fenêtres sur la littérature yéménite contemporaine
Mon aventure avec la poésie
Fâtima al-`Ashabî
Mon aventure avec la poésie remonte à ma plus tendre enfance. Un jour où un poète populaire déclamait ses vers devant mon père, j'écoutai religieusement le rythme régulier des termes employés, dont pas un ne venait briser l'harmonie d'ensemble. Mon attention fut attirée par les vers qui possédaient chacun un sens propre, mais obéissaient à une mélodie commune.
J'étais si jeune que je suis convaincue d'avoir aimé la poésie dès ma naissance. J'avais un jour entendu ma grand-mère dire que pour devenir poète, il fallait attraper une chauve-souris et boire l'eau dans laquelle on l'avait plongée. Je devais avoir entre cinq et six ans. J'allai donc avec les autres enfants jusqu'à l'une des grottes sombres qu'abritait une montagne située à l'est du village. J'encourageai les plus grands à attraper ce volatile en leur promettant de demander à mon père de leur acheter des Corans et des cahiers pour l'école. Il s'emparèrent de l'oiseau et me le donnèrent. Je le saisis de toutes mes forces, même s'il était effrayant et me mordait avec ses dents pointues. Je me décidai pourtant à le plonger dans un récipient plein d'eau, avant de lui rendre sa liberté et de boire le précieux breuvage. Puis je m'assis et restai à attendre que la poésie agisse en moi, jusqu'à ce que je perde tout espoir et que je me dise que ma grand-mère n'avait plus toute sa tête.
Mon père se souciait peu de mon éducation car j'étais une fille. Je brûlais pourtant d'apprendre à lire et à écrire, mais n'osais pas en exprimer le désir devant lui. Il était en effet à mes yeux un père terrifiant dont la seule présence me paralysait. Alors, comment lui parler ? Il y avait chez nous un menuisier qui fabriquait les portes et les fenêtres de notre nouvelle maison. Il avait un fils auquel il apprenait la lecture, l'écriture et le saint Coran pendant son travail. Je restais assise à côté du garçon, à boire les paroles de son père et à dévorer tout ce qu'il écrivait sur son ardoise. Il avait en effet une ardoise, tandis que moi, j'écrivais par terre, avec mon doigt. Mon cerveau dévorait chaque lettre, chaque mot, avec une extrême facilité. A la fin de la journée, quand venait, pour le menuisier, le moment d'interroger son fils pour vérifier ce qu'il avait engrangé, il trouvait la moisson pleine chez moi, tandis que son fils n'avait plus que des larmes dans sa besace. Le menuisier n'en revenait pas et le battait à chaque fois.
Un jour, mon père arriva à l'improviste au moment où, assise à côté du garçon, comme d'habitude, j'écoutais attentivement le menuisier pour glaner tout ce qui sortait de sa bouche. Le menuisier s'adressa à mon père : « Figurez-vous, Cheikh `Alî, que votre fille sait déjà lire et écrire et connaît le Coran, sans que personne les lui ait enseignés. Mon fils, lui, ne reconnaît pas le alif du bâ' alors que je me tue jour et nuit à l'instruire. » Mon père me demanda : « Peux-tu me réciter la sourate une telle, et la sourate une telle ? », et ainsi de suite. Il sourit de fierté. « Ecris-moi un alif et un bâ'. » Je le fis. « Ecris-moi ça. » Je le fis. « Et ton nom. » Je le lui écrivis.
Je crois que, de joie, mon père ne ferma pas l'œil de la nuit. Le lendemain, il revint à la maison avec un des juges du village qui me fit appeler. « Voici ma fille. Apprends-lui tout ce que tu sais dans les domaines de la science, de la littérature et de la religion. » Le professeur commença par des choses simples, pour voir où j'en étais : il fut tellement stupéfait par mon niveau qu'il en resta bouche bée - je m'en souviens encore. Il passa alors à des choses plus compliquées et découvrit que j'étais prête à apprendre facilement les leçons les plus dures. Je me mis à retenir tout ce que j'entendais à la vitesse de l'éclair. En un an seulement, j'étais devenue l'objet de toutes les conversations. J'avais appris les fondements de la langue arabe, sa morphologie et sa rhétorique. Je savais psalmodier le Coran, connaissais le hadîth, la biographie du prophète et la doctrine. Et aussi la poésie, d'al-Mutanabbî à Ahmad Shawqî.
