Jean-Paul Dollé


"J’ai aimé l’ami Dollé pour sa belle nature et son «esprit d’enfance» (dixit Bernanos) qui le rendait si souvent solidaire de ceux qui s’indignaient ici ou là. Solidaire et pourtant si solitaire devant la mascarade habituelle des cuistres qui donnent encore des leçons de sagesse aux anciens de «la pensée de 68», du haut de leur magistrature médiatique, lui qui n’avait nullement songé à faire carrière, même pas dans l’enseignement, alors qu’il était un si grand professeur.
(La mort de JP Dollé: Libération, le 14 février 2011 (Mon ami Jean-Paul Dollé, Paul Virilio)





Rencontres et débats autour du thème de "l'inhabitable", avec la participation de Jean-Paul Dollé, philosophe, enseignant à l'école d'architecture de Paris la Villette.

Crise mondiale et expropriation

26, 27, 28 août 2010

 

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A écouter sur radio univers




« Nulle part mieux que dans l’˝immobilier˝ ne se montre cette transmutation métaphysique qui transforme la chose en ˝produit˝. En effet, pour que l’immobilier devienne une activité hautement rentable, il faut qu’au préalable se modif...ie radicalement la conception que les mortels se font de l’essence de l’espace et changent en conséquence leur manière d’habiter sur terre et de construire leur habitat. »

Le philosophe Jean-Paul Dollé, professeur à l’école d’architecture de Paris-la Villette, propose une approche originale de la crise économique mondiale survenue en 2009.

Ce n’est pas par hasard, que cette crise historique trouve son origine dans les conditions d’accès à la propriété foncière de la population pauvre de l’État le plus puissant du monde capitaliste. Ce n’est pas un hasard non plus si ce sont des familles noires, celles des descendants d’esclaves, qui ont les premières subi les effets des subprimes et ont dû, dans de très nombreux cas, abandonner leur logement. La question de la propriété, et en premier lieu celle de la maison cristallise en effet plusieurs déterminations très puissantes, spécifiques à la fois à l’histoire du capitalisme et à celle de son développement américain particulier : quand la réappropriation du corps permet historiquement de s’arracher au servage dans les sociétés traditionnelles d’Europe, la propriété de sa maison constitue quant à elle le premier rempart contre la violence de la société de la conquête américaine. Les esclaves, massivement « importés » d’Afrique pour les besoins de la culture et de l’industrie, ne disposent quant à eux ni de la propriété du corps ni, a fortiori, de celle du logement. C’est chez eux, et chez leurs descendants actuels, que l’idéal capitaliste de propriété trouve son expression la plus urgente. Seul le système à haut risque des subprimes, habilement déguisé, pouvait permettre à ces populations pauvres d’accéder à la propriété. Ils furent les premiers à pâtir de l’éclatement de la formidable « bulle » provoquée par lui.





Editions Lignes

JEAN-PAUL DOLLE
L'inhabitable capital
(2010)

Le capitalisme, structurellement, produit l’inhabitable. Ce que révèle la crise des subprimes, c’est l'impossibilité pour le capitalisme de ménager pour les hommes le lieu de l’habiter. Fondé, au temps de l'accumulation primitive du capital, sur l'expropriation des paysans qui ménagent les sites et dessinent le paysage, le capitalisme, par et dans son développement même, exproprie la terre entiere des lieux de l’habiter. À son terme, la logique de la globalisation - l'extension à la terre entière du marché de la marchandise qui se substitue au monde où les hommes séjournent auprès des choses - exproprie l’habitation même. Le capitalisme, arrivé à son stade présent de financiarisation généralisée, ne
se contente pas d’exploiter le prolétariat mondial par l’extension de la plus-value, d’opprimer et de mettre en servitude des millions de nouveaux esclaves de la mondialisation, il s’attaque maintenant à l’existence même de l’humanité privée
désormais de l’habitation, c’est-à-dire confrontée à la disparition du monde en proie à l’im-monde.



JEAN-PAUL DOLLE
Le territoire du rien (2005)

Deux séries de questions - qui sont évidemment en rapport les unes avec les autres mais qui sont distinctes et relèvent de registres différents - peuvent à cet égard être posées. Première série de questions. L'interdit posé après la Deuxième Guerre mondiale, le "Plus jamais ça", est-il en train d’être levé et pourquoi ? Deuxième série de questions. Le vainqueur du nazisme - et du communisme totalitaire -, le libéralisme économico- politique, la postmodernité hypercapitaliste, ne produisent-ils pas des formes nouvelles du nihilisme où se déploie à nouveau une culture de mort ? Retour du refoulé nazi-fascite d'une art ; et métamorphose du nihilisme radical exterminateur et génocidaire par extermination du désir se changeant en désir de rien, d'autre part.
Pour essayer de répondre à ces deux séries de questions il convient d'abord de formuler correctement la question, c’est-à-dire, en l'occurrence, de bien délimiter le champ dans lequel ces questions trouvent leur pertinence. Il semble que ce soit du côté des pathologies de l’expérience du temps qu'il faille porter le regard : pathologie du rapport au passé qui se manifeste dans le recours au tout patrimonial ; pathologie par rapport au présent avec l'apparition et le développement du narcissisme de masse.

