Architectures non standart / Gilles Deleuze
Exposition à Beaubourg. 10 décembre 2003-1 mars 2004

...Une archéologie ouverte, celle du mouvement du corps et d'une dérivation permanente de la norme et de la forme, s'introduit dans l'exposition sous la forme d'un ruban qui induit une dérégulation de l'interprétation de la fondation moderne...

 

"Le pli n'affecte pas seulement toutes les matières, qui deviennent aussi matières d'expression, suivant des échelles, des vitesses, des vecteurs différents (les montagnes et les eaux, les papiers, les étoffes, les tissus vivants, le cerveau), mais il détermine et fait apparaître la forme, il en fait une forme d'expression, Gestaltung, l'élément génétique ou la ligne infinie d'inflexion, la courbe à variable unique."(G. Deleuze. Le pli)


"L'origine mathématique du structuralisme doit plutôt être cherchée du côté du calcul différentiel, et précisément dans l'interprétation qu'en donnèrent Weierstrass et Russel, interprétation statique et ordinale, qui libère définitivement le calcul de toute référence à l'infiniment petit, et l'intègre à une pure logique de relations... Toute structure présente les deux aspects suivants : un système de rapports différentiels d'après lesquels les éléments symboliques se déterminent réciproquement, un système de singularités correspondant à ces rapports et traçant l'espace de sa structure. Toute structure est une multiplicité. (G. Deleuze. Le pli)

 

"Quand je dis qu'une ligne est une force, c'est pour moi un constat factuel, la ligne tient son énergie de la personne qui la trace. De cette façon, rien n'est perdu de l'énergie ou de la force. La ligne s'inscrit comme une métaphore de l'inflexion du corps en mouvement, faisant écho au corps nietzschéen, décrit comme "un différentiel de forces qualifiées".
(G.Deleuze. Nietzsche et la philosophie)


Mutations du vivant, inflexions de l'embryogénèse, "machines abstraites", morphogénèse, formes phénoménologiques...
La rose en papier froissé de Gehry, à Bilbao est certainement un élément de cette architecture non standart...


Paul Klee

Paul Klee / Gilles Deleuze / Bernard Lubat

"L'artiste commence par regarder autour de lui, dans tous les milieux, pour saisir la trace de la création dans le créé, de la nature naturante dans la nature naturée; et puis, s'installant "dans les limites de la terre", il s'intéresse au microscope, aux cristaux, aux molécules, aux atomes et particules, non pas pour la conformité scientifique, mais pour le mouvement, rien que pour le mouvement immanent; l'artiste se dit que ce monde a eu des aspects différents, qu'il en aura d'autres encore, et qu'il y en a déjà d'autres sur d'autres planètes; enfin, il s'ouvre au Cosmos pour en capter les forces dans une "oeuvre", et pour une telle oeuvre il faut des moyens très simples, très purs, presque infantiles, mais il faut aussi les forces d'un peuple, et c'est cela qui manque encore, il nous faut cette dernière force, nous cherchons ce soutien populaire, nous avons commencé le Bauhaus, nous ne pouvons rien faire de plus..." (P. Kee, Théorie de l'art moderne)


Il ne s'agit donc plus d'imposer une forme à une matière musicale ou littéraire ou picturale ou architecturale, mais d'élaborer un matériau de plus en plus riche, de plus en plus consistant, apte dès lors à capter des forces de plus en plus intenses.
"Ce qui rend un matériau de plus en plus riche, c'est ce qui fait tenir ensemble des hétérogènes, sans qu'ils cessent d'être hétérogènes."
(G. Deleuze, Mille Plateaux )Et les hétérogènes qui se contentaient de coexister sont maintenant pris les uns dans les autres, par la "consolidation" de leur coexistence...