Le jour où je me présentai à l'examen, le président du jury, Muhammad al-Zubaydî, l'ex-directeur du journal al-Thawra, « La Révolution », proclama : « Je veux que ce soit cette jeune fille qui m'interroge, car j'en arrive à douter de mes connaissances. »
La première chose que j'écrivis dans ma vie fut de la poésie. Et mes débuts avec elle ont marqué la fin de ma relation avec mon père ; et aussi la fin de mes espoirs dans le bel avenir dont j'avais tant rêvé.
Mon père me défendit de continuer mes études et voulut me couper la main. Il considérait que j'avais commis une faute impardonnable en écrivant un poème populaire sur l'amour. Pour être plus juste, une femme ne devait pas faire de la poésie, ce genre étant un attribut masculin réservé aux panégyristes. Mon père a continué ensuite à surveiller de très près tout ce que j'écrivais ou lisais. Il m'interdisait de lire des contes et de la poésie courtoise. Il recollait les pages que j'avais déchirées pour savoir ce que j'avais écrit. Lorsque j'eus douze ans, il me condamna à mort en me mariant à un homme analphabète que je n'aimais pas et qui était trois fois plus âgé que moi. Mon père avait pris cette décision pour ne plus avoir à me surveiller, parce qu'il voyait que je refusais de me soumettre : j'allais jusqu'à refuser de porter les vêtements traditionnels et m'habillais la plupart du temps comme un garçon ce que je pensais être. Et être un garçon donnait le droit de tout faire, alors qu'on interdisait tout aux filles. Lorsque mon père me maria, j'opposai tous les moyens de résistance possibles et essayai de m'enfuir à plusieurs reprises. La seule chose que mon père sut faire Dieu le prenne en sa miséricorde fut de me battre presque jusqu'à la mort et de me creuser une tombe en bas de la maison. Une telle violence qui déferlait sur mon corps d'enfant n'entama pas mon moral, même si j'avais les jambes et les bras cassés, le crâne enfoncé, et souffrais atrocement. Mais je subis un choc profond lorsque je vis ma propre tombe ouverte et que je compris que j'allais inévitablement être enterrée vivante. A cet instant, je perdis conscience. Ce n'est que huit ou neuf mois plus tard que je me réveillai, en Arabie saoudite, sans rien autour de moi, sans forces, avec un mari que je n'aimais pas. Je connus une longue période de détresse et de profonde dépression, avant qu'Allâh ne soulageât mes souffrances par la répudiation.
Je sortis de cette épreuve le cœur brisé, encline à la mélancolie. Je retrouvai toutefois toute ma vigueur en 1986. Quelles étaient les raisons de ce changement ? L'attitude de mon père. Il se mit à m'encourager à reprendre mes études et à écrire de la poésie. Il chercha à racheter ses fautes en débordant d'attentions et de tendresse à mon égard. Mes connaissances et ma vivacité intellectuelle s'étaient cependant beaucoup amoindries, tout comme mon désir de parvenir à un idéal. Seul mon amour pour la poésie était intact ; le lien qui m'unissait à elle était resté très étroit. Je commençai d'abord par des poèmes légers. Puis ma poésie a pris forme, peu à peu, et j'espère qu'à l'avenir, si Dieu veut, elle atteindra le niveau désiré.
Je n'ai pas découvert quelles forces se mettent en travers de mon chemin, mais je sens que la déconvenue ne va pas tarder à poindre à l'horizon, étant donné l'ignorance de la société, la bassesse de conscience des responsables politiques et le niveau d'information et de culture de notre pays. La femme n'y reçoit pas le moindre encouragement et, à mon plus grand regret, ces derniers temps, la bassesse n'a fait que s'amplifier, tournant de plus en plus à l'abjection. Les complots sordides dont la femme est victime, et les combats que lui livrent sournoisement ceux qui détiennent le pouvoir en sont la preuve. Si seulement ils pouvaient reconnaître la part de maladie maligne et complexe qu'ils portent en eux ! Nous pourrions au moins la combattre ou l'éviter. Mais le danger en la matière est qu'ils dissimulent leur malfaisance sous une attitude trompeuse.
Fâtima al-`Ashabî : Premières publications dans les années 1980. Participation à de nombreuses rencontres de poésie au Yémen et à l'étranger. Chercheuse au Centre yéménite de recherches et d'études.
Recueil poétique : Innahâ Fâtima, « C'est Fâtima », Bagdad, 2000.