ALAIN ROUSSEL
Accueil

Éditions Arfuyen,2023

ALAIN ROUSSEL
Le texte impossible,
suivi de Le vent effacera mes traces

"Ça me prend comme ça, au dépourvu. Je ressens d'abord, face au monde, un vide immense, presque douloureux. Le sentiment m'assaille que plus rien ne passe entre nous, que la communication avec l'univers est rompue. Dans ces moments-là, il me semble que la banalité acquiert une existence réelle, dangereuse. Je vois en elle une puissance maligne qui grignote les choses, les fond en une sorte de masse. Son chef-d'œuvre est sans nul doute la foule anonyme déambulant dans les rues des grandes villes."

"Ma joie d'exister est telle actuellement que je m'accommoderais du plus futile des événements. Je bois ma bière : ma vie est là, tout entière, dans cet acte dérisoire. Le spectacle de la salle m'assaille, à la fois m'enlace et m'agresse de toutes parts. Des présences qui s'entassent là, dans un bruyant tohubohu, je n'ai rien perçu tout d'abord. C'est souvent ainsi quand j'entre dans un café et que la lumière au dehors est trop vive. La pénombre m'envahit d'un voile noir et c'est à peine si j'arrive à discerner ces grandes taches grises rectangulaires que forment les tables et dont les coins acérés me lardent la hanche au passage, tels des fauves à l'affût."


"J'écris ces phrases qui serpentent de méandre en méandre, de virgule en virgule, dont la finalité m'échappe comme le reste, tombant parfois dans les points ouverts en abîme qui renvoie l'écho dans les profondeurs, verbe insatiable et moi à l'intérieur, me débattant de toutes mes forces pour ne pas être enseveli ou momifié, transformé en statue d'argile comme tous ces zombis animés seulement d'un semblant de vie, juste pour y croire un peu, agissant mécaniquement selon des formules banales, stéréotypées que la société, cabaliste d'un nouveau genre, leur place dans la bouche, sous la langue, afin qu'ils ressassent continuellement les mêmes paroles, les mêmes poncifs éculés, usés jusqu'à la moelle."


 

ALAIN ROUSSEL
La vie secrète des mots et des choses

"Depuis toujours, les mots sont là. Ils sont parmi nous, ils sont en nous. Ils font partie de notre vie la plus intime, et ils parlent, continuellement ils parlent. "

"De témoin, je suis devenu médiateur entre les mots et les choses. Par une perception directe, j’ai fait entrer les objets du monde dans mon univers intérieur sans trop les défigurer. "

 

Editions Maurice Nadeau, 2019


Le Réalgar, 2017

ALAIN ROUSSEL
La phrase errante

Peintures de Sandra Sanseverino


"Cela appelle, je ne sais pas d’où mais cela appelle, d’une voix sourde, lointaine, masquée, c’est peut-être une rumeur qui vient de l’océan, ramenée par les vagues sur ce rivage désert où je me tiens en alerte, sur le qui-vive et comme habité par la houle, une certaine façon de tanguer dans la langue et même un certain goût pour le naufrage, j’aime à imaginer que je dois ma survie à cette chose précaire et fragile, un morceau de bois déchiqueté, un mot brisé auquel je m’accroche dans la tempête, m’abandonnant ainsi à la dérive du Verbe comme il vient, balloté, emporté par la phrase… "


Edition des Deux Corps, 2016

ALAIN ROUSSEL
Le livre des évidences
dessins et aquarelles de Georges-Henri Morin

"on n'a plus de nom. On est le vent, la pluie, la lumière et l'on passe en riant."


 

ALAIN ROUSSEL
Un soupçon de présence

"Les mots jaillissent des mots, du fond de mon esprit, pour se déployer en vagues successives ou qui se chevauchent, parfois se dépassent, emportées par l’élan. Je les écoute. Je les regarde. Je les touche. J’en goûte le sel par le mental. J’en respire en moi-même l’écume. "

 

"Mais la langue du monde n’est pas la parole des hommes.
Par les mots, je m’approche, je m’éloigne, je reviens, je
tourne autour d’un point innommable qui est dans les
choses. Il y a ce que je dis du monde et ce que je ne dis
pas, que je ne peux pas dire par incapacité de ma langue.
Comment exprimer l’être par le sens ? Comment traduire
l’indicible ?"

