instituer ce que Bataille nomme la « communauté des amants ».
On entend déjà s'esclaffer les experts, les politiques réalistes, les philosophes sérieux - sans parler des économistes compétents - : « Quoi ! l'amour ! Pour connaître, fabriquer, aménager la cité, organiser les flux de capitaux, de marchandises, de populations, mettre de l'ordre dans le monde des mégapoles d'après la chute du mur de Berlin et des nouvelles menaces intégristes ! Et penser ! »
J. P. Vernant nous rappelle ici le mythe d'Hésiode : « Du chaos, naissent la lumière, le ciel, puis la terre, désunis. Ces naissances successives s'opèrent par ségrégation - au contraire de ce qui lie le mâle et la femelle, eros, principe qui rapproche les opposés et les lie ensemble. Tant qu'eros n'intervient pas encore, la genesis ("naissance ") se fait par séparation d'éléments d'abord unis et confondus. »
La ville, c'est-à-dire le devenir espace de la philosophie démocratique, ce ne peut être aujourd'hui - encore plus qu'hier et à une tout autre échelle - que ce principe qui rapproche les opposés. Autrement dit, la philosophie politique, à l'âge du patriarcat en crise, ne peut être qu'une politique érotique : c'est-à-dire l'institution d'une communauté d'êtres humains libres, sexués, et égaux dans leur irréductible différence sexuelle. Cela n'a évidemment rien à voir avec une quelconque acceptation d'un on ne sait quel droit à la différence - principe de toute ségrégation. Il s'agit, au contraire, de revendiquer un commun qui intègre l'existence des différences, parce qu'il y a mise en commun d'un désir de liaison. Et il n'existe pas d'autre commun que le désir de liaison entre ce qui s'oppose.
Soyons clairs : cette communauté des égaux dans la différence, ce communisme érotique, ce cosmos-politisme d'après le patriarcat n'exclut évidemment pas l'homosexualité (masculine ou féminine) ; elle prend simplement acte de l'impossibilité de réduire la philosophie politique à la philia, et constate l'impasse du repli identitaire ghétoïque. Non pas la Sodome et Gomorrhe de Proust reléguée dans la clandestinité, mais la Sodome et Gomorrhe du Paris d'Henry Miller, de Jean Genêt, des surréalistes, et, après-guerre, celle de l'existentialisme, de Guy Debord, du jazz et des écrivains noirs américains.