Récemment, un vieil ami très cher , mais « perdu de vue » comme on dit (il arrive qu’on se perde de vue , dans la vie, qu’on s’éloigne , sans qu’on le veuille , le décide , ni même qu’on s’en aperçoive . Un jour , comme ça , on se dit : « tiens ! on ne se voit plus ») (c’est triste)
Un vieil ami donc , qui avait une des bibliothèques les plus fournies (et que du premier choix) a décidé de se séparer de la plupart de ses livres . Il a décidé d’en donner un grand nombre . A des personnes dont il savait qu’elles seraient émerveillées par ces dons . Ainsi mon fils a-t-il hérité de dizaines et de dizaines d’ouvrages qu’il a choisis selon son gout .
Ce week end il est revenu , le fils , à la maison , pour voter . Dans son sac à dos il y avait un des livres . Il me l’a donné à son tour : c’est le seul Brautigan que je n’ai pas (mais je l’ai lu en bibli) : « Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus » : œuvre de toute prime jeunesse de ce sacré Richard . Mon vieil ami perdu de vue a écrit sur la première page : « à Sam , que j’ai connu quand il avait 4 ans : my god ! » .
Je viens d’ouvrir ce livre au hasard .
Et – ô magie ! – il y a une FENÊTRE qui s’ouvre dans le poème de Brautigan (vous pouvez vérifié , c’est à la page 51) :
Il pleut
La pluie
crée
sa ville iréelle,
construisant
ses maisons
et ses rues
et ses gens.
Le pluie
crée
sa ville irréelle
rapidement
délicatement
…et
un petit garçon
regarde par
la fenêtre
et dit
« Maman il pleut »
Mais
la mère du garçon
ne l’entend pas
à cause de la pluie .
Autrefois , ce même cher et vieil ami a beaucoup peint .
Un jour il a décidé de se débarrasser de toutes ces œuvres . Il les a brûlées.
J’avais eu le droit – je crois être le seul – d’en choisir une avant l’auto dafé .
Je la regarde tous les jours en descendant un escalier de ma maison . Elle est sur un mur pile en bas de l’escalier . Je le regarde comme une sorte de fenêtre . Souvent je souris en la voyant . Peut être que la vieille godasse peinte , c’est une petite pointure , qui est collée au centre , aurait pu appartenir au petit garçon du poème de Brautigan ?
Pourquoi écris-je « peut être » : je rectifie . Elle a appartenu au petit garçon du poème , la vieille godasse peinte et collée sur la toile de mon vieil ami « perdu de vue » .