Le Cadran ligné, 2015


Editions Apogée, 2014

 

ALAIN ROUSSEL
Le Labyrinthe du Singe

"Le vieil Indien squelettique traversait encore l'Atlantique à la nage quand Archibald, un perroquet sur l'épaule, entra dans le café. Un sombre pressentiment l'accablait, mais il n'en laissa rien paraître, et c'est avec un large sourire, hérité d'un ancêtre italien, qu'il referma derrière lui la porte de verre. D'un geste qui se voulait élégant, il secoua quelques pellicules de part et d'autre de sa vareuse. « Pas d'étoile ce soir pour jouer la dernière scène ! » se dit-il, non sans une certaine inquiétude, car il avait la parole prémonitoire, et cette réputation l'avait fait surnommer autrefois : « la calamité parlante ». D'un pas lent, comme s'il comptait les centimètres, il marcha vers le comptoir, s'y installa. « Sept mètres vingt-deux, il y a sept mètres vingt-deux de la porte d'entrée jusqu'ici », dit-il au barman interloqué, en commandant un demi."


Editions Les Lieux-Dits, 2013

ALAIN ROUSSEL
Ainsi vais-je par le dédale des jours

"...Dans ces moments-là
Je peins mon visage avec la cendre
Je revêts ma parure de guerre
Je danse et je crie autour du feu
J'en appelle à la horde
Je suis d'une race ancienne
Qui-vive?

Soudain un merle traverse le ciel."


ALAIN ROUSSEL
Chemin des équinoxes

" Il y a des pays qui vous retiennent, qui appellent en vous le sédentaire et vous font oublier que vous n’étiez que de passage ; des pays qui résument toute la lumière et vous donnent l’impression d’en occuper le centre ; des pays bleus et jaunes pour vos amours et vos rires ..."

 

Apogée, 2012


ALAIN ROUSSEL
Que la ténèbre soit

 

"Là-bas, la tombée de la nuit apportait l'inquiétude et l'angoisse. Comme chaque soir, on savait que l'Étranger allait venir et qu'il sèmerait la destruction et la mort. À l'image de nos croyances pour ce qui nous dépasse, ils en avaient fait une créature démoniaque contre laquelle les sortilèges et même les flèches trempées dans les plus subtils poisons demeuraient impuissants."

La Clef d'Argent, 2010


ALAIN ROUSSEL
Le Récit d'Aliéna

"C ' est ta chair dans ma chair qui hurle Aliéna quand tu tourbillonnes au milieu des pingouins, en habit de gala noir et blanc, sur la banquise d'une écriture polaire qu'on nous impose partout, dans les livres comme dans la vie, c'est ta bouche qui crie à chaque instant dans ma bouche et qui me force à écrire ce récit, le récit de ton corps emprisonné dans la blancheur exsangue, celle d'un univers frappé d'anémie, resserrant ses anneaux autour de ta présence, c'est la mort qui rôde aujourd'hui dans les mots, qui cherche à t'ensevelir vivante et à laquelle tu ne peux échapper que par un mouvement de hanches hors de la gaine de la réalité banale qui se déploie aujourd'hui en plantes carnivores ... "

Lettres Vives, 2007

Lettres Vives, 2006

ALAIN ROUSSEL
La voix de personne

"J'écoute la rumeur qui monte des choses. La pensée vide, j'entre en résonance. La parole peut jaillir d'une simple motte de terre ou d'un reflet dans la vitre. Ce ne seraient d'abord que des murmures épars, des chuchotements qui lentement se rassembleraient et finiraient par former un début de phrase encore balbutiante. Puis, de ruisseau, la petite voix deviendrait rivière et fleuve. Chargée d'alluvions, peut-être de pépites, la phrase prendrait de l'ampleur, se laisserait porter par le courant jusqu'à la haute mer. Dans les remous de la langue ainsi forgée, l'écriture du monde serait fragile et menacerait à chaque instant de se noyer, de sombrer dans l'abîme, mais chaque fois elle se redresserait avec la vague, s'élançant en biais dans la lumière vers un point de toute façon innommable, une ponctuation pour le silence. "


ALAIN ROUSSEL
L'Œil du double

"Si je ne me reconnais pas dans ma pensée et encore moins dans celle des autres, si je ne m'identifie pas à mon corps, si ce subtil réseau de nerfs qui compose ma sensibilité ne me procure aucune émotion propre, si je puis regarder ma conscience comme un objet étranger, qui suis-je alors ?"


Lettres vives, 2001

Plasma, 1984

ALAIN ROUSSEL
La lettre au petit homme noir

"Du château en ruine que je m’invente pour t’écrire, je m’étonne que quelques pierres tiennent encore, à la manière dont en moi-même tout chancelle sur l’abîme. Je n’y puis rien si les parapets résistent mal et si les sentiers accidentés que je parcours obstinément s’enroulent sur eux-mêmes comme pour s’étrangler au fil d’une pensée un peu folle. Chaque regard qui m’échappe — ce qui est la manière propre au monde de m’appeler malgré moi — , c’est comme si une force aveugle le cueillait et le jetait dans le gouffre dont toute chose est cernée. "