Paul Klee


"L'artiste doit ventiler les milieux, les séparer, les harmoniser, régler leurs mélanges, passer de l'un à l'autre.
Ce qu'il affronte ainsi, c'est le chaos, les forces du chaos, les forces d'une matière brute indomptée, et la musique devient capable de capter des forces non sonores, muettes,comme la Durée, l'Intensité..." ( G. Deleuze )

André Minvieille. Compagnie Lubat


 

L'artiste recherche "le cri multiple d'une population" et s'appuie sur des airs populaires ou de population, des ritournelles, pour faire des populations elle-mêmes sonores : la berceuse, la chanson que l'enfant se fredonne dans le noir, la chanson à boire, la chanson de marche, la chanson d'amour ou de révolte, le cri du poissonnier sur le marché, mais aussi le chant de l'oiseau et les clochettes à vache, les airs du folklore," ritournelles elles-mêmes en rapport avec un immense chant du peuple, suivant les rapports variables d'individuations de foule qui jouent à la fois des affects et des nations (la Polonaise, l'Auvergnate, la Magyare ou la Roumaine...), les ritournelles molécularisées (la mer, le vent ) en rapport avec des forces cosmiques..." (G. Deleuze )

 



Paul Klee


Bernard Lubat

"Habiter en poète ou en assassin?" demande Virilio...
Alors cet artisan cosmique et poète,c'est Lubat.
Il suscite un peuple à venir, un peuple d'un nouveau type, singulièrement indifférent aux ordres des médias, ou aux contrôles que les "assassins" déploient ...
"Le problème de l'artiste est donc que la dépopulation moderne du peuple débouche sur une terre ouverte, et cela avec les moyens de l'art, ou avec des moyens auxquels l'art contribue." (G. Deleuze)"

C'est par où? c'est par l'art!" (B.Lubat )

Et cet art devra remplir l'ultime condition d'une grande simplicité, d'un maximum de sobriété calculé.
Selon Klee "il faut une ligne pure et simple et rien de plus, pour rendre visible..."
Selon Deleuze "Il faut un son très pur et simple pour que le son voyage et qu'on voyage autour du son..."

(Septembre 2002)

VOYAGE. Pourparlers.

Gilles Deleuze

"Peut-être toute réflexion sur le voyage passe-t-elle par quatre remarques, dont on trouve l'une chez Fitzgerald, la seconde chez Toynbee, la troisième chez Beckett, et la dernière chez Proust.


La première constate que le voyage, même dans les Iles ou dans les grands espaces, ne fait jamais une vraie "rupture", tant qu'on emporte sa Bible avec soi, ses souvenirs d'enfance et son discours ordinaire.

La seconde est que le voyage poursuit un idéal nomade, mais comme voeu dérisoire, parce que le nomade au contraire est celui qui ne bouge pas, qui ne veut pas partir et s'accroche à sa terre déshéritée, région centrale ( aller vers le sud, c'est nécessairement croiser ceux qui veulent rester où ils sont).


C'est que , suivant la troisième remarque, la plus profonde ou celle de Beckett, "nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, nous sommes cons, mais pas à ce point"...

Alors, quelle raison en dernière instance, sauf celle de vérifier, d'aller vérifier quelque chose, quelque chose d'inexprimable qui vient de l'âme, d'un rêve ou d'un cauchemar, ne serait-ce que de savoir si les Chinois sont aussi jaunes qu'on le dit, ou si telle couleur improbable, un rayon vert, telle atmosphère bleuâtre et pourprée, existe bien quelque part, là-bas.

Le vrai rêveur, disait Proust, c'est celui qui va vérifier quelque chose."

LE PLI. Leibnitz et le baroque.

Gilles Deleuze

"La division du continu ne doit pas être considérée comme celle du sable en grains, mais comme celle d'une feuille de papier ou d'une tunique en plis, de telle façon qu'il puisse y avoir une infinité de plis, les uns plus petits que les autres, sans que le corps se dissolve jamais en points ou minima." Leibnitz.


Toujours un pli dans un pli, comme une caverne dans la caverne. L'unité de matière, le plus petit élément du labyrinthe, est pli...C'est pourquoi les parties de la matière sont des masses ou agrégats, comme corrélat de la force élastique compressive. Le dépli n'est donc pas le contraire du pli, mais suit le pli jusqu'à un autre pli. "Particules tournées en plis", et qu'un "effort contraire change et rechange". Plis des vents, des eaux, du feu et de la terre, et plis souterrains des filons dans la mine...