Editions Lignes


" Socialisme ou barbarie », proclamait à une époque une revue qui inspira le bouillonnement intellectuel des années 1960, arma les militants d'une extrême gauche antistalinienne, futurs animateurs de Mai 1968, et élabora avec Cornelius Castoriadis, Claude Lefort et ]ean-François Lyotard les principes d'une pensée antitotalitaire libertaire. Aujourd’hui ce courant apparemment totalement asséché, resurgit là où on ne l'attend pas ; dans
le patient décryptage des mécanismes de séduction, d’hallucination, de sidération que mettent en place les stratégies de domination marchande."



Photo prise sur le blog de la Librairie l'Eternel Retour à Paris

Kostas Axelos, sa compagne et Jean Paul Dollé en mars 2009

"Chacun de nous est inséparable de cela même dont il est séparé : l'autre parlant".
Jean-Toussaint Desanti.

Cité par JP Dollé dans L'inhabitable capital

"Cette implosion de la politique est le socle à partir duquel il (Sarkosy) peut imposer, sans trop de troubles, l’intégration complète de la société française au marché mondial. Mais, paradoxalement - en apparence
seulement -, cet effacement-disparition d’une politique nationale indépendante doit être compensée par une exaltation niationaliste, voire chauvine. La France ainsi promue n’est pas une entité politique regroupant des citoyens égaux, mais un pays où vivent des nationaux, nourris de la même histoire, observant les mêmes coutumes et partageant les mêmes croyances. C’est la France des "entre nous", excluant les étrangers, ou, à tout
le moins, s’en méfiant. On sait à quel point cette idéologie de "l’entre nous" est porteuse. Il n’est, pour s’en convaincre, que d ’étudier une carte de l’implantation des zones de résidences et la stratégie des habitants-propriétaires et locataires réunis pour constituer le milieu le plus homogène possible - en termes
de statut social, de revenus etc.- et le protéger contre toute intrusion venue du dehors; la tentation du renfermement sur soi commence dans l’habitat, avant de se formuler en mot d’ordre
"La France, tu l’aimes ou tu la quittes""

 

JP Dollé. Mars 2008

JEAN-PAUL DOLLE
Métropolitique
(2002)

Ce qui est glorifié par les urbanistes modernistes comme étant une nouvelle pensée en réseau, qui remplacerait les anciennes déterminations typologiques de la ville, c'est tout simplement l'effacement de la question de l'habiter. Car jamais un corps humain, pas plus que tout autre corps vivant d'ailleurs, n'a habité un réseau. La « pensée » du réseau, c'est l'idéologie de l'exil de la ville dans la mégapole, la nouvelle forme que prend une politique du contrôle des corps : version « soft » de ce qui, dans des temps plus cruels mais qui peuvent revenir, a déjà été mis en oeuvre en vue de leur annulation et de leur extermination.
L'absence de lieux pour habiter précède souvent l'absence tout court. Expulser, effacer, détruire : le XXè siècle a tragiquement démontré que cette « logique » pouvait fonctionner.

 


