STIG DAGERMAN
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STIG DAGERMAN
Les wagons rouges
Traduction du suédois de Carl Gustav Bjustrom et Lucie Albertini

" Coincé entre les hautes piles de tissus qui montaient jusqu’au plafond de la réserve, rampant dans ces étroits couloirs à la recherche d’un scintillant brocart, il éprouvait une paix puissante et absolument pas compliquée tout en laissant les odeurs variées des centaines d’espèces de tissus, de couleurs et de fabrications différentes, le traverser calmement, comme une mousson."

" Le cri a jailli de sa gorge, il monte droit dans l’air bleu au-dessus du port comme un serpentin, on dirait qu’il s’enroule autour du vol paresseux des mouettes, il lui semble que celles-ci hurlent d’angoisse comme des ambulances qui freinent, puis elles plongent en piqué dans l’eau figée de pétrole, la brume de l’après-midi monte au large comme des cygnes, quelques pétroliers s’éloignent avec leurs fumées, leurs drapeaux, et disparaissent lentement sous leurs ailes grises. Et tout se tait dans un silence douloureusement crispé entre deux respirations."

oeuvre posthume 1983


1944/1954

STIG DAGERMAN
Billets quotidiens

Attention au chien!
"Il est tout de même lamentable que des gens qui perçoivent l'aide sociale aient un chien", vient de déclarer un coneiller municipal du Värmland
5 novembre 1954

La loi est certes bien imparfaite :
les pauvres ont le droit d'avoir un chien.
Pourquoi ne se procurent-ils pas un rat ?
C'est gentil et ça ne coûte presque rien.

Voilà des gens qui, dans leur maison,
entretiennent des chiens toute la vie.
Us pourraient bien jouer avec des mouches
qui sont aussi d'excellente compagnie.

C'est la commune qui paie, bien sûr.
Mais il faut cesser cette aubaine.
Sinon, vous verrez que très bientôt
ils vont s'offrir une baleine.

En fait de mesure, je n'en vois qu'une :
abattre tous ces chiens. Ou bien alors,
pour sauver les deniers de la commune,
c'est les pauvres qu'il faudra mettre à mort.


1952

STIG DAGERMAN
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui- ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.


1949

STIG DAGERMAN
Ennuis de noce

Doucement, pas si vite - un escargot va doucement. Dieu l'a fait ainsi. Le Bon Dieu ou quelqu'un d'autre. D'ailleurs peu importe qui l'a créé, c'est du travail bien fait. Quel besoin un escargot peut-il avoir de se presser ? Où qu'il mette le pied, c'est à lui. Où qu'il se déplace, sa maison se trouve toujours sur ses terres. Rien ne l'oblige à courir comme un dératé pour être de retour à la maison afin d'empêcher une vente judiciaire, une saisie ou un abattage forcé. L'escargot porte sa maison sur son dos et voilà bien le dos qu'il faut avoir.
Seulement si on l'a, ce dos, on se fait mal voir. Ils sont tous là, les métayers du samedi, les ratisseurs de cailloux, les suceurs d'écorce de Langmo, à traîner sur leurs perrons et à mâchonner leur chique en écarquillant les yeux. Y en a qui ont qu'ça à faire. Y en a qui ont d'immenses vérandas devant leurs baraques pourries, rien que pour enregistrer la plus petite des petites choses qui arrive à Fuxe sans avoir jamais à sortir de chez eux. Même que si on s'en va aux chiottes avec le journal, pour peu qu'il fasse clair, ils sont capables de le lire depuis là-bas. Alors si on ajoute un étage à sa maison, ils ne quittent plus leur perron et ils restent là, bouche bée, jusqu'à ce qu'ils aient la gueule pleine de mouches. Allez, crachez!


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Dieu rend visite à Newton(1727)

"Dune voix qui est comme une caresse à l'oreille de Dieu, Newton chuchote :
"Je crois que j'ai un cadeau pour vous, Sire.
- Quel cadeau ?
-Une vie humaine.
- Pour quoi faire ?
- Pour naître et pour mourir. Car ce n'est qu'en mortel, Sire, que vous vivrez le temps non comme une terreur, mais comme une loi. Et ce n'est qu'au sein des lois, Sire, qu'il est possible d'atteindre le cœur du monde.
- Fais-moi alors ce cadeau.""

 

1948


1947

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Automne allemand

A l'automne 1946, les feuilles d'automne tombèrent pour la troisième fois depuis le célèbre discours de Churchill sur l' imminence de la chute des feuilles. C'était un automne triste, humide et froid, avec des crises de la faim dans la Ruhr et de la faim sans crises dans le reste de l'ancien Troisième Reich. Pendant tout l'automne des trains arrivèrent, amenant dans les zones occidentales des réfugiés venant de l'Est. Affamés, déguenillés, regardés de travers, ils se bousculaient dans les abris sombres et fétides des gares ou bien dans les immenses blockhaus sans fenêtres, semblables à des gazomètres carrés, qui se dressent comme d'imposants monuments élevés en l'honneur de la défaite dans les villes rasées de l'Allemagne. Malgré leur mutisme et leur soumission passive, ces hommes sans importance, d'un certain point de vue, donnaient à cet automne allemand un caractère sombre et amer.


 

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L'enfant brûlé

On enterre une femme à deux heures, et à onze heures et demie le mari est dans la cuisine, devant le miroir fendu, accroché au-dessus de l'évier. Il n'a pas beaucoup pleuré. S'il a les yeux rouges, c'est parce qu'il n'a presque pas dormi. Sa chemise blanche est glacée et une légère vapeur se dégage encore de son pantalon fraîchement repassé. Pendant que sa plus jeune soeur lui accroche son faux col par derrière et lui ramène son noeud papillon blanc sous le menton, d'un geste si tendre que c'en est presque une caresse, le veuf se penche au-dessus de l'évier et scrute ardemment ses yeux dans le miroir; puis, il se passe la main sur les paupières, comme pour essuyer une larme; mais le revers de sa main reste sec.

1948


1946

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L'île des condamnés

Supposons du genièvre dans un peu d eau glacée puisée à un ruisseau de montagne, quelques jeunes feuilles d'yeuse légèrement mastiquées, une pointe de cardamome grillée imbibée d'acide gallique, le tout avalé d'un trait au petit matin, quand la porte de la voiture se referme en claquant sur le dernier rire — pourquoi pas.
La main de Lucas Egmont glissa dans son sommeil et ses doigts s'attardèrent sur la surface rugueuse du sable brillant de sel. Caressait-elle une joue ? Soudain un long ver blanc, strié d une multitude d'anneaux noirs filiformes, sembla se détacher de la houle indolente et se faufila avec une vivacité stupéfiante jusqu'au haut du rivage en pente douce. Existait- il vraiment ou n'était-il qu'une vision de son angoisse ?
Lucas Egmont était étendu à plat ventre, sa jambe indemne plaquée au sol dans une position d'abandon — mais l'abandon n'était qu'apparent, car peu après le coucher du soleil, le sable dégageait un froid agressif, qui lentement enserrait les membres dans une sorte d' étau de plus en plus impitoyable et immuable, à mesure que l'île tombait dans la nuit.