Il devient évident que le mécanisme de la matière, en affinité avec la vie, avec l'organisme, est le ressort. Si le monde est infiniment caverneux, s'il y a des mondes dans les moindres corps, c'est parce qu'il y a "partout ressort dans la matière", qui ne témoigne pas seulement de la division infinie des parties, mais de la progression dans l'acquisition et la perte du mouvement, tout en réalisant la conservation de la force.La matière-pli est une matière-temps, dont les phénomènes sont comme la décharge continuelle d'une "infinité d'arquebuses à vent".


Alors, quand un organisme est appelé à déplier ses propres parties, son âme animale ou sensitive s'ouvre à tout un théâtre, dans lequel elle perçoit et ressent d'après son unité, indépendamment de son organisme, et pourtant inséparable.
Si bien que le ressort tantôt s'explique mécaniquement par l'action d'un ambiant subtil, tantôt se comprend du dedans comme intérieur au corps, "cause du mouvement qui est déjà dans le corps", et qui n'attend du dehors que la suppression de l'obstacle.



Parmi les peintres dits baroques, le Tintoret et le Greco brillent, incomparables.
"Le Tintoret ou le sentiment panique de la vie" (Régis Debray), dans lequel les âmes trébuchent dans les replis de la matière ou chevauchent des plis jaunes de lumière, des plis de feu qui communiquent un vertige...

Cocteau va aussi de la veille au rêve, et de la perception consciente aux petites perceptions: "La pliure par l'entremise de quoi l'éternité nous devient vivable ne se fait pas dans le rêve comme dans la vie. Quelque chose de cette pliure s'y déplie..."


Le thème du pli hante toute l'oeuvre de Michaux : "Emplie de voiles sans fin de vouloirs obscurs. Emplie de plis, Emplis de nuit. Emplis des plis indéfinis, des plis de ma vigie..."

"Une vague toute seule une vague à part de l'océan...c'est un cas de spontanéité magique."

DELEUZE: Surfeur de l'immanence

"Tous les nouveaux sports - surf, planche à voile... - sont du type insertion sur une onde préexistante. Comment se faire accepter dans le mouvement d'une grande vague, d'une colonne d'air, “arriver entre” au lieu d'être origine d'un effort, c'est fondamental." Gilles Deleuze ( Pourparlers )


Gibus de Soultrait: "...A cela, nous autres surfeurs, nous ne pouvions rester indifférents. Cette ouverture de la philosophie par un de ses maîtres du XXème siècle à notre pratique de l'océan était la preuve d'une jeunesse, d'une acuité envers l'extérieur, rares. Alors nous avons rebondi, pris contact par la voie de son éditeur... et à notre surprise, là où nous lui demandions de nous honorer de quelques propos pour notre journal, il répondit non pas tant par un refus mais par une envie justement d'en connaître plus sur le sujet, et que peut-être nous pouvions l'aider.
C'est ainsi que nous lui offrions des places pour une «Nuit de la Glisse» au Rex à Paris. Amener ce philosophe si délicat et discret dans le tohu-bohu de ce rassemblement de glisseurs un peu frénétiques qu'étaient les spectacles d'Uhaina, avait quelque chose d'inédit. Nous n'étions pas sûr qu'il y alla et, devant tant de zouaves hurlant à chaque image de glisse, nous appréhendions sa réaction: «Une Nuit de la Glisse» était bien loin du calme que peut requérir un philosophe dans son travail. Quelques jours plus tard, nous reçûmes cette réponse":


«Merci de votre délicate attention. J'ai été au Rex, le jeune public m'a donné un mélange d'angoisse (légère) et de jubilation, mais surtout les films m'ont beaucoup impressionné. Il y a là évidemment une combinaison matière-mouvement très nouvelle. Mais aussi une autre façon de penser. Je suis sûr que la philosophie est concernée.»