Le célibataire - corps qui ne partage pas le même espace avec un autre corps ayant un rapport sexué avec lui - devient le paradigme de la nouvelle civilisation de l'auto : le soi-même clos sur lui-même. Auto-mobile, bien sûr, vainqueur et maître de la mobilité ; auto-défense contre les agressions de tous les autres, auto-route (y compris de l'information) qui ne relie qu'à une autre auto-route.
Les auto-mobilistes s'agglomèrent, un + un + un, en tant que célibataires dans des « objets » architecturés, bâtiments célibataires, non reliés, exhibant leur auto-suffisance. La ville ne peut résister à pareil traitement : elle n'est pas faite de célibataires ni faite pour les célibataires, mais pour les combinaisons, les rapports, les échanges.
Or, nous constatons tous les jours que les mégapoles deviennent de vastes zones célibataires, non seulement parce que de plus en plus de célibataires y vivent (célibataires « uniques » ou familles monoparentales), mais surtout parce que n'y prolifèrent plus que des bâtiments célibataires - espaces marchands et « espaces de vie » -, comme si la vie pouvait s'enclore dans des espaces célibataires, posés sans aucun lien les uns avec les autres, comme si l'absence de l'autre devait être intégrée dans le nouveau paysage urbain ! La phobie du contact corporel trouve sa plus parfaite illustration dans l'engouement pour le virtuel. Tant d'ironie involontaire ravit ! Les technocrates et autres artistes des images et des villes virtuelles n'apprécient pas avec tout l'humour souhaitable tout le sel de leur situation : être le symptôme de la crise des rapports sexuels de la fin du patriarcat, alors qu'ils se pensent à l'avant-garde d'une révolution informatique.
Comment habiter ce devenir virtuel du monde ? Et qui l'habite ? À quoi aboutit pour l'instant la dominance de l'économie monde ? À des éclats de corps, des corps morcelés, des parties de corps - de la tête, du sexe, des muscles, du corps en forme, tel que les stakhanovistes du jogging, du culturisme ou du sexologique en imposent la norme. Ces corps performants, engagés dans le monde du calcul, ne peuvent laisser aucune place à ceux qui ne se connectent pas aux aires et aux raisons de la communication.
Architecture de l'isolat, façades de verre, qui reflètent la distance incommensurable séparant ceux qui voient des autres qui les regardent, sans pouvoir les toucher.
Être intouchable : fantasme ultime de l'asexué. La distance n'est jamais assez grande entre deux. À la limite, il ne faudrait pas de deux, mais de l'un, partout, dans un espace indifférencié. De la machine célibataire à l'écran, le mouvement de déréalisation et de décorporisation est nécessaire pour que ne revienne pas sous forme d'angoisse la présence obsédante du corps déchu de l'homo patriarcal.
Plutôt la dispersion - lotissements proliférants, multiplication d'alvéoles, de studios, de hauts murs, de systèmes de protection, de privatisation de quartiers, de « villas » protégées, de clubs réservés, etc. - que la rencontre et le rassemblement. La rue, la place font peur. Trop de corps étrangers, d'odeurs, trop de sueur, de coude à coude, d'effleurements, d'accostages, de regards : trop d'Autre(s). L'homme craint d'être bafoué, déchu ; la femme, d'être agressée, parce qu'elle renvoie à l'homme l'image de sa déchéance. La ville est vieille, sale ; obsolète ; non rentable. Vivent les suburbs!
Un + un + un ; identique ; du même.


Quand les municipalités sont dirigées par des militants ouvriers, l'essentiel de l'effort consacré aux quartiers populaires des villes ou aux banlieues, où vivent les travailleurs, porte sur le logement des familles et sur les équipements sportifs, scolaires et sanitaires - ce qui est parfaitement justifié, mais ne remet absolument pas en cause (mais au contraire exalte) le modèle de la famille patriarcale. Le meilleur de ce qui a été fait du point de vue urbanistico­architectural, en particulier les cités-jardins, participent de cette problématique.
Mais, du fait même du développement capitaliste, ce temps est révolu - le travailleur salarié se faisant rare. Le travailleur est une figure déchue, remplacée, quand on est du mauvais côté, par celle du chômeur, de l'émigré, de l'exclu, et quand on est du bon, par celle du « gagneur », du « tueur »- trader ou bête politique.
Font ainsi retour les images archaïques de la horde primitive : le père-ancêtre, possesseur de toutes les femelles, et la lutte acharnée des fils, ligués pour prendre sa place. Quand toute la « communication » des entreprises et de la classe politico-médiatique des pays les plus riches ressasse perpétuellement le thème obsédant de la guerre économique, qu'elle exalte les vertus héroïques des capitaines d'industrie et des meneurs d'hommes - modèles des vrais hommes -, on ne voit pas quelles raisons empêcheraient ceux qui ne sont pas ou plus en situation d'espérer se couvrir de gloire sur les champs de bataille de l'économie planétaire, ou sur les écrans noirs du spectacle généralisé, de se trouver des compensations à leurs blessures narcissiques. La religion et l'exaltation communautaire ethnique restent, ou redeviennent, les seules armes - qui s'avèrent jusqu'ici être les plus efficaces - pour tous ceux qui sont ou qui se considèrent comme des laissés pour compte, des perdants dans la guerre truquée des performances économiques et des images médiatiques.


Car aujourd'hui la philosophie politique, comme elle le fait depuis sa naissance avec la polis, consiste à décloisonner, à désagréger, à tenir chacun comme valant n'importe qui. Mais, à la différence de la démocratie athénienne, communauté des maîtres, égaux dans la maîtrise, la démocratie ne peut plus, on l'a vu, s'appuyer sur la philia, amitié entre des hommes sûrs de leur identité et de leur valeur, dans un système symbolique patriarcal. La ville démocratique d'aujourd'hui ne peut faire l'impasse sur la prise en compte politique de la différence des sexes. Le mouvement démocratique doit en tenir compte. Baudelaire et Freud sont passés par là, et les sujets femmes revendiquent droit de cité. Leurs revendications, leur invention d'une énergie capable de remplacer l'amitié comme ciment d'une communauté d'êtres libres, ouvrent une perspective de sortie du patriarcat. Cette énergie ne peut être que l'amour, en tant que nouvelle philosophie politique érotique capable d'instituer ce que Bataille nomme la « communauté des amants ».
On entend déjà s'esclaffer les experts, les politiques réalistes, les philosophes sérieux - sans parler des économistes compétents - : « Quoi ! l'amour ! Pour connaître, fabriquer, aménager la cité, organiser les flux de capitaux, de marchandises, de populations, mettre de l'ordre dans le monde des mégapoles d'après la chute du mur de Berlin et des nouvelles menaces intégristes ! Et penser ! »
J. P. Vernant nous rappelle ici le mythe d'Hésiode : « Du chaos, naissent la lumière, le ciel, puis la terre, désunis. Ces naissances successives s'opèrent par ségrégation - au contraire de ce qui lie le mâle et la femelle, eros, principe qui rapproche les opposés et les lie ensemble. Tant qu'eros n'intervient pas encore, la genesis ("naissance ") se fait par séparation d'éléments d'abord unis et confondus. »
La ville, c'est-à-dire le devenir espace de la philosophie démocratique, ce ne peut être aujourd'hui - encore plus qu'hier et à une tout autre échelle - que ce principe qui rapproche les opposés. Autrement dit, la philosophie politique, à l'âge du patriarcat en crise, ne peut être qu'une politique érotique : c'est-à-dire l'institution d'une communauté d'êtres humains libres, sexués, et égaux dans leur irréductible différence sexuelle. Cela n'a évidemment rien à voir avec une quelconque acceptation d'un on ne sait quel droit à la différence - principe de toute ségrégation. Il s'agit, au contraire, de revendiquer un commun qui intègre l'existence des différences, parce qu'il y a mise en commun d'un désir de liaison. Et il n'existe pas d'autre commun que le désir de liaison entre ce qui s'oppose.

Soyons clairs : cette communauté des égaux dans la différence, ce communisme érotique, ce cosmos-politisme d'après le patriarcat n'exclut évidemment pas l'homosexualité (masculine ou féminine) ; elle prend simplement acte de l'impossibilité de réduire la philosophie politique à la philia, et constate l'impasse du repli identitaire ghétoïque. Non pas la Sodome et Gomorrhe de Proust reléguée dans la clandestinité, mais la Sodome et Gomorrhe du Paris d'Henry Miller, de Jean Genêt, des surréalistes, et, après-guerre, celle de l'existentialisme, de Guy Debord, du jazz et des écrivains noirs américains.


A l'ère des mégapoles et de la mondialisation, la question qui se pose à chacun, qu'il soit sujet, collectivité locale, ville ou nation, est celle-ci : par où s'échapper dans l'Autre ? Comment accueillir l'étranger en soi ? En faisant circuler l'un dans l'autre, en devenant l'Autre, l'étranger, le minoritaire - et non en l'incluant dans un même, la communauté de « souche », c'est-à-dire les exclus de toutes sortes d'identification.
La politique consiste à construire la scène de cette translation. Dans les mégapoles, ce sont les étrangers, en exil de la ville, qui peuvent aider le mieux à se décentrer de l'identité monomaniaque. Haine projection ou circulation amour ? Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes face à cette alternative.


JEAN-PAUL DOLLE
L'ordinaire n'existait plus
(2001)

Le temps s'évanouit. On l'a retrouvée. Quoi ? L'Éternité.
C'est cela Paris, en Mai 68.
Rimbaud, bien sûr ! La ville se transformait, se rimbaldisait, comme l'avait toujours su le poète. Les gens n'étaient pas soudain devenus des poètes, comme certains démagogues d'assemblées générales le proclamaient pour se constituer une clientèle, mais les rues, les places, les trottoirs se métamorphosaient en opéras fabuleux où les êtres revendiquaient comme un dû plusieurs autres vies, ici.
L'ordinaire n'existait plus.
Une ville où, tout naturellement, le quotidien s'illumine, je t'assure, Béatrice, c'est une expérience que n'ont jamais oubliée tous ceux qui ont eu le bonheur sans borne de la vivre.