Georges Lacombe

"Un dehors, plus lointain que tout extérieur, “se tord”, “se plie”, “se double” d'un dedans plus profond que tout intérieur, et rend seul possible le rapport dérivé de l'intérieur avec l'extérieur. C'est même cette torsion qui définit “la chair” au-delà du corps propre et de ses objets."Gilles Deleuze


Francis Bacon

"Pitié pour la viande! Il n'y a pas de doute, la viande est l'objet le plus haut de la pitié de Bacon, son seul objet de pitié, sa pitié d'Anglo-Irlandais. Et sur ce point, c'est comme pour Soutine, avec son immense pitié de Juif. La viande n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et vulnérable, mais aussi d'invention charmante, de couleur, d'acrobatie. Bacon ne dit pas "pitié pour les bêtes" mais plutôt tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce"fait", cet état même où le peintre s'identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion.Le peintre est boucher certes, mais il est cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié. C'est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux."
Gilles Deleuze.Francis Bacon: Logique de la sensation.

( Je viens de trouver cette phrase sous la plume de Francis Scott Fitzgerald, dans La fêlure:"...je m'étais mis à m'identifier aux objets de mon horreur ou de ma compassion."...)


"Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs-d'oeuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles." Arthur Rimbaud, Les Illuminations.


"Je réclame en toutes choses : de la vie, et tout simplement que cela existe. La question de savoir si c'est beau ou si c'est laid ne se pose pas. Le sentiment que l'oeuvre créée est pleine de vie, prime toute autre considération; c'est l'unique critère en matière d'art." Georg Büchner, Lenz


"A travers leurs lignes qui tantôt s'enchevêtre, tantôt limpidement s'étirent, et leurs couleurs volcaniques ou glacées, il semble que s'exerce une volonté de puissance qui ne passe par nul détour sentimental ou idéologique mais, récusant tous les préjugés, y compris l'idée qu'on ne saurait faire du neuf qu'au mépris de l'ancien et la crainte bourgeoise de laisser en soi les contraires s'entremêler, pose abruptement son propre système de valeurs. Cela peut suffire à expliquer pourquoi Bacon, dans la conversation, se réclame volontier de Nietzsche."
Michel Leiris. Francis Bacon ou la brutalité du fait.

Gaudi est né en 1852, il y a 150 ans...

Il commence sa cathédrale en 1882, y consacre sa vie, sachant qu'il ne verra jamais son oeuvre achevée.

La SAGRADA FAMILIA, livre monumental et universel, création architectonique, dichotomie végétale, rugosité des écorces, éclosion des corolles, force organique fluide et puissante...Langage exacerbé des façades et la paix sereine de l'intérieur déjà ressentie, même avec ce fourmillement d'ouvriers et les camions-toupie dans la nef à ciel ouvert...


Et je pense à Gilles Deleuze:
"Plis des vents, des eaux, du feu et de la terre, et plis souterrains des filons dans les mines, semblables aux courbures des coniques, tantôt se terminant en cercle ou en ellipse, tantôt se prolongeant en hyperbole ou parabole.La science de la matière a pour modèle l'"origami", dirait le philosophe japonais, ou l'art du pli de papier. Et chez Leibniz la courbure d'univers se prolonge suivant trois autres notions fondamentales, la fluidité de la matière, l'élasticité des corps, le ressort comme mécanisme. Alors, quand un organisme est appelé à déplier ses propres parties, son âme animale ou sensitive s'ouvre à tout un théâtre, dans lequel il puise toute son énergie." Le Pli ou Leibniz et le Baroque. G. Deleuze.


Pascale Delclos

Et je pense à Jean Malaurie:
En 2050, peut-être, quand les travaux seront achevés, à quel enfermement de quelle religion sectaire sera vouée cette oeuvre bouleversante?
Et si c'était là, enfin, le "vaisseau cosmique" rêvé par Jean Malaurie, temple dans lequel résonnerait la voie des peuples premiers, les prières des Amérindiens,Sioux, Pueblos, Inuits..., à la recherche d'une mémoire profonde?
" Ces peuples susceptibles d'apporter aux nations "avancées"le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis"...