 

JEAN-PAUL DOLLE
Fureurs de ville
(1990)

C est dans les villes, comme quelquefois dans les vastes paysages déserts et vierges d'avant l'homme, que se voit l'autre monde, celui où la musique s'achève, où l'artiste entre en sommeil et une autre espèce prend possession des places et des rues. L'affairement de l'échange généralisé brasse l'infini de ce qui circule. Ce qui circule dans la ville ce ne sont pas seulement des hommes et des marchandises, placés en des points définis de l'échange, mais la circulation elle-même.

Les villes naissent et vivent quand elles font d'un site un évènement, d'une géographie une histoire.

Quand l'avenir est impensable, la table dégarnie et les adultes muets, il vaut mieux prendre les mots en patience et le quotidien en flagrant délit de poésie.

 


Quelque lieu qu'on habite, c'est toujours au plus près de sa mémoire d'enfant, cette mémoire imprégnée des trois éléments qui façonnent tout homme à ses origines, l'eau, l'air et le feu.

Là encore, l'aporie surgit, insoluble. Oui, s'abstraire de la fixation au territoire, dépasser l'horizon, se confronter à l'invisible, mais amarré à un lieu, à une forme, qui permettent l'envol et l'infini de la parole. Citoyen du monde, parce que citoyen d'une ville, amoureux du droit et de l'abstraction, parce que familier du quotidien et affamé de sensations. En somme, sauvegarder les deux éléments de toute connaissance : " Une intuition sans concept est aveugle, un concept sans intuition est vide. " Est-ce possible? Rien ne permet ni d'affirmer ni de contester que soit fatale et indépassable l'alternative : idolâtre et élitiste parce que amoureux de la figure, de l'aspect, du lieu, ou abstrait, démocrate et juste, parce que rempli de saine colère contre le visible, ses charmes et ses sortilèges.
Faut-il pour se sentir amoureux, solidaire du genre humain, rester myope et aveugle et, comme Jean-Paul Sartre, protester contre toutes les injustices sauf celle qui consiste à habiter Sarcelles? Ou bien, pour apprécier les charmes de la ville baudelairienne, s'enchanter de sa propre singularité, et mépriser la vulgarité de la foule moutonnière et démocratique? Le talent ou la démocratie, en finira-t-on jamais avec cette aporie?

Le plaisir qu'il y ait de l'autre, serait-ce cela l'essence de la civilisation urbaine?

Jules Ferry a institué l'école obligatoire, gratuite, laïque comme l'intelligible de la démocratie, il faut aujourd'hui instituer la ville comme son sensible et son imaginaire


JEAN-PAUL DOLLE
L'odeur de la France
(1977)

Longtemps je fus un arpenteur des banlieues rouges, vendeur de "L'Huma" et goûteur de blanc sec. J'étais militant révolutionnaire dans les faubourgs de la Babylone moderne. J'habite maintenant Beaugency dans la lumière de la Loire. Mais je demeure un "penseur" de zinc, un vagabond des terrains vagues...
....J'aime les libertaires : Villon et Babeuf, Rimbaud et bernanos, et les Bretons entêtés de leur liberté.Et puis il y avait la terre d'où on a expulsé les prolétaires, les sans feu ni lieu, les sans forêts, les sans vallons.


JEAN-PAUL DOLLE
Le Myope (1975)

Moi j'avais l'histoire de ma géographie : elle m'avait épinglé parce que j'étais habité par ma terre. Mes origines sociales, mon mode de vie, mes études au lycée s'étaient unies pour me la faire oublier, au point que j'en étais devenu myope; je n'avais plus nul intérêt ou envie de regarder ce qui insultait ce que je savais bien, au fond de moi, avoir été mon monde natal et suffisant. Je l'avais redécouverte, malgré mes lunettes, dans ses exacts contours, en me fondant dans le corps imposant de mes camarades, aussi lent dans ses enjambées et puissant des naseaux que l'homme à sa charrue qui cogne aux mottes grasses en compagnie de son cheval nourricier.

[...]

Moi je ne croyais qu'aux infirmières de l'hôpital Saint-Antoine et aux vraies personnes qu'on rencontrait dans les cellules, en banlieue. Certes j'avais besoin de livres et de philosophie mais je jugeais indigne que des gens fassent métier de connaître ou d'écrire. Je méditais moi aussi et pourtant je ne savais pas comment me tenir avec les intellectuels car je trouvais comique et indécent que les mots ou les concepts fussent autre chose que les irruptions violentes d'un corps qui souffre ou qui rend